Cantero et ses Laids: le plan d’accès

L'une des choses les plus ennuyeuses dans la chronique des livres, c'est l'idée que l'auteur d'un roman doit avoir un premier roman. Ou que la première chose à dire d'un roman qui vient de sortir, c'est qu'il est le premier roman de son auteur. Je comprends tous les romanciers qui n'ont jamais publié, peut-être même jamais écrit de peur d'entendre dire qu'ils venaient de sortir leur premier roman, que leur bouquin faisait partie des premiers romans de la rentrée, qu'il s'agissait d'un premier roman prometteur ou quelque chose comme cela. Non seulement ça ne donne pas envie de lire (on verra ce qu'il en restera au troisième). Ça donne en plus l'impression que l'écriture et l'activité d'édition sont en premier lieu destinées à des lecteurs en série, des collectionneurs de lectures et d'auteurs, ou des détecteurs automatiques de talents.

Dieu merci, Les Laids de Serge Cantero n'est pas un roman. Mais quand même. Il s'agit d'une pure fiction, et le réflexe a tout de suite été de la présenter comme la première oeuvre écrite du peintre et dessinateur. Cantero va-t-il se mettre à publier des livres textes et dessins noir-blanc à la manière de Frédéric Pajak? C'est possible. On y verra peut-être un jour une nouvelle Ecole de Lausanne… En attendant, Les Laids sont un spécimen qui tient tout seul, une oeuvre singulièrement aboutie qu'il a mis un bon paquet d'années à façonner, et il ne semble pas nécessaire de répéter l'expérience pour tenter d'en faire un genre. Le risque serait grand d'ailleurs, et la déception considérable de se retrouver très en dessous.

On sait, il l'a dit plusieurs fois, que le beau Cantero s'intéresse depuis longtemps à la laideur, qu'il est intrigué par la grâce qui en ressort parfois. Dans le domaine de l'art en particulier. Cette fiction est en l'occurrence une affaire sérieuse: elle explore les limites de toute tentative d'éradication du mal dans le monde, de toute velléité de soulager durablement la souffrance générée par la laideur extrême des corps, des visages, de la vie, de l'esprit qui les anime et les hante.

Le propos renvoie directement à la première question philosophique du moment: tout a été fait depuis des siècles pour améliorer la condition humaine, réaliser son potentiel d'harmonie, de bonheur, de connaissance, de rationalité, d'éthique. Le résultat est proprement décourageant. La tentation très forte, et plus dérisoire encore de s'y prendre avec des méthodes beaucoup plus radicales.

Le transhumanisme se décline ici sur un mode poétique, par le récit, le dialogue, quelques versifications pince sans rire à partir d'un fantasme eugénique germano-centré, voué à la catastrophe. Une sorte de canular effervescent. L'auteur s'est documenté dans des domaines assez inattendus, peu propices aux excursions oniriques. L'industrie pharmaceutique de l'après-guerre par exemple. Même là, on le découvre conteur équilibriste, maître-artisan du mot juste, enjoliveur consciencieux, impressionnant de sensibilité et d'adresse dans les effets, très éloigné des errances de débutant.

On n'en voudra pas à Cantero de n'avoir rien entrepris, ou plutôt tout fait – ou laissé faire – pour compliquer l'accès à son histoire extravagante. Peut-être fallait-il la mériter, la lire deux fois de suite, prendre des notes au fur et à mesure? Un énigmatique blogueur nommé Francis Richard, actif dans les ressources humaines et ingénieur EPF de formation (il fallait  au moins cela), a heureusement pris la peine d'en faire un plan permettant de s'y retrouver avant de devoir aborder l'avant-dernier chapitre (http://www.francisrichard.net).

"Les Laids, écrit-il, c'est l'histoire d'un institut médical de traitement et de recherche qui se donne pour objet de procurer du bonheur à des malmenés de l'existence, qui sont laids dans leur corps et/ou dans leur esprit.

"Cet institut va donc recevoir une petite vingtaine de patients, entre 1983 et 2000 – leurs fiches médicales figurent au milieu de l'ouvrage. Il a été fondé par le professeur Hermann Waldherr, dont on fête en 2013 le centenaire de la naissance.

"Au cours du temps, deux docteurs en médecine vont se succéder pour dialoguer avec les patients, leur prescrire les médicaments dont ils ont besoin, suivre leur évolution, faire des ajustements en fonction des résultats obtenus, ou encore opérer des greffes: Nenad Grabic, puis Juan Huarte.

"En principe tous les patients sont volontaires et forment avec le personnel de l'établissement une petite communauté rurale auto-suffisante, hormis l'approvisionnement de matériel médical, même s'il existe un laboratoire où sont élaborés des médicaments pour les divers traitements.

"Le livre se compose de treize chapitres, qui comportent chacun une introduction sous forme de description du domaine situé au milieu d'une forêt et qui semble alors vide d'habitants. Après cette introduction, onze d'entre eux reproduisent en partie les scripts de cassettes audio. Dans un bureau de l'institut déserté, en effet, se trouvent des cartons:

"Un des cartons contient une multitude de cassettes de bande magnétique, chacune dans son étui en plastique sur la tranche duquel est inscrit un code de deux lettres (la seconde étant toujours A, B, C ou D) et d'un nombre entre 1 et 13, puis une date et enfin un ou plusieurs prénoms complétés par une initiale. Elles sont dans un parfait désordre, entassées pêle-mêle."

"Cantero reproduit les scripts dans ce joyeux désordre. A la fin de l'ouvrage, toutefois, une page indique l'ordre chronologique avec les numéros des pages correspondantes…

"Les scripts partiels de ces cassettes reproduisent les dialogues des patients avec l'un des deux docteurs, mais également des dialogues entre des membres du personnel, dont le professeur-fondateur. Car, à l'institut, tout le monde est surveillé…et enregistré.

"Le livre est illustré de quarante dessins à l'encre de Chine, qui auraient inspiré à l'auteur cette fiction, mais qui n'ont pas de rapport direct avec l'histoire, encore qu'ils se trouvent dans l'une des chambres en désordre de l'institut:

"Il y a aussi un cartable contenant une quarantaine de portraits de personnages difformes, effrayants ou grotesques, un bloc-notes vierge à couverture noire et deux stylos-billes, un rouge et un noir."…

"L'introduction descriptive d'un des chapitres est suivie du journal, tenu épisodiquement par Emilie, la fille d'un des membres du personnel. Celle de l'avant-dernier chapitre (douzième) est suivie d'un texte du professeur-fondateur qui éclaire toute l'histoire et qui en est en quelque sorte l'épilogue, permettant de reconstituer l'ensemble du puzzle."

Serge Cantero: Les Laids, L'Age d'Homme, 2013

 

François Schaller

François Schaller

François Schaller est l’ancien rédacteur en chef de L’Agefi (quotidien économique et financier à Genève). Il dispose d’une formation de Lettres et fut photographe professionnel dans une autre vie.

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