Charybe climatique ET Scylla nucléaire?

Ne sommes-nous pas tous autant que nous sommes coresponsables du chaos qui règne sur la planète où que l’on se tourne (politique, économique, environnemental)? D’ailleurs sommes-nous réellement choqués par un système aberrant qui rend les pauvres toujours plus nombreux et toujours plus pauvres, les riches toujours plus riches, qui porte des atteintes de plus en plus irréversibles à l’environnement et qui favorise la course aux armes notamment nucléaires, qui permettent déjà d’assurer plusieurs fois la destruction du continent européen et de rendre impossible toute vie sur la planète? Au lieu d’empoigner ces problèmes de survie, de se les approprier pour mieux les combattre, les peuples, à commencer par les plus favorisés, détournent les yeux, se renferment sur eux-mêmes et portent au pouvoir des politiciens démagogues dont le seul programme est d’encourager leurs peurs, de leur faire croire qu’ils sont seuls au monde et de renforcer leur tendance au repli identitaire, égoïste et finalement suicidaire. Ne croyons pas que la Suisse échappe au mouvement !

N’est-pas cette ancienne, classique et fausse distinction entre la politique intérieure, qui serait la seule utile donc digne d’intérêt, et la politique extérieure, souvent perçue comme inutile voire un jouet pour occuper les cocktails de diplomates oisifs, qui entretiendrait l’illusion toxique de croire qu’un peuple heureux serait un peuple qui n’a pas de politique étrangère? La mondialisation marchande triomphante profite comme jamais dans l’histoire humaine à un nombre toujours plus réduit, au détriment de l’immense majorité qui s’appauvrit d’année en année. On assiste parallèlement à un phénomène d’hyper-fragmentation qui dresse les groupes humains les uns contre les autres, pauvres contre riches bien sûr mais aussi pauvres contre pauvres et riches contres riches! Le paradoxe n’est qu’apparent, puisque, sans un système de répartition agréé juste et équitable, la lutte pour accéder à un gâteau décroissant sera de plus en plus féroce entre un nombre croissant de candidats. Même de grandes entités, comme l’Union Européenne, risquent d’être emportées par cette vague identitaire. Les profiteurs de la mondialisation se rendent-ils compte que, faute d’en faire profiter l’ensemble de l’humanité, ils pourraient ne plus en profiter seuls bien longtemps?

Si la politique intérieure est l’art d’optimiser l’adéquation entre les besoins d’une population et les ressources budgétaires disponibles dans un pays, la politique extérieure ne devrait avoir d’extérieure que le nom puisqu’il s’agit d’assurer la même adéquation au niveau de la planète. La planète serait-elle une entité extérieure?  Bien sûr que non et les jeunes l’ont rappelé récemment encore dans les rues de nos ville: elle est notre bien commun et il n’y a pas de planète B.

Les menaces climatiques et nucléaires sont accrochées au-dessus de nos têtes comme deux nuages mortels. Or, l’actualité n’est guère encourageante. Après être sorti de l’Accord de Paris sur le climat, D. Trump a annoncé qu’il en fera de même s’agissant du traité INF (Intermediate-range nuclear forces treaty) signée en 1987 par Reagan et Gorbatchev, pour mettre un terme à la crise des SS-20 soviétiques des années 80. Le président américain a d’ores et déjà annoncé la repise de la course aux armements. La Russie pourrait en faire de même!

Suisse ressaisis-toi!

La petite Suisse n’est pas irréprochable non plus. On se souvient qu’à la fin 2018 les Commissions et les plénières des deux Chambres de notre Parlement, dans un geste sans beaucoup de précédents, avaient retoqué le Conseil fédéral, lui demandant de signer et ratifier le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (v. un de mes Blogs précédents). Les actuels signaux en provenance du DFAE, à l’origine de la décision aberrante du gouvernement de tourner le dos à des années d’engagement contre l’arme nucléaire, ne sont pas très encourageants. Au lieu de faire contre mauvaise fortune bon cœur, les mauvais perdants de notre ministère des affaires étrangères sembleraient essayer de faire l’inventaire de tous les arguments possibles pour, dans le meilleur des cas, repousser à plus tard la signature du traité, qui ne serait qu’une option parmi d’autres (?), voire, dans le pire, l’exclure. Ils ne proposeraient même plus de ratification. Espérons qu’Ignazio Cassis, humilié en l’occurrence devant ses collègues du gouvernement et le Parlement, ait compris la leçon, donne les bonnes instructions et veille à ce qu’elles soient suivies! En effet, selon icanw.org, 70 pays ont signé le traité adopté en 1987 et 21 l’ont ratifié (50 nécessaires pour l’entrés en vigueur). L’attitude de la Suisse, à l’origine avec d’autres du traité, sera décisive parce qu’elle est observée. Lorsqu’elle a refusé de signer, le rythme des signatures a considérablement ralenti. L’OTAN a contrario l’a présentée comme un trophée de chasse inespéré.

Puissent ces signaux être contredits dans les faits. La Suisse n’est jamais aussi grande que lorsqu’elle se situe à la hauteur de ses traditions humanitaires mais retrouve sa vraie taille, très petite, lorsque, pour des intérêts mal compris, elle joue les supplétifs ou les trophées de chasse d’un camp, foulant au pied au moins l’esprit de sa neutralité. Suivant les vœux du Parlement, il est enfin temps qu’elle rejoigne son camp naturel.

Le mitage et les cornes de nos vaches sont bien sûr importants mais que restera-t-il de nos beaux paysages et de nos admirables vaches si des catastrophes climatiques et nucléaires globales rendent impossible toute vie sur la planète? Chaque citoyen doit se persuader qu’il n’y a plus de politique qui lui soit étrangère! A chaque génération ses combats. La mienne a rempli les rues contre l’arme nucléaire (“Lieber rot als tot”). Celles d’aujourd’hui le font pour le climat. Elles seraient bien conseillées de s’occuper aussi du nucléaire!

Si le pire, heureusement, n’est jamais certain, en revanche, à force de marcher au bord du gouffre, nous pourrions bien finir par perdre l’équilibre.   

 

 

Georges Martin

Georges Martin

Georges Martin est né en 1952. Après avoir obtenu sa licence de Sciences politiques à l’Université de Lausanne, il est entré au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) en 1980. Les différentes étapes de sa carrière l’ont amené en Allemagne, New-York (ONU), Afrique du Sud, Israël, Canada, France, Indonésie, Kenya. Il fut Secrétaire d’Etat adjoint et Chargé de missions spéciales au DFAE.

4 réponses à “Charybe climatique ET Scylla nucléaire?

  1. haha je vous adore Georges, vous êtes un “vrai de vrai, pur et nature” (votre photo en témoigne)
    Merci d’apporter un peu de bon sens, dans ce no Way

    1. P.S. je vous ferai cependant un tit bémol (nobody is perfect)
      Une retraite de la Confédération c’est, bien, même si vous n’avez probablement pas le bas doré de Calmy la Reine, mais l’environnement est en danger, alors, ami, aux rames tous ensemble, allright?

  2. Ce n’est pas « mission impossible », mais elle sera très certainement difficile, du moins pour notre génération et la suivante, ce qui nous mène approximativement vers 2050. Selon les critères du GIEC (donnés scientifiques interprétées par des organismes politiques), on devrait encore être théoriquement dans les temps. La majorité de la relève, notre jeunesse, montre des signes positifs encourageants et dans tous les pays.
    Ne reste plus qu’a neutraliser les affairistes de tout poil et ces politiciens agitateurs, grandes geules et habiles manipulateurs, dont la seule vision d’avenir consiste à admirer leurs talons à l’aide d’un rétroviseur à miroir déformant.
    Avec une bonne information, complète et vérifiée, une population de mieux en mieux éduquée sur les contraintes planétaires et des élections/votations bien comprises, la mission ne devrait finalement pas être impossible. Je reste optimiste, mais je ne serai malheureusement pas là pour le vérifier.

    1. De nature optimiste je partage le vôtre modéré. Ce qui me préoccupe et en même temps m’intéresse c’est notre propension à nous attacher aux futiles et à vouloir ignorer l’essentiel au-dessus de nos têtes. C’est notre nature probablement ! C’est aussi pourquoi je consacrerai tout le temps qui me reste à répéter au fond la même chose. Un peu comme le vieux Caton! Vous avez aussi raison, un motif d’espoir est le réveil politique de la jeunesse. La classe politique en revanche est dans la récupération ou le déni. Au pouvoir par contre, toujours plus d’apprentis sorciers incapables jouent avec l’avenir de la planète que ce soit pour le climat ou le militaire. Leur maître en incapacité se trouve être à la Maison Blanche! De manière générale nous faisons fausse route, à mon humble avis. Sauf un drastique changement de trajectoire, nous continuerons à mettre en préril l’ensemble de la planète, flore et faune, et in fine notre propre survie! Si cela n’est pas un vrai sujet?!

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