La petite dame du Capitole s’est éteinte

Elle avait trois ans de plus que son compagnon de voyage, son Capitole, ce cinéma auquel elle a dédié son existence. Elle est décédée dans la nuit de mercredi à jeudi, dans son sommeil.

Née à Tavannes le 27 janvier 1925, celle qui restera toute sa vie Mademoiselle Lucienne Schnegg est entrée au service du nouveau patron du cinéma de l’époque, Monsieur Matthias Köhn, le 1er août 1949. Dès lors elle se dévouera corps et âme à cette salle immense qui comptait, à sa naissance, 1077 places. Son grand rival, le Métropole, ouvert 2 ans plus tard, en comptait lui 1600. Et pendant des décennies, les deux salles joueront à qui aura le plus de succès…

C’est le Capitole qui va tirer plusieurs gros lots, comme Le jour le plus long (en 1962) qui remplit toute la salle un mois de suite, E.T. (en 1982) et la plupart des James Bond. Mais surtout, quand le Métropole ferme ses portes, le Capitole résiste, encore et toujours, grâce à l’énergie de Mlle Schnegg qui comment à devenir une légende – de son vivant !

Gérante du cinéma dès 1955 (elle en deviendra ensuite propriétaire), mais aussi caissière, ouvreuse, femme à tout faire, Mlle Schnegg bichonne la salle, l’entretient et la transforme, dans la mesure de son énergie et de ses moyens. En 1959, le cinéma est entièrement rénové, l’écran adapté à l’essor des films en Cinémascope. En 1981, c’est au tour des fauteuils d’être changés, réduisant le nombre de place à 867 pour plus de confort (mais qui lui permet de rester le plus grand cinéma de suisse encore en activité). Néanmoins, le succès décline et le public n’est plus autant au rendez-vous. La télévision, la vidéo sont passés par là. Mais malgré plusieurs offres, Mlle Schnegg refuse toujours de vendre. Le Capitole était né cinéma, et cinéma il restera.

C’est alors qu’une réalisatrice, sa contemporaine, s’intéresse à elle : Jacqueline Veuve décide de la filmer et de raconter son histoire dans un documentaire, La petite dame du Capitole. Ce film, j’ai le plaisir de le présenter en 2006 en sélection officielle au Festival de Locarno, alors que j’inaugure ma première édition du festival en tant que directeur. Je connaissais déjà, comme tout amateur du cinéma en Suisse romande, la légendaire demoiselle. Mais avoir le plaisir de l’inviter et de l’accueillir au Festival, c’était autre chose. Il paraît que c’était la première fois depuis 1949 qu’elle prenait des vacances. Elle avait même fermé le cinéma pour l’occasion (et pour la première fois aussi). Cette projection, avec la regrettée Jacqueline et la petite dame, reste un souvenir très fort des mes années de Locarno. Si je savais !…

Arrivé à Lausanne, je retrouve Mademoiselle Schnegg qui souhaite désormais passer la main, avec le souci constant que sa salle reste un cinéma – et pas n’importe lequel, précisait-elle volontiers ! Quant à la Cinémathèque suisse, elle cherchait depuis un moment une salle qui soit plus «cinématographique» que la Salle Paderewski du Casino de Montbenon, une véritable «vitrine» du 7ème art. La Ville de Lausanne s’avère sensible à ces arguments. En juillet 2010, le Cinéma Capitole devient propriété de la Ville et est désormais exploité par la Cinémathèque.

Mademoiselle Schnegg retrouve alors les émotions d’antan, les salles combles et la rencontre avec des stars. Ce qu’elle mérite amplement. Car nous lui devons, à elle, d'avoir préservé cet important témoignage du patrimoine cinématographique qui est un symbole du cinéma du 20ème siècle – et un outil essentiel pour le 21ème !

Sans elle, il n’existerait plus dans ce pays de salle de cinéma de cette ampleur, et de cette époque, pour expérimenter le 7ème art comme on le rêve aujourd’hui. Voilà pourquoi MademoiselleSchnegg restera toujours dans notre cœur et continuera sans nul doute, encore longtemps, à vivre – et faire vivre – ce cinéma.

Frédéric Maire

Frédéric Maire

Frédéric Maire est directeur de la Cinémathèque suisse. Journaliste et réalisateur, il a co-fondé le club de cinéma pour enfants La Lanterne Magique en 1992 et dirigé le Festival international du Film de Locarno de 2005 à 2009.

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