Les péripéties du pragmatisme migratoire

Phase historique marquée par d’intenses mouvements de population dans le monde. Les Etats qui s’en sortent le mieux sont (et seront) souvent ceux qui maîtrisent bien leur politique migratoire. Le modèle polonais peut-il avoir du sens pour la Suisse ?… (photo: Varsovie. La Pologne détient le record d’immigration extra-européenne dans l’UE)

Dernier rapport sur l’octroi des permis de résidence pour ressortissants extra-communautaires dans l’Union (25 octobre) : l’agence Eurostat fait ressortir que la Pologne vient en tête des Etats membres accueillant le plus d’immigrés non européens. 635 000 permis d’établissement accordés en 2018, soit un cinquième du total. En deuxième position, l’Allemagne n’en a accordés que 544 000.

Peuplée de 38 millions de personnes, la Pologne connaît un développement économique très soutenu depuis des années. Basé sans surprise sur un bon niveau de libéralisme, des coûts salariaux relativement bas, mais des salaires en hausse continue (les attributs ordinaires d’une transition plutôt réussie). Le taux de natalité est faible, la population vieillit, les demandeurs d’emploi de l’UE n’ont pas envie de s’exiler vers les plaines industrielles d’Europe centrale pour des rémunérations sans intérêt. Massive jusqu’ici, l’immigration économique ukrainienne et biélorusse s’assèche progressivement. D’autres nationalités et filières plus lointaines ont pris le relais : turques, pakistanaises, bangladaises, égyptiennes, indonésiennes, irakiennes, ou encore ouzbèques.

Les articles et commentaires se sont multipliés dans la vieille Europe sur le « double discours » des Polonais et de leurs autorités. Refus de l’immigration forcée et des quotas européens de demandeurs d’asile, musulmans en particulier. Alors que l’immigration économique, volontaire et en partie réversible est encouragée. Les Polonais, peu sensibles à tout le mal que l’on pense d’eux du côté de Paris ou de Bruxelles, semblent assez l’aise dans le souverainisme et le pragmatisme migratoires.

Genève

Alors quel rapport avec la Suisse ?

Aucun, bien entendu. Le cas suisse a même des allures d’antithèse par rapport à la Pologne. Les salaires y sont parmi les plus élevés du monde. Les emplois sont relativement sophistiqués et continuent d’attirer des ressources humaines européennes : 119 443  personnes en 2018 (+1,9% sur un an). L’immigration strictement économique en provenance du reste du monde n’a été que de 7092 personnes (+3%). Soit nonante fois moins qu’en Pologne. Sans compter les regroupements familiaux (42 636 personnes au total). Stable par rapport à l’année précédente, le solde migratoire arrondi avec l’UE (économique ou non) a été de 31 000 personnes (immigration moins émigration, y compris celle des ressortissants européens). Il s’est élevé à 24 000 personnes extra-européennes (+6%).

Ce que la Suisse et la Pologne ont peut-être en commun, c’est précisément leur attachement à un certain souverainisme migratoire. L’une et l’autre y avaient en partie renoncé en vue de satisfaire aux principes imposés par l’Union Européenne pour pouvoir accéder au grand marché au-delà des règles de l’OMC (et bénéficier de fonds de cohésion s’agissant de la Pologne). La Suisse en acceptant les contraintes de la libre circulation des personnes en particulier, au sens de libre accès aux marchés nationaux du travail (qui a beaucoup bénéficié aux Polonais). Les Polonais en adhérent à l’Accord de Dublin, avec lequel ils n’étaient déjà plus d’accord au moment de devoir l’appliquer.

Dans un monde de lourdes pressions migratoires, le souverainisme et le pragmatisme refusent la fatalité de l’ouverture et de l’accueil contraints. Ils revendiquent le droit de décider quelle immigration l’on veut. Dans quelles circonstances, dans quelles proportions, dans quels buts : humanitaires, moraux, culturels, religieux, démographiques, ethniques, génétiques. Mais aussi et surtout économiques: la prospérité augmente les capacités d’accueil et d’intégration.

Comme la Pologne, la Suisse a sa petite réputation de xénophobie, de repli sur soi, de frilosité et autres nostalgies de pureté nationale. A domicile comme  à l’extérieur. Ces clichés contrits ou malveillants ne l’empêchent pas d’avoir les taux de frontaliers et de résidents étrangers les plus élevés d’Europe (le Luxembourg n’étant guère significatif sur ce plan). Avec une qualité d’intégration enviable, due en grande partie aux moyens à disposition : la prospérité économique est aussi propice aux bonnes intentions.

52% seulement des exportations suisses

vont dans l’Union Européenne actuellement,

contre 60% dans les années 1990.

Alors que le périmètre de l’UE a été élargi entre-temps!

Rien n’empêchait pourtant les Suisses d’importer sans libre circulation toutes les ressources humaines européennes dont leur économie avait besoin. Cela n’a d’ailleurs pas changé. C’est dire si la libre circulation apparaît comme une contrainte inutile en soi. Favorisant en plus les Européens sur le marché suisse du travail par rapport aux candidats extra-européens. La libre circulation implique que l’on ne puisse recourir aux extra-Européens que lorsque les Européens sont servis. Une sorte de préférence nationale européenne en Suisse.

Or les Suisses – surtout s’ils tirent vers le vert – sont de plus en plus réticents à laisser leur démographie augmenter de la taille d’une ville moyenne chaque année. Plus ou moins fixés tacitement et par consensus politique, les plafonds annuels d’immigration globale restreignent de ce fait drastiquement l’importance relative de l’immigration extra-européenne. Une ségrégation bien paradoxale, connaissant le degré de globalisation croissant de l’économie suisse. Ses multinationales de toutes tailles, suisses ou basées en Suisse, ne dépendent-elles pas un peu moins chaque année du marché européen ? 52% seulement des exportations vont dans l’Union Européenne actuellement, contre 60% en 2000. Alors que le périmètre de l’UE a été élargi entre-temps!

Les entreprises ont de plus en plus besoin de compétences extra-européennes dans leurs quartiers généraux, leurs centres de recherche et unités de production. Même le tourisme est pénalisé par l’insuffisance d’extra-Européens dans les équipes d’accueil et de service. Cette ségrégation ne complique-t-elle pas également l’accès au marché du travail (indépendamment des questions juridiques de permis)? Il y aurait bien des questions à approfondir dans ce domaine.

Communiqué de presse d’Eurostat (URL impossible à raccourcir…): https://ec.europa.eu/eurostat/documents/2995521/10189090/3-25102019-AP-FR.pdf/6551054f-19d6-f3a4-0863-34806f7cfb09

 

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François Schaller

François Schaller

Philo, hist, théol, anthropo, science po, éco. Ancien de la Presse Riviera-Chablais et de L’Hebdo à Lausanne, rédacteur en chef de PME Magazine à Genève dans les années 2000 (groupe Axel Springer), de L’Agefi dans les années 2010 (Quotidien de l’Agence économique et financière), François Schaller pratique depuis 1992 un journalisme engagé sur la politique européenne de la Suisse. Les fondamentaux: Généalogie de la libre circulation des personnes https://cutt.ly/1eR17bI Généalogie de la voie bilatérale https://cutt.ly/LeR1KgK

2 réponses à “Les péripéties du pragmatisme migratoire

  1. Je ne comprends pas bien votre propos. Il est bien évident que ce que vous appelez “pragmatisme migratoire” résulte d’un souci , non seulement de souveraineté, mais aussi de préservation de l’identité d’un pays. Que ce soit la Suisse ou la Pologne. Et même si cette motivation n’est pas formulée.

  2. Je suis parfaitement d’accord avec vous concernant le fait que la Suisse n’aurait pas à de soucier d’une privation, ou d’un abandon, de l’accord sur la libre circulation. Elle apparaît suffisamment attrayante pour qu’elle puisse recourir aux compétences étrangères dont son économie a besoin. Elle aurait alors la possibilité de mettre en place des procédures rapides et efficaces pour favoriser l’engagement du personnel nécessite à nécessaire par les entreprises qui ont une activité en Suisse. C’est elle qui fixerait les règles.

    Je ne connais pas le nombre de Suissesses et Suisses qui bénéficient des règles de Schengen pour aller travailler ailleurs en Europe (ou pour s’établir à la frontière et travailler comme salarié en Suisse). Je m’imagine qu’il ne doit pas être très élevé, même s’il semble que la tendance augmente notamment au Tessin (article récent dans le Temps). Mais j’ai surtout le sentiment que la grande majorité des gens voient dans Schengen la possibilité de voyager très librement et rien d’autre, ce qui n’est évidemment pas le but premier de cet accord. Je crains toutefois que cet argument soit prépondérant en cas de débat ou de vote en la matière.

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