Ignazio Cassis seul responsable de la dégradation de l’image du DFAE ou le mal est-il plus profond?

Il n’a échappé à personne, en Suisse comme à l’étranger, que la Suisse est de moins en moins la Suisse qu’on connaissait, aimait et respectait! La succession des couacs au cours des douze derniers mois ne manque pas d’inquiéter. Plus préoccupant encore, ils semblent constituer dorénavant le fil rouge de notre politique étrangère. Les revirements et les ruptures ont remplacé la continuité, la cohérence, la fiabilité et la prévisibilité. Inutile de s’appesantir sur les symptômes qui ont ponctué ce qui s’apparente à un démontage: l’UNWRA, l’exportation d’armes vers les pays en guerre et en guerre civile, refus de signer le Traité d’interdiction des armes nucléaires, tentative de ne pas adhérer à la Convention des Nations-Unies sur la migration, rupture des relations avec les syndicats dans le dossier européen, interview extrêmement critique envers l’UE dans un important quotidien italien, remise en cause à peine voilée des budgets de la coopération et de la promotion de la paix. N’en rajoutons plus!

Il serait trop facile d’en faire porter la responsabilité au seul Ignazio Cassis. Certes, chacun constate ses difficultés à se sentir à l’aise dans un costume visiblement trop grand pour lui! Comme de surcroît, son intérêt pour les dossiers est probablement limité et qu’il pense avoir été élu “pour changer le cours des choses”, il est évident qu’il n’est pas étranger à ce qu’il se passe. Il a pourtant hérité d’une équipe qui fut loin de démériter les années précédentes. Les agents du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), dans leur ensemble, sont toujours brillants et compétents. Le système de recrutement unique dans l’administration fédérale assure cette continuité dans la qualité.

Ignazio Cassis n’est pas le premier Chef du Département qui n’a pas, lors de sa prise de fonction, de connaissance particulière dans le domaine des affaires étrangères. C’est en fait la règle. Même pour ceux qui ont eu une expérience exécutive cantonale, il n’y a pas de département cantonal des affaires étrangères. Rares en effet sont les expériences antérieures qui peuvent préparer un futur Chef de la diplomatie suisse à ses nouvelles tâches. Ce n’est qu’une fois aux commandes, et grâce à l’équipe de ses diplomates, qu’il deviendra au fil du temps un bon ministre des affaires étrangères. Cela a marché avec la plupart de ses prédécesseurs alors pourquoi ces ratés cette fois?

Pour reprendre une métaphore footballistique, que le prédécesseur de l’actuel Chef du DFAE appréciait beaucoup, lorsque vous avez d’excellents joueurs dans le contingent et que votre équipe squatte les bas-fonds du classement, il y a un problème. Peut-être ne sont-ils pas bien disposés sur le terrain? C’est peut-être là en effet que le bât blesse! Une seule mauvaise décision peut transformer un “winning team” en “losing team”. Si vous confiez arbitrairement les clefs du jeu à un jeune qui compense son manque d’expérience et de qualité par une fougue impétueuse, une ambition débridée et qui manque de respect à l’égard de ses coéquipiers et que vous placez vos meilleurs techniciens à la périphérie, voire sur le banc de touche, cela ne peut pas marcher. Il n’y a plus d’équipe!

Le DFAE a toujours bénéficié d’une grande stabilité s’agissant de ses structures et de ses cadres. Ce fut la recette de sa réussite et sa force. Traditionnellement le numéro deux du Département (Secrétaire d’Etat) était le gardien de l’héritage face ou, de préférence, au côté d’un Chef venant de l’extérieur. Par conséquent était-il d’autant plus important que le titulaire de ce poste clé vienne de l’intérieur et soit suffisamment sénior pour être reconnu et respecté par ses pairs. Il s’imposait naturellement et pouvait compter sur la collaboration loyale et compétente de ces derniers. Qui a oublié Edouard Brunner, Jakob Kellenberger, Franz von Däniken, Michael Ambühl ou Peter Maurer? Eux n’ont pas été choisis par un consultant en RH mais par le Chef comme il se doit! Toute l’équipe assurait la continuité de notre politique, la défense de nos valeurs et de nos intérêts et parvenait in fine à faire comprendre au nouveau ministre, si besoin était, que telle ou telle de ses idées transgressives n’était pas réalisable.

Cet équilibre a été rompu par le prédécesseur d’Ignazio Cassis, en toute (mauvaise) bonne foi. Probablement a-t-il cru faire preuve d’innovation ou se méfiait-il des diplomates!  Il a nommé à cette fonction d’abord quelqu’un d’extérieur au Département et ensuite, curieusement quelques mois avant sa démission, une successeure certes de l’intérieur mais sans séniorité, expérience de conduite ou compétence particulière pour la fonction. Ces personnes ne se sont pas nommées elles-mêmes et ne portent dès lors aucune responsabilité. Pour autant ces nominations ont bouleversé le fonctionnement intérieur et ont pesé sur les structures du Département. Elles expliquent sans doute en grande partie les dysfonctionnents que l’on observe. Ce n’est pas faire preuve de corporatisme que de rappeler certaines règles des succès passés aujourd’hui bafouées!

Ignazio Cassis a donc hérité de son prédécesseur un véritable cadeau empoisonné. Sa responsabilité en revanche réside dans la méthode utilisée pour corriger ou ne pas corriger la situation. Comme son prédécesseur, il a coupé la poire en deux, en nommant un responsable du dossier européen, auquel il a donné de surcroît l’ensemble des relations bilatérales avec les pays européens, tout en conservant une Secrétaire d’Etat dont les compétences se sont réduites comme peau de chagrin. Cette situation, croit-il peut-être, lui offre toute liberté de mener “une autre politique plus à droite” (comme s’il y avait des politiques étrangères partisanes!), et de tenir en respect à la fois les femmes et la gauche. Elle est surtout responsable de la dégradation de l’image d’un Département qui ne nous avait pas habitué à cela.

Le mal est donc plus profond. Pour redonner à notre politique étrangère sa force, des décisions fortes doivent être prises, dans le but de recomposer des structures hiérarchiques solides et compétentes, seules garantes d’un retour à la fiabilité, à la continuité, à la cohérence et à la prévisibilité qui assurait à notre action à l’étranger sa crédibilité.

Le DFAE a la chance aujourd’hui, ce qui était moins le cas autrefois, de compter dans ses rangs une pléthore de grandes diplomates. Je pense à notre ancienne ambassadrice à Berlin, Christine Schraner Burgener, aujourd’hui Envoyée spéciale pour le Myanmar du SG des Nations-Unies, ou Livia Leu, ambassadrice à Paris et beaucoup d’autres moins connues. Même sans “processus de sélection”, surtout sans “processus de sélection” (maladie de notre temps qui a produit en l’occurrence le résultat que l’on déplore!), leurs grandes qualités sautent aux yeux!

Entouré d’une équipe, forte, déterminée, soudée et intransigeante sur les valeurs, qu’il n’a malheureusement pas héritée de son prédécesseur, Ignazio Cassis n’aurait peut-être pas commis ou pu commettre une partie de ses erreurs. Peut-être… Accordons-lui le bénéfice du doute!

 

 

 

 

 

Georges Martin

Georges Martin

Georges Martin est né en 1952. Après avoir obtenu sa licence de Sciences politiques à l’Université de Lausanne, il est entré au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) en 1980. Les différentes étapes de sa carrière l’ont amené en Allemagne, New-York (ONU), Afrique du Sud, Israël, Canada, France, Indonésie, Kenya. Il fut Secrétaire d’Etat adjoint et Chargé de missions spéciales au DFAE.

6 réponses à “Ignazio Cassis seul responsable de la dégradation de l’image du DFAE ou le mal est-il plus profond?

  1. Plus les tenants du mondialisme échevelé déblatèreont sur Cassis, plus ils seront frustrés de ne pas pouvoir le diriger comme un pantin (ou disons comme une Micheline ou comme un Didier), et plus Cassis nous sera sympathique, malgré tous ses défauts. Et ce, même si nous voyons très bien ses défauts, nous autres, et nous sommes légion.

    1. Je suis convaincu de l’inverse! C’est parce que nous vivons dans un “mondialisme échevelé” que nous avons besoin de responsables politiques solides et qui tiennent le cap. Qui dirigent et qui ne sont pas dirigeables. Sinon nous vivons comme un champ d’éoliennes qui s’activent au gré du vent. Nous savons où cela peut nous conduire malheureusement.

  2. Quand même, vous qui y avez travaillé… au DFAE, ce ne doit pas être simple, non?
    Malgré toutes les bonnes volontés, suisses, neutres, etc.

    Perso, j’ai fait trois ans dans un satellite de l’ONU, mais… incompatible
    🙂

    1. C’est surtout triste d’assister à cette dérive prévisible par ailleurs. Lorsqu’une structure est ….déstructurée elle devient fragile et ne permet plus de garder fermement un cap(qui n’existe plus!)

  3. Vous l’avez très justement souligné, il n’y a pas de diplomaties de droite ou de gauche. Un CF élu, connu et reconnu pour sa fougue ultra libérale va effectivement pose problème et donné du fil à retordre à ses brillants collaborateurs. Ils ont aussi la charge d’assurer sa formation spécifique. On croise les doigts.

    1. Je ne suis même pas certain qu’il ait de “la fougue ultra libérale”. Je crains au contraire que ce soit une fougue plus imprévisible, populiste. D’où l’absence de lisibilité, de prévisibilité. Or, un petit pays comme la Suisse a tout à gagner d’être perçu comme un partenaire sûr et prévisible.

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