Mémoire d’un témoin du 21 avril 2002

« Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ». Et pour cause, ils en avaient au maximum que cinq. Et pourtant, même eux en ont entendu parler à plusieurs reprises. Pour l’avoir vécu, pour l’avoir commenté en direct à la radio, pour ne pas en avoir dormi la nuit, voire pour en avoir parlé le lendemain, pendant près de deux heures, devant des étudiants atterrés qui, pour certains d’entre eux avaient oublié de voter, l’auteur de ces quelques lignes met aujourd’hui sa mémoire au service de celles et ceux qui demeurent persuadés que l’histoire ne se répétera jamais. Pire, elle pourrait être encore beaucoup plus grave et plus dramatique qu’elle ne le fut à l’époque.

Certains, mécontents et indécis, votèrent alors comme bon leur semblait. De toute façon, ça n’allait pas changer grand-chose, tant le duel du second tour était écrit d’avance. Alors, on se défoula. On choisissait le petit jeune révolutionnaire à souhait, l’écolo star de la télé, l’avocate de la négritude, le centriste béarnais, l’éternelle égérie des « travailleuses (et des) travailleurs », l’intellectuel de la nation de gauche ou le communiste sympa, mais tout aussi insignifiant que ne devait le devenir l’avenir de son parti. Il y avait même un trotskyste pur jus, dont personne ne se souvient, un dissident du FN, un ancien Ministre de l’Industrie, et la madone de la future campagne anti-PACS puis, maintes années après, de « la Manifestation pour tous ». Ils n’étaient pas moins de seize pour briguer les voix des électeurs qui, inconscients ou mal informés, avaient oublié que le second tour ne se ferait qu’à deux.

Deux en effet, il en resta. Mais le deuxième ne fut pas celui que l’on croyait. Passé à la moulinette de l’abstention, sinon à celle du vote protestataire ou du vote défouloir, l’archi favori de la gauche mordit la poussière. Il mit immédiatement fin à sa carrière politique et laissa en rade un camp qui venait d’être, par sa faute, la propre victime de ses divisions. Les larmes coulaient à vif et la France médusée se demanda, groggy, ce qui venait de lui arriver. Patrie des droits de l’homme, pays de la Révolution de 1789, héritière d’un de Gaulle héraut de la résistance, terre de la laïcité et berceau de la citoyenneté, elle avait fait ressurgir son passé qui ne passe pas. Celui dont on ne parle pas, celui dont on a honte, celui d’un pétainisme recyclé en poujadisme, d’une OAS réincarnée en Front national, celui d’une France qui n’a jamais aimé ni la liberté, ni l’égalité, ni la fraternité.

Pourtant, tout s’arrangea. Du moins à plus ou moins court terme. Le Président en exercice fut réélu à plus de 80% des suffrages exprimés, ses adversaires politiques appelant, dès le soir même de leur débâcle, à faire ce qui leur restait à faire : éviter le pire. Et le pire fut évité de justesse durant cinq ans, puis cinq ans de plus et enfin pendant cinq ans encore. Bref, durant les quinze dernières années, « les moins de vingt ans » ont grandi et oublié, pour nombre d’entre eux, de faire siennes les leçons d’une histoire que personne ne voudrait plus revivre, mais que chacun ou chacune risque de revivre d’ici moins de deux mois.

On ne veut pas y croire ; du moins on refuse d’y croire. Le virus de ce jour funeste n’a pas disparu. Il est là présent, plus qu’il ne l’a jamais été. Ancré dans les têtes de millions d’électeurs, ses ravages sont immenses pour faire de la France ce qu’elle n’a pas le droit de devenir, à savoir une dictature. A vouloir traiter la justice comme « une autorité » et non, comme  dans toute démocratie, comme un pouvoir, on assassine la liberté. On copie alors ces fous de Dieu que l’on prétend combattre. On s’inspire alors de ces dirigeants que l’on admire plus que tout et qui n’ont pour seul langage que celui de la méthode forte, de la baston, de la ratonnade, du bombardement des populations civiles, sinon de la guerre en Europe !

Que faire, alors ? Éviter le pire. Soit voter non pour celui que l’on veut, mais pour celui qui, seul, est en mesure d’éviter le pire. Car au lendemain du premier tour, ils ne seront plus que deux, et pas trois comme certains le pensaient il y a quinze ans. Pas de repêchage possible, pas de qualifié de dernière minute. Seul le premier et le second se départageront quinze jours après. De la compréhension de cette simple loi arithmétique dépend l’avenir de la France, de l’Europe, et, osons le dire, de la paix civile et militaire. Car, à force d’oublier l’histoire, on sous-estime l’extrême droite. Celle qui a toujours conduit à l’abîme, celle qui nous empêche de vaincre nos peurs enfouies, car, comme le disait un ancien Président de la République, « le nationalisme, c’est la guerre ». Que reste-t-il alors aux Français de mieux et de plus raisonnable que de faire front au nationalisme, que de prendre leur responsabilité de citoyen et que de ne pas exclure au soir du premier tour, celui qui déclenchera une vague suffisamment puissante, ni bleue, ni marine, pour nous préserver de la peste brune?

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *