Ode à l’arbre

L’arbre nous surpasse pratiquement en tout : sa longévité, voire son immortalité, sa capacité d’adaptation, à communiquer avec d’autres espèces animales et végétales, à nettoyer l’atmosphère, à guérir, à s’occuper des siens y compris au-delà de sa mort, à nous réchauffer et à nous refroidir. L’arbre est un grand oublié de notre civilisation occidentale, encore peu étudié, alors qu’il en est un élément essentiel, et exemplaire. La conservation et la plantation d’arbres en milieu urbain mériterait bien plus de soutien étatique, et financier. A la tête des Espaces verts et des forêts de la Ville de Nyon, je constate que l’on peut faire plus et mieux, chacun et chacune et tous.

Un record : le séquoia, sacré pour les Cherokees, est un arbre tellement puissant qu’il peut atteindre plus de 120 mètres de hauteur. Une autre force de la nature : l’if, que nous voyons dans nos cimetières locaux et qui vient de la nuit des temps, est considéré comme immortel, capable de vivre plus de 1000 ans. Grâce à la datation au carbone 14, on a retrouvé des arbres aux 4 coins de la planète dépassant les 3000 ans (voire 4000 ans pour un exemplaire de pin en Californie). Encore plus extraordinaire : dans l’Utah (USA) une colonie clonale de peupliers trembles (pousses issues d’un système racinaire unique), nommée Pando, est âgée de 80 000 ans ! On peut faire remonter à 300 à 400 millions d’années l’apparition des arbres modernes sur terre. L’arbre a eu donc 100 fois plus le temps de s’adapter à notre terre que l’homme ; il la connaît dessous, en surface et en l’air. Son expérience de vie, sa résistance, ses dons multiples en font sans aucun doute un modèle qu’il faut interroger et choyer.

Double wood wide web

L’homme se prévaut d’une capacité de communiquer à nulle autre pareille. Nous oublions que le réseau de communication des arbres, développé bien avant notre « world wide web », permet à ces derniers, par leurs racines et les réseaux de filaments des champignons qui s’y entrelacent et vont tous azimuts, de, non seulement échanger en direct de la nourriture, et ainsi s’entraider en cas de besoin, mais aussi de communiquer l’apparition d’un danger, tel un parasite ou une maladie. Plus forts encore : la communication entre arbres se fait, en sus du réseau racinaire, par la voie des airs : ainsi, les arbres font littéralement vent du danger à leurs congénères, au travers d’odeurs spécifiques, qui peuvent se diffuser ainsi urbi et orbi. Respecter l’ordre établi des arbres devient ainsi une évidence : ce sont des indicateurs de premier ordre de l’état de santé de notre environnement, donc le nôtre.

Nous n’allons pas oublier la capacité des arbres à régénérer notre air, mangeant en quelque sorte le CO2 que nous produisons actuellement en surabondance, cause principale du réchauffement climatique en marche. Mais il est aussi capable de nous refroidir, en abaissant, sous sa frondaison, la température de 5 à 8 degrés. Si l’arbre est planté es pleine terre, avec de la verdure autour, l’effet rafraichissant peut aller jusqu’à 15 degrés… Combien d’appareils à air conditionné ainsi économisés (un article publié par l’Agence française pour l’environnement et la maîtrise de l’énergie évalue qu’un arbre en ville remplacerait 5 climatiseurs)? Combien d’économies d’énergie faites grâce à eux ? Et quelle puissance pour nettoyer notre atmosphère !

L’arbre, parent pauvre de l’urbanisation

Malgré toutes ces qualités, voici maintenant quelques dizaines d’années que la coexistence pacifique et respectueuse entre hommes et arbres a malheureusement cessé. Les déforestations sont massives en Malaisie, Indonésie ou Brésil. Nos réservoirs de régénération d’air planétaire sont mis à mal.

En Suisse, la loi fédérale sur les forêts est considérée comme un exemple loin à la ronde. Elle protège nos forêts, les rend inconstructibles, veille à ce qu’elles soient saines, entretenues, mais aussi sauvages par endroits. Nos bûcherons et garde-forestiers y font un travail remarquable. Par contre, nous ne sommes globalement pas bons pour les arbres urbains : les « enfants des rues », comme les appelle Peter Wohlleben (cf. note en bas de page). Notre plateau suisse, où les constructions se développent très rapidement depuis quelques dizaines d’années, se bétonne, s’imperméabilise, se réchauffe. De par mon expérience municipale, je constate que les projets immobiliers se pensent avec comme première et souvent unique perspective, les bâtiments. Les architectes rajoutent ensuite quelques arbres sur les plans « pour faire joli », sans réfléchir à la terre dont ils ont besoin ; voire à l’espèce qui conviendrait, voire encore pire à la provenance de l’arbre (les arbres achetés dans les pépinières de l’étranger sont moins chers, mais s’adaptent mal à une transplantation dans un environnement étranger). Je note aussi que, par défaut de connaissance ou de curiosité, il est courant que des espèces invasives, voire allergènes (ce qui est le comble dans nos villes déjà polluées) soient implantées dans nos espaces publics. A part dans certaines villes exemplaires, les urbanistes planifient les constructions et les « vides » sans vision préalable de la couverture verte nécessaire, alors qu’elle est un prérequis indispensable.

Des bienfaits d’une planification verte

En effet, une vision en amont de notre couverture verte, soit de l’arborisation, soit des sols qui doivent rester perméables, permet d’être clairs sur les priorités, et de prévenir de futurs problèmes.

A la base : certains arbres, véritables monuments historiques et identitaires, ne doivent pas être abattus. L’abattage des arbres doit être dûment justifié par un état sanitaire déficient ou une mise en danger de la population.

Alors que le prix du mètre carré de terrain pousse à défricher un maximum et utiliser chaque portion de terrain disponible, il faut garder à l’esprit que les arbres et les aménagements extérieurs valorisent les constructions ! Un sol qui reste perméable (moins bétonné) absorbe par ailleurs plus d’eau, donc évitera les épisodes d’inondation dont nous sommes de plus en plus coutumiers.

La pleine terre, les arbres qui ont du volume (donc assez de terre pour croître et durer) et un espace racinaire et de frondaison protégés, permettront une climatisation naturelle, sans outils et besoin d’énergie supplémentaire. De plus, l’identité du lieu sera préservée : c’est l’arbre, ou les arbres, qui font la qualité d’une place, d’un parc, d’une rue. Ces marqueurs végétaux sont aussi des points de rencontre, ils génèrent des émotions, ils accompagnent nos vies.

Nous pouvons inverser le cours des choses

Ces questions de planification et d’attention à l’arbre sont l’affaire de tous. Les citoyens que nous sommes avons notre mot à dire, avec nos oppositions et recours contre des projets pensés trop vite, avec une vision à court terme. La façon dont nous traitons nos propres arbres, dans nos jardins, sont aussi une manière d’agir pour chacun et chacune. Tout comme le choix de nos élus ! Les communes, cantons et la Confédération ont aussi un rôle clé à jouer : les questions de protection du patrimoine arboré (les arbres, bosquets ou haies vives) doivent figurer à l’agenda politique. Des soutiens aux économies d’énergie existent, mais toujours via des équipements, machines, instruments, etc. : la conservation et la plantation d’arbres en milieu urbain mériterait bien plus de soutien étatique, et financier.

La nécessité de conserver le maximum de surfaces perméables devient une évidence vu les récents épisodes traumatisants d’inondations dans diverses de nos communes. Aussi, l’exigence de la planification arborée et verte, et pas seulement de la construction, devrait devenir force de loi, avec des exigences minimales. Enfin, plus largement en ce qui concerne les déforestations massives, les traités de libre-échange économique que notre pays aimerait signer à tout-va doivent limiter certaines importations.

L’arbre est notre compagnon de route. Bien plus, il est source de vie, d’eau, d’air et de feu… L’arbre nous a démontré son sens de l’adaptation, sa quasi immortalité. Ne scions pas la branche sur laquelle nous sommes tous assis !

Texte inspiré (avec force raccourcis):
– des spécialistes des Espaces Verts et Forêts de la Ville de Nyon,
– Ernst Zürcher et sa ballade au sein de l’Arboretum, Aubonne intitulée « Les arbres, nos précieux alliés » (Ernst Zürcher est ingénieur forestier et docteur en sciences naturelles, auteur de « Les arbres, entre visible et invisible » (Actes Sud, 2016))
– et du livre de Peter Wohlleben, « La vie secrète des arbres » (Les Arènes, 2015)  (Peter Wohleben est ingénieur forestier, responsable d’une forêt écologique dans l’Eifel, région située au sud de Cologne).
– Avec les travaux d’universités allemandes, canadienne, australienne, suisses… (dont l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et la paysage) sur le sujet.

Fabienne Freymond Cantone

Fabienne Freymond Cantone

Membre de la Municipalité de Nyon depuis 2006, elle est aussi administratrice auprès de la Banque Cantonale Vaudoise. Fabienne Freymond Cantone est et a été impliquée à tous les niveaux de la politique, du communal, cantonal au fédéral, du régional à l’intercantonal, de l’association locale à l’agglomération franco-valdo-genevoise. Economiste, elle a œuvré pour des sociétés locales autant qu'internationales.

5 réponses à “Ode à l’arbre

  1. Bel ode et puisque vous parlez d’Indonésie (avec laquelle, sauf erreur la Suisse vient de signer un TLC), regardez ceci.

    Des bois précieux d’arbres millénaires coupés par des esclaves sous-payés, pour décorer les tableaux de bord de véhicules qui polluent, ou des appartements surdimensionnés, … l’homme marche sur la tête hélas!

    https://www.aljazeera.com/programmes/riskingitall/2019/06/loggers-skirting-danger-borneo-rainforest-190612141426341.html

  2. Excellente revue du sujet, bravo. Vos lectures et références pourraient être utilement enrichies par celles des ouvrages d’un auteur célèbre, Francis Hallé (prof. de biologie végétale, Université de Montpellier). Un de ses ouvrages datant de 2011 était justement destiné a votre préoccupation de femme politique éclairée (Du bon usage des arbres, Acte Sud).
    In fine, ne pas oublier que de nos jours, les arbres et tout le végétal inclus (dont nous dépendons) ont probablement plus de valeur (vie terrestre, environnement) que le prix du mètre carré (vision à court terme, affairisme).
    Les milieux politiques, par méconnaissance, ne sont habituellement pas perméables à ces recommandations élémentaires. Je vous souhaite plein succès dans votre projet, pour ne pas ajouter « croisade ».

  3. Indépendamment de la volonté politique et étatique de “reverdir” nos villes, c’est également à un véritable changement de mentalité qu’il faut faire appel. Dans la majorité des pays occidentaux, la nature est bannie des villes, absolument controlée. Nous passons nos vies à couper les mauvaises herbes et abusons des insecticides et des herbicides afin éviter que la nature ne reprenne le dessus. Dans un tel contexte, certains s’étonnent encore de voir des oiseaux communs disparaître des espaces urbains. Ce qui pour une espèce comme le moineau équivaut à une presque disparition. Le jour où nous aurons vaincu cette horrible manie du “propre en ordre”, peut-être que la nature aura une chance de réinvestir les espaces urbains. Les arbres, de ce point de vue jouent un rôle fondamental. Sans eux, les effets du changement climatique deviendront vite insupportables. Et ceci nous oblige également à considérer d’une manière plus compréhensive des arbres mal aimés comme l’ailanthe ou le robinier, dont l’extraordinaire dynamisme dérange mais que nous ferions bien de convertir en alliés. Tout, aujourd’hui, s’inscrit dans cette perspective du changement climatique et l’oublier pourrait nous coûter très cher. Mais je le répète, c’est avant tout à un grand changement des mentalités que nous devrons de savoir y répondre. L’Homme doit repenser quelle est sa place dans la nature, faute de quoi cette nature n’éprouvera aucune pitié à l’heure de nous rappeler qui est aux commandes…

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