De l’art de devenir un vieux montagnard

Ski de randonnée et hors pistes
Ski de randonnée et hors pistes

Me voici engagé ce matin pour une demi-journée de « ski hors-pistes » à Verbier… de « freeride » me dis-je à la découverte de Nikolay, mon client russe: casqué, ski très larges à spatules relevées, sac Airbag sur le dos, bien à l’heure au rendez-vous. Nous parvenons à prendre la foule de vitesse en montant avec la première benne au Mont-Gelé. Nous sortons la tête de la mer de brouillard, ce jour de février, pour découvrir un univers maculé, recouvert de vingt centimètres de neige fraîche il y a deux nuits et de quelque septante centimètres durant les trois derniers jours. Une journée de poudre tendue sur le domaine skiable, par degré 3 de danger d’avalanches. La montagne a été ouverte la veille déjà, mais par mauvais temps et il subsiste plusieurs chances que nous trouvions quelques pentes encore vierges de toute trace.

Deux freeriders nous précèdent dans le versant et y tracent de larges et rapides courbes pressées.

J’aventure mes fines spatules, ma casquette et mes petits virages dans la face sud, descendant sur la Chaux. Neige idéale, bonne stabilité au berceau de combes inclinées et d’un couloir que je trace prudemment en son centre. Sourires et griserie de la poudreuse que nous souhaitons renouveler au plus vite en remontant au Mont-Gelé. La benne est archi-comble; personne ne dépose son sac au sol. En me remémorant ce temps où l’on prenait plus d’égard pour son prochain, je me reproche d’être « vieux-jeu… » Trois ou quatre bennes de freeriders casqués sont remontées entre temps, qui ont strié à la hâte la presque totalité des pentes. Tant bien que mal, je me débrouille en zigzagant de demi-pente vierge à demi couloir pas encore tracé. « Un seul à la fois dans la pente: » mon client suit sagement mes directives mais se hasarde à plus de vitesse dans la poudreuse.

Montée au Mont-Fort à la recherche des dernières chances. Le backside est strié de groupes de traces bouclées et parallèles, signes de marque de collègues guides qui inculquent à leurs clients l’art d’économiser de la place pour les suivants. Reste la petite face Sud, qu’une équipe a déjà tracée, occupée à remonter en peaux vers le col de la Chaux. Je n’ose pas la voie directe en raison de plaques à vent bien décelables, mais il reste un beau et raide couloir dans lequel je trace avec prudence, regardant sans cesse de gauche et de droite que rien ne cède sous mes skis. Arrivé au fond, mon client se lâche et dévale la pente en quelques secondes et tout aussi peu de longs serpentins. Son sourire rayonne: « this was the best of the morning! » Reste à remonter le col à pieds dans un demi-mètre de poudreuse. Skis sur le sac, je trace délicatement la neige profonde, alors que lui s’enfouit dans mes marches qu’il défonce à chaque pas. « Me voici à ma juste place » me dis-je en redescendant à sa rencontre pour le soulager du poids du sac. Belle descente du col de la Chaux, regards curieux sur la face Nord du Bec des Rosses: « My friend is one of the best twenty athletes of the freeride world tour… » Entre temps, absolument tous les espaces vierges des Monts de Sion et du Mont-Gelé ont été dûment crayonnés…

Les cinq jours suivants m’occupent à guider un cours de perfectionnement au ski de randonnée pour le Club Alpin Suisse, à la cabane Brunet. Chaque jour de cette belle semaine me voit les initier à la connaissance de la neige, à la prévention des avalanches ainsi qu’à l’art de tracer de manière agréable, sans cales grâce à de longs pas glissés. Un des participants est muni de skis bien larges et lourds et avale, lui aussi, très rapidement les pentes longuement gravies à la force des mollets… avant de se résoudre à réduire le tempo et à boucler un peu plus ses virages; histoire de rentabilité. Lors du debreefing en fin de semaine, il reconnaît avoir beaucoup appris, sauf… la manière de s’échapper des pentes à la descente, en cas de coulée. « SI tu es au sommet des pentes et que tu étudies un échappatoire en cas d’avalanche, peut-être ne devrais-tu pas y entrer? » me vois-je lui rétorquer… « Remarque de bon vieux con » raisonne en mon fort intérieur.  Con? Peut-être? Mais c’est ce qui m’a permis de devenir vieux.

François Perraudin

François Perraudin

Professionnel de la photo, du film et de l'écriture, le guide de montagne François Perraudin est connu pour sa sensibilité et ses perspectives insolites, destinées à mettre en valeur la montagne valaisanne (Quatre beaux livres parus aux éditions Slatkine).

Une réponse à “De l’art de devenir un vieux montagnard

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *