Les comptes sont bons, ce sera Macron

Le mode du scrutin majoritaire uninominal à deux tours s’applique à presque toutes les élections françaises. C’est aussi le cas pour l’élection présidentielle. Depuis la première organisée sous la Ve République en décembre 1965, aucune d’entre elles n’a fait exception à la règle. Le résultat du second tour n’a fait que confirmer celui du premier. Même en 1974, où François Mitterrand aurait dû atteindre les 45% des voix dès le tour préliminaire pour pouvoir battre Valéry Giscard d’Estaing au final. Idem sept ans après, où ce même Valéry Giscard d’Estaing n’avait pas réussi à se mettre à l’abri le 26 avril 1981 pour espérer infliger, quinze jours plus tard, une nouvelle défaite à François Mitterrand. Celui-ci fut alors élu avec 51, 76% des voix le 10 mai 1981, contre le Président sortant qui ne recueillait que 48 ,24% des suffrages.

Bien que la politique ne soit pas de l’arithmétique, elle n’a pas le droit de s’en défaire. À l’opposé de certaines idées reçues, les compteurs ne sont pas remis à zéro le soir du premier tour. Les scores enregistrés demeurent déterminants pour le résultat définitif. Les inversions de tendance ne sont pas exclues, mais elles sont rares. Tel fut le cas aux législatives de 1967, aux municipales de 2001 et, plus près de nous, lors des régionales de 2015, où le « front républicain » avait empêché le Front national d’emporter les deux régions phares que sont les « Hauts-de-France » et la région « Provence-Alpes-Côte d’Azur ». Le FN s’était alors heurté à ce que les observateurs ont pour habitude de nommer « le plafond de verre », à savoir une ligne imaginaire qui prive les partisans de Marine Le Pen d’atteindre les 50% dans un scrutin majoritaire.

A ce propos, il convient aussi de garder en mémoire les résultats des élections municipales de 2014, au cours desquelles le Front national avait réussi à ravir une dizaine de villes de plus de 10 000 habitants. Mais seules dans deux d’entre elles, il avait franchi la barre des 50% ; d’ailleurs dès le premier tour à Hénin-Beaumont, puis, au second, à Cogolin avec 53, 10 % des suffrages exprimés. Dans tous les autres cas, sa victoire n’était due qu’à des « triangulaires » et « quadrangulaires » préjudiciables. Profitant de la division de ses adversaires politiques, le FN raflait alors la mise dans des communes où il n’aurait jamais dû conquérir la mairie.

Quoique toute élection ait sa propre logique et que comparaison ne soit pas raison, le recul politique et mathématique s’impose pour ne pas sombrer dans un catastrophisme ou un alarmisme de circonstance. Sauf, non incident, mais accident majeur, Emmanuel Macron sera élu le 7 mai prochain Président de la République française. Huitième homme à occuper cette fonction, il s’inscrira dans l’héritage démocratique de ses prédécesseurs. Toutefois, la logique de son succès sera différente de celle qui, en règle générale, a permis, de de Gaulle à Hollande, d’accéder au perron de l’Élysée. Son élection fera partie des trois scrutins hors norme qui n’ont pas connu un affrontement traditionnel entre la gauche et la droite au second tour. En 1969, après l’élimination des candidats socialistes (Gaston Deferre et Michel Rocard), communiste (Jacques Duclos) et trotskyste (Alain Krivine), Georges Pompidou, le gaulliste, se retrouva face à Alain Poher, le centriste. Néanmoins, ce scrutin n’a pas grand-chose à voir avec celui du 7 mai 2017. A contrario de celui de 2002, où Jacques Chirac, alors candidat de tous les républicains, s’imposa avec force et plus de 82% des voix contre Jean-Marie Le Pen dont personne n’avait présagé la présence lors du second tour des élections présidentielles.

Que 2017 ressemble à 2012, n’a pas de quoi surprendre. Dans les deux cas, l’extrême droite a été et est présente au second tour. Après un quinquennat délicat de Jacques Chirac entre 2002 et 2007, ses successeurs Nicolas Sarkozy et François Hollande n’ont pas su véritablement convaincre, l’un étant battu pour sa réélection, l’autre ne tenant même pas à la briguer. Aujourd’hui considérablement et proportionnellement plus fort qu’il ne l’était il y a quinze ans, le Front national dispose désormais d’une légitimité politique que même ses plus fervents adversaires ne peuvent lui contester. En ce sens, ce n’est pas seulement la victoire prévisible d’Emmanuel Macron qui comptera le soir du 7 mai 2017. Sa réussite et ses marges de manœuvre gouvernementales dépendront, en premier lieu, d’une majorité présidentielle à l’Assemblée nationale, issue des législatives de juin. « En même temps », pour reprendre son propre vocabulaire, Emmanuel Macron devra incarner une capacité et une force d’équilibre pour faire sortir son pays de l’ornière économique, sociale et morale dans lequel il se trouve depuis l’échec du référendum sur le projet de constitution européenne du 29 mai 2005. Par conséquent, plus que jamais la France a besoin d’un Président crédible et de résultats tangibles pour lui redonner ce qui lui manque tant : l’espoir et la confiance en soi ! Sinon, gare à 2022 !

 

 

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *