Le Fardeau nationaliste des Libéraux européens

Ce n’est pas le coupable qui compte, mais les raisons pour lesquelles il l’est devenu. C’est là le jugement que les Européens en général, et les Allemands en particulier, devraient porter sur l’attitude des Libéraux du FDP qui ont sciemment fait échouer le projet d’une coalition dite Jamaïque à Berlin. Arguant de « préférer ne pas gouverner au lieu de mal gouverner », ils avancent une explication, à première vue valable, pour se justifier. Sauf que leur ligne de défense ne tient pas. Ce sont eux qui ont rompu les négociations, ce sont eux qui ont plongé la République fédérale d’Allemagne dans la plus grave crise de politique intérieure qu’elle a connue depuis 1982. Là aussi, ce sont les Libéraux qui déjà en furent la cause, lorsqu’ils décidèrent de quitter le vaisseau social-libéral d’Helmut Schmidt pour rejoindre le destroyer conservateur d’Helmut Kohl.
L’attitude du FDP allemand n’est pas une péripétie. Elle est le prolongement idéologique et stratégique d’un libéralisme européen qui, faisant volontairement fi de son esprit philosophique, se concentre dorénavant sur son seul volet économique. Réceptacles du modèle néolibéral, les programmes de la plupart des partis libéraux européens sont aujourd’hui l’expression d’une pensée très fortement ancrée à droite. Alors que ces mêmes Libéraux se distinguaient naguère par leur ouverture d’esprit, ils épousent désormais les idées d’une droite de plus en plus dure. Dépassant, en toute connaissance de cause, les conservateurs ou autres chrétiens-démocrates sur leur droite, ils ne flirtent pas encore, à l’exception de l’exemple autrichien, avec la droite extrême, mais pourraient s’en rapprocher plus vite qu’ils ne le croient.
Par la dénonciation de la migration, par celle de la solidarité, mais aussi par celle de plus en plus manifeste de l’Union européenne, plusieurs partis libéraux participent à leur manière à la recomposition du paysage politique national et international. Cela concerne aussi la Suisse, à l’exemple de l’alliance que le PLR a nouée avec l’UDC pour faire élire le plus droitier de ses prétendants à la tête du Département des Affaires étrangères. En choisissant le candidat le plus compatible avec les thèses nationalistes du parti blochérien, les Libéraux suisses ne font, de fait, qu’emboîter le pas de leurs homologues européens.
L’Europe constituera l’épreuve de vérité du libéralisme politique. Si d’une part, beaucoup de Libéraux consentent à rester fidèles à leur ancrage pro-européen, d’autres pourraient succomber au chant des sirènes du national-libéralisme. Tel est aujourd’hui le cas du FDP allemand. Si certains déplorent, avec raison, qu’il ait fragilisé la première puissance de l’UE, d’autres devraient néanmoins se féliciter de son absence délibérée au sein du prochain gouvernement allemand. Avec pour objectif de s’opposer à toute gouvernance de la zone euro, il aurait largement nui aux plans d’Emmanuel Macron et à la relance européenne sous l’égide du tandem franco-allemand.
Le vieil adage, selon lequel à quelque chose malheur est bon, semble une nouvelle fois se vérifier. Affaiblie par une crise sans pareille depuis plus de trente ans, la République fédérale politiquement blessée, pourrait se remettre de ce croche-patte politique. Si les Allemands le confirment ou le souhaitent, leur intelligence politique devrait condamner les auteurs de cette manigance droitière. Ainsi, le FDP demeurerait plus longtemps dans l’opposition qu’il ne le désire lui-même. Aujourd’hui, l’urgence européenne appelle à la responsabilité de politiques dignes de ce nom. En agissant de la sorte, le FDP a démontré que sa dignité européenne ne compte plus. A d’autres Libéraux donc de se libérer de ce fardeau nationaliste que ce même FDP vient de faire peser sur son pays, mais aussi sur le reste de l’Europe.

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.