Jouer au flipper versus renforcer la coopération internationale

A ma retraite, je comptais changer radicalement de film, m’intéresser à toute autre chose que ce à quoi j’avais consacré 35 ans de ma vie professionnelle : la politique étrangère. Non que le sujet ait cessé de m’intéresser. Bien au contraire ! Mais pour autant, j’étais et je reste convaincu qu’il faut savoir sortir de sa zone de confort, tourner la page et se remettre en question. Un acte de « fairness » aussi à l’égard des nouveaux ! D’ailleurs, la surexposition des « ex » sur les plateaux tv, les chaînes radio ou dans les colonnes des journaux qui ont survécu ne m’a jamais beaucoup intéressé. La permaculture d’altitude ou la culture biologique voilà des domaines passionnants et qui me sont encore inconnus ! Or, j’ai moins été rattrapé par le virus de l’international que plongé dans l’inquiétude par certains développements sur la scène internationale et suisse au cours des derniers mois voire années !

L’occasion manquée de l’implosion soviétique

Je fais partie de ceux qui sont convaincus que notre génération a raté le rendez-vous de l’après-guerre froide. A partir des années 90, nous avions l’unique occasion de construire sur un continent européen enfin réuni une nouvelle « maison commune », comme l’avait appelée de ses vœux Gorbatchev, et un monde multipolaire et solidaire. Nous n’avons pas réussi à profiter de l’implosion de l’Empire soviétique pour changer les choses.

Je me souviens encore de toutes ces rencontres que nous organisions en Suisse entre représentants russes et américains au cours de la première décennie du nouveau siècle. Assister à la réconciliation des filles et fils d’Hemingway et Tolstoï avait quelque chose d’excitant. Nous retrouvions l’exaltation de notre jeunesse lorsque nous contemplions, l’espoir chevillé au cœur et au corps, un avenir de tous les possibles. Il est difficile aujourd’hui d’imaginer ces soirées festives qui suivaient les séances de discussions animées en anglo-russe de la journée, quelque part dans les Alpes ou au bord du Léman. Si quelqu’un nous avait dit en 2010 que moins de dix ans plus tard une nouvelle guerre froide s’abattrait sur le continent européen, peu de monde, à part les éternels pisse-froid, ne les aurait crus. Bien sûr, certains d’entre nous se plaisaient à rappeler que les « Kaltkrieger » (les “spécialistes” de la guerre froide) continuaient à occuper de nombreux bureaux à Washington, Moscou ou Bruxelles (OTAN), appelant de leur vœu le retour de ce manichéisme qui les rassurait tant ! Mais nous étions convaincus que l’histoire leur donnerait tort.

Ce n’est pas le moment ni le lieu de nous étendre sur les occasions manquées (absence de plan d’aide à la construction d’une Russie démocratique et libre de ses kleptocrates et oligarques ; intervention de l’OTAN dans les Balkans ; Kosovo ; élargissement de l’OTAN jusque sur les frontières russes contrairement aux promesses ; l’inconsidération voire le mépris occidental à l’égard de la Russie…). J’assume sans complexe le qualificatif de «Putinversteher » que ceux qui pensent ainsi se voient attribuer en Allemagne, si cela signifie refuser d’accuser le président russe de tous les maux du monde actuel. Les responsabilités sont beaucoup plus complexes et partagées. Nous, les Occidentaux, y avons largement notre part ! Un «Putinversteher » je le suis aussi volontiers si cela signifie être convaincu que la vraie sécurité du continent européen passe par une normalisation de nos relations avec la Russie. Je ne pense pas qu’il y ait de gagnants avec la réouverture voire l’élargissement du fossé Est-Ouest, à part les marchands d’armes et ceux qui ont les yeux rivés sur le rétroviseur de l’histoire.

Tout n’est pas à jeter chez Trump

Je ne vais pas en rajouter dans « l’anti-Trumpisme ». Mais, au risque de surprendre plus d’un, j’avoue que certains aspects non pas de sa politique internationale (en-a-t-il une à part faire le contraire de son prédécesseur B. Obama ?) mais de ses initiatives ne m’ont pas déplu. Briser les codes et les tabous, comme lorsqu’il a rencontré Kim le Nord-coréen ou Poutine récemment à Helsinki, dans une atmosphère pourrie de « néo-guerre froide », est bienvenu. Même si cela ne devrait pas aller de pair avec une détérioration de ses relations avec ses alliés occidentaux. D. Trump semble plus à l’aise avec les dictateurs qui dirigent leurs pays comme il dirigeait son entreprise et comme probablement il souhaiterait diriger les USA. Sa volonté affichée pendant la campagne de normaliser les relations avec la Russie n’a pu être concrétisée pour les raisons que l’on sait. Peut-être d’ailleurs que rien n’aurait changé fondamentalement tant l’homme est imprévisible et incohérent. Dommage ! L’occasion était belle pourtant de changer de logiciel après les années de l’Administration Obama qui n’avait rien fait, c’est le moins que l’on puisse dire, pour apaiser les tensions sur le continent que ce soit en Ukraine ou avec la Russie.

La mauvaise pente populiste

Aujourd’hui, dans nos pays, la politique étrangère est de plus en plus conduite par des politiciens à tendance populiste voire carrément des populistes. On nous rappelle sans cesse, fort justement d’ailleurs, que toute politique étrangère est d’abord de la politique intérieure. Or, pour un populiste, au lieu d’impliquer un engagement à rassembler des majorités d’idées, cette formule signifie trop souvent l’instrumentalisation de sujets de politique étrangère à des fins personnelles ou partisanes. L’objectif n’est plus de susciter un large consensus à l’intérieur mais de provoquer des polémiques. Cette «trumpisation » des esprits qui n’épargne pas de nombreux responsables politiques en Europe et ailleurs, y compris des ministres des affaires étrangères, est regrettable. Traditionnellement, la politique étrangère d’un pays devrait transcender les modes, les époques et les partis. En Suisse comme ailleurs on en est loin aujourd’hui. Les questions migratoires ne sont plus des tragédies humaines mais des occasions de faire jouer ses muscles et de (re)monter accessoirement dans les sondages ; l’UNWRA n’est plus une organisation d’aide aux Palestiniens mais un obstacle vers la paix ; exporter des armes vers des pays en guerre ou en guerre civile n’est plus un tabou absolu pour un pays comme la Suisse avec sa tradition humanitaire ; le refus de signer un traité de bannissement des armes nucléaires, qui a longtemps constitué un de nos objectifs de politique étrangère, ne choque plus grand monde !

La principale cohérence sur la scène internationale aujourd’hui est qu’il n’y en a plus. Or, cette situation est d’une extrême gravité. Les défis globaux sont restés : pauvreté, réchauffement climatique, migrations, essoufflement de notre modèle économique créateur de disparités allant croissantes nationalement et globalement. S’y sont ajoutées de nouvelles menaces, suite à l’implosion sous nos yeux du système de coopération multilatérale mise en place au cours de la deuxième partie du 20ème siècle et au grand retour du protectionnisme, du nationalisme et des antagonismes entre nations. Ces vagues de fond semblent tout emporter sur leur passage. Les forteresses réputées les plus imprenables, comme l’UE, les pays les plus acquis au multilatéralisme, comme la Suisse, n’y échappent plus.

Le moment de se ressaisir

Cette nouvelle donne, regrettable et inquiétante, m’incite modestement  à venir partager ici ma part de vérité et ma manière de voir. Chaque politique accédant à des fonctions exécutives est d’abord naturellement un apprenti. C’est l’apprenti-sorcier, qu’il devient parfois par intérêt personnel ou par choix, qui doit nous interpeller ! Lorsque nos leaders, au gré de « tweets et interviews transgressifs », semblent confondre la planète avec un flipper géant, les risques de blocages et d’explosions sont bien réels. C’est qu’au contraire de la coopération internationale le jeu de flipper est individuel et ne laisse au final que des perdants, car la dernière balle, comme toutes les autres, finit toujours par disparaître. En outre, à force de le brusquer et de le maltraiter le monde pourrait aussi « faire tilt » !
Le moment est arrivé de se ressaisir au risque de devoir dire à ses petits-enfants « j’y étais et je n’ai rien fait » !

 

Georges Martin

Georges Martin

Georges Martin est né en 1952. Après avoir obtenu sa licence de Sciences politiques à l’Université de Lausanne, il est entré au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) en 1980. Les différentes étapes de sa carrière l’ont amené en Allemagne, New-York (ONU), Afrique du Sud, Israël, Canada, France, Indonésie, Kenya. Il fut Secrétaire d’Etat adjoint et Chargé de missions spéciales au DFAE.

Une réponse à “Jouer au flipper versus renforcer la coopération internationale

  1. Bonjour Georges,
    Merci pour ces réflexions très stimulantes, que je partage largement.
    Je suis également de cette génération qui a raté le RDV de l’après-guerre froide. Pour de multiples, raisons, mais aussi par naïveté… et par désinformation. Et oui, les “fake” news ne datent pas d’aujourd’hui !
    Et puis on récolte aujourd’hui ce qu’on a semé hier, le virus de la “trumpisation”, belle formule qui résume bien l’atmosphère ambiante, y compris en Suisse. Quel gâchis !
    Le monde est à la recherche d’un nouvel ordre. Et la démocratie se cherche un nouveau souffle, si tant est qu’elle le puisse encore. Le libéralisme occidental ne l’a-t-il pas tout simplement détruite? Suite au prochain épisode!

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