La mort des clowns

À quelques jours de distances, deux clowns majeurs du 20ème et début du 21ème siècle ont disparu. Un peu trop discrètement à mon goût. Car ils méritent d’être célébrés tous les deux comme deux génies absolus du spectacle :  D'abord le "giullare" Dario Fò, prix Nobel de Littérature, dramaturge, comédien, metteur en scène et clown dans l’âme. Puis, le lendemain, tard le cinéaste, comédien, dessinateur et clown Pierre Étaix.

Imposant critique de l’Italie démocrato-chrétienne et ensuite berlusconienne, héritier direct de la Commedia dell’Arte et du théâtre le plus engagé politiquement, Dario Fò était aussi le digne descendant des grands clowns italiens (comme ceux auxquels Fellini avait rendu hommage dans son film I clowns, film dans lequel joue d’ailleurs Pierre Etaix). Des milliers de personnes lui ont rendu hommage, samedi, sur la Piazza del Duomo de Milan. Il avait 90 ans.

Pierre Étaix, en vrac, mais à peu près dans l’ordre d’entrée en scène, a appris le dessin, la peinture, le jonglage, la mandoline, le violon et la prestidigitation ; il été artiste de music-hall, illustrateur, gagman et assistant personnel de Jacques Tati (pendant près de quatre ans), cinéaste, clown, fondateur de l’Ecole du Cirque de Paris (avec sa femme Annie Fratellini), comédien pour Bresson, Fellini, Oshima ou Kaurismäki. Il a remporté un Oscar à Hollywood avec son deuxième court métrage, en 1963 et primé à Cannes avec son film le plus célèbre, Yoyo. Il allait avoir 88 ans,

J'ai eu la chance de les rencontrer tous les deux. Le premier à Locarno, avec son épouse Franca Rame. Nous les avions conviés à venir présenter un documentaire réalisé sur sa candidature aux primaires pour la mairie de Milan, Io non sono un moderato (je ne suis pas un modéré) de Andrea Nobile. Nous lui avions demandé de remettre un Léopard d’honneur à l’actrice espagnole Carmen Maura, l’une des égéries de Pedro Almodovar et, plus récemment, de Lionel Baier dans La vanité. Dario Fò accepta et le fit, avec panache, laissant la comédienne bouche bée. Mais lorsqu’il s’empara du micro pour en chanter les louanges, face à la foule réunie sur la Piazza Grande, le clown se fit tribun, emmenant le public dans un discours enlevé sur l’importance de la culture, du théâtre et du cinéma, vibrant d’humour grinçant et flamboyant.

Pierre Étaix, quant à lui, a bercé mon enfance. Yoyo, son premier long métrage où il incarne le clown du même nom, a toujours été l’un de mes meilleurs souvenirs de cinéma. Et pour l’avoir revu souvent dans le cadre des projections de La Lanterne Magique, j’ai toujours été convaincu que ce cinéaste était l’un des plus grands inventeurs de formes du cinéma contemporain.

Je l’ai rencontré lorsque il était venu en 1993 à Neuchâtel à l’invitation de son ami le cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambéty, dont nous présentions les films dans le cadre de Passion Cinéma. C’est là que j’ai découvert son amitié avec Jerry Lewis qui a écrit: «Deux fois dans ma vie, j’ai compris ce qu’était le génie : la première fois, en regardant la définition du mot dans le dictionnaire, et la seconde fois en rencontrant Pierre Étaix.». Lorsque tous ses films furent de nouveau accessibles après un imbroglio juridique duré plus de 20 ans, la Cinémathèque suisse s’est empressée de les rendre de nouveau disponibles en Suisse et de les présenter dans ses salles. A cette occasion Etaix est venu au cinéma Capitole présenter Yoyo restauré. Mais plutôt qu’une conversation avec le soussigné, c’est un véritable numéro de music-hall que, seul en scène, il nous a offert. Vous pouvez le revoir ici.

La relative discrétion de leurs disparitions dans les médias de par ici m’a troublé. Comme si ces hommes qui nous ont faire rire (et grincer parfois des dents) n’étaient pas sérieux, donc pas importants. Ce qui serait bien dommage. Alors qu’ils soient ici, une nouvelle fois, célébrés tous les deux pour leur humour – et leur génie.

  

 

 

La mort des clowns

À quelques jours de distances, deux clowns majeurs du 20ème et début du 21ème siècle ont disparu. Un peu trop discrètement à mon goût. Car ils méritent d’être célébrés tous les deux comme deux génies absolus du spectacle :  D'abord le "giullare" Dario Fò, prix Nobel de Littérature, dramaturge, comédien, metteur en scène et clown dans l’âme. Puis, le lendemain, tard le cinéaste, comédien, dessinateur et clown Pierre Étaix.

Imposant critique de l’Italie démocrato-chrétienne et ensuite berlusconienne, héritier direct de la Commedia dell’Arte et du théâtre le plus engagé politiquement, Dario Fò était aussi le digne descendant des grands clowns italiens (comme ceux auxquels Fellini avait rendu hommage dans son film I clowns, film dans lequel joue d’ailleurs Pierre Etaix). Des milliers de personnes lui ont rendu hommage, samedi, sur la Piazza del Duomo de Milan. Il avait 90 ans.

Pierre Étaix, en vrac, mais à peu près dans l’ordre d’entrée en scène, a appris le dessin, la peinture, le jonglage, la mandoline, le violon et la prestidigitation ; il été artiste de music-hall, illustrateur, gagman et assistant personnel de Jacques Tati (pendant près de quatre ans), cinéaste, clown, fondateur de l’Ecole du Cirque de Paris (avec sa femme Annie Fratellini), comédien pour Bresson, Fellini, Oshima ou Kaurismäki. Il a remporté un Oscar à Hollywood avec son deuxième court métrage, en 1963 et primé à Cannes avec son film le plus célèbre, Yoyo. Il allait avoir 88 ans,

J'ai eu la chance de les rencontrer tous les deux. Le premier à Locarno, avec son épouse Franca Rame. Nous les avions conviés à venir présenter un documentaire réalisé sur sa candidature aux primaires pour la mairie de Milan, Io non sono un moderato (je ne suis pas un modéré) de Andrea Nobile. Nous lui avions demandé de remettre un Léopard d’honneur à l’actrice espagnole Carmen Maura, l’une des égéries de Pedro Almodovar et, plus récemment, de Lionel Baier dans La vanité. Dario Fò accepta et le fit, avec panache, laissant la comédienne bouche bée. Mais lorsqu’il s’empara du micro pour en chanter les louanges, face à la foule réunie sur la Piazza Grande, le clown se fit tribun, emmenant le public dans un discours enlevé sur l’importance de la culture, du théâtre et du cinéma, vibrant d’humour grinçant et flamboyant.

Pierre Étaix, quant à lui, a bercé mon enfance. Yoyo, son premier long métrage où il incarne le clown du même nom, a toujours été l’un de mes meilleurs souvenirs de cinéma. Et pour l’avoir revu souvent dans le cadre des projections de La Lanterne Magique, j’ai toujours été convaincu que ce cinéaste était l’un des plus grands inventeurs de formes du cinéma contemporain.

Je l’ai rencontré lorsque il était venu en 1993 à Neuchâtel à l’invitation de son ami le cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambéty, dont nous présentions les films dans le cadre de Passion Cinéma. C’est là que j’ai découvert son amitié avec Jerry Lewis qui a écrit: «Deux fois dans ma vie, j’ai compris ce qu’était le génie : la première fois, en regardant la définition du mot dans le dictionnaire, et la seconde fois en rencontrant Pierre Étaix.». Lorsque tous ses films furent de nouveau accessibles après un imbroglio juridique duré plus de 20 ans, la Cinémathèque suisse s’est empressée de les rendre de nouveau disponibles en Suisse et de les présenter dans ses salles. A cette occasion Etaix est venu au cinéma Capitole présenter Yoyo restauré. Mais plutôt qu’une conversation avec le soussigné, c’est un véritable numéro de music-hall que, seul en scène, il nous a offert. Vous pouvez le revoir ici.

La relative discrétion de leurs disparitions dans les médias de par ici m’a troublé. Comme si ces hommes qui nous ont faire rire (et grincer parfois des dents) n’étaient pas sérieux, donc pas importants. Ce qui serait bien dommage. Alors qu’ils soient ici, une nouvelle fois, célébrés tous les deux pour leur humour – et leur génie.

  

 

 

Le grand Lyon, le grand Lumière

Je ne sais pas si quelqu'un l'a remarqué (peut-être pas d'ailleurs) mais cela faisait un bail que je ne "postait" pas un texte ou une image sur ce blog qui tourne autour du cinéma. Le temps passant, et le travail aidant, j'ai perdu le rythme… et le réflexe d'écrire quelques lignes. Donc me revoilà. De retour de Lyon (ou plutôt du Grand Lyon, dit aussi la Métropole) où se déroulait jusqu’à dimanche la 8ème édition du Festival Lumière, la grande manifestation initiée par le maire Gérard Collomb, le président et le directeur de l'institut Lumière – respectivement le réalisateur Bertrand Tavernier et le patron du Festival de Cannes Thierry Frémaux. Un festival de cinéma dont la particularité est de ne présenter que des films dits "du patrimoine" qui, par leur âge, appartiennent à l'histoire mondiale du cinéma.

Dans la cité des frères Lumière, inventeurs du cinématographe il y a 121 ans, l'événement est presque naturel. Mais sa force est de réunir une semaine durant non seulement des centaines de professionnels, mais aussi des milliers de spectateurs, jeunes et vieux, qui remplisse la quarantaine ( !) de salles du festival quasiment en permanence… Y compris certains grands espaces équipés pour l’occasion et destinés à des événements qui réunissent souvent plus de 4000 personnes !

Pas de compétition, pour ce festival. Forcément, dira-t-on. Comment départager les versions restaurées Lawrence d'Arabie de David Lean avec Quai des brumes de Marcel Carné et Manhattan de Woody Allen? Par contre un prix, le prix Lumière décerné chaque année à une grande figure du cinéma pour sa «contribution exceptionnelle à l’histoire du cinéma». Et pas n’importe lesquelles! Après Clint Eastwood, Milos Forman, Quentin Tarantino, Gérard Depardieu, Ken Loach, Martin Scorsese et Pedro Almodóvar, c'est (enfin) une femme qui a été honorée: la comédienne Catherine Deneuve (j’y reviendrai).

 

Un festival de passeurs

L’une des grandes idées de Thierry Frémaux est d’avoir demandé à ses amis cinéastes, comédiens, techniciens, producteurs, journalistes et gens de cinémathèques (et dieu sait que son carnet d’adresse est vaste) de venir à Lyon présenter des films qu’ils aiment, voire établir eux-mêmes une ligne de programmation. J’ai par exemple vu le cinéaste Philippe Le Guay (Les femmes du 6ème étage, Alceste à Bicyclette) et la comédienne Laure Marsac présenter avec bonheur un film de Ernst Lubitsch !

On croise dans les salles Vincent Perez, Dominique Blanc, Marisa Paredes, Régis Wargnier, le chanteur Christophe ou le comique Laurent Gerra (venu en voisin). Le réalisateur de Driven Nicholas Winding Refn montre son deuxième film, Bleeder, tout juste restauré. Le Festival rend hommage aux cinéastes Walter Hill, Park Chan-Wook, Jerry Schatzberg ou la comédienne Gong Li. Quentin Tarantino, devenu un habitué du festival depuis son prix en 2013, projette une sélection de films réalisés durant l’année charnière 1970. Et  Catherine Deneuve a fait le plein, dimanche, à la halle Tony Garnier, en venant présenter la version restaurée de Indochine de Régis Wargnier.

Il faut aussi mettre chapeau bas face au bondissant Thierry Frémaux qui semble être partout à la fois dans sa ville de Lyon et dans son festival. Plus cordial et accueillant que jamais, il sillonne la ville en vélo (si, si, je l’ai vu !) présentant des films et des invités à tour de bras. N’hésitant jamais à faire la fête jusqu’au bout de la nuit, il entraîne le public à adorer les films Lumière par ses commentaires éclairés (et souvent drôles) et réussit à faire chanter un karaoké géant (Dieu est un fumeur de Havane de Serge Gainsbourg interprété en duo avec Catherine Deneuve dans le film de Claude Berri Je vous aime) à plusieurs milliers de personnes lors de la remise du prix à la grande comédienne. Frémaux n’hésite pas non plus à célébrer les arts de la table lyonnaise, recevant tout le ban et l’arrière ban du cinéma dans un fameux restaurant et en proposant en matinée, à tous les festivaliers, de déguster un fameux «mâchon». Ce qui ne gâte rien.

 

Catherine Deneuve, ou l’image du cinéma

Dans le cadre du festival, le Prix Lumière 2016 a donc (enfin) été remis à une femme: la comédienne Catherine Deneuve. Et c'est dans un centre des congrès plein à craquer (4000 places !) que le public lui a rendu hommage, debout, standing ovation pour une actrice qui incarne à elle seule plus de 50 ans du cinéma français.

Parmi ceux qui ont parlé d'elle sur la scène, Vincent Lindon lui a destiné un texte d'une vibrante intelligence, alors que Lambert Wilson (actuellement sur les écrans en commandant Cousteau) a chanté en duo avec la soprano Nathalie Dessay la chanson Marins, Amis, Amants ou Maris des Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy, et que Roman Polanski – qui l’a dirigée dans Répulsion – lui a juste remis le prix en lui disant «Je vous aime». Bertrand Tavernier, enfin, président de l’Institut Lumière, lui a récité – de mémoire !– un haïku japonais qui lui va comme un gant : "Puissance du vent dans les saules. Poussière dorée dans le crépuscule. L'éclat des fleurs de cerisier. Elle illumine la chambre."

Petit regret toutefois: personne n'a rappelé la mémoire de Anne Germain, récemment disparue, chanteuse qui fut la voix de Deneuve dans Les demoiselles de Rochefort et Peau d’âne. Et j'aurais bien voulu voir apparaître Jacques Perrin qui a incarné par incarnait le marin amoureux des Demoiselles de Rochefort et le prince charmant de Peau d’âne.

La cérémonie fut belle, et impressionnante par la masse de gens présents – et fervents – pour célébrer celle qui est à sa façon (comme l'a rappelé Thierry Frémaux, je crois) une "cinéaste" car son apport sur tous les films qu'elle a tourné joue autant de rôle que celui des réalisateurs qui l'ont fait tourner.

Enfin, pendant que le public a (re)vu Le Sauvage de Jean-Paul Rappeneau, qui était là, j'ai eu l'insigne honneur de dîner dans les impressionnants salons de l'Hôtel de ville où s'exprime tout le passé régalien de la République. Et de voir comment la ville et la métropole s'investissent pour soutenir l'événement, on ne peut qu'être ébahi. Comme si le cinéma, et plus encore son histoire, valaient autant d'or que les autres arts dits "nobles". C’est sans doute évident pour les Français. Ça l’est un peu moins dans le reste du monde où le cinéma est au mieux considéré comme un art mineur, un art forain, un divertissement, voire une opération commerciale. Alors chapeau, Lyon. Et bravo la France.

 

Cannes: Et les Lumière furent!

On fête cette année les 120 ans de la naissance du Cinématographe des frères Louis et Auguste Lumière qui s’imposa (malgré l’invention similaire de Thomas Edison de l’autre côté de l’Atlantique) comme le modèle du cinéma tel qu’on l’a connu pour plus d’un siècle. A l’occasion de cet anniversaire, Thierry Frémaux, le patron de Cannes et également de l’Institut Lumière à Lyon, a tenu à rendre hommage aux deux frères par la projection exceptionnelle de 114 «vues Lumière» filmées dès 1895 par les frères et leurs opérateurs à Lyon, en France, et dans le monde entier.

Restaurés et numérisés en 4K, ces films conservent une incroyable beauté, d’un côté parce qu’ils témoignent d’un temps passé, de l’autre parce qu’ils portent en eux les origines du cinéma. Par les cadres, les situations, les sujets filmés, on voit littéralement le 7ème art s’annoncer et se mettre en place comme par magie, devant nos yeux. La séance exceptionnelle s’est tenue dimanche après-midi dans l’Auditorium Lumière (car ainsi se nomme la plus grande salle du Festival) en présence amusante d’autres frères de cinéma – et non des moindres – les frères Dardenne, Taviani et Coen. Quant à Thierry Frémaux, n’ayant pas de frère jumeau, il a partagé la scène avec le président de l’Institut Lumière, le cinéaste Bertrand Tavernier. Et ensemble, assis sur des fauteuils dans un coin de la scène, ils ont «bonimenté» ces vues animées avec pas mal d’humour, Tavernier traduisant dans un Anglais parfois approximatif le Français de Frémaux. Tels Abbot et Costello version lyonnaise, les deux compères ont offert ainsi une jolie expérience cinématographique dont on ressort comme nettoyé, en ayant (re)vu la genèse de cet art saltimbanque et en se rendant compte que tout a été inventé très tôt. Le cinéma n’est aujourd’hui qu’un éternel recommencement…

Cannes: Oliveira ressuscité!

Alors que Gérard Depardieu et Isabelle Huppert convoquaient les morts en compétition dans The Valley of Love de Guillaume Nicloux, un cinéaste est revenu d’entre les morts pour nous parler: Manoel de Oliveira, génial réalisateur portugais décédé en avril à l’âge vénérable de 106 ans.

Il était jusqu’alors le dernier cinéaste vivant à avoir commencé sa carrière du temps du muet et qui, après une éclipse créative partielle du temps de la dictature de Salazar, avait repris à tourner sans arrêt malgré son âge plus qu’avancé. La plupart de ses films avaient été présentés à Cannes, où il avait reçu une Palme d’honneur, et il était tout naturel que le Festival lui rende hommage. Mais ce que nous avons vu, jeudi soir, à la salle Buñuel, tenait de la magie noire. Oliveira lui-même, sur l’écran, nous parlant de sa vie, de sa famille, de son œuvre et de la dictature, depuis la maison qu’il avait fait construire et qu’il a dû vendre pour survivre… 

En fait, Visita ou memórias e confissões (Visite ou mémoires et confessions) a été tourné par Oliveira en 1982, alors qu’il se considérait sans doute déjà assez âgé, avec l’idée que le film ne soit vu qu’après sa mort. Et en effet, à part les équipes qui avaient participé à sa réalisation, personne n’avait vu cette création en dehors du Portugal – jusqu’à ce jeudi soir à Cannes. Le directeur de la Cinémathèque portugaise, José Manoel Costa, a apporté cette copie pour permettre cette célébration exceptionnelle.  

Ecrit par Agustina Bessa-Luis, grande scénariste et écrivaine très liée à l’œuvre de Oliveira, le film tient moins du testament que d’un voyage à travers des souvenirs et une œuvre, un labyrinthe construit de reflets et de miroirs, d’enchâssement de différents récits les uns dans les autres. Un film unique, magique, que la plupart des cinémathèques du monde tenteront de montrer à leur tour pour dire non pas adieu, mais bonjour et merci au maître portugais.

La petite dame du Capitole s’est éteinte

Elle avait trois ans de plus que son compagnon de voyage, son Capitole, ce cinéma auquel elle a dédié son existence. Elle est décédée dans la nuit de mercredi à jeudi, dans son sommeil.

Née à Tavannes le 27 janvier 1925, celle qui restera toute sa vie Mademoiselle Lucienne Schnegg est entrée au service du nouveau patron du cinéma de l’époque, Monsieur Matthias Köhn, le 1er août 1949. Dès lors elle se dévouera corps et âme à cette salle immense qui comptait, à sa naissance, 1077 places. Son grand rival, le Métropole, ouvert 2 ans plus tard, en comptait lui 1600. Et pendant des décennies, les deux salles joueront à qui aura le plus de succès…

C’est le Capitole qui va tirer plusieurs gros lots, comme Le jour le plus long (en 1962) qui remplit toute la salle un mois de suite, E.T. (en 1982) et la plupart des James Bond. Mais surtout, quand le Métropole ferme ses portes, le Capitole résiste, encore et toujours, grâce à l’énergie de Mlle Schnegg qui comment à devenir une légende – de son vivant !

Gérante du cinéma dès 1955 (elle en deviendra ensuite propriétaire), mais aussi caissière, ouvreuse, femme à tout faire, Mlle Schnegg bichonne la salle, l’entretient et la transforme, dans la mesure de son énergie et de ses moyens. En 1959, le cinéma est entièrement rénové, l’écran adapté à l’essor des films en Cinémascope. En 1981, c’est au tour des fauteuils d’être changés, réduisant le nombre de place à 867 pour plus de confort (mais qui lui permet de rester le plus grand cinéma de suisse encore en activité). Néanmoins, le succès décline et le public n’est plus autant au rendez-vous. La télévision, la vidéo sont passés par là. Mais malgré plusieurs offres, Mlle Schnegg refuse toujours de vendre. Le Capitole était né cinéma, et cinéma il restera.

C’est alors qu’une réalisatrice, sa contemporaine, s’intéresse à elle : Jacqueline Veuve décide de la filmer et de raconter son histoire dans un documentaire, La petite dame du Capitole. Ce film, j’ai le plaisir de le présenter en 2006 en sélection officielle au Festival de Locarno, alors que j’inaugure ma première édition du festival en tant que directeur. Je connaissais déjà, comme tout amateur du cinéma en Suisse romande, la légendaire demoiselle. Mais avoir le plaisir de l’inviter et de l’accueillir au Festival, c’était autre chose. Il paraît que c’était la première fois depuis 1949 qu’elle prenait des vacances. Elle avait même fermé le cinéma pour l’occasion (et pour la première fois aussi). Cette projection, avec la regrettée Jacqueline et la petite dame, reste un souvenir très fort des mes années de Locarno. Si je savais !…

Arrivé à Lausanne, je retrouve Mademoiselle Schnegg qui souhaite désormais passer la main, avec le souci constant que sa salle reste un cinéma – et pas n’importe lequel, précisait-elle volontiers ! Quant à la Cinémathèque suisse, elle cherchait depuis un moment une salle qui soit plus «cinématographique» que la Salle Paderewski du Casino de Montbenon, une véritable «vitrine» du 7ème art. La Ville de Lausanne s’avère sensible à ces arguments. En juillet 2010, le Cinéma Capitole devient propriété de la Ville et est désormais exploité par la Cinémathèque.

Mademoiselle Schnegg retrouve alors les émotions d’antan, les salles combles et la rencontre avec des stars. Ce qu’elle mérite amplement. Car nous lui devons, à elle, d'avoir préservé cet important témoignage du patrimoine cinématographique qui est un symbole du cinéma du 20ème siècle – et un outil essentiel pour le 21ème !

Sans elle, il n’existerait plus dans ce pays de salle de cinéma de cette ampleur, et de cette époque, pour expérimenter le 7ème art comme on le rêve aujourd’hui. Voilà pourquoi MademoiselleSchnegg restera toujours dans notre cœur et continuera sans nul doute, encore longtemps, à vivre – et faire vivre – ce cinéma.

Triomphe du «Cercle» aux Quartz

Le film de Stefan Haupt Der Kreis («Le Cercle») a remporté quatre des plus hautes récompenses à la cérémonie de remise des Prix du cinéma suisse, vendredi soir à Genève : Meilleur film de fiction, meilleur scénario, meilleur acteur masculin, meilleur second rôle… Ce n’est finalement pas une surprise tant les qualités de ce films sont louées dans les festivals du monde entier, depuis le Panorama de la Berlinale en 2014 – où il a remporté le Prix du public et le Teddy Award.

Le film raconte l’histoire d’amour assez extraordinaire de Ernst Ostertag et Röbi Rapp, deux gays qui se sont rencontrés à Zurich à la fin des années 1950 et sont restés ensemble jusqu’à aujourd’hui. Ils se sont connus grâce au Kreis, un cercle homosexuel créé durant la deuxième guerre mondiale qui publiait une revue et organisait régulièrement au Theater am Neumarkt un bal LGBT (comme on dirait aujourd’hui) très couru. Ernst, fils de bonne famille zurichoise, travaille comme enseignant dans un collège de jeunes filles et cache son identité sexuelle à la fois aux siens et à ses collègues. Venu d’une pauvre famille allemande émigrée, Röbi, un jeune coiffeur qui aime se chanter et se déguiser en femme fatale au cabaret, est par contre soutenu par sa mère qui lui taille de flamboyant costumes. Dans le film, Röbi et Ernst racontent leur histoire à la caméra, en alternance avec des moments de fictions où leur existence est rejouée par des acteurs – mais avec leurs conseils. Très habilement, avec beaucoup de sensibilité, le réalisateur mélange la fiction, le documentaire et les documents d’archives

Les «vrais» Ernst Ostertag et Röbi Rapp – premier couple «pacsé» à Zürich – sont montés sur la scène du Bâtiment des Forces Motrices pour saluer le public lors de la remise des prix.

Sans déclencher, vendredi soir, la même «standing ovation» que leur a offert le public de la Cinémathèque suisse au Capitole, en novembre, lors de la première romande de cette ode à la tolérance. L’humour et la franchise dont le couple avait fait preuve – qui plus est en français ! – lors de la discussion qui avait suivi la projection avaient profondément touché le public ; cette soirée restera comme l’une des plus marquante de l’année au Capitole. Vous pouvez la revoir ici.

Après la remise des prix, tout illuminé par ces récompenses qu’il n’attendait pas vraiment, le réalisateur Stefan Haupt s’émerveillait de la récente sortie française du film: «J’ai même vu d’immense affiches dans le métro à Paris ! De mon film !». Comme s’il ne pouvait pas y croire. Lors de la remise du prix, il avait remarqué que, à l’étranger, les spectateurs sont frappé de voir qu’aujourd’hui, en Suisse, nous pouvons parler librement et raconter ce qui s’est passé hier dans notre pays. Il n’en est pas comme cela partout : le grand cinéma où le film avait été présenté à Kiev, en Ukraine, dans le cadre d’un festival de films LGBT, a été incendié le lendemain de la projection, après une série de troubles provoqués contre la communauté homosexuelle.

 

Les prix du cinéma suisse, sans rire (ou presque)

Et voilà. Vendredi soir s’est déroulée, dans une certaine austérité, la remise des Prix du Cinéma suisse, les Quartz, au Bâtiment des Forces Motrices (BFM) de Genève. Austérité parce que seul Carlos Leal est venu pousser la chanson. Mais que pour le reste, pas de chien pour porter les récompenses comme en 2013, pas de duo d’animateurs qui se prennent les pieds dans les présentations. Non, rien que du lisse, du propre, de l’ordre, du bien suisse, pas très rigolo (sauf à la fin, j’y reviendrai, et au début, grâce à un Omar Porras très en verve lors de son passage dans le cénacle du cinéma). Enfin, comme toujours, des choses drôles ont été dites ; mais certaines fois, c’était les Alémaniques qui comprenaient, d’autre fois c’était les Romands qui riaient. Problèmes de langues et de référents. La meilleure actrice, Sabine Timoteo, lauréate pour son rôle de mère blessée dans Driften de Karim Patwa, a fait très fort. Il faut dire que c’est son troisième Quartz. En arrivant au micro, elle a dit que la première fois, elle n’avait rien pu dire ; la deuxième, elle n’était pas là ; alors là, pour la troisième, il fallait bien qu’elle fasse un effort. Et en effet, elle l’a fait, cet effort. En mélangeant allégrement les deux langues (enfin, trois, elle sautait du Français au Suisse allemand en passant par l’Allemand), et en lançant un joli cri au public pour dire que le cinéma suisse existe et qu’il faut aller le voir dans les salles de cinéma.

Non, le moment le pus drôle fut le film réalisé par Jean-Luc Godard (absent, forcément) pour «remercier» la Confédération de lui avoir décerné le Prix d’Honneur… Le moment où il se jette à terre, touché par une balle (il rejouait L’Histoire du Soldat), dans son appartement, a fait rire l’assemblée. Voir ce maître du cinéma mondial de 85 ans s’amuser en se mettant lui-même en scène redonnait à cette fête des Quartz une légèreté dont elle elle avait eu, auparavant, bien besoin.

 

Le cinéma vaudois à la fête à Soleure (et à Paris)

Retrouvez tous nos articles sur les Journées de Soleure

Allons-y pour un petit coup de satisfaction régionaliste. Car à Paris comme à Soleure, le cinéma vaudois est à la fête, ce soir… Et avec lui ses écoles de cinéma. Car la quasi totalités des productions romandes qui ont été nominées aujourd’hui au Prix du cinéma suisse ont un lien, plus ou moins important, avec Lausanne et environ.

Mais avant de chanter nous louanges, soyons honnêtes. Ce sont les films attendus qui ont été nominés outre-Sarine. Côté fiction, trois sur cinq :  Der Kreis de Stefan Haupt, qui truste pas moins de cinq nomination dont celles de meilleur film, meilleur scénario et meilleur acteur ; Chrieg de Simon Jacquemet qui en reçoit cinq aussi dont celles de meilleur film et meilleur acteur ; et enfin Dora oder die sexuellen Neurosen unserer Eltern de Stina Werenfels, qui en obtient quatre. Côté Documentaire, ThuléTuvalu de Matthias von Gunten, Yalom’s Cure de Sabine Gisiger, Iraqi Odissey de Samir et Electroboy de Marcel Gisler trustent quatre des cinq nominations. 

Mais après… Attention aux Vaudois (qu’ils soient cinéastes, acteurs ou producteurs) !

A Paris, pour les Césars, la société CAB production à Lausanne a été nominée six fois pour Sils Maria d’Olivier Assayas, qu’elle a coproduit : il a notamment été choisi pour l’obtention des statuettes de meilleur film et meilleur actrice (Juliette Binoche).

A Soleure, la même société s’est vue célébrée pour la production de Bouboule, de Bruno Deville (Meilleur film et meilleur scénario), un Belge naturalisé vaudois, diplômé de l’Ecole cantonale d’Art de Lausanne (plus simplement connue comme ECAL). Pause, premier long métrage de l’ex-élève de l’ECAL (encore !) Mathieu Urfer, produit par la société lausannoise (encore !) Box production, est également nominé pour le prix du Meilleur film, celui du meilleur acteur pour Baptiste Gilliéron et de la meilleure musique (Mathieu Urfer, Marcin de Morsier, John Woolloff, Ariel Garcia).

Mieux même : dans la catégorie du court métrage, tous les cinq nominés sont romands et très, très vaudois… Jenna Haber (En août) a étudié une année à l’UNIL avant de faire du théâtre à Genève et de finir ses études à l’INSAS de Bruxelles ; Christophe M. Saber (Discipline) et Jean-Guillaume Sonnier (Petit homme) sont tous deux anciens élèves de l’ECAL. Jean-Stéphane Bron (La petite leçon de cinéma : Le documentaire) y a étudié et y enseigne aujourd’hui. Alors que sa complice Ursula Meier (Tisina Mujo), ancienne de l’IAD en Belgique, y est aussi sa partenaire dans la société Bande à Part… à Lausanne.

Enfin, pour couronner le tout, c’est le père spirituel du DAVI (le Département audiovisuel et informatique de l’Ecole d’art de Lausanne qui deviendra par la suite l’ECAL…), qui est le seul romand nominé pour le prix du meilleur documentaire : Yves Yersin – désormais installé du côté de Yverdon – avec son fameux Tableau noir.

Donc même si on peut regretter que L’abri de Fernand Melgar ait été oublié au passage (encore un Lausannois), on peut pour une fois quand même le dire : Y’en a point comme nous.

Balles tragiques

 Téléchargez ici gratuitement notre édition spéciale Charlie Hebdo.

J’emprunte à un élève de l’école d’art appliqué d’Angoulême – centre mondial de la BD – le titre de ce texte ; il le brandissait sur un panneau en hommage aux victimes de l’attentat contre Charlie-Hebdo. Ces deux mots évoquent bien sûr le fameux «Bal tragique à Colombey – 1 mort» mis à la une de Hara-Kiri hebdo à la mort de Charles de Gaulle, titre qui avait valu au journal son interdiction par le gouvernement – et donné naissance à Charlie Hebdo.

Étrange retournement des choses : c’est aujourd’hui le président Hollande et le premier ministre Valls qui célèbrent la liberté de la presse devant les locaux meurtris de Charlie Hebdo… Les anciens du journal «bête et méchant» doivent bien rigoler, là haut ! Les temps ont heureusement changé, croyait-on. On peut rire de (presque) tout, croyait-on. Mais il y en a certains qui ne pensent toujours pas la même chose. Et qui considèrent que comme l’Etat n’interdit plus la presse satirique et irrévérencieuse, il est temps que de nouvelles forces la fassent, les armes, la bêtise et la méchanceté à la main.

Je suis triste, aujourd’hui, car je me sentais doublement proche de Charlie-Hebdo. En tant que journaliste plaçant la liberté de la presse au dessus de tout. Et en tant qu’amateur d’illustrations et de bande dessinée, que j’ai chroniqué pour plusieurs journaux et radios plusieurs années durant… Certains de ces auteurs brutalement exécutés, je les ai croisés dans les festivals de BD, à Sierre ou à Angoulême, justement ; j’ai parlés de leur albums et je les ai même, parfois, interviewés. Imaginer Wolinski ou Cabu à terre, exécutés par balle, me semble parfaitement irréel, absurde, comme une farce terrible imaginée par le professeur Choron pour un de ses redoutables romans-photo.

Charb, Tignous, Wolinski, Bernard Maris ou Cabu étaient en guerre contre une seule chose, la connerie humaine. Ils se battaient la plume à la main pour que le droit de rire (donc de critiquer) continue d’exister. Aujourd’hui, c’est comme si on avait trucidé Zola quand il défendait Dreyfus. Donc il ne faut pas céder. Et continuer à faire comme eux, continuer avec courage de dessiner, d’écrire et de parler librement.

Je suis en colère.

Je suis Charlie.

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