Irrational Man: la direction d’acteur

 

Pour mieux comprendre que Woody Allen passe mieux en Europe qu'aux Etats-Unis (sa première source de revenus quand même), ses nouveaux films méritent le détour par le web et ses commentaires dans le monde anglophone. On se rend compte par exemple que le public cible est en général bien plus réceptif que la critique. Le plus difficile a toutefois l'air de se trouver dans le mélange des genres. Irrational Man est un drôle de mélo combinant grosse comédie, fable philosophique, conte moral, intrigue, suspense, satire sociale, sans doute d'autres choses encore et ça fait beaucoup. Ça ne fonctionne que si c'est globalement triste et drôle, et ce n'est drôle que si ça fait au moins sourire.

L'exégète américain ou britannique a tendance à prendre chaque dimension séparément pour en relever les insuffisances. Oubliant qu'il ne s'agit que d'un divertissement poétique et très distancé, à prendre si possible au sixième degré. Que l'énigme, l'action, la dramaturgie soient loin des modèles cinématographiques ou littéraires qui les ont inspirés n'a guère d'importance. Elles ne parlent que rapportées au mélo, spécialité dont l'invraisemblance est précisément l'une des caractéristiques.

Inutile de vouloir que les références philosophiques aient en plus une quelconque profondeur. Des noms surgissent dans le dialogue, de Kant à Beauvoir en passant par Spinoza et Heidegger. Des standards. Ce sont des termes poétiques. Les citations correspondantes (si elles sont réelles) n'ont en général ni queue ni tête. Il s'agit de pure poésie, existentialisme devient un son qui évoque à chacun quelque chose d'assez différent. Les concepts et raisonnements, leurs auteurs au panthéon de l'histoire de la pensée, se contentent de sonner. De produire ou reproduire l'impression fascinante et si rassurante que de grands personnages ont donné un sens à l'humanité. Il s'agit aussi de pédanterie très ordinaire dans la bouche du prof de philo qui reluque déjà la jeune première de classe désorientée buvant ses paroles. La séduction n'est pas étrangère à la poésie. Tout le monde comprend cela tout de suite, mais peut-être moins dans le monde anglophone (ce qui paraît tout de même difficile à croire).

Même chose s'agissant de Dostoïevski, auteur fétiche de tant d'écrivains et artistes qui l'ont souvent peu lu sans que ce soit nécessaire. Allen avait dit à l'époque de Match Point qu'il s'était inspiré de Crime et Châtiment. Que retrouve-t-on de Crime et Châtiment dans Match Point? Rien sinon de l'ambiance, celle des premières pages, de la cage d'escalier après l'assassinat. Match Point est un conte moral à l'envers suggérant clairement que le crime parfait est possible avec un peu de chance, qu'il ne requiert surtout ni culpabilité ni remord. De l'antithèse brute par rapport à Dostoievski.

Crime et Châtiment fait cette fois partie du récit, mais il ne fallait pas s'attendre à un parti pris didactique et plan-plan. On comprend vaguement après coup que cette histoire d'homme irrationnel renvoie à l'éternelle question de la fin et des moyens. Le bien justifie-t-il tous les moyens? Non, évidemment. Encore que. Il peut s'agir d'un bien très supérieur, transcendant en quelque sorte la question du bien et du mal. Va-t-on reprocher à Rousseau d'avoir abandonné ses enfants? Aurait-il changé la face du monde s'il avait perdu son temps à s'en préoccuper? Va-t-on faire le procès des Alliés parce qu'ils ont anéanti sous les bombes des centaines de milliers d'innocents pour neutraliser l'Allemagne et le Japon? Est-ce si important que Che Guevara et les dirigeants communistes du XXe siècle aient été des criminels de guerre? Faut-il en vouloir à Woody Allen d'avoir épousé sa fille adoptive lorsque l'on sait l'oeuvre monumentale qu'il va laisser dans l'histoire du cinéma?   

Toute la question est évidemment de savoir à partir de quand, ou de quoi la fin justifie tant de mauvais moyens. C'est là que la vie entre en scène et que les choses cessent d'être simples et logiques. Woody Allen semble reprocher aux existentialistes, dont Dostoievski passe souvent pour un précurseur, d'avoir laissé la limite descendre très bas. Ne suffit-il pas qu'un bien soit un bien, hum, même modeste à l'échelle universelle pour justifier certaines mises en oeuvre peu reluisantes? Ça descend encore plus bas lorsque le bien semble plus ou moins accessoirement consister à donner bonne conscience à celui qui l'a fait. Dans Irrational Man, il permet surtout à un héros passablement déprimé de retrouver goût à la vie et de coucher avec sa jeune élève.

Dans l'une des toutes premières scènes, on voit cet enseignant et chercheur d'exception arriver sur son nouveau campus dans une vieille Volvo toute carrée, parfait symbole de la bourgeoisie bohême démocrate grande époque de la Côte Est. Le public d'Allen comme chacun sait, qui se livre d'un bout à l'autre du scénario à son habituel exercice d'autodérision.

L'élève en question est une caricature de première de classe  un peu tête à claques, pratiquant cheval et piano, rêvant de philosophie. Dont les vieux parents recevront le vieux débris cynique dans leur salon de la même manière qu'ils invitaient précédemment un jeune gendre idéal sèchement évincé dans l'opération. Le contact avec la réalité sera brutal lorsqu'elle découvrira que son mentor idolâtré n'était qu'un vulgaire meurtrier prêt à laisser accuser un innocent à sa place (et à l'assassiner à son tour pour qu'elle se taise).

Sa colère sera immense. Contre la philosophie, les existentialistes en particulier, "ces minables philosophes français d'après-guerre" (ou quelque chose comme cela). Dans n'importe quel film français, cette scène de jeune fille hors d'elle eût d'ailleurs tout de suite donné de pénibles hurlements agrémentés de gesticulations désordonnées (se rouler par terre étant réservé au théâtre). Là, elle se met à éructer doucement, presque à voix basse. Quel effet. C'est ce qui fait la différence entre un bon et un mauvais mélo: la direction d'acteur. Woody Allen n'est-il pas un magicien dans ce domaine?

François Schaller

François Schaller

François Schaller est l’ancien rédacteur en chef de L’Agefi (quotidien économique et financier à Genève). Il dispose d’une formation de Lettres et fut photographe professionnel dans une autre vie.

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