DFAE entre la Commedia dell’arte et Tinguely?

 

On aimerait tant être certain que cette fois soit la bonne, que le DFAE ait enfin trouvé sa vitesse de croisière. Cela fera en effet bientôt deux ans qu’Ignazio Cassis en a pris les rênes. Deux ans de ruptures, en partie en tout cas, avec ses prédécesseurs, mais aussi avec nos traditions, nos valeurs, notre cohérence, notre prévisibilité sur la scène internationale. Deux ans de tergiversations et de demi-mesures au sommet : après trois mois seulement ou déjà, dégradation de la Secrétaire d’Etat mais en même temps son maintien dans une fonction plus subalterne, en numéro 1B, dans le domaine politique mais restée très effective en matière de politique du personnel et de transferts avec ce que cela implique.


La Conférence des ambassadeurs, l’événement qui rythme la rentrée, vient de se tenir à Berne. La présence annuelle dans un même lieu de tous nos représentants à l’étranger offre une occasion privilégiée pour fixer les priorités des mois voire des années à venir. S’il y en a c’est aussi le moment d’annoncer des tournants, d’indiquer les nouvelles règles du jeu. Ignacio Cassis n’avait-il pas pris la décision, brutale à la veille de l’ouverture de cette conférence, d’annoncer qu’il allait se séparer de sa Secrétaire d’Etat ? Si le divorce était sans doute une réalité depuis longtemps et si son annonce aurait été parfaitement légitime lors de son entrée en fonction, aujourd’hui c’est le moment de l’annonce qui a surpris. Couper les ailes de celle à qui revenait la mission de diriger les travaux de la conférence juste avant le décollage a interrogé. Cette concomitance avait d’ailleurs amené Ignazio Cassis, comme pour s’excuser de sa résolution, dans une lettre envoyée à tous ses collaborateurs du haut en bas de la hiérarchie, au moment-même où il lui montrait la porte à couvrir sa Secrétaire d’Etat de tant de louanges, que l’on a de la peine à imaginer comment il pourra s’en passer !


On a eu l’impression de revivre le scénario d’il y a quatre ans, lorsque la même mésaventure était survenue à son prédécesseur. Alors ce fut une fuite qui avait précipité l’annonce d’une décision qui aurait dû rester secrète jusqu’après la conférence. La similitude interpelle. C’est comme si M. Cassis copie plus facilement les maladresses et les erreurs de décision de son prédécesseur qu’il ne reprend à son compte ses fortes décisions en matière politique et ses convictions multilatéralistes.


La Conférence des ambassadeurs allait-elle enfin coïncider avec les vrais débuts d’Ignazio Cassis après ses deux premières années d’errance ?


Ceux qui attendaient des assurances et des certitudes devront encore attendre. M. Cassis s’est félicité dans son discours d’ouverture des succès qu’il s’attribue. Sans trop s’y attarder, et pour cause, il estime qu’en matière de politique européenne, sa promesse de « reset » a été tenue, puisqu’il y a “un projet d’accord”. Ceux qui avaient cru comprendre, il y a deux ans, qu’il avait promis un accord définitif avec Bruxelles en sont pour leurs frais. En matière de personnel, l’adoption de la nouvelle politique serait, elle aussi, un succès. Il est un peu prématuré de le dire, car seul l’avenir, lorsque M. Cassis aura quitté le département, dira le prix qu’il en coûtera aux différentes carrières du DFAE et les dommages collatéraux voire les effets pervers de ces mesures sur la politique des transferts notamment. Pour le reste, le
maître mot semble être « avenir ! avenir !». Qui pourrait contredire le bienfondé de vouloir préparer l’avenir ? Mais au-delà de quelques vœux pieux, on serait bien en peine d’apprendre comment le Chef du Département entend préparer cet avenir. N’est-ce pas de Gaulle qui disait que l’on ne construit pas l’Europe en sautant comme des cabris et en criant « Europe Europe » ? Il en va sans doute de même s’agissant de l’avenir !


Ce ne sont pas les « Visions 2028 » récemment publiées qui apporteront des réponses, dans la mesure où l’essentiel des propositions (migration, environnement, exportation …) est du ressort d’autres départements, sauf à imaginer que le DFAE ne se considère plus comme le moteur de notre action extérieure. La stratégie des prochains trois à quatre ans annoncée pour la fin de l’année n’est que la nouvelle saison d’un exercice obligé dont le cercle des lecteurs ne dépasse généralement guère celui de ses auteurs.


Par contre, Ignazio Cassis a eu des mots forts pour encourager ses diplomates à « oser », à ne pas avoir peur de renverser la table. Peut-être a-t-il rajouté ce paragraphe après son retour d’un récent séjour au Mozambique, où il venait d’assister à la signature de l’accord qui devrait mettre un terme à des décennies de guerre civile. L’a-t-il fait après avoir appris comment ses collaborateurs les plus proches s’étaient acharnés des mois durant contre l’architecte de cette paix : notre ambassadeur à Maputo ? Récemment le Tagesanzeiger a publié son histoire à la fois édifiante (chapitre mozambicain) et consternante (chapitre bernois). Les dénégations de la Secrétaire d’Etat dans le même quotidien ne changent rien à l’affaire. L’ambassadeur a failli payer de son avenir professionnel son courage, si le Secrétaire général des Nations-Unies, Antonio Guterres, ne l’avait désigné comme son « Envoyé spécial pour le Mozambique ». Il n’est “que” le quatrième haut fonctionnaire du DFAE à rejoindre l’ONU en un peu plus d’une année. Une fuite massive qui, si elle témoigne de la reconnaissance de la grande qualité de nos diplomates, n’en est pas moins le résultat de la lourde ambiance qui règne dans ce département en matière de personnel depuis deux ans. Est-ce que le seul départ de la Secrétaire d’Etat suffira à l’améliorer et à donner aux collaborateurs l’envie d’oser?


Au lieu d’élaborer une vraie politique étrangère cohérente et prévisible, le DFAE envoie ses ambassadeurs à la rencontre des Suisses dans une opération de communication, dans un ancien bus postal au bilan carbone discutable, mais aux résultats plus que mitigés au dire des témoins. Après le refus de signer le Traité d’interdiction des armes nucléaires et le Pacte de Marrakech sur les migrations, dont la Suisse est co-parent, mais aussi le refus de soutenir une Résolution sur les femmes Saoudiennes au Conseil des droits de l’homme, on attend toujours un engagement ferme de la Suisse en faveur du multilatéralisme, condition sine qua non si l’on entend entrer au Conseil de Sécurité des NU. Est-ce que la décision d’Ignazio Cassis d’envoyer sa désormais ex-Secrétaire d’Etat à New York est de bon augure ? Depuis l’annonce de sa nomination, elle souligne son “engagement inébranlable” en faveur du multilatéralisme et des droits de l’homme. On ne s’en était pas vraiment aperçu au cours de deux dernières années.


C’est peu dire qu’entre la Commedia dell’arte, où l’on dit le contraire de ce qu’on va faire et l’on fait le contraire de ce qu’on dit, ou une sculpture cinétique de Jean Tinguely, dans laquelle les divers éléments évoluent sans que l’on en comprenne toujours le sens, les éléments de comparaison ne manquent malheureusement pas avec le DFAE d’aujourd’hui. Il serait souhaitable pour le pays que l’institution se stabilise et redevienne le moteur de notre action internationale. Une bonne idée serait de ne plus se limiter à souligner dans les discours que le capital humain constitue le principal trésor du département mais de réellement faire confiance aux excellents diplomates qui le composent.

Pourquoi, par exemple, ne pas choisir une nouvelle Secrétaire d’Etat parmi les grandes diplomates qui sont reconnues par leurs collègues et qui ont prouvé leur valeur en dirigeant un poste à l’étranger ou une grande unité à la centrale et lui confier bien sûr la totalité des prérogatives de la fonction ? Elles ne manquent pas au DFAE !

Comme « no siempre lo peor es cierto » c’est tout le mal qu’on lui souhaite : stabilité retrouvée dans la gouvernance interne et dans la conduite d’une politique étrangère susceptible de faire coïncider nos intérêts avec nos valeurs !

Georges Martin

Georges Martin

Georges Martin est né en 1952. Après avoir obtenu sa licence de Sciences politiques à l’Université de Lausanne, il est entré au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) en 1980. Les différentes étapes de sa carrière l’ont amené en Allemagne, New-York (ONU), Afrique du Sud, Israël, Canada, France, Indonésie, Kenya. Il fut Secrétaire d’Etat adjoint et Chargé de missions spéciales au DFAE.

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