(1) Qu’est-ce que le spécisme?

Il faut appeler un chat un chat: Sale bête est un blog antispéciste. Il se propose d’aborder la thématique du spécisme à la fois sous un angle philosophique et via l’actualité, pour peu que cette dernière s’y prête. Vous vous demandez ce qu’est le spécisme? Vous ne pouviez pas mieux tomber, car c’est l’objet de ce premier billet.

Quarante ans après son invention, le mot “spécisme” fera l’année prochaine son entrée dans le Petit Robert. D’après le dictionnaire, le spécisme est “l’idéologie qui postule une hiérarchie entre les espèces et, en particulier, la supériorité de l’être humain sur les animaux”.

Indice supplémentaire d’une prise de conscience désormais collective, s’enthousiasment certains. Mais d’autres regrettent déjà le choix de la définition. Si le spécisme était l’affirmation d’une hiérarchie entre les espèces, il n’est pas clair qu’il faudrait s’y opposer. De fait, qui nierait sérieusement que les humains sont (en moyenne) plus intelligents que les moustiques?

Les choses se compliquent néanmoins lorsque les plus enthousiastes concèdent ce point tout en rejetant la thèse d’une hiérarchie. Même si nous sommes plus intelligents que les moustiques, on aurait tort d’affirmer sans plus de précaution que nous leur sommes supérieurs. Après tout, en matière de voltige, les moustiques l’emportent haut la patte.

Armé d’un minimum de bonne foi, on admettra néanmoins que les relations qu’expriment les énoncés du type “x est supérieur à y” sont en principe indexées sur un critère implicite. Si votre tante Gilberte soutient que les humains sont supérieurs aux moustiques, elle fait probablement référence à leurs capacités mentales.

D’un autre côté, si elle signifiait réellement que les humains sont supérieurs aux moustiques tout court – c’est-à-dire sans référence au moindre critère –, il faudrait malheureusement conclure qu’elle n’a plus toute sa tête, cette idée étant dénuée de sens. Mais Gilberte ne serait pas spéciste pour autant.

En effet, quoi qu’en dise le Petit Robert, le spécisme n’est pas l’idéologie qui postule une hiérarchie entre les espèces. À sa décharge, il faut reconnaître que le terme fait l’objet d’usages variés, y compris chez celles et ceux qui savent s’en servir. Pour le propos de ce blog, la définition suivante fera l’affaire.

De la même manière que le racisme (sous l’une de ses formes) est la discrimination basée sur l’appartenance de race, le spécisme est la discrimination basée sur l’appartenance d’espèce. Tandis que les racistes négligent les intérêts des Noirs et leur refusent certains droits parce qu’ils n’ont pas la peau blanche, les spécistes négligent les intérêts des animaux et leur dénient certains droits parce qu’ils n’appartiennent pas à l’espèce humaine.

Comme l’indique, très justement cette fois, le Petit Robert, les antispécistes s’opposent au spécisme. Ce faisant, ils ne demandent pas une stricte égalité de droits entre humains et animaux. Après tout, le rejet du sexisme n’implique pas l’instauration d’une stricte égalité de droits entre hommes et femmes: les hommes n’ayant pas d’intérêt à avorter, personne ne demande qu’ils aient le droit de le faire. De manière analogue, personne ne milite donc pour que les cochons disposent du droit de vote ou pour que les veaux accèdent aux écoles publiques.

Le rejet du spécisme nous impose seulement de tenir compte des intérêts de chacun indépendamment de son espèce. Et d’accorder aux animaux les droits qui s’ensuivent.

François Jaquet

François Jaquet

François Jaquet est docteur en philosophie (UniGe). Spécialisé en éthique, il s’intéresse en particulier au statut moral des animaux. À ses heures perdues, il est un peu musicien et haltérophile. Il est l’inventeur d’une omelette végane qui ne plaît à personne.​

29 réponses à “(1) Qu’est-ce que le spécisme?

  1. Ravie de découvrir ce blog!
    Si je puis me permettre, maintenant qu’on a un peu progressé dans la réflexion par rapport aux temps du début de l’usage du mot spécisme, il vaudrait mieux chercher des exemples moins ambigus que “personne ne milite pour le droit de vote des cochons” (qui peut être compris de travers comme signifiant: “personne ne milite pour qu’on cherche des modalités permettant aux préférences exprimées par les cochons de peser sur les décisions politiques”). De même le “pas de veaux à l’école publique” peut être compris de travers comme signifiant que les veaux n’ont pas besoin eux aussi d’une éducation, et qu’il leur suffit de manger et dormir pour atteindre le maximum de satisfaction et de développement de leurs capacités.

    1. Merci Estiva!
      En parlant du “droit de vote” et de l’ “accès aux écoles publiques”, je faisais un usage vraiment littéral de ces expressions. Ceci dit, je conçois bien qu’on puisse les comprendre différemment. Merci donc de les avoir désambiguïsées. Si vous pensez à des exemples qui ne posent pas le même problème, je les substituerai volontiers aux miens.

  2. Oui, je comprends bien que ton usage est littéral. Le problème est que dans beaucoup d’esprits «participer à la vie démocratique» est assimilé à «disposer du droit de vote».
    Pas d’exemple génial qui me vienne à l’esprit tout de suite, mais je dirais qu’il vaut mieux éviter les exemples qui touchent à ce qui est considéré comme très vital et glorieux pour les humains (politique, éducation) et dont ils oublient facilement que cela concerne aussi des animaux.

    Il n’est pas spéciste de ne pas organiser les mêmes jeux de pistes pour des chiens et pour des enfants
    Il n’est pas spéciste de réserver le foin aux vaches et la salade à la vinaigrette aux humains.
    Il n’est pas spéciste de ne pas inscrire des poules à un tournoi de belote.

    Sinon pour les exemples de distinctions intra-humaines qui ne sont pas des discriminations arbitraires, il y a un exemples dont je ne me rappelle plus si je l’ai lu chez James Rachels ou chez David Olivier.
    Il n’est pas raciste d’insister particulièrement auprès des humains à peau claire sur les risques de cancer liées à une forte exposition au soleil. Il n’est pas raciste d’insister particulièrement auprès des humains à peau foncée sur la nécessité de supplémentation en vit. D (en fait la deuxième partie a le défaut de demander de trop longues explications: les Blancs fabriquent plus de vitamine D que les Noirs à exposition égale au soleil, mais en général dans nos climats peu ensoleillés, les Blancs aussi ont souvent besoin d’une supplémentation.)

  3. “le mot « spécisme » fera l’année prochaine son entrée dans le Petit Robert.” ???? il y est déjà… d’ailleurs la définition cite en est tirée

  4. À propos de la définition du spécisme adoptée dans ce billet :
    « De la même manière que le racisme (sous l’une de ses formes) est la discrimination basée sur l’appartenance de race, le spécisme est la discrimination basée sur l’appartenance d’espèce. Tandis que les racistes négligent les intérêts des Noirs et leur refusent certains droits parce qu’ils n’ont pas la peau blanche, les spécistes négligent les intérêts des animaux et leur refusent certains droits parce qu’ils n’appartiennent pas à l’espèce humaine. »

    Une première remarque d’abord sur le choix des mots qui viennent juste après « le spécisme est » : le spécisme est-il une idéologie ou une discrimination ? Les deux types de définitions semblent souvent concurrents, sur le site de PEA (asso-pea.ch) et sur le site de la JMFS (end-of-speciesism.org/fr), on trouve par exemple :

    « Par analogie avec le racisme et le sexisme, le spécisme désigne l’idéologie qui considère que la vie et les intérêts des animaux peuvent être méprisés simplement parce qu’ils sont d’une autre espèce. »
    « Le spécisme est l’idéologie qui considère que la vie et les intérêts des animaux peuvent être méprisés simplement parce qu’ils sont d’une autre espèce. La notion de spécisme peut être comprise par analogie avec le racisme ou le sexisme ; le spécisme tend à exclure les animaux du cercle de considération morale. »
    « D’un point de vue social et politique, le spécisme désigne l’idéologie sur laquelle est fondée notre civilisation, qui considère que la vie et les intérêts des animaux peuvent être méprisés parce qu’ils sont d’une autre espèce que la nôtre. »
    —> Il y a dans tous les cas l’idée que le spécisme est une idéologie qui sert à justifier le mépris pour les intérêts des non-humains.

    « Spécisme  : le spécisme (ou espécisme) est à l’espèce ce que le racisme est à la race, et ce que le sexisme est au sexe  : une discrimination basée sur l’espèce, presque toujours en faveur des membres de l’espèce humaine (Homo sapiens). »
    —> La définition en termes de « discrimination » prend pour point de départ le constat d’un traitement différencié des animaux en fonction de leur espèce, ce qui laisse entendre que parfois, le spécisme ne prend pas la forme d’un favoritisme pro-humains (j’imagine qu’il s’agit là de dire que manger des vaches et câliner des chats est du spécisme anti-vaches/pro-chats). C’est une précision de plus par rapport aux autres définitions, par contre on en apprend moins sur les effets de la discrimination (le mépris pour les intérêts des non-humains).

    La portée des deux types de définitions n’est donc pas exactement la même et suscitent des critiques d’ordre différent — il n’y a qu’à voir les débats sur Wikipédia consacrés à l’article « Spécisme » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Discussion:Sp%C3%A9cisme#R.C3.A9vision_compl.C3.A8te_du_r.C3.A9sum.C3.A9_introductif
    Les tentatives de définir le spécisme comme une discrimination ou comme une idéologie ont dans les deux cas été révoquées, après moult débats, au profit d’un début qui ressemble à ça : « Le spécisme (du mot anglais speciesism de même sens) est la considération morale supérieure que les humains accordent à leur propre espèce, et le traitement discriminatoire qui en découle ». Ceci dit, ce type de controverse existe aussi sur Wikipédia au sujet des définitions du racisme et du sexisme (mais avec un rapport bien plus favorable aux égalitaristes).

    Les postulats des deux définitions ne sont pas tout à fait les mêmes :
    — Pour reprendre quelques morceaux de définitions communs à plusieurs dictionnaires, une idéologie est un ensemble d’idées cohérentes au fondement de comportements. Certains soutiennent que le spécisme n’est pas une idéologie : ce serait une lubie des antispécistes, et l’exploitation animale ne reposerait sur l’adhésion à aucune idée constitutive d’un système.
    — La notion de discrimination, lorsqu’elle est appliquée à des individus, renvoie à l’idée d’un traitement inégalitaire, souvent au détriment de certains. D’aucuns diront qu’il n’existe pas (ou pas de façon suffisamment significative pour que ça mérite d’en faire un mot) de traitement inégalitaire qu’opèreraient les humains sur les autres animaux, que les distinctions qu’on fait entre animaux de compagnie et animaux sauvages relèvent de la coutume traditionnelle et non de l’injustice, que les animaux n’ont pas d’intérêts à bénéficier d’un « traitement égalitaire ».

    Pour faire face aux critiques, il me semble difficile de prouver que le spécisme serait une idéologie sur laquelle reposeraient nécessairement toutes les manifestations de mépris vis-à-vis de la vie et des intérêts des animaux autres que les humains dans notre civilisation : souvent, les personnes qui méprisent la vie et les intérêts des animaux non-humains ne prétendent pas se fonder sur le critère de l’espèce, mais plutôt sur des coutumes établies ou sur une croyance en l’idée que seuls les humains auraient des intérêts (le critère serait donc l’existence d’intérêts, et non l’espèce). Seuls quelques polémistes sont prêts à se revendiquer spécistes ou simplement à affirmer que c’est le critère de l’espèce et lui seul qui est pertinent pour déterminer le traitement à accorder à un animal… Si l’on veut vraiment argumenter dans le sens de l’existence d’une idéologie spéciste, il faudra préciser qu’il s’agit d’une idéologie invisible car dominante, ce qui suppose de s’accorder sur la pertinence du concept d’idéologie dominante invisible… et ce n’est déjà pas une mince affaire.

    Il me semble en revanche plus aisé de montrer que le critère de l’espèce est bien, de fait, le fondement arbitraire de certaines « pratiques différenciées qui desservent certains individus ou groupes », et ceci indépendamment du sens que les humains donnent à leurs attitudes discriminantes. Il suffit de prendre les critères qui sont invoqués, par exemple l’intelligence supposément très supérieure des humains, et de montrer que ce ne sont pas réellement ces critères-là qui sont mis en pratique de façon rigoureuse par les personnes qui les invoquent (nul ne soutient que les bébés humains pourraient être exploités du fait de leur moindre intelligence)… quoi qu’elles en pensent.

    Je suis donc plutôt d’accord avec le choix de définir le spécisme comme une discrimination plutôt que comme une idéologie. Néanmoins, la définition en termes de discrimination ne dit pas grand chose sur les formes du spécisme (qui en est le plus souvent victime ? Il a fallu rajouter une deuxième phrase pour préciser que ce sont les animaux non-humains). Elle ne dit pas non plus grand chose des causes de l’existence de cette discrimination : est-ce fondé sur un mépris structurel dans notre civilisation pour la vie et les intérêts des animaux ? Dans les définitions qui parlent d’idéologie, cela vient tout de suite dans la première phrase de la définition. Dans la définition de ce billet, c’est plus ou moins dit dans une deuxième phrase : « Tandis que les racistes négligent les intérêts des Noirs et leur refusent certains droits parce qu’ils n’ont pas la peau blanche, les spécistes négligent les intérêts des animaux et leur refusent certains droits parce qu’ils n’appartiennent pas à l’espèce humaine. ».

    Cette deuxième phrase ne me paraît néanmoins pas satisfaisante : elle apporte certes l’idée que la discrimination spéciste se manifeste par des formes de négligence des intérêts des animaux et de refus de leur accorder des droits… mais elle ne parle plus du spécisme. Il est ici question de « les spécistes », comme si la principale manifestation du spécisme était l’existence de « personnes spécistes », par opposition à des personnes qui ne le sont pas. Ce genre de vision individualiste et binaire des discriminations a déjà été beaucoup critiqué à propos du racisme et du sexisme : ces discriminations ne se matérialisent pas principalement par l’existence « des racistes » et « des sexistes » au beau milieu d’une société pleine de gens qui eux seraient non racistes et non sexistes. Ils se matérialisent dans un certain nombre de faits sociaux structurellement ancrés (par exemple, la diffusion de visions stéréotypées « des Noirs » ou « des femmes » dans des films, dans des pubs, dans discours politiques, dans les médias…) qui conduisent la plupart des individus à adopter un nombre plus ou moins important d’attitudes, de comportements, de discours racistes et sexistes. Ces analyses conduisent également à critiquer l’idée que les discriminations s’expliqueraient par une adhésion des individus à une idéologie ou par un recours intentionnel à un critère arbitraire. L’échelon individuel ne semble ainsi pas être le mieux adapté pour réfléchir aux causes des comportements discriminatoires dans une société.

    Comment reformuler la définition, alors ? Une fois que l’on a défini le spécisme comme la « discrimination basée sur l’appartenance d’espèce », il reste à exprimer la principale forme que prend cette discrimination actuellement (la négligence des intérêts des animaux et le refus de leur accorder certains droits) et à dire quelques mots sur ses causes. Pour ce deuxième aspect, il me semble qu’au lieu d’invoquer l’existence de « les spécistes » qui discriminent les animaux « parce qu’ils n’appartiennent pas à l’espèce humaine », on pourrait apporter une explication bien plus éclairante en évoquant le suprématisme humain (ou humanisme ou sens de « Théorie, doctrine qui prend pour fin la personne humaine et son épanouissement. » — Petit Robert, toujours). Les humains ont longtemps considéré dans nos sociétés occidentales qu’ils étaient au sommet de la Création, qu’il y avait une échelle de valeur des êtres (une hiérarchie !). En ce sens, je ne trouve pas absurde la définition du Petit Robert, qui semble calquée sur la définition du racisme (« Idéologie postulant une hiérarchie des races. ») et présuppose certainement qu’on parle de hiérarchisation de la valeur des êtres, de la considération (et donc des droits) qu’on leur accorde suivant leur position dans la pyramide. En haut, l’humain, juste en-dessous, les animaux mignons (de compagnie, puis sauvages), ensuite les animaux consommables et les plantes (vus comme des ressources à préserver), et enfin les nuisibles à exterminer sans ménagement.

    En reprenant l’analogie avec le racisme en début de phrase, ça donnerait pour commencer quelque chose comme : « De la même manière que le racisme (sous l’une de ses formes) est la discrimination basée sur l’appartenance de race, le spécisme est la discrimination basée sur l’appartenance d’espèce. Tandis que le racisme conduit à refuser certains droits aux individus n’ayant pas la peau blanche et à négliger leurs intérêts, le spécisme conduit à refuser certains droits aux individus n’appartenant pas à l’espèce humaine et à négliger leurs intérêts. ».
    Pour expliquer d’où viennent ce refus d’accorder des droits et cette négligence pour les intérêts des non-humains, on pourrait ajouter une phrase comme : « Il repose sur une vision hiérarchisée des êtres vivants fortement ancrée dans les sociétés occidentales contemporaines, qui place l’espèce humaine au-dessus de toutes les autres espèces animales. ». Si l’on veut vraiment préciser qu’on parle de hiérarchisation de valeur et des intérêts, on peut dire : « Il repose sur une vision hiérarchisée de la valeur des êtres vivants fortement ancrée dans les sociétés occidentales contemporaines, qui place les intérêts de l’espèce humaine au-dessus de ceux de toutes les autres espèces animales. » (j’aurais même bien envie de préciser avant la fin : « et ne voit en ces dernières que des rouages de la nature »). Pour approfondir l’explication, si l’on veut une définition longue et plus explicite sur les justifications de cette hiérarchisation, on pourrait même ajouter : « Cette vision se justifie par l’invocation de caractéristiques supposément propres aux humains, comme l’intelligence ou le langage, et qui constitueraient la preuve de leur supériorité absolue. » — dans la définition des Cahiers antispécistes, cette idée que le spécisme repose sur l’invocation de critères arbitraires autres que l’espèce vient même dès la première phrase (à partir de « en prétextant ») : « Le spécisme est à l’espèce ce que le racisme et le sexisme sont respectivement à la race et au sexe: la volonté de ne pas prendre en compte (ou de moins prendre en compte) les intérêts de certains au bénéfice d’autres, en prétextant des différences réelles ou imaginaires mais toujours dépourvues de lien logique avec ce qu’elles sont censées justifier. ».

    En somme, au plus long, ça donnerait ça :
    « De la même manière que le racisme (sous l’une de ses formes) est la discrimination basée sur l’appartenance de race, le spécisme est la discrimination basée sur l’appartenance d’espèce. Tandis que le racisme conduit à refuser certains droits aux individus n’ayant pas la peau blanche et à négliger leurs intérêts, le spécisme conduit à refuser certains droits aux individus n’appartenant pas à l’espèce humaine et à négliger leurs intérêts. Il repose sur une vision hiérarchisée de la valeur des êtres vivants fortement ancrée dans les sociétés occidentales contemporaines, qui place les intérêts de l’espèce humaine au-dessus de ceux de toutes les autres espèces animales et ne voit en ces dernières que des rouages de la nature. Cette vision se justifie par l’invocation de caractéristiques supposément propres aux humains, comme l’intelligence ou le langage, et qui constitueraient la preuve de leur supériorité absolue. »

    On peut faire plus synthétique en enlevant mes bouts de phrases optionnels et en retirant la comparaison avec le racisme :
    « Le spécisme est la discrimination basée sur l’appartenance d’espèce, qui conduit à refuser certains droits aux individus n’appartenant pas à l’espèce humaine et à négliger leurs intérêts. Il repose sur une vision hiérarchisée des êtres vivants fortement ancrée dans les sociétés occidentales contemporaines, qui place l’espèce humaine au-dessus de toutes les autres espèces animales. »

    Hum, pardon pour ce commentaire trois fois plus long que le billet ! Ah, si moi aussi j’avais le courage d’ouvrir un blog… 😉

    1. Merci d’avoir partagé ces idées très intéressantes. (À l’avenir, n’hésitez pas à écrire plusieurs grands commentaires plutôt qu’un immense, dans la mesure du possible.) Vous faites deux points principaux: (i) il faut définir le spécisme comme une discrimination plutôt que comme une idéologie, et (ii) il faut inclure les causes du spécisme dans sa définition.

      Le spécisme est-il une idéologie?
      Comme vous, je ne pense pas que le spécisme soit une idéologie. Une idéologie est un ensemble de croyances. D’un point de vue philosophique, je peux concevoir qu’on souhaite définir le spécisme comme l’ensemble qui ne contient qu’une croyance: la croyance qu’il est justifié de discriminer sur la base de l’appartenance d’espèce – i.e. d’accorder moins de considération aux intérêts des animaux ou de ne pas leur accorder certains droits qu’il faut accorder aux humains parce qu’ils ne font pas partie de l’espèce humaine. Mais cette définition n’est pas satisfaisante. Une bonne définition du spécisme rendra compte du fait que le spécisme est un phénomène répandu. Or, la croyance que la discrimination basée sur l’espèce est justifiée n’est pas répandue, y compris chez les philosophes – à ma connaissance un seul philosophe souscrit à cette idée (Bernard Williams). Les gens discriminent sur la base de l’espèce, mais ils n’ont pas de croyance quant à la justification de cette pratique. Je pense d’ailleurs que c’est ce que vous voulez dire quand vous affirmez que “le critère de l’espèce est bien, de fait, le fondement arbitraire de certaines « pratiques différenciées qui desservent certains individus ou groupes », et ceci indépendamment du sens que les humains donnent à leurs attitudes discriminantes.”
      (Plus haut, vous citez une définition qui est censée découler de la critique de la définition du spécisme comme discrimination: “Le spécisme est la considération morale supérieure que les humains accordent à leur propre espèce, et le traitement discriminatoire qui en découle.” Je ne crois pas que les deux définitions s’opposent. Au sens où j’emploie “discrimination”, accorder plus de considération aux intérêts des humains qu’à ceux des animaux, c’est déjà discriminer les animaux.)

      Les causes du spécisme
      À mon sens, inclure les causes du spécisme dans sa définition serait une erreur. Plus généralement, c’est une erreur que d’inclure les causes d’une chose dans sa définition. La raison est assez simple: si l’on veut étudier les causes d’un phénomène, mieux vaut dans un premier temps savoir de quoi il s’agit. Si vous ne savez pas ce qu’est le réchauffement climatique, la ségrégation raciale ou le chômage, vous aurez du mal à en identifier les causes. Mais si la définition doit précéder la recherche des causes, elle ne saurait les inclure.
      Ensuite, je ne suis pas aussi sûr que vous que les causes du spécisme soient à chercher dans une idéologie. À mon avis, l’explication va dans l’autre sens, comme l’expliquent très bien les psychologues (cf. par exemple Martin Gibert, Voir son steak comme un animal mort). Les gens ont ce type de croyances bizarres (s’il s’agit de véritables croyances) parce qu’ils mangent des animaux, c’est-à-dire parce qu’ils discriminent, et non l’inverse.

  5. Salut François,
    Je suis biologiste et j’avais envie de réagir à quelques lignes de ton billet :

    “[…] le spécisme n’est pas l’idéologie qui postule une hiérarchie entre les espèces.”

    J’avais également entendu des réflexions de ce genre : le spéciste justifie ses prérogatives sur les animaux car il définit les humains comme « plus évolués ». Pour se dire plus évolués, il faudrait déjà pouvoir quantifier l’évolution. S’il s’agit du nombre de générations qui nous séparent d’un même ancêtre commun (puisque les nouveautés apparaissent à chaque nouvelle génération), la souris doit nous avoir dépassé depuis un moment avec son temps de génération d’environ deux mois. S’il s’agit de complexité, comme tu l’as justement évoqué, tout dépend de l’élément de comparaison.

    1. C’est vrai: les spécistes justifient souvent leurs comportements de cette façon. Et je suis d’accord qu’au sens le plus immédiat, les humains ne sont pas plus évolués que les autres animaux. Ce qui montre que cette justification ne fonctionne pas.
      Mais je ferais une réponse parallèle à celle que je faisais ci-dessus à mti: de la même manière qu’il ne faut pas inclure les causes du spécisme dans sa définition, il ne faut pas y inclure ses justifications.
      Imagine que l’on définisse le spécisme comme ceci: “discrimination basée sur l’espèce que ses auteurs justifient en faisant appel à une hiérarchie en termes d’évolution”. Imagine maintenant quelqu’un qui discrimine sur la base de l’espèce mais justifie ce comportement en faisant appel à la nature: il est naturel de discriminer sur la base de l’espèce; donc il est moralement acceptable de discriminer sur la base de l’espèce. Selon notre nouvelle définition, cette personne n’est pas spéciste. Ce qui est un peu absurde.
      Pour cette raison, je trouve plus judicieux de donner une définition du spécisme qui soit indépendante des justifications qu’en donnent souvent les spécistes.

  6. “De la même manière que le racisme (sous l’une de ses formes) est la discrimination basée sur l’appartenance de race, le spécisme est la discrimination basée sur l’appartenance d’espèce.”

    Dans un contexte d’opposition au racisme, la catégorie discriminée est aussi celle qui décide de ses propres droits. Comme tu l’écris : nous n’allons pas demander aux cochons de voter. L’opposition des spécistes aux antispécistes se définit par la différences des droits qu’ils donnent aux autres êtres vivants, mais dans les deux cas, l’objet de la discrimination n’est pas acteur du processus d’élaboration de ces droits. Du coup je trouve cette analogie mauvaise.

    1. Merci pour ces réflexions. Tu as raison de dire qu’il y a des différences entre le racisme et le spécisme. Je compte d’ailleurs en parler brièvement dans le prochain post. Une analogie n’est pas l’affirmation d’une stricte similarité. L’analogie entre le spécisme et le racisme tient – si elle tient – en fonction de certaines propriétés qu’ont en commun le spécisme et le racisme, et en dépit des propriétés qui les différencient.

  7. Toute l’histoire nous démontre que le rapport de force et l’identité sont au cœur de la domination et la violence entre les êtres vivants. Est-il possible de les éradiquer ? Dans un système capitaliste ? impossible. Un système de contradictions tel que celui-ci vous amène à la fois le racisme et l’antiracisme, le massacre d’animaux et le végétalisme (et le spécisme)… Dans un système communiste ou socialiste ? Sans hiérarchie et à échelle mondiale, euh… Au-delà donc de cette utopie, il me semble que le rapport de force et l’identité sont éternels, peu importe le système en place. Par conséquent, la lutte contre le racisme, le spécisme ou je ne sais quelle autre discrimination taxinomique, n’atteindra jamais le but recherché, à savoir la forte réduction ou même l’éradication de ces hiérarchisations issues de l’identité et / ou du rapport de force entre les êtres. Le niveau des violences (physiques ou verbales) racistes et les maltraitances envers les animaux de ces dernières années (rien que ça) le démontrent. Je conclus donc que les causes profondes du sentiment de supériorité et le besoin de dominer résident dans la nature même des êtres.

    1. Je ne serais pas aussi pessimiste que vous. En partie parce que je doute que “l’histoire nous démontre que le rapport de force et l’identité sont au cœur de la domination et la violence entre les êtres vivants.” Je trouve que ce constat s’applique particulièrement mal à nos relations avec les animaux. La plupart des gens n’ont pas une relation de domination avec les animaux d’élevage – ils n’ont pas la moindre relation avec eux. S’ils cautionnent l’exploitation des animaux, ce n’est donc pas l’effet de leur volonté de dominer. La raison est plus simple: les gens aiment consommer les produits de cette exploitation.
      Cela me rend optimiste pour deux raisons. Premièrement, les rayons des supermarchés seront de plus en plus remplis de produits qui ressembleront de plus en plus à de la viande sans nécessiter l’exploitation des animaux – jusqu’à la viande in vitro, qui sera de la viande. Deuxièmement, j’ai le sentiment que les gens prennent progressivement conscience de l’injustice dont sont victimes les animaux, prise de conscience qui les amène à modifier leur propre manière de consommer.

  8. « S’ils cautionnent l’exploitation des animaux, ce n’est donc pas l’effet de leur volonté de dominer ». Tartuferie, mon cher ! C’est comme si vous me disiez qu’un esclavagiste, s’il cautionne l’exploitation de l’esclave, ce n’est pas par volonté de dominer… Désolé, mais ce n’est pas la poule élevée (par qui ?) en plein air qui envoie le fermier à l’abattoir, mais bien le contraire. Or, il est là le rapport de force ! En revanche, je vous rejoins sur la prise de conscience et le changement de mode de consommation de la population qui me semblent inéluctables. Ils sont à mon sens l’effet de l’abondance proposée par le capitalisme ultralibéral, autrement dit une réaction opposée à un extrémisme. Les crises économiques et géopolitiques sont elles aussi des facteurs à un changement de mode de consommation.

    1. Quand je disais “la plupart des gens”, je ne parlais pas des éleveurs.
      Pour ce qui est des éleveurs, j’imagine que ça doit varier d’un cas à l’autre – et je dirais la même chose en ce qui concerne les esclavagistes. Mais les éleveurs ne produisent de la viande que parce que les consommateurs en achètent, et ils ne le feront que tant qu’il sera légal de le faire, ce qui dépend des citoyens. Tout dépend donc des consommateurs/citoyens, lesquels n’ont pour l’immense majorité pas de relation de domination avec les animaux d’élevage.
      Pas sûr que cela suffise à nous mettre d’accord. Mais merci pour votre feedback quoi qu’il en soit.

  9. Un nouveau blog à découvrir!
    Merci François pour ce premier billet!
    Les commentaires sont par ailleurs fort intéressants aussi.
    Vivement la suite!

  10. Ce qu’on comprend ici, c’est que ce n’est pas une mauvaise chose d’être speciste. On demeure plus intelligent que le moustique et je pense pas qu’on va se gêner pour les éclater quand ils nous feront chier la nuit

    1. Ce post ne fait que définir le spécisme. Il ne répond pas à la question “Le spécisme est-il juste ou injuste?” Pour ça, il faudra attendre le prochain billet…

  11. Bravo pour votre initiative et longue vie à votre blog!

    Quand on lit le livre “l’origine des espèces”, on s’aperçoit que son titre est ironique : Darwin fait comprendre que les espèces n’existent pas. Il n’y a qu’individus – littéralement – d’une même famille car tous issus d’un même individu. Le spécisme est clairement une illusion de lecture de notre contexte. C’est du même type que celle de voir-donc-de-croire que le soleil tourne autour de nous. On sait depuis 150 ans que les espèces n’existent pas.

    Ne croyez-vous donc pas alors que la définition du spécisme de Petit Robert fait justement le jeu du spécisme en confirmant implicitement le concept d’espèces?

    1. Merci Michel!
      Honte à moi: je n’ai pas lu L’Origine des espèces. Mais je comprends bien ce que vous dites. Il me semble quand même qu’il y a un sens du mot “espèce” où les espèces existent, mais je ne suis vraiment pas un expert en philosophie de la biologie. En revanche, il est très plausible que les espèces telles que les présuppose le spécisme n’existent pas.
      Est-ce que la définition du Robert présuppose l’existence des espèces? Littéralement, je dirais que oui: si les spécistes hiérarchisent les espèces, alors les espèces existent. Notez que la définition que j’ai proposée pose le même problème: si les spécistes discriminent sur la base de l’appartenance d’espèce, alors les espèces existent. Pour être précis, il faudrait dire que le spécisme est une discrimination basée sur la prétendue appartenance d’espèce. De la même manière, ma définition du racisme présuppose l’existence des races: si les racistes discriminent sur la base de l’appartenance de race, alors les races existent. Pour être plus précis, il aurait fallu dire que le racisme est une discrimination basée sur la prétendue appartenance de race. Comme je prévois de consacrer un billet à ces questions, je me permets ces imprécisions pour le moment.

      1. Mais vous laissez une place au doute en vous sur l’illusion d’espèces! Ne faites pas cela. Le concept d’espèces ne restent utilisé que comme un modèle de lecture et plus du tout comme une réalité. C’est Lamarck qui soutenaient que les espèces existaient et que les individus dans toutes ces espèces variaient un peu entre eux. Darwin a balayé cela il y a 150 ans.

        Pour info, si cela peu aider : https://pbs.twimg.com/media/CtbO44tWAAIEWpE.jpg:large

        Bon, aussi, à la décharge du Petit Robert et malheureusement de l’époque actuelle, on peut dire que si Copernic a corrigé l’illusion du je-vois-donc-je-crois que le soleil tourne autour de nous, changé notre cosmo-vision, lancé une révolution intellectuelle, toutes les sciences et ainsi les dictionnaires, Darwin n’en a rien fait pour corriger l’illusion des espèces (et son titre ironique a fait pschitt). Il aurait mieux fait de (et même je pense personnellement il aurait dû) dire qu’il y a avait déjà deux mondes se développant autour de nous malgré l’illusion d’un. Cela aurait décentré l’homme sur Terre après que Copernic l’ait décentré dans l’univers.

        Darwin a réussi le malheureux tour de force de nous prouver qu’il y a une vraie division ontologique (car de nature) entre vivant et inerte mais que nous devions continuer à baser notre monde sur la division arbitraire nature/culture (et culture de l’homme Victorien, comme par hasard, celui, élevant ses pigeons en cage – Ce livre de Darwin va vous intéresser énormément, vous allez voir). En fait, Darwin nous a dit que bien que la nature de l’oiseau et du caillou sont deux natures différentes, on peut tout de même les confondre en une nature. Il invoque pour cela un “état” de nature, une sélection NATURElle et pas vivante, etc. Darwin nous dit en fait qu’il y a la nature d’un côté et qu’il y a de l’autre la culture, le langage, le droit, etc., ces choses dont vous parlez déjà. La division de Darwin est très incohérente à la vue de sa découverte, et vous remarquerez donc que l’anti-spécisme est bien plus qu’une discrimination basée sur une prétendue appartenance aux espèces. Elle est basée sur une fausse (cosmo)vision ou de notre contexte ou une fausse cosmogonie de notre civilisation. Bon, j’arrête là car dire du mal de Darwin c’est comme dire du mal du Nutella, personne ne vous prend au sérieux.

        Il y a tant à dire et encore et encore plus. C’est super intéressant. Je vous souhaite donc le meilleur.

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