“Sweden is not Switzerland Mr. Cassis”

La confusion entre la Suède et la Suisse est si commune aux Etats-Unis qu’elle ne fait plus rire. Elle avait un jour coûté son poste bernois à un pauvre ambassadeur désigné qui avait annoncé à la commission du Sénat qui devait confirmer sa nomination qu’il s’était déjà mis à l’étude …  du suédois! Plus récemment, Wall Street avait orné sa façade d’un magnifique drapeau suisse pour célébrer l’entrée en bourse de l’entreprise suédoise Spotify.

Désespérément à la recherche d’arguments pour ne pas signer le Traité d’interdiction des armes nucléaires (TPNW), le DFAE est à son tour victime, sans doute volontaire, de cette confusion. Il brandit comme un trophée de chasse le rapport suédois, récemment publié, expliquant les raisons de la monarchie scandinave de ne pas signer le traité:

https://www.regeringen.se/48f047/contentassets/55e89d0a4d8c4768a0cabf4c3314aab3/rapport_l-e_lundin_webb.pdf.

On aurait pu suivre l’exemple de l’Autriche, un pays neutre comme nous, qui l’a signé. Trop facile mais surtout contreproductif! Puisqu’il fallait trouver des raisons pour justifier un acharnement difficilement compréhensible, son administration n’a pas eu peur, une nouvelle fois, d’envoyer Ignazio Cassis au casse-pipe, à l’Heure des questions de cette semaine au Conseil National. On avait glissé dans son cartable une fausse bonne argumentation sous forme d’arme de persuasion massive: la Suède. L’auteur de la question, le Conseiller national Carlo Sommaruga, a failli s’étrangler, en déduisant que la Suisse était dorénavant “aux ordres de Stockholm”.  En réalité, une fois la baudruche dégonflée, on est en droit de s’interroger sur la bonne foi du DFAE. A-t-il compris le rapport suédois, l’a-t-il lu attentivement, ou a-t-il intentionnellement sélectionné les éléments convenant à son approche anti-TPNW, en omettant les passages-clés expliquant la décision suédoise?

Il ressort en effet du rapport suédois que les motifs expliquant la décision de Stockholm de ne pas signer le TPNW ne s’appliquent pas au cas de la Suisse pour trois raisons au moins:

p. 45 du rapport (v. lien ci-dessus) “vu sa proximité avec une Russie qui est redevenue dangereuse (occupation de la Crimée et conflit du Donbass), la Suède se trouve dans une situation géostratégique particulièrement exposée. Pour cette raison, elle a développé des ambitions élevées en termes de coopération militaire avec l’OTAN et l’UE.” Ce cas de figure ne s’applique pas du tout à la Suisse, ni s’agissant de sa position géostratégique ni, surtout, de sa coopération militaire avec l’OTAN ou l’UE.

page 46: “la signature par la Suède du TPNW empêcherait une possible adhésion de la Suède à l’OTAN”. La Suisse n’envisage pas de devenir membre de l’OTAN! Sauf si une information essentielle nous aurait échappé!

page 52: “interdisant l’arme nucléaire, le TPNW interdit par conséquent le concept de parapluie nucléaire. L’adhésion de la Suède au TPNW serait donc perçue comme une critique fondamentale du “Strategic Concept” adopté par l’OTAN pour l’ensemble des Etats scandinaves et qui est bâti sur la dissuasion nucléaire. La Suède ne peut pas se permettre de remettre en question ce “Strategic Concept”. La Suisse, en raison de son statut de neutralité permanente, ne peut se placer sous l’abri d’une coalition militaire et encore moins d’un parapluie nucléaire. D’ailleurs, en cas de guerre à large échelle sur le continent européen, le concept de parapluie nucléaire ne servirait probablement à rien, car nous aurions certainement déjà des engagements d’armes nucléaires de part et d’autre de nos frontières, ce qui aurait comme conséquence une Suisse vitrifiée comme ses voisins … avec ou sans parapluie nucléaire !

N’est-ce pas induire les Parlementaires en erreur, délibérément ou pas, que de passer sous silence l’information essentielle que le non suédois au TPNW ne signifie pas un jugement global négatif des mérites du traité mais qu’il est la résultante d’une réflexion sur les intérêts spécifiques suédois, qui ne sont pas les nôtres?

Plutôt que d’errer en Scandinavie à la recherche de mauvais arguments justifiant une mauvaise décision, le DFAE serait bien conseillé de reprendre ses esprits et d’écouter le Secrétaire Général des Nations-Unies, Antonio Guterres, à l’extérieur de nos frontières, ou le Président du CICR, Peter Maurer, qui nous conseillent d’adhérer au TPNW pour renforcer la paix. Abandonner l’idée saugrenue de lancer une procédure de consultation inutile et proposer au Conseil fédéral de signer et ratifier sans tarder le TPNW permettraient à la Suisse de participer à la prochaine Conférence de préparation du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) en ayant retrouvé son statut et ses valeurs d’Etat engagé en faveur du désarmement nucléaire.

“No Mr Cassis Switzerland is definitely not Sweden” lorsqu’il s’agit d’armes ou de parapluie nucléaires en tout cas. Par contre, vous pouvez prendre sans hésiter exemple sur le royaume en matière de droits de l’homme, comme récemment au Conseil des droits de l’homme, lorsque vous avez refusé de signer une déclaration conjointe initiée par l’Islande en faveur des femmes saoudiennes. La faute au calendrier, pas la vôtre: c’était le 8 mars dernier …. Jour des femmes! La malchance colle parfois à la peau comme un sparadrap.

Georges Martin

Georges Martin

Georges Martin est né en 1952. Après avoir obtenu sa licence de Sciences politiques à l’Université de Lausanne, il est entré au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) en 1980. Les différentes étapes de sa carrière l’ont amené en Allemagne, New-York (ONU), Afrique du Sud, Israël, Canada, France, Indonésie, Kenya. Il fut Secrétaire d’Etat adjoint et Chargé de missions spéciales au DFAE.

Une réponse à ““Sweden is not Switzerland Mr. Cassis”

  1. En amlat aussi, ils confondent Suisse et Suède (ce qui est compréhensible, Suiza-Suecia).
    En Europe, on confond aussi Uruguay et Paraguay. Les américains, eux, doivent penser que ce sont des pays d’Afrique ou quelque part en Asie.
    Mais ce détail géographique donne bien la mesure de la difficulté géopolitique.

    La Suisse qui aurait spécialement besoin, en ces temps troublés, d’une identité forte, avec les valeurs qui ont fait sa réputation, se dilue aux grés des vents commerciaux.
    L’avenir dira si seuls le commerce et la croissance sont des valeurs suprêmes futures!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *