Le résuétat par la diversité et le collectif

Diversités dans les conseils d’administration : le chemin est encore long

Les conseils d’administration ont longtemps été des chasses gardées, où la cooptation et l’entre-soi étaient rois (au sens des parcours, des genres et des âges). Les règles de bonne gouvernance sont passées par là ; et s’il n’y a pas d’obligation légale, la diversité, dans son sens large, est demandée tant par les actionnaires que par le politique, et les parties prenantes.

Un pas vers une majeure diversité des conseils d’administration (CA) a été fait par la prescription légale d’un seuil de 30% de représentation féminine des sociétés cotées en bourse à l’horizon de 2026. Ceci dit, la variété d’âges, d’origines et de profils professionnels est en croissance elle aussi avec l’ouverture des CA aux différentes parties prenantes de l’entreprise. On pourrait donc penser que les portes sont grandes ouvertes pour candidater à ces hautes directions de sociétés. De fait, tout ne semble pas si simple : on m’a demandé à plusieurs reprises ces derniers mois comment on devient membre de conseil d’administration, pour s’en inspirer, mais aussi pour comprendre cette fonction qui est plutôt nébuleuse pour beaucoup.

Comment devient-on membre d’un CA ?

Le conseil d’administration est un collège de 3, 5, 7 (en règle générale) personnes ; il est responsable de la planification stratégique à long terme, de la surveillance et du contrôle ainsi que de l’analyse des risques de la société anonyme (SA), de son organisation et de la désignation des personnes chargées de sa gestion. En d’autres mots, le CA représente la “haute direction” d’une société.

Être administrateur-rice de société implique d’assumer de nombreuses responsabilités tant civiles que pénales : ainsi le ou la membre de CA doit avoir des qualités de « visionnaire », posséder une multitude de compétences en matière de gestion et de choix stratégiques, ainsi qu’un réseau d’adresses, utiles pour l’entreprise. Au sein de ce collège doivent se trouver les profils avec les qualités considérées comme nécessaires pour soutenir, mais aussi challenger au mieux la direction opérationnelle de l’entreprise.

Ainsi, la liste des compétences existantes et manquantes au sein d’un conseil d’administration est discutée régulièrement pour évaluer sa composition et anticiper les successions de ses membres. Si les choses sont bien menées, ces successions devraient s’égrener dans le temps (pour une bonne continuité de la haute direction) et compter sur une durée maximale de 12 ans de mandat, selon les principes de bonne gouvernance actuels. En sus des compétences à inclure sont aussi considérées les quotas de genre, et une représentativité de générations, d’origines, etc., selon le type d’entreprise.

Les exigences pour de tels postes deviennent donc pointues : les recrutements se font de plus en plus avec l’aide de professionnels, avec entretiens et « assessments » variés.

Reste que pour être dans le viseur d’un bureau de recrutement, il s’agit d’en être connu-e. Les réseaux professionnels sont évidemment alors capitaux, comme le sont pour les femmes les associations regroupant des femmes cadres ou administratrices, Cercle suisse des administratrices (CSDA) ou Business Professional Women (BPW) par exemple. Son insertion active dans la société civile, ainsi que sa visibilité (par des conférences, articles, professorat, réseaux sociaux), font la différence ; ainsi que, bien sûr, une formation continue régulière.

De facto, il n’y a pas tant de places que cela

La route pour être nommé dans un conseil d’administration est donc pleine d’inconnues et cette nomination intervient le plus souvent après une expérience professionnelle déjà riche et diversifiée. A savoir aussi que le nombre de sociétés qui recherchent des membres de conseils d’administration n’est pas si élevé que cela : pensons aux nombreuses sociétés en mains familiales qui ne veulent pas forcément s’ouvrir à l’extérieur, les PME qui ne comptent que peu d’administrateur-rice-s en leur sein et à la rotation habituelle de 10-15 ans dans un conseil ; le nombre de places n’est donc pas infini. Sans oublier que faire coïncider le profil recherché dans un conseil avec son propre profil et sa disponibilité, n’est pas une sinécure. Il s’agit en effet d’un temps partiel d’occupation qu’il faut conjuguer avec ses autres obligations professionnelles, indispensables pour être indépendant-e-s financièrement, et donc éthiquement.

Mon propos ici est qu’on ne peut se décréter futur-e membre de conseil d’administration. On peut se préparer à cela (formation, visibilité, développement de compétences utiles aux conseils d’administration d’aujourd’hui et de demain), mais sans assurance d’être élu-e pour un tel mandat, et encore moins pour un qui corresponde à ses valeurs et à son agenda. Loin de moi l’idée de décourager les ambitions, au contraire, car ces mandats sont passionnants. Je tiens à expliquer ici que l’on vient nous chercher pour un mandat de conseil d’administration, plutôt que l’on répond à une offre d’emploi. En fait, on sollicite pour un conseil d’administration une personne en qui on a confiance.

Les portes s’ouvrent aux soft skills …

Les juristes, spécialistes en finance, ingénierie ou en des métiers spécifiques à la firme ont la cote dans les CA. Ceci dit, la diversité est aussi comprise maintenant par le fait de compter des personnes qui sont des outsiders, des gens qui pensent « out-of-the box ». Transitec, PME active dans le domaine de l’ingénierie en mobilité, a fait le pas de minoriser ses actionnaires-ingénieurs avec des personnes hors du sérail de la mobilité (dont 3 femmes). Cet exemple est de plus en plus courant.

Alors que la direction opérationnelle est un collège de spécialistes, le CA est composé soit de spécialistes capables de challenger positivement la direction, soit de non-spécialistes. Ces derniers, généralistes et/ou compétents dans d’autres domaines que ceux de l’entreprise, par leurs expériences propres, leurs questions, leur capacité à revenir à la charge quand ils ou elles estiment n’avoir pas les bonnes réponses, permettent d’ouvrir d’autres champs de réflexions aux collègues ou à la direction. Ils permettent une autre lecture des risques … et donc des opportunités pour l’entreprise.

Ainsi les « soft skills », entendues comme compétences humaines, qualités relationnelles, savoirs comportementaux, ou compétences transversales, sont de plus en plus reconnues comme nécessaires dans le management et la gestion du changement. Elles entrent maintenant dans les CA : contrôle et impulsions à la direction doivent se faire aussi en considérant l’humain, et donc ses fréquentes incohérences. Au final, et on en revient à une évidence, la science, la technique et les statistiques ne suffisent pas pour décider, progresser, analyser. L’expérience de direction, la capacité à trancher et celle à travailler en mode collectif sont les qualités primordiales pour avancer et faire avancer.

… une chance pour la société

Les risques, dont ceux liés aux changements sociétaux, environnementaux, économiques, mais aussi sanitaires et cyber, sont du ressort premier des CA. C’est là que sont donnés les élans pour effectuer les changements stratégiques et anticiper les crises. Le conseil d’administration est un organe clé pour que l’économie s’adapte, avec un effet d’entrainement remarquable sur les autres acteurs de ce monde, dans un cercle vertueux. En effet, aucune société ne veut se retrouver lanterne rouge dans un mouvement sociétal, et doit être continuellement attractive comme employeur. Si le politique a son rôle à jouer, mon constat est que l’économie, par son agilité plus grande que celle de l’État, anticipe généralement les mouvements de la société dans laquelle elle se meut.

L’ouverture à la diversité a donc débuté et elle va vers le plus large, jeunes, diversité ethnique et regard international. Indice de cette croissante ouverture, la représentativité féminine dans les conseils d’administration : selon l’enquête menée par AWP et Russell Reynolds relatée dans Le Temps du 20 mai 2022, sur l’ensemble des 20 sociétés cotées au SMI, l’indice phare de la bourse suisse, la représentation féminine y est évaluée à 34% (moins de 30% il y a un an) ; il est de 24% dans les sociétés cotées sur l’indice élargi SPI de la bourse suisse (220 entreprises), alors qu’il était de 11% en 2015. (Petites notes de relativisation : il y a plus de 600’000 entreprises en Suisse; a contrario, les femmes ne représenteraient que 18% des administrateurs dans les 17’000 sociétés cotées en bourse dans le monde entier).

Le train est en marche et va dans le sens d’une prise en compte de toutes les parties prenantes de notre société ; c’est la bonne voie pour notre monde et nous toutes et tous. Ceci dit, volontariste comme je suis, pourquoi se satisfaire de ce seuil de 30% de représentativité féminine dans les seules sociétés cotées en bourse ? A l’image de ce qui se dessine en Europe, où le Conseil et le Parlement européens, après 10 ans de tergiversations, viennent d’imposer 33% de représentation féminine dans les grandes entreprises européennes avant mi-2026, il faut viser des horizons-temps ambitieux. Je suis convaincue que la reconnaissance de parcours de vie variés et de carrières moins linéaires – dont celui de beaucoup de femmes par ailleurs – va contribuer à la diversité, à toutes les diversités, et à la qualité renforcée de nos organes de gouvernance. C’est la différence qui fait notre richesse.


Fabienne Freymond Cantone

Fabienne Freymond Cantone est membre des Conseils d’administration de la Banque Cantonale Vaudoise, de Transitec SA et des comités de la SSR Suisse Romande, d’Innovaud et de la Centrale d'émission pour la construction de logements, à côté d'engagements bénévoles dans diverses associations et fondations à buts d'insertion professionnelle, social, culturel ou environnemental. Economiste, elle œuvre et a œuvré pour des sociétés locales autant qu'internationales Elle a été impliquée à tous les niveaux de la politique, du communal, cantonal au fédéral, du régional à l’intercantonal, de l’association locale à l’agglomération franco-valdo-genevoise (16 ans de Parlement cantonal vaudois et 15 ans d'Exécutif à la tête de la Ville de Nyon). Elle nous propose donc son regard sur l'actualité au travers des variées facettes composant son curriculum.

7 réponses à “Diversités dans les conseils d’administration : le chemin est encore long

  1. Je vois absolument pas pourquoi cette manie de diversité ou d’imposer des quotas.
    Je suis ceo, je suis pas intéressé par mettre de la diversité dans l’entreprise aux hauts échelons, ça ne m’intéresse pas.
    Ce qui m’intéresse, et uniquement, ce sont les compétences.
    Si demain je dois créer une entreprise ou il y aura 100% de femmes, ce sera 100% de femmes qui seront là par leur unique et seule compétence.
    Par parce que je serais contraint et forcé de mettre des quotas.
    On sépare la société en ethnies et chapelles, et demain il faudra mettre x% de noirs sinon les noirs ne se sentiront pas représentés, il faudra mettre x% de femmes sinon les femmes ne se sentiront pas représentées, il faudra mettre x% de personnes handicapées sinon ces personnes ne se sentiront pas représentées, x% d’albanais sinon ils ne se sentiront pas représentés, x% de suisses allemands, x% de francophones, x% de lgbt, etc etc etc etc et etc, c’est sans fin.
    Sans fin.
    Sans fin.
    Je ne suis pas intéressé, je mets les gens par compétence, par pour faire plaisir aux minorités.

    1. Bonjour,
      C’est évident que ce sont les compétences qui comptent dans tout organe de direction. Nous sommes 100% d’accord.
      Mon propos dans mon article est qu’il faut un mélange de compétences pour bien fonctionner. Je ne parle pas que de diversité féminine, mais de diversités, telles socio-économiques, profils professionnels, âges… C’est par le débat, naissant de la différence de points de vue, que les décisions se font en toute (ou presque) connaissance de cause, et donc, deviennent solides et durables.
      En fait, les conseils d’administration devraient copier le système démocratique suisse, dans sa philosophe à tout le moins (car on peut discuter de la qualité de certaines personnes élues…).
      Je ne serais pas contre un coup d’accélérateur dans cette diversification des hautes directions, telle est ma conclusion.

  2. Quel bel article, plein de vérité. 100% d’accord: la diversité fait notre force. De nombreuses études montrent que les entreprises ayant 50% de femmes ou plus dans leur Conseil d’Administration réalisent des meilleures performances financières, mais aussi des meilleures performances sociales et environnementales.

  3. On constate une discrimination de genre scandaleuse et une absence totale de diversité dans les professions suivantes: mineur de fond, éboueur, maçon et autres métiers dangereux et pénibles sur les chantiers, cantonniers, déménageurs de pianos, soldats, etc… etc… Bref, tous les métiers pénibles, dangereux et mal payés.

    Pourquoi les féminsistes ne demandent-t-elles l’égalité que pour les beaux postes de prestige où l’on s’enrichit et vit dans le luxe? Et pourquoi réservent-elles exclusivement aux hommes les besognes d’esclaves ?

    1. Bonjour Monsieur,
      Mon article est beaucoup plus global et large que ce que vous m’écrivez.
      J’y explique que toutes les diversités (genre, mais aussi origine socio-économique, âges, profils professionnels) sont non seulement une tendance forte dans le recrutement des conseils d’administration actuellement, mais aussi une bonne chose pour la qualité du travail de ces organes stratégiques.
      Et je pousse donc pour une accélération de toutes ces diversités dans ces hautes directions… je dis bien toutes les diversités telles que je viens de les décrire.

  4. A la réflexion je pense que j’y suis allé un peu fort dans mes deux commentaires. On verra si Mme Freymond-Cantone a le fair play de les publier, mais je voudrais dire que mon coup de gueule ne s’attaque pas à elle personnellement. J’ai regardé un peu son parcours, et je vois qu’elle est une dame très honorable. C’est une économiste qui a travaillé dans des grands cabinets d’audit comme Arthur Andersen, puis elle a fait de la politique. Sans doute elle a fait des choses très bien à la municipalité de Nyon, puis dans ses mandats parlementaires. Donc je n’ai rien à lui reprocher.

    Ce à quoi je m’oppose totalement c’est une tendance délétère que l’on observe, venant de gens qui n’ont jamais été confrontés aux risques terribles qui guettent tout vrai entrepreneur : (risque de faillite, risque de tout perdre, y compris sa maison, sa famille, etc.) ni aux pressions très dures d’une entreprise indépendante mais qui en revanche occupent des postes d’administrateurs peinards, en tant que notables politiques, dans des grandes entreprises de tout repos, et qui se permettent de dicter aux entrepreneurs qui littéralement risquent leur peau tous les jours, toutes sortes de contraintes issues d’une idéologie à la mode qui ne tient pas la route.

    Tout ça va tant qu’on est une agence de consulting comme MacKinsey (qui est responsable du naufrage de Swissair, il faudrait s’en souvenir) et qui jouent un rôle parasitaire en donnant des conseils alors qu’ils ne connaissent rien à rien, en revanche ils répètent les mots d’ordres de toutes sortes de think tanks mondialistes, inspirés d’une idéologie woke. C’est insupportable.

    Je suis un entreprenur qui a eu plusieurs entreprises puis connu des difficultés et maintenat je tente de remonter la pente, ce qui n’est pas facile surtout dans ce contexte de la crise covid et de destruction de notre économie par ces idéologues qui ont tous à la bouche le même jargon que Mme Freymond- Cantone.

    On a très bien senti que tous ces gens veulent, en réalité, détruire complètement l’économie libre, la libre entreprise, les PME et les indépendants, pour qu’il n’y ait plus que des grandes multinationales ologarchiques, qui dominent les gouvernement, et par leur puissance financière imposent leur idéologie progressiste woke post moderne qui n’a rien à voir avec l’esprit d’entreprise et la saine gestion. En effet par leur puissance elles sont capables de coopter les dirigeants, le forum de Davos étant l’un des exemples les plus effrayants de cette dérive. Puis, par des “effets d’entrainement” elles sont capables d’exclure tous les vrais patrons, qui par nature sont forcément opposés à toutes ces foutaises, car eux, il vivent dans le monde réel.

    Le résultat visé c’est une sorte d’économie mixte d’esprit rouge vert, sous le contrôle de l’état. C’est la version occidentale du système de XI Jinping qui vise à obliger toutes les entreprises à avoir un membre du parti communiste au conseil d’administration. Il s’agit d’imposer une doxa.

    Il faut espérer que la crise économique profonde à laquelle nous n’échapperons pas à cause des sanctions contre la R ussie qui nous plongent dans la récession, causera une réaction populiste qui nous forcera à revenir au bon sens économique, et permettra de chasser des postes de commande les tenants de cet esprit antibusiness.

    Je voudrais faire mes compliments à Mme Freymond-Cantone, qui semble être une dame bien intentionnée avec laquelle on peut-être discuter. Mais j’espère qu’elle entendra ma protestation et je l’invite à réfléchir à mon point de vue.

    En tous cas je ne vois pas ce que les masses laborieuses pourraient retirer de bon de cette doxa qui se répand comme un cancer, en partant des grands cabinets de conseil au service du nouvel ordre mondial. Il est bien clair que tous ces milieux ont un agenda de régression sociale, enrobé de belles paroles sur la durabilité, inclusivité, diversité et patati et patata. Si la gauche c’est ça, alors le peuple travailleur rejettera bientôt cette gauche caviar. Heureusement pour Christian Levrat qu’il a réussi à s’installer dans le fromage d’un des postes d’administrateur les plus lucratifs de Suisse, alors qu’il n’a aucune compétence pour ça, juste à temps. Bientôt, espérons le, de telles choses ne seront plus possibles.

    1. Bonjour Monsieur,
      Merci pour vos réflexions et arguments.
      Je comprends parfaitement que des obligations légales, si pas acceptées, ou au minimum comprises par celles et ceux qui doivent les mettre en œuvre, sont peu efficaces, voire contre-productives.
      Mon texte se veut un partage d’expériences accumulées au fil des ans: je suis convaincue que le débat naissant d’avis différents est source d’enrichissement réciproque, et de décisions plus solides, donc durables. En bref, le débat naît de la diversité (au sens large du terme), et bien sûr de la compétence de ses participants.
      Ma conclusion voulait mettre un peu de poil à gratter à mon article. D’après votre réaction, c’est réussi. Ceci dit, je crois vraiment que le politique peut faire avancer les choses dans le bon sens, la plupart du temps… Sans ce credo, mes engagements passés dans diverses autorités n’auraient eu aucun sens.

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