Macron et Merkel à fronts renversés

Fin novembre 2016, il y a moins d’un an, tout était écrit d’avance. Après sa victoire aux primaires de la droite, François Fillon devait gagner les élections présidentielles françaises, tandis qu’Angela Merkel demeurait solidement arrimée à son fauteuil de chancelière. Invité le 23 janvier de cette année par la Fondation Konrad Adenauer, le premier nommé profita de son séjour berlinois pour présenter à la chancelière un « sursaut européen ». Dès son accession au pouvoir, Fillon devait le réaliser d’un commun accord avec Merkel. L’attelage avait belle allure et « le nouveau François » plaisait beaucoup plus à « Angie » que ne l’avait fait « l’ancien François ». En effet, celui-ci n’avait jamais conquis son cœur politique et n’adhéra guère à son projet européen.
Sauf que les histoires de couple ne sont jamais celles que l’on aurait voulu qu’elles soient. Fillon trébucha et Macron devint le huitième Président de la Ve République. Celui que la chancelière n’avait que tardivement inscrit sur ses tablettes, s’imposa. Mieux encore, il imposa rapidement son rythme et donna très vite le tempo à la relance franco-allemande en Europe. Ce n’était pas là déplaire à la chancelière. Toutefois, elle n’était pas toujours très encline à soutenir les propositions macroniennes, jugées à ses yeux trop françaises, trop politiques, par conséquent, trop interventionnistes, sinon trop dirigistes.
Néanmoins persuadée de rester à la chancellerie après les élections du Bundestag du 24 septembre dernier, Angela Merkel ne s’opposa pas aux ardeurs de son homologue français. Sauf que là aussi, l’histoire n’a pas été fidèle au texte d’un scénario écrit d’avance. La victoire de la chancelière était plus étriquée que prévu et pour la première fois s’esquissait ce que personne n’osait encore imaginer quelques jours auparavant. Sortie affaiblie du scrutin, devant nouer une coalition qu’elle n’a pas appelée de ses vœux, Angela Merkel ne dispose plus des mêmes coudées franches au sein du tandem franco-allemand. Autrefois presque seule à la manœuvre, elle ne peut plus laisser le président français sur son porte-bagages.
Expression empruntée au rugby, les mouches ont changé d’âne. Si le vent pro-européen souffle dans le dos de Macron, les turbulences politiques allemandes entravent la marche en avant de Merkel. Le Français veut plus, l’Allemande hésite. Non par mauvaise volonté, mais par la limitation de ses propres marges de manœuvre, désormais beaucoup plus restreintes qu’elles ne le furent encore au début de l’automne 2017. Sur le déclin depuis les dernières élections au Bundestag, la chancelière fait face à un Président qui se verrait bien dix ans à l’Élysée. Alors que Macron se prend maintenant pour le premier de cordée, Merkel entame déjà sa descente des sommets, n’ayant d’ailleurs que péniblement franchi l’obstacle du scrutin régional de Basse-Saxe le 15 octobre dernier.
La métaphore sportive a toutefois ses limites. La performance motrice du partenariat allemand ne tient pas seulement aux personnes. L’économie, mais aussi l’environnement géopolitique seront prépondérants dans les mois et années à venir. La France ne fera prévaloir ses positions que si elle s’astreint elle-même à rétablir ses comptes, sa compétitivité et œuvrer pour une baisse substantielle de son chômage. Quant à l’Allemagne, elle n’est pas non plus à l’abri de futures difficultés. Parce que confrontée à son déficit démographique et à l’indispensable renouvellement de ses infrastructures publiques, elle n’aura pour autre solution que de dépenser l’argent qu’elle n’a cessé de thésauriser ces dernières années. Plus encore, la République fédérale sera placée face à des choix cornéliens auxquels elle ne pourra pas se soustraire. Si d’une part, avec l’appui de Sebastian Kurz, elle se rapprochait de la Mitteleuropa, elle déclencherait les foudres de Paris. En revanche, elle pourrait d’autre part se rallier à la stratégie française et faire de l’euro un instrument politique, à la fois pour faire avancer l’Union avec ceux qui le souhaitent, sinon pour diviser les pays d’Europe centrale qui, pour certains d’entre eux, ne jouent plus le jeu européen.
Là aussi, le scénario n’est pas écrit d’avance. Face à un partenariat franco-allemand à fronts renversés, une règle majeure continuera néanmoins de guider leur engagement européen, à savoir celle d’avoir besoin l’un de l’autre, car l’Europe ne peut pas se passer ni de la France, ni de l’Allemagne.

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.