La France rattrapée par ses démons

Le spectacle offert par la France depuis quatre semaines fait souffrir les démocrates et en tout cas tous ceux qui aiment ce pays. Qui peut en effet se réjouir de ce spectacle? L’arrivée des médias en continue nous transforme en voyeurs et spectateurs d’un phénomène absolument nouveau dans nos vieilles démocraties. Imagine-t-on BFM et LCI à Versailles et à la Bastille en 1789? D’ailleurs l’analogie n’a pas échappé aux gilets jaunes, dont certains veulent prendre l’Elysée et menacent les Macron du sort de Louis XVI et Marie-Antoinette.

Grâce (ou à cause?) aux chaînes d’information en continue nous sommes en effet les spectateurs d’une téléréalité grandeur nature. Tout est renversé! Le président ou le Premier-ministre s’exprime? Immédiatement le commentateur décrète que ce sont des “cacahuètes” et tend le micro vers le brave gars en gilet jaune sur son barrage. On lui glisse les réponses dans la bouche en lui demandant si ce qui a été dit va vraiment assez loin, ne vient pas trop tard ou ne constitue pas une nouvelle humiliation de la part du pouvoir. On l’invitera à poursuivre avec ses revendications qui vont de “Macron démission”, à “Assemblée nationale dissolution”,  “Nomination d’un général à Matignon” ou “Mort à la 5ème République et vive la 6ème République”!

Tous les commentateurs politiques critiquent sans concession les déclarations des représentants du pouvoir, toujours trop tardives et jamais assez substantielles, mais chacun boit avec délectation les commentaires de n’importe quel gilet jaune comme s’il s’agissait d’eau de Lourdes. Dans le pays le plus vertical et centralisé qui soit et sans institutions qui encadreraient les processus on nage en pleine démocratie directe de type révolutionnaire. Les forces de l’ordre sont prises en otage au milieu et paye le prix fort d’une base radicalisée et pénétrée par des ultras casseurs d’extrême-droite et d’extrême-gauche.

Il y a sans doute une vraie crise économique et fiscale dans ce pays dont les responsables sont d’ailleurs moins Macron que ceux qui ont gouverné le pays pendant les 50 dernières années. Plus de 45% de prélèvements obligatoires, près de 55% de dépenses publiques et une dette qui atteint 100% du PIB indiquent l’ampleur de l’échec des politiques économiques et fiscales depuis de longues années. Peut-être après tout c’était aussi au système qui entretient et nourrit ces excès que s’était attaqué Emmanuel Macron! Mais lui donnera-t-on le temps de risquer de réussir?

La crise politique me paraît encore plus sérieuse. Macron est un produit du populisme. Il a passé par un trou de souris dans les ruines des partis traditionnels qui s’étaient affaissés. Mais ce n’est pas de sa faute! Il n’a certes rassemblé que 25% des voix au premier tour et a été élu au deuxième, certains diraient par défaut, contre Marine le Pen. Incontestablement plus de 40% des électeurs avaient voté au premier tour pour des candidats anti-libéraux voire anti-démocratiques (Mélenchon et le Pen). Néanmoins sa victoire fut incontestablement démocratique. Aujourd’hui, les vainqueurs d’il y a 18 mois sont mis en difficulté par un mouvement social d’un type nouveau. Macron n’a certainement rien vu venir et n’a pas tout fait juste.  Il n’y a plus les syndicats d’autrefois qui encadraient les mouvements sociaux. Les gilets jaunes bien sûr “pacifistes” mènent des actions totalement anarchiques, inorganisées, sans responsables qui débouchent sur les violences dont nous avons été les témoins.

Les perdants des dernières élections, après avoir été eux aussi dans un premier temps surpris par cette explosion sociale, y voient une occasion de refaire le match, de forcer un troisième tour. Mélenchon, le Pen (ce n’est pas une surprise!) mais aussi Wauquiez et Faure (plus surprenant compte tenu des responsabilités de leur parti dans la crise) pensent qu’ils ont l’occasion de prendre leur revanche sur Jupiter qui les a humiliés. Chacun y va de sa proposition. Aucun ne se sent mal à l’aise d’instrumentaliser une situation dont ils ne sont pas sans responsabilité. Dupont-Aignan saute d’un plateau tv à l’autre sans réussir à cacher son plaisir ni ses souhaits que la crise perdure. Comme les vautours ils aiment le sang et les carcasses. La chasse au Macron est incontestablement ouverte! Un signe qui ne trompe pas: les deux ex les plus célèbres du pays, Ségolène Royal et François Hollande, sont aussi de retour!

Au vue des revendications politiques radicalisées de quelques milliers de gilets jaunes, toujours soutenus dans les sondages par 80% des Français, et des fragilités d’un pouvoir de plus en plus isolé, il y a lieu de craindre que la France ne suive, dans le meilleur des cas, la Hongrie ou l’Italie sur la voie du populisme ou, dans le pire, plonge dans l’anarchie et la violence. Si le pays devait parvenir à ces extrêmes ce sera trop simple d’en rendre responsable le seul Macron. Mais que restera-t-il d’une classe politique pyromane pour rendre des comptes? Ceux qui réclament la dissolution de l’Assemblée nationale savent que les sondages donnent aujourd’hui plus de 60% aux deux partis extrêmes du Rassemblement national et de La France insoumise!

Une fois de plus, comme souvent dans son histoire, la France doit vaincre ses démons! Comme toujours, elle y parviendra! Mais le plus vite sera le mieux!

 

Georges Martin

Georges Martin

Georges Martin est né en 1952. Après avoir obtenu sa licence de Sciences politiques à l’Université de Lausanne, il est entré au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) en 1980. Les différentes étapes de sa carrière l’ont amené en Allemagne, New-York (ONU), Afrique du Sud, Israël, Canada, France, Indonésie, Kenya. Il fut Secrétaire d’Etat adjoint et Chargé de missions spéciales au DFAE.

12 réponses à “La France rattrapée par ses démons

  1. Emmanuel Macron aurait pu éviter cela en appliquant son programme qui était principalement de faire revenir le nombre de députés et sénateurs au nombre de ceux sous Giscard d’Estaing plutôt que de leur faire rédiger des rapports fumeux. Cela aurait montré que la nomenklatura faisait sa part de l’effort.

  2. Il ne m’appartient pas de poser un regard sur la France que j’aime beaucoup, même si chacun peut constater qu’elle n’évolue pas beaucoup, ni n’a beaucoup de “résilience”, comme dirait l’ami Cyrulnik.

    En revanche et en tant que suisse et voisin, j’ai beaucoup d’inquiétude pour l’Europe qui se délite à vue d’oeil et comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, l’avenir est plus du côté de la Russie que du côté de Donald.

    Mais comme même les suisses ne le comprennent pas, … sauve qui pourra le “château d’eau” bientôt à sec!

    1. P.S. Un peu comme Carla del Ponte, elle est grinche contre la Syrie, mais n’a probablement rien à dire contre l’Arabie Saoudite, ni contre la Birmanie!!!!!!!

  3. Merci de nous remettre les pieds sur terre. Car même le Temps entre dans le jeu et donne la parole tous les jours aux gilets jaunes. Sur mon parcours à vélo à Genève, j’en ai questionné trois sur la présence d’un gilet dans leur voiture. Tous n’ont pas le choix, ils habitent à 50 km. Pas le choix de faire du co-voiturage, pas le choix de changer de transport, pas le choix de venir habiter plus près (la région Gaillard, Saint-Julien a beaucoup construit), pas le choix de changer de travail (c’est vrai qu’ils gagneraient moins en France), pas le choix d’accepter de payer plus cher son essence. Juste le choix de l’égoïsme.

  4. S’il y a de nouvelles élections, bien sûr, au premier tour les gagnants seront les extrémistes. Mais, au second tour, je verrais plutôt Hulot, ex présentateur de télé sans formation, un peu comme Donald. En démissionnant, Hulot s’est offert un costume d’honnête homme, comme Macron l’avait fait après les exploits indécents de la famille Fillon. Et, une fois de plus, tout recommencera, en encore pire.

  5. Interviewer des citoyens contestataires pour faire de l’audience est-il moins démocratique que d’imposer à ces mêmes citoyens un blanc-seing quinquennal à la plus grosse minorité politique ?

    Le mythe de l’homme (ou femme) providentiel et du rendez vous entre un homme et le peuple a bien vécu. La Ve république est stable, certes. Un poids-lourd couché au milieu d’une autoroute aussi. Le parlement n’a plus de vrai rôle ni de représentativité des opinions politiques, les referendum virent au plébiscite et les grands partis existant favorisent les politiques de carrière sans scrupules.

    Il s’agit bien d’une crise institutionnelle, mais pourquoi ceux qui sont parvenu au sommet d’un système auraient intérêt à le réformer ? Depuis les ors hérités de l’ancienne aristocratie, il est difficile d’envisager l’égalité citoyenne et traiter les électeurs en adultes responsables semble apparemment inutile.

    Vu de France, la démocratie directe Suisse, avec sa maturité, ses débats de fond et sa défense de l’intérêt collectif fait rêver. Les élections à questions multiples à l’américaine aussi. Ce sont des systèmes certes perfectibles, mais à la fois stables et agiles.

    1. Vous décrivez à mon humble avis exactement le mal français. Effectivement toute la question aujourd’hui est de savoir si les profiteurs du système seront capables de le réformer entièrement. Pendant des décennies les élites de droite comme de gauche se sont succédé au pouvoir en menant les mêmes politiques. Elles avaient le même souci de profiter au maximum du pouvoir avant d’être rejetées dans l’opposition, avant de revenir au pouvoir et ainsi de suite. Macron a vendu du rêve avec ses marcheurs. La désillusion est d’autant plus grande aujourd’hui. Il n’a pas su accepter sa victoire avec l’humilité qui lui aurait permis de conquérir l’adhésion de la grande majorité des Français qui n’avaient pas voté pour lui au premier tour.

  6. Le mouvement des gilets jaunes est une sonnette d’alarme, certes puissante, mais rien d’autre ! Il n’est pas organisé, n’a pas de programme, “casse les codes” (ce qui devrait plaire à Macron !) et ne se laisse pas encadrer. Les “puissants” restent donc maîtres du jeu, des horloges et de l’initiative … pour encore un peu de temps. Sauront-ils comprendre, interpréter et réagir juste ! S’ils n’y voient qu’une question de prix des carburants, ils sont perdus, mais ils auront été avertis !

    1. Je suis d’accord avec vous. “Une sonnette d’alarme” mais un sonnette d’alarme décisive. Si elle ne provoque pas des réformes fondamentales maintenant il n’y en aura plus avant l’éclatement. Ce que je voulais souligner c’est l’incapacité de l’opposition de comprendre ce qui se passe. Elle fait comme si rien n’avait changé. Elle voit dans les ennuis de Jupiter l’occasion de prendre sa revanche.

  7. Bon, la bonne nouvelle, c’est que Julien Assange pourrait sortir “libre”! ) après sept ans… le martyr!
    S’ils ne le dissolvent pas dans l’acide, Kashoggi Way?

  8. Votre article est intéressant. Vous n’avez pas l’air d’avoir beaucoup d’empathie pour les populistes. Mais que voulez-vous, un pouvoir qui signe le pacte de Marakesh sur les migrations est un pouvoir illégitime puisque clairement il consent à la mort du peuple dont il a en principe la garde. Donc le pouvoir de Macron sera balayé. C’est inéluctable. Moi je m’en réjouis car la rébellion d’un grand pays comme la France sonnera le glas du projet euromondialiste. Ouf, on respirera mieux.

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