Le résuétat par la diversité et le collectif

Diversités dans les conseils d’administration : le chemin est encore long

Les conseils d’administration ont longtemps été des chasses gardées, où la cooptation et l’entre-soi étaient rois (au sens des parcours, des genres et des âges). Les règles de bonne gouvernance sont passées par là ; et s’il n’y a pas d’obligation légale, la diversité, dans son sens large, est demandée tant par les actionnaires que par le politique, et les parties prenantes.

Un pas vers une majeure diversité des conseils d’administration (CA) a été fait par la prescription légale d’un seuil de 30% de représentation féminine des sociétés cotées en bourse à l’horizon de 2026. Ceci dit, la variété d’âges, d’origines et de profils professionnels est en croissance elle aussi avec l’ouverture des CA aux différentes parties prenantes de l’entreprise. On pourrait donc penser que les portes sont grandes ouvertes pour candidater à ces hautes directions de sociétés. De fait, tout ne semble pas si simple : on m’a demandé à plusieurs reprises ces derniers mois comment on devient membre de conseil d’administration, pour s’en inspirer, mais aussi pour comprendre cette fonction qui est plutôt nébuleuse pour beaucoup.

Comment devient-on membre d’un CA ?

Le conseil d’administration est un collège de 3, 5, 7 (en règle générale) personnes ; il est responsable de la planification stratégique à long terme, de la surveillance et du contrôle ainsi que de l’analyse des risques de la société anonyme (SA), de son organisation et de la désignation des personnes chargées de sa gestion. En d’autres mots, le CA représente la “haute direction” d’une société.

Être administrateur-rice de société implique d’assumer de nombreuses responsabilités tant civiles que pénales : ainsi le ou la membre de CA doit avoir des qualités de « visionnaire », posséder une multitude de compétences en matière de gestion et de choix stratégiques, ainsi qu’un réseau d’adresses, utiles pour l’entreprise. Au sein de ce collège doivent se trouver les profils avec les qualités considérées comme nécessaires pour soutenir, mais aussi challenger au mieux la direction opérationnelle de l’entreprise.

Ainsi, la liste des compétences existantes et manquantes au sein d’un conseil d’administration est discutée régulièrement pour évaluer sa composition et anticiper les successions de ses membres. Si les choses sont bien menées, ces successions devraient s’égrener dans le temps (pour une bonne continuité de la haute direction) et compter sur une durée maximale de 12 ans de mandat, selon les principes de bonne gouvernance actuels. En sus des compétences à inclure sont aussi considérées les quotas de genre, et une représentativité de générations, d’origines, etc., selon le type d’entreprise.

Les exigences pour de tels postes deviennent donc pointues : les recrutements se font de plus en plus avec l’aide de professionnels, avec entretiens et « assessments » variés.

Reste que pour être dans le viseur d’un bureau de recrutement, il s’agit d’en être connu-e. Les réseaux professionnels sont évidemment alors capitaux, comme le sont pour les femmes les associations regroupant des femmes cadres ou administratrices, Cercle suisse des administratrices (CSDA) ou Business Professional Women (BPW) par exemple. Son insertion active dans la société civile, ainsi que sa visibilité (par des conférences, articles, professorat, réseaux sociaux), font la différence ; ainsi que, bien sûr, une formation continue régulière.

De facto, il n’y a pas tant de places que cela

La route pour être nommé dans un conseil d’administration est donc pleine d’inconnues et cette nomination intervient le plus souvent après une expérience professionnelle déjà riche et diversifiée. A savoir aussi que le nombre de sociétés qui recherchent des membres de conseils d’administration n’est pas si élevé que cela : pensons aux nombreuses sociétés en mains familiales qui ne veulent pas forcément s’ouvrir à l’extérieur, les PME qui ne comptent que peu d’administrateur-rice-s en leur sein et à la rotation habituelle de 10-15 ans dans un conseil ; le nombre de places n’est donc pas infini. Sans oublier que faire coïncider le profil recherché dans un conseil avec son propre profil et sa disponibilité, n’est pas une sinécure. Il s’agit en effet d’un temps partiel d’occupation qu’il faut conjuguer avec ses autres obligations professionnelles, indispensables pour être indépendant-e-s financièrement, et donc éthiquement.

Mon propos ici est qu’on ne peut se décréter futur-e membre de conseil d’administration. On peut se préparer à cela (formation, visibilité, développement de compétences utiles aux conseils d’administration d’aujourd’hui et de demain), mais sans assurance d’être élu-e pour un tel mandat, et encore moins pour un qui corresponde à ses valeurs et à son agenda. Loin de moi l’idée de décourager les ambitions, au contraire, car ces mandats sont passionnants. Je tiens à expliquer ici que l’on vient nous chercher pour un mandat de conseil d’administration, plutôt que l’on répond à une offre d’emploi. En fait, on sollicite pour un conseil d’administration une personne en qui on a confiance.

Les portes s’ouvrent aux soft skills …

Les juristes, spécialistes en finance, ingénierie ou en des métiers spécifiques à la firme ont la cote dans les CA. Ceci dit, la diversité est aussi comprise maintenant par le fait de compter des personnes qui sont des outsiders, des gens qui pensent « out-of-the box ». Transitec, PME active dans le domaine de l’ingénierie en mobilité, a fait le pas de minoriser ses actionnaires-ingénieurs avec des personnes hors du sérail de la mobilité (dont 3 femmes). Cet exemple est de plus en plus courant.

Alors que la direction opérationnelle est un collège de spécialistes, le CA est composé soit de spécialistes capables de challenger positivement la direction, soit de non-spécialistes. Ces derniers, généralistes et/ou compétents dans d’autres domaines que ceux de l’entreprise, par leurs expériences propres, leurs questions, leur capacité à revenir à la charge quand ils ou elles estiment n’avoir pas les bonnes réponses, permettent d’ouvrir d’autres champs de réflexions aux collègues ou à la direction. Ils permettent une autre lecture des risques … et donc des opportunités pour l’entreprise.

Ainsi les « soft skills », entendues comme compétences humaines, qualités relationnelles, savoirs comportementaux, ou compétences transversales, sont de plus en plus reconnues comme nécessaires dans le management et la gestion du changement. Elles entrent maintenant dans les CA : contrôle et impulsions à la direction doivent se faire aussi en considérant l’humain, et donc ses fréquentes incohérences. Au final, et on en revient à une évidence, la science, la technique et les statistiques ne suffisent pas pour décider, progresser, analyser. L’expérience de direction, la capacité à trancher et celle à travailler en mode collectif sont les qualités primordiales pour avancer et faire avancer.

… une chance pour la société

Les risques, dont ceux liés aux changements sociétaux, environnementaux, économiques, mais aussi sanitaires et cyber, sont du ressort premier des CA. C’est là que sont donnés les élans pour effectuer les changements stratégiques et anticiper les crises. Le conseil d’administration est un organe clé pour que l’économie s’adapte, avec un effet d’entrainement remarquable sur les autres acteurs de ce monde, dans un cercle vertueux. En effet, aucune société ne veut se retrouver lanterne rouge dans un mouvement sociétal, et doit être continuellement attractive comme employeur. Si le politique a son rôle à jouer, mon constat est que l’économie, par son agilité plus grande que celle de l’État, anticipe généralement les mouvements de la société dans laquelle elle se meut.

L’ouverture à la diversité a donc débuté et elle va vers le plus large, jeunes, diversité ethnique et regard international. Indice de cette croissante ouverture, la représentativité féminine dans les conseils d’administration : selon l’enquête menée par AWP et Russell Reynolds relatée dans Le Temps du 20 mai 2022, sur l’ensemble des 20 sociétés cotées au SMI, l’indice phare de la bourse suisse, la représentation féminine y est évaluée à 34% (moins de 30% il y a un an) ; il est de 24% dans les sociétés cotées sur l’indice élargi SPI de la bourse suisse (220 entreprises), alors qu’il était de 11% en 2015. (Petites notes de relativisation : il y a plus de 600’000 entreprises en Suisse; a contrario, les femmes ne représenteraient que 18% des administrateurs dans les 17’000 sociétés cotées en bourse dans le monde entier).

Le train est en marche et va dans le sens d’une prise en compte de toutes les parties prenantes de notre société ; c’est la bonne voie pour notre monde et nous toutes et tous. Ceci dit, volontariste comme je suis, pourquoi se satisfaire de ce seuil de 30% de représentativité féminine dans les seules sociétés cotées en bourse ? A l’image de ce qui se dessine en Europe, où le Conseil et le Parlement européens, après 10 ans de tergiversations, viennent d’imposer 33% de représentation féminine dans les grandes entreprises européennes avant mi-2026, il faut viser des horizons-temps ambitieux. Je suis convaincue que la reconnaissance de parcours de vie variés et de carrières moins linéaires – dont celui de beaucoup de femmes par ailleurs – va contribuer à la diversité, à toutes les diversités, et à la qualité renforcée de nos organes de gouvernance. C’est la différence qui fait notre richesse.


Marche en ville

Allez la Suisse : à pied en ville !

Au pays de la randonnée, les piétons en ville sont bien mal lotis. Dans les villes suisses, la marche est souvent englobée dans un concept plus large de mobilité active, mêlant piétons, cyclistes sur vélos mécaniques et électriques et autres trottinettes… Pourtant, les piétons ont des besoins bien spécifiques ! Il est temps de les entendre, de reconnaître leur fragilité face à tous les autres modes de transport, et de mettre la marche au cœur de nos préoccupations citadines.


La Suisse est championne du monde de la randonnée, mais pas de la marche en ville, particulièrement en Suisse romande. Alors que le débat se focalise sur la place de la voiture et du vélo en ville, on y a oublié et on y oublie encore que nous sommes d’abord des bipèdes! En montagne, ou à la campagne, on connaît bien ces panneaux jaunes donnant temps de marche et les destinations variées de randonnées. C’est clair : avec le développement, l’entretien et la promotion de ses 65 000 kilomètres de chemins pédestres mis en réseau (1), uniques au monde et marqueurs de notre identité nationale, attractifs et sûrs, Suisse Rando fait tout juste ! Mais quand on arrive en ville… c’est la douche froide. Nos rues sont devenues moins sûres, moins intéressantes, bruyantes, enfumées, utilisées par une minorité enfermée dans de gros et lourds véhicules. Laisser ses enfants jouer dans la rue en bas de chez soi, faire ses courses à pied et croiser son voisinage sur le chemin, prolonger les contacts par un moment de convivialité sur un banc ou une terrasse toute proche : des images d’Epinal ! Nos villes sont sacrifiées depuis quelques dizaines d’années au trafic automobile, qui a littéralement dévoré l’espace dévolu à la marche. Le comble, ce sont certainement ces valeureux juniors se rendant à vélo ou à pied à l’école, mis en danger par des parents motorisés qui veulent préserver leur propre enfant des dangers de la route et le conduisent en voiture !

Toutes et tous piétons

Nous sommes pourtant toutes et tous des piétons, au moins en puissance, alors que seule une part de notre population est cycliste et/ou automobiliste. Statistiquement, la part de la marche dans le nombre des déplacements compte pour 40 % à Genève et Lausanne et 30% environ dans les centres secondaires vaudois (2). C’est en utilisant nos deux pieds que nous bougeons depuis des dizaines de milliers d’années, nous donnant le temps de la rencontre et de nous adapter aux perceptions de danger. La marche est un moyen de locomotion autonome et permet la prise de confiance en soi, particulièrement pour les plus jeunes et fragiles. Elle est simplement bonne pour notre santé, alors que nous sommes si souvent assis. Du point de vue de l’environnement, elle ne cause pas d’émissions bruyantes ou polluantes, et ne nécessite pas de surfaces imperméables au revêtement uniforme et aseptisé. L’espace public piétonnier permet de faire de la place aux arbres, à des plantations diverses, à des assises, des jeux ou à des œuvres d’art intégrées : il permet donc une richesse d’expériences unique, et une autre façon de considérer ce qui nous entoure.

De bon exemples européens

De nombreuses villes européennes l’ont compris. Elles instituent des zones sans voitures : par exemple pour tout le centre-ville (Groningue, Oslo et Gand) ou pour des quartiers (à Turin, Paris ou Barcelone), à la satisfaction des citadin-e-s d’abord dubitatifs, puis heureux de ces nouvelles manières de vivre, de travailler et de bouger en ville. Cette tendance doit nous interpeller : le piéton est redevenu prioritaire dans une bonne partie de l’espace public ; il y est intégré dans toute sa diversité, de jeune à senior, à mobilité réduite ou pas, et s’y sent à nouveau bienvenu. En Espagne, la ville de Pontevedra en Galice était précurseure. En 1999, le maire de cette agglomération d’environ 80 000 habitants a réformé sa ville en donnant la priorité aux piétons. Entièrement à 30 km/h, sans exception pour les axes structurants, et fortement piétonnisée, cette commune a vu une réduction globale du nombre de véhicules circulant chaque jour et 70% des déplacements y sont effectués à pied ! Sur le plan économique, les commerces, bars et restaurants se félicitent de ce nouveau cadre de vie qui a boosté leur chiffre d’affaires. En parallèle des parkings souterrains (payants) et des parcs de dissuasion (gratuits) ont été construits à l’extérieur du centre-ville, à dix minutes à pied. Les riverains et les livreurs sont autorisés à stationner au maximum 30 minutes pour décharger leurs marchandises. Au final, le maire de cette ville a été réélu sans discontinuer sur cinq législatures. Quel plébiscite pour son concept !

Favoriser l’ « évaporation » de la circulation automobile

En Suisse, l’investissement routier continue à avoir son succès politique, même si certaines villes ont œuvré avec succès pour calmer le trafic, particulièrement en Suisse alémanique. De fait, l’expansion de la capacité de voirie provoque une augmentation du trafic automobile, et non sa diminution ; à l’inverse, le phénomène d’« évaporation de la circulation » a été prouvé à Séoul comme à Londres, à Lyon ou Nantes: une part de la circulation disparaît lorsque l’espace routier est réaffecté des véhicules privés vers des modes de transport plus durables comme la marche, le vélo et les transports publics ; on tend à renoncer en effet aux déplacements non indispensables (3). En somme, il n’y a pas de chaos annoncé avec une réduction de l’espace réservé aux véhicules motorisés. Bien au contraire, une augmentation de la qualité de vie résulte de ces mesures de tranquillisation routière (voir aussi Berne, Bâle, Annecy, Grenoble, …).

Donner la priorité aux plans piétons

Alors qu’il y a 40-50 ans, on a remodelé les villes en fonctions des voitures, dans les années 1990-2000 refaçonné les voiries pour les transports publics, la tendance actuellement est de penser les villes en fonction des vélos. L’ordre des priorités doit changer : les autorités doivent développer en premier leur plan piétons ; les plans cycles, transports publics, voitures individuelles et livraisons doivent s’y adapter. Les statistiques suisses sur les modes de transport marquent le peu de cas fait de la marche : elle est englobée dans le concept large de mobilité douce, mêlant piétons, cyclistes sur vélos mécaniques et électriques, trottinettes, … L’adage est bien connu : quand on ne nous compte pas, nous ne comptons pas. Bien sûr, il ne s’agit pas d’éluder l’importance des plans vélos ou le réseau de transports en commun. D’ailleurs, là où des réseaux cyclables continus sont réalisés, les espaces piétonniers sont bien moins « squattés », car les autres usagers de la mobilité douce que sont les cyclistes disposent d’une voie sécurisante et d’un réseau sans interruption. Mais leur développement ne doit pas se faire au détriment des piétons. Si le lobby des cyclistes est à raison très visible et écouté, celui des piétons est très silencieux ou politiquement inexistant. Ce paradigme doit changer.

Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’opposer les piétons au reste du monde ; je suis moi-même une combinaison de piétonne, cycliste et automobiliste. Cependant, il est temps de reconnaître la fragilité du piéton face à tous les autres modes de transport et de commencer enfin à le ou la considérer à sa juste importance. Un changement de loi, ou une initiative fédérale à l’image de ce qui a été fait pour le vélo récemment, doit à mon avis être votée pour que les vélos ou autres engins utilisant le même espace que les marcheurs soient obligés d’y rouler au pas. Dans chaque commune, il faut étendre le plus possible les trottoirs et zones pédestres appartenant aux seuls piéton-ne-s (+ vélos d’enfants jusqu’à 12 ans), avec une sensibilisation préventive des usager-e-s et des contrôles à la clé pour bien ancrer le changement. En parallèle, nous devrons bien sûr inciter les vélos et cycles divers à utiliser la voirie, elle-même apaisée et aménagée (baisse des vitesses globales, limitation des volumes de trafic, etc.). Grâce à des chemins perméables en ville, le piéton ne sera plus « enterré » dans des passages sous-route, ne devra plus contourner toute une rue mais disposera de chemins publics et agréables, pourra éviter, sans rallongement du temps de trajet, le trafic automobile, et sera prioritaire dans certaines zones, notamment les zones de rencontre.

Rues vivantes et marches exploratoires

L’impulsion pour redonner leur juste place aux habitants-e-s dans l’espace public peut venir aussi du terrain. En 2012, un groupe de citoyens, d’entrepreneurs et de fonctionnaires de la ville de Gand en Belgique se réunissait pour imaginer ensemble un réseau de rues piétonnes construit autour de places, avec des voies dédiées pour les vélos et les transports en commun. Regroupés en une association, ces acteurs ont mis en pratique leurs idées en créant des espaces d’expérimentation appelés « rues vivantes». Ce concept de participation citoyenne a essaimé en Europe depuis.

De même, les marches exploratoires, une méthode d’observation sur le terrain effectuée par un petit groupe, permettent d’identifier les points positifs, ou ceux à améliorer dans l’espace public. Elles se font de plus en plus couramment. Les pratiquant-e-s d’un quartier, accompagnés de professionnel-le-s de l’aménagement, permettent de poser des diagnostics tout à fait intéressants par rapport à des seules impulsions politiques parfois déconnectées de la réalité du terrain. Ces démarches, notamment menées à Lausanne ou à Genève depuis quelques temps déjà, sont les prémisses d’un mouvement pro-piétons en Suisse romande engagé il y a plus de 30 ans dans le reste du pays.

Des aménagements urbains soignés et accueillants, tels des bancs publics, des passages piétons ou un bon éclairage, la présence de parcs, de lieux de rencontre, d’espaces de nature, et l’évitement maximal d’axes à forte densité de trafic sur leur chemin, ou près des écoles (car un chemin de l’école le plus séparé du trafic est aussi un espace de jeu, de découvertes et d’autonomie pour l’enfant) sont des conditions sine qua non pour augmenter la sécurité des piétons en général et des plus vulnérables d’entre eux en particulier (enfants, personnes âgées ou à mobilité réduite). Ce public sensible pris en compte, nous reviendrons bous toutes et tous à plus de déplacements pédestres: la marche n’est pas réservée aux seuls cheminements de randonnée dans la nature suisse, elle doit reprendre ses droits en ville ! C’est notre moyen de locomotion essentiel : considérons-la comme telle.

[1] A titre de comparaison, les routes suisses font un peu plus de 70 000 kilomètres et le rail environ 5 000 kilomètres

[2] Analyse du micro-recensement Mobilité et Transports 2015 et comparaison avec les années 2000, 2005 et 2010, page 131 et 132

[3] Schéma simplifié du système d’évaporation du trafic lorsque des axes routiers sont éliminés.

Ce phénomène a été documenté par des thèses et observations variées sur le terrain en Europe. A l’Université de Lausanne, une thèse est justement en train d’être finalisée, sous la houlette du Professeur Vincent Kaufmann et financée par Transitec – Optimiseurs de mobilité, sur ce même sujet : nul doute qu’on pourra en tirer des éléments utiles pour démontrer que la baisse de trafic n’est pas difficile à obtenir et qu’il n’y a pas besoin de scénarii-catastrophe de la part des autotriés politiques, en cas de fermeture, planifiée ou non, de certains axes routiers.


 

la confiance se défait

Médias et démocratie suscitent la méfiance : comment remonter leur cote ?

Le constat est cruel. Malgré une démocratie suisse citée en exemple et une densité de journaux parmi les plus hautes au monde, la confiance de la population envers la presse et les institutions politiques de notre pays s’érode. Les médias « traditionnels » souffrent de la baisse de leurs recettes publicitaires, beaucoup de journaux mettent la clef sous la porte. Comment surmonter cette crise ? Le scrutin du 13 février 2022 permettra, si l’on accepte la nouvelle loi sur les mesures en faveur des médias, de faire un premier pas, à faire suivre par d’autres avec des effets sur le plus long terme.

Le résultat de la votation du 28 novembre dernier sur la loi COVID est pour moi symptomatique : près de 40% de la population dit non aux propositions des autorités politiques pour faire face à la pandémie, et une majorité de jeunes votant.es les refuse, alors même que les mesures proposées sont parmi les moins sévères d’Europe.

En ce qui concerne la presse, si la population s’informe de plus en plus en ligne, les utilisateur.trices sont moins disposé.es à payer pour l’information numérique, peinant à en comprendre la valeur par rapport à des offres « papier ». Concernant ces dernières, depuis 2003, environ 70 journaux suisses ont mis la clé sous la porte, souffrant particulièrement de la baisse des recettes publicitaires. Les scrutins consécutifs sur le « No Billag » et sur l’aide à la presse sont aussi des signes de sa fragilisation.

Les raisons de la crise de confiance sont multiples, mais l’arrivée des géants du web, les GAFAMs (pour Google, Apple, Facebook, Amazon, et Microsoft), a bouleversé les usages des citoyennes et citoyens, surtout des plus jeunes. Alors quels nouveaux modèles développer pour faire face à cette crise de confiance majeure ?

Presse et démocratie
On sait le rôle primordial de l’information pour la démocratie, dont elle est l’un des piliers constitutifs, avec la transparence et la séparation des pouvoirs. Les sociétés sans presse digne de ce nom sont plus corrompues et les droits humains y sont plus aisément bafoués. La presse est surtout un contre-pouvoir : elle exerce son rôle critique à l’égard du politique. La manière dont elle exerce la liberté d’expression est la garantie de la démocratie. Elle doit être un poil à gratter pour lutter contre l’entre-soi et les petits arrangements entre amis. La crainte d’un scandale public est un garde-fou de plus pour inciter les élu.es à la vertu. De plus, en donnant la parole à tous les camps politiques, elle permet aux citoyen.nes de se faire une idée objective avant chaque scrutin. Elle est ainsi un booster de démocratie.

Maria Ressa, journaliste philippine qui a gagné le Prix Nobel 2021 de la Paix, met ainsi en lien démocratie et journalisme, égratignant préalablement Facebook qu’elle accuse d’être partial contre les faits et contre le journalisme : « Si vous n’avez pas de faits [dans le journalisme], vous ne pouvez pas avoir de vérités, vous ne pouvez pas avoir confiance. Si vous n’avez rien de tout cela, vous n’avez pas de démocratie. Au-delà de cela, si vous n’avez pas de faits, vous n’avez pas de réalité partagée, vous ne pouvez donc pas résoudre les problèmes existentiels du climat, du coronavirus » (The Guardian, 9 octobre 2021). (1)

Presse = bien collectif
Ce bien collectif que sont les informations journalistiques est nécessaire à toute la société, au même titre qu’un réseau de routes ou d’écoles. C’est un bien précieux. Ne connaît-on pas la désinformation comme arme de guerre ou de déstabilisation ? (2)

Si l’information est un bien collectif, il faut qu’elle soit produite par un marché dynamique, avec une certaine concurrence entre titres et l’existence de sensibilités diverses. De plus, la Suisse multiculturelle implique une variété d’acteur.trices médiatiques sans doute plus élevée qu’ailleurs. Notre pays est vraisemblablement celui qui appelle le plus ses citoyen.nes aux urnes : des médias variés, indépendants les uns des autres et en nombre, sont nécessaires pour accompagner et nourrir cette vie démocratique.

L’information a un prix
Les journaux régionaux favorisent également le lien social. Ils informent et permettent la participation et la connaissance réciproque des habitant.es d’une communauté, curieux.ses de ce qui se passe près de chez eux. Au niveau national, la SRG-SSR joue un rôle de liant essentiel entre les quatre parties linguistiques et culturelles du pays.

Contrairement à ce que l’apparition des journaux gratuits il y a une vingtaine d’années a pu laisser croire, l’information a un prix. La presse, à ces différents niveaux, produite par des professionnel.les, a bien sûr un coût, de par le travail de trouver et diffuser des informations fiables et vérifiables, et par les nécessités de créativité et de développement de ses publics. Ces coûts, jusqu’à récemment, étaient portés en grande partie par la publicité et les consommateur.trices.

Ce modèle d’affaires ne fonctionne plus depuis l’ère du tout écran, tout “gratuit”, les géants des réseaux sociaux aspirant le gros de la publicité en ligne. Il convient donc de s’interroger sur la valeur des médias et leur rôle pour le fonctionnement général de nos sociétés démocratiques.
Conscientes de ces enjeux et de l’indépendance rédactionnelle essentielle aux média qui limite les types de soutien envisageables, les autorités politiques locales aident souvent, régulièrement et depuis des années des organes de presse ou de petites télévisions régionales (par exemple Le Quotidien de La Côte ainsi que Nyon Région Télévision par la ville de Nyon et les communes alentours). Les autorités fédérales, à l’instar de ce qui se fait dans d’autres pays voisins, offrent quant à elles déjà divers soutiens à la presse ou à la diffusion, comme un rabais sur la distribution des journaux en abonnement.

Les GAFAMs
Tous les médias (presse, radio, télévision, médias locaux en ligne) sont concernés par les nouvelles forces en présence sur le marché international et suisse. Les GAFAMs ont dicté le rythme jusqu’à maintenant, imposant leurs contenus, sans tri de l’information diffusée et sans autre souci que de maximiser le nombre de clicks sur leurs sites respectifs et valoriser leurs offres pour les annonceurs.

Convaincu de la nécessité de protéger la population contre les discours haineux et la désinformation se trouvant sur internet, autant que pour contrer des politiques commerciales douteuses, le Conseil fédéral vient de demander un rapport à l’OFCOM (3) pour créer le débat en Suisse. Suivant la France et l’Australie (4), il se prononcera aussi prochainement sur la question des « droits voisins », soit un dispositif qui doit permettre de faire passer à la caisse les géants du web lorsqu’ils reprennent des contenus qui ne sont pas les leurs.

Les pays plus grands, et économiquement plus puissants que le nôtre, vont paver le chemin de nouvelles régulations (une législation sur les services numériques et une autre sur les marchés numériques viennent d’être votées par le Parlement européen) avant que nous suivions, en partie ou en totalité, dans plusieurs années. En attendant, les GAFAMs mettent en danger les finances des médias locaux en diffusant leurs contenus sans les rétribuer, fragilisant ces derniers, alors qu’ils doivent développer de nouveaux modèles de financement et investir dans leur transformation. Ils mettent aussi à risque la démocratie, par leur diffusion de « fake news », d’informations non vérifiées, quand elles ne sont pas délibérément déformées.

Oui le 13 février… d’abord
Alors que nous vivons de profonds changements économiques et sociétaux liés à la numérisation, doublés d’une crise écologique et maintenant sanitaire, le réflexe humain est de se protéger soi et ses proches, de s’entourer de personnes dont on est sûr.e et d’un environnement connu et maîtrisé. Les réseaux sociaux, à la fois cause de ce rapetissement des espaces sociaux et exploitant ce besoin de proximité rassurante, ont conçu leurs algorithmes en fonction.

A très court terme, le scrutin suisse du 13 février 2022 permettra, si l’on accepte la nouvelle loi sur les mesures en faveur des médias, de leur donner un soutien supplémentaire, temporaire mais plus que bienvenu. Le soutien de la Confédération sera étendu aux titres à grand tirage et à la distribution des journaux tôt le matin. Les médias en ligne seront eux aussi soutenus, et l’aide aux radios locales et télévisions régionales pourra augmenter. La condition pour bénéficier de ces soutiens est de s’adresser à un public majoritairement suisse, et de traiter une variété de thèmes politiques, économiques et sociaux.
La presse sous forme numérique est pour l’heure encore moins rentable que celle imprimée sur papier ! L’affinage des modèles d’affaires n’est pas si simple, donc pas immédiat, à réaliser. Un oui permettra de gagner un temps bienvenu pour que ces acteurs indispensables à la démocratie se fortifient.

Restaurer la confiance en parallèle
Plus globalement, notre projet de société devrait consister à retisser les liens de confiance : le sens de la communauté locale est le premier à devoir être revivifié ; la mise en lien dans le voisinage, à l’échelle d’un quartier, d’une commune, d’une région est à repenser. Des démarches participatives, mais aussi des débats politiques au sein d’une population dont les participant.es sont tiré.es au sort, à l’instar de ce qui a été testé à Sion (5), sont des options très intéressantes) : elles permettent de se confronter à la différence, donc à la compréhension et à la co-construction. Le politique en tant que tel doit se réinventer, viser la qualité plutôt que le spectacle, l’information plutôt que la communication et les croyances ; recentrer le débat sur les faits; être proche des gens, responsable, exemplaire.

Bien sûr, l’école et les diverses institutions de formation sont par excellence des lieux où l’éducation civique est primordiale, tout comme l’éducation aux médias : en particulier, la semaine des médias (6) est une démarche à saluer. Elle permet aux élèves de Suisse romande d’aiguiser leur esprit critique vis-à-vis des informations qu’ils reçoivent, d’analyser des productions médiatiques et de réaliser des contenus dans les règles : textes, photos, chroniques radio, vidéos. Il s’agirait de la généraliser, avec les formations du personnel enseignant préalables.

Les recettes sont les mêmes pour les médias que pour les politiques : resserrer les liens avec leurs bases, retrouver leur essence, faire comprendre comment est construit un titre ou une émission, ce qu’est le travail de journalisme. Il n’y a rien de tel qu’être sur le terrain en dialogue constant avec le public, consommateur ou non de presse, pour comprendre les demandes et besoins de ce dernier.

Lors du Forum des médias romands tenu en septembre dernier, Juan Señor, consultant international spécialisé en médias, indiquait que les nouveaux chiffres d’abonnements à la presse étaient en forte hausse au niveau international ; le journalisme “Facebook” aurait vécu selon lui, et le public voudrait de la qualité. Pour cet expert, le journalisme sauvera le journalisme ; et il y aurait une chance unique à saisir avec le COVID : (la pandémie) aurait permis au public de retrouver le chemin des sites média traditionnels. Selon Juan Señor, les jeunes publics vont naturellement être attirés par la qualité ; il conclut qu’«il faut réinvestir dans les rédactions, avec un public au rendez-vous avec les bons contenus… Il faut donc y mettre les moyens».

En bref, un pays tel que la Suisse ne peut fonctionner que si sa presse et plus globalement sa démocratie ont la confiance de la population. Les deux doivent être soutenus durant cette phase de numérisation. La variété et la diversité, les avis divergents, font la richesse d’une communauté, avec toutes les imperfections, aléas et remises en question que cela peut causer. Quel monde triste serait celui de l’uniformité et de dépendance à quelques oligopoles, notamment étrangers et loin de la riche et variée réalité helvétique !


(1) Le journaliste et essayiste Olivier Villepreux définit le journalisme dans son dernier ouvrage «Journalisme» ainsi : « cette activité qu’exercent régulièrement des femmes et des hommes rémunérés pour chercher, trouver, travailler et diffuser des informations fiables et vérifiables en direction de lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, par des canaux appartenant à un ensemble de sociétés dites de « presse ».

(2) On peut citer entre autres la désinformation américaine au Rwanda liée aux massacres du début des années 1990 ou celle en provenance de Russie pour influencer ou déranger les divers récents processus d’élections européennes ou nord-américaines.

(3) Office fédéral de la communication (OFCOM)

https://www.bakom.admin.ch/bakom/fr/home/das-bakom/medieninformationen/medienmitteilungen.msg-id-85905.html

(4) L’Australie a légiféré dans le sens d’un « code de conduite contraignant » obligeant nommément Facebook et Google, de sorte qu’elles concluent des accords avec les éditeurs pour les rémunérer. Après un bras de fer ouvert par Facebook, bloquant tout partage d’articles de presse sur son réseau, et la résistance du gouvernement australien, des négociations ont été conclues entre les mastodontes, permettant de soutenir des groupes de presse nationaux ou locaux.

(5) L’innovation démocratique comme remède au populisme – – UNIGE
La recette est simple: un panel de citoyens tirés au sort est invité à rédiger un rapport neutre, après quelques jours de délibération, sur un objet soumis au vote du peuple. L’information est ensuite envoyée à la population, en même temps que le matériel de vote et la brochure d’information de la Chancellerie fédérale.
Plus concrètement, 2000 personnes, tirées au sort parmi les quelque 20 000 Sédunois possédant le droit de vote, ont reçu une invitation à participer au projet. 205 personnes ont répondu positivement. Une sélection aléatoire de deux panels distincts de 20 participants chacun a été ensuite réalisée grâce à un algorithme permettant de conserver la représentativité de la population (âge, genre, niveau d’éducation). En Oregon, les expériences menées [sur le même modèle] ont montré que 43% des votants avaient pris en considération le rapport citoyen pour leur vote. « Le point de vue des citoyens paraît plus fiable que celui des élites politiques qui ont bien souvent des intérêts particuliers, estime Victor Sanchez-Mazas. La démocratie se doit d’évoluer en fonction des changements sociétaux. L’approche délibérative est une réponse au populisme, au désintérêt croissant des citoyens pour la chose politique et à la méfiance envers les élites ».

(6) La Semaine des médias à l’école est un partenariat entre la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP) avec les médias de service public (Radiotélévision Suisse), la presse écrite, l’agence de presse Keystone-ATS, des médias audiovisuels (TV et radios régionales) et des médias en ligne. En 2021, elle a été organisée du 22 au 26 novembre. Elle s’adresse aux enseignant-e-s romand.es avec des contenus adaptés pour les jeunes de 4 à 15 ans et plus. Avec un rythme annuel, la Semaine des médias à l’école en Suisse romande a l’ambition de toucher l’ensemble des élèves de la scolarité obligatoire, mais aussi ceux et celles du post-obligatoire. Comme en France, la participation des enseignant-e-s à la Semaine de la presse et des médias est volontaire. e-media

Giacometti - femme et homme

Marché de dupes autour de la révision de notre système de retraite

Qui apprécie le chantage émotionnel utilisé dans une négociation ? Personne : en plus de provoquer un sentiment de manipulation, ce procédé est en général inefficace. Or, ce chantage est en cours dans le débat sur les déficits à combler de l’AVS, puis du 2e pilier de prévoyance. « Si vous n’acceptez pas de travailler plus longtemps, vous porterez la responsabilité de la faillite du système », dit-on aux femmes. En réalité, en chiffres, les femmes gagnent actuellement environ 100 milliards de francs par année de moins que les hommes ; on leur demande maintenant d’économiser 1,2 milliards de francs par année à l’AVS en travaillant jusqu’à 65 ans. Est-ce juste ?

Le débat sur l’âge de la retraite des femmes se concentre sur les économies à faire en utilisant l’argument de l’égalité de l’âge. Or, c’est de l’égalité des salaires dont il devrait être question, et du fait que les femmes exercent les métiers les plus mal payés, alors même qu’elles prodiguent gratuitement des soins aux enfants et aux proches. Une fois ces injustices résolues, il sera alors temps d’affiner les questions d’âge de retraite.

L’art de la négociation : zéro pointé pour le débat sur le système des retraites

Dans une négociation honnête, chaque partie doit lâcher du lest pour arriver à une solution acceptable par tout un chacun-e.

Dans le cas qui nous occupe ici, tout le lest a déjà été lâché : il est déjà admis par une majorité du monde politique que l’âge de la retraite des femmes doit augmenter. On ne met pas sur la table la question du déséquilibre des rentes des femmes à la retraite. Pour ajouter à ce débat faussé, il semble établi pour toujours qu’une partie de la population doit s’occuper des soins aux autres, dans des métiers à bas salaire ; et que la grande partie de l’économie de proximité doit être fournie gratuitement, majoritairement par des femmes. La participation à part égale des hommes n’est pas à l’agenda. Bref, on parle de la paille dans l’œil de sa voisine, alors que la poutre est dans le sien ; c’est le marché de dupes dont je parle dans le titre.

Etat des lieux : différences des rentes entre les genres et ses causes

Une étude de l’Université de St-Gall, publiée en septembre 2021¹, confirme un état de fait bien connu : les femmes reçoivent une rente à leur retraite d’un tiers plus bas que les hommes. Cette différence de rentes entre les genres est plus élevée en Suisse que dans la moyenne des pays de l’OCDE, en particulier ceux des pays de l’Europe de l’Est et de Scandinavie. Or, l’écart salarial est de 19% en moyenne suisse (on l’estime à 20 milliards de francs environ). Cherchez l’erreur…

L’Office fédéral de la statistique produit tous les 3-4 ans une mesure du travail rémunéré et non rémunéré en Suisse ². On calcule à environ 400 milliards de francs la somme de la totalité du travail non rémunéré, produit à 63% par les femmes. Cela donne une différence de manque à gagner d’environ 80 milliards de francs par année entre femmes et hommes.

Le vrai problème d’égalité que nous vivons tient donc à la répartition inégale du travail rémunéré et non rémunéré : si la charge de travail totale entre femmes et hommes en âge de travailler est à peu près identique, les femmes accomplissent beaucoup plus de tâches non rémunérées. Elles reçoivent 100 milliards de moins de francs par année (80 + 20 milliards).

En résumé : si les femmes étaient payées pour la somme de 100 milliards de francs pour leur travail actuellement moins bien ou pas rémunéré du tout, la question de différence salariale et de rentes à la retraite serait résolue !

Double pénalité pour les parents

Les parents de 2 enfants passent statistiquement 2 fois plus de temps pour du travail lié à la maison et aux soins : les mères et les pères travaillent au total environ 70 heures par semaine (tout compté), alors que les femmes et hommes sans enfants 50 heures. La question de la reconnaissance de ce travail de soin est posée : les ménages avec enfants ou adultes à charge sont obérés financièrement et en temps, et ne peuvent donc se dédier à d‘autres tâches rémunérées, les limitant dans leurs possibilités de gagner et de cotiser plus pour leur future retraite.

Ce travail de soins est essentiel. Les personnes âgées, les malades, les enfants en exigent. Il faut remonter à des siècles de système de patriarcat, de législation matrimoniale, de droits à la propriété et à l’héritage qui ont été niés aux femmes, pour comprendre que ces dernières continuent à se trouver en première ligne pour prodiguer des soins aux proches. On peut parler ici de chantage émotionnel, culturel, historique ou sociétal, à choix.

Comment font les autres pays ?

Le modèle économique des femmes « spécialisées » dans les soins aux autres par rapport aux hommes majoritairement employés dans des secteurs plus techniques et mieux rémunérés est classique : tous les pays montrent encore une différence entre rémunérations et rentes des femmes et des hommes ; les pays scandinaves et la France nettement moins que la Suisse, néanmoins.

En analysant les différences, celles-ci peuvent se résumer ainsi : dans ces pays, les crèches et centres d’accueil de jour des écoliers sont financés par l’Etat ; des congés parentaux généreux et des permissions sur le temps de travail pour des proches aidants y sont non seulement octroyés mais encouragés. La flexibilisation du temps de travail et sa réduction, sans oublier bien sûr la promotion du partage des tâches non rémunérées, de l’égalité des chances et des rémunérations dans la société sont en œuvre, particulièrement au nord de l’Europe.

Le vrai débat : 100 milliards de francs à mettre dans la balance

Alors que les technologies actuelles nous permettent de travailler toujours plus facilement à distance, le travail de soins aux autres va rester de proximité ; il ne peut être fait par des machines, ni de loin. Avec le vieillissement de la population, ce travail de proximité, pas ou peu rémunéré jusqu’ici, va donc compter toujours plus.

Il est temps d’empoigner le débat sur cet avenir-là et de couper court au chantage émotionnel en cours : est-il juste, et durable, qu’un nombre incalculable d’heures de travail continue à être offert, sous des prétextes simplistes (« cela a toujours été ainsi », « les enfants et la famille appartiennent à la sphère privée », …) ? L’appauvrissement d’une grande partie de notre société est une mauvaise nouvelle pour toutes et tous.

Recherche, chiffres et avenir de notre pays

Pragmatiquement, on constate que le niveau des rentes AVS est pratiquement égal entre femmes et hommes, grâce aux bonifications pour tâches éducatives. Pour les rentes de la prévoyance professionnelle, il n’existe pas une telle compensation. Le projet du Conseil Fédéral (AVS21) amendé par les Chambres est un calcul à très court terme composé d’une hausse de l’âge de la retraite pour les femmes, avec des cacahuètes transitoires, et soumises à d’étroites conditions, en prime. De plus, on occulte la centaine de milliards de francs dont les femmes sont privées chaque année, avec un effet plus que sensible sur le niveau de leurs futures rentes. Notre économie et notre société ne peuvent que souffrir de ce déséquilibre et de cette dépendance durable de l’une de ses parties à l’autre.

‎Pour conclure, je ne résiste pas à l’envie de citer Mascha Madörin, spécialiste de l’économie de développement et pionnière dans le domaine de l’économie politique et sociale dans le domaine des soins à la santé et l’économie de proximité. « Plus je travaille sur ces questions en tant qu’économiste, plus il me semble urgent de mener un débat politique économique et féministe substantiel sur l’organisation future de l’économie des soins, le secteur de l’économie féminine par excellence ».‎ Sans ce débat-ci, on passe à côté du débat plus large de la recherche des équilibres nécessaires à une économie, une société, une nation saines sur le long terme.

1. L’étude, mandatée par la société de prévoyance PensExpert, repose sur une enquête représentative réunissant l’avis tant du grand public que d’experts en Suisse.
2. https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/travail-remuneration/activite-professionnelle-temps-travail/conciliation-travail-non-remunere.html

Oeuvre de Emma Kunz

Y a-t-il une vie après la politique ?

On regarde souvent la fin d’une carrière politique comme un passage difficile, voire comme un pensum. Or, quelques mois après mon abandon de la politique active, je change de vie avec bonheur. Je découvre un processus fait de solidarité, de rencontres, de persévérance qui est alimentée par des encouragements venant de tous les horizons, ô combien vivifiant et interactif. Je partage avec vous mes expériences de ces derniers 18 mois.

Ma carrière professionnelle et politique est bien remplie. Municipale à Nyon pendant 15 années, députée au Grand Conseil vaudois de 2002 à 2018, j’ai beaucoup fait pour la vie publique. Une option, à 55 ans passés, aurait pu être de me trouver un poste fixe et « sûr », de continuer certains de mes mandats bénévoles, et surtout de bénéficier de temps pour lire, voir du monde, marcher et découvrir de nouvelles réalités culturelles, sociales et environnementales de ci de là. Or, j’ai fait un autre choix… pour mon plus grand bien. Voici mon histoire.

Les signaux précurseurs

D’abord, mon entourage proche, l’une de mes filles en particulier, m’a dit très clairement il y a 2 ou 3 ans, que j’avais fait mon temps en politique. Si ce message a été a priori dur à entendre, il a fait son chemin dans ma tête : « si elle me dit cela… d’autres qu’elle, doivent le penser ».

Par ailleurs, la politique de mon parti – le parti socialiste -, fort justifiée à mon avis, est, sauf exception, de renouveler son personnel politique régulièrement ; le PS avait par ailleurs d’excellents potentiels candidates et candidats pour me succéder à Nyon.

Sortir de mon mandat avant de faire la législature de trop était ma réflexion en filigrane. Si la politique me passionne toujours, il y a d’autres façons de la vivre que dans le gouvernement d’une ville.

La crise du COVID m’a aussi fait le « cadeau » d’une vie moins frénétique, avec des soirées et des weekends libres, ce que je n’avais pas connu depuis plus de 15 ans. J’ai énormément apprécié cette baisse de régime et ce temps pour moi-même, propice à la réflexion.

L’éternel recommencement

Je constatais aussi ma fatigue à faire face à la continue redécouverte de sujets déjà traités, par les « nouveaux » et « nouvelles » en politique. Sans aucun doute, j’ai aussi débuté et ai cru pouvoir changer le monde à moi seule…  Ceci dit, les questions environnementales, d’égalité femmes-hommes, de justice sociale et économique, ainsi que de gouvernance efficace, ont fait l’objet de multiples avancées concrètes et réflexions bien avant les grands mouvements de 2018, 2019 ou 2020 ! Expliquer et réexpliquer que les processus pour tel ou tel projet ou progrès sont déjà mis en place, que la démocratie a ses temps, que la politique n’est pas qu’une question de paroles, mais surtout d’actes, qu’il faut convaincre largement pour avancer vraiment… était devenu trop répétitif pour moi. Sûre de mes valeurs et accomplissements, je voulais plus de concret.

Des peurs à vaincre

Une fois posés ces éléments qui me poussaient à passer à autre chose dans ma vie, je n’arrivais pourtant pas à passer le cap de la décision. Deux peurs principales me bloquaient. D’abord, celle de ne pas retrouver une variété de rencontres, de défis, de sujets, bref, de passion, comme en politique. L’autre crainte était simplement matérielle. A mon âge, il ne s’agit pas seulement de gagner sa vie, mais aussi de faire en sorte d’avoir une rente de retraite correcte. Le saut dans l’indépendance n’était pas rassurant à ces deux égards.

Grâce à l’excellence des conseils reçus de mon entourage, j’ai pu dépasser mes craintes, et clarifié mes envies, pris conscience de mes forces, et de mes potentiels…

Au global, j’ai retenu qu‘il faut penser positif, haut et large, être sûre de ses compétences et de ses connaissances… Tout suivra ensuite : le rayonnement est, de fait, attractif.

Vaste solidarité humaine et féminine

J’ai pris contact avec des personnes que je ne connaissais pas, inspirantes pour moi, dans des domaines très différents. J’ai constaté avec stupéfaction que l’accueil qui m’était réservé était toujours bienveillant, généreux. Ces rencontres ont été de fait une source de grande motivation à entreprendre ; les femmes rencontrées, notamment, étaient toutes plus brillantes et désireuses d’échanger les unes que les autres. Des institutions, des associations (notamment le Cercle suisse des administratrices) ont aussi été des formatrices utiles de par leurs séminaires, évaluations, etc.

Bref, ces contacts ont été d’une richesse exceptionnelle, et bien sûr ont élargi mon réseau de connaissances. Last but not least, cette démarche m’a fait reprendre confiance dans l’être humain et notre société et sa capacité de partager : cela n’est pas rien en cette période troublée.

Une véritable mue

Ces rencontres, deux ou trois en particulier, m’ont permis de faire ces deux constats : « oui, il y a autant de variété de rencontres et de projets, de passion, en-dehors de la politique qu’en dedans » ; et « autant me faire plaisir et être efficace durant mes dernières années de vie active, plutôt que perdurer dans les schémas politiques plus lents, et en retard sur notre société qui change ».

Une fois prise ma décision de devenir indépendante, il a fallu la mettre en œuvre. Le premier pas était d’annoncer officiellement mon arrêt de la politique, ce que j’ai fait auprès de mon parti bien sûr, de la municipalité, puis par média interposé.  J’ai aussi dû passer le cap d’un coup de blues, apparu lors des élections municipales, les premières auxquelles je ne participais pas depuis  longtemps : là, je me suis rendu compte que les choses allaient vraiment changer pour moi.

Ensuite, après cette temporaire baisse de moral, il m’a fallu entamer une véritable mue : se défaire du discours politique en vue d’être élue pour passer à un discours plus professionnel, en vue d’être engagée, ou sollicitée pour des mandats !

Liberté, indépendance, changement personnels… aussi et surtout grâce aux autres

Après un passage de témoin entre fin juin et début juillet à mes successeurs à la Municipalité – celui-ci sans trop d’émotions, vogue mon navire.

Premier constat : j’ai un fort sentiment de légèreté, de liberté ; je me sens retrouver une vie, « ma » vie.  De par mes divers contacts, j’ai rejoint un nouveau Conseil d’administration, celui de la société Transitec, optimiseurs de mobilité, actifs aussi bien en Suisse qu’en Europe et en Afrique. J’ai été aussi cooptée au sein du Conseil de la fondation Esp‘ Asse, propriétaire d’une friche urbaine à Nyon à revaloriser, et où il y a possibilité, et volonté, de faire un lieu de mixité sociale, culturelle et économique exemplaire. C’est très excitant de participer à une société et à un projet qui ont de telles belles dynamique et perspectives.

En sus de mes mandats existants (Banque Cantonale Vaudoise dans les finances, RTSR dans les médias et Innovaud (soutien à l’innovation et à la promotion économique vaudoise), dans des domaines eux aussi touchés massivement par la digitalisation, j’ai donc complété mon panel de sociétés en mouvement. Ce panel va encore se développer, au fil des rencontres et des opportunités, j’en suis convaincue. Car c’est aussi grâce aux autres que l’on réussit ses changements de vie et ses propres révolutions.

Mon blog va donc se transformer d’un regard « politique » sur l’actualité à un « autre » regard sur l’actualité. J’ai la chance de pouvoir appréhender notre monde en transition sous des angles variés et complémentaires, en étant à bord de sociétés, entreprises, institutions ou fondations qui vivent elles-mêmes, et sont actrices, de cette transition.

Je me réjouis de partager cela avec vous dès à présent.

Le bénévolat est un pilier de la démocratie, réinventons-le !

En cette période de crise du coronavirus, on redécouvre plus que jamais la valeur du bénévolat. C’est la source et l’expression d’une société à la fois engagée, responsable, saine et solidaire. Or, le nombre de bénévoles au sein des comités d’associations et de fondations est en baisse. Mais de nouveaux modes d’engagement plus informels ont le vent en poupe, et internet et les réseaux sociaux se profilent comme les nouveaux médias du volontariat(1). Pour que la Suisse reste le pays du bénévolat, ce terreau de la démocratie, il faut le concevoir comme un engagement par projet, limité dans le temps, avec un retour sur les résultats et l’expression d’une reconnaissance, en interaction entre société civile, économie et autorités.

Il y a quelques semaines, je m’apprêtais à faire un discours de reconnaissance lors du quarantenaire d’une association culturelle de ma ville. La crise sanitaire en a décidé autrement ; la fête d’anniversaire voulant réunir les bénévoles de l’association et attirer de nouvelles forces a dû être annulée. Mon discours voulait sensibiliser l’auditoire à l’importance du bénévolat en Suisse et à cet apport incommensurable à une société vivante et solidaire. Alors que la crise sanitaire perdure et que l’entraide qui a eu cours lors de la première vague de la pandémie s’est en bonne partie éteinte, je partage ces réflexions avec vous.

La Suisse = pays du bénévolat

L’Observatoire du bénévolat en Suisse 2020 de la Société suisse d’utilité publique est très parlant. La population suisse fait preuve d’un très fort engagement : près de la moitié de la population accomplit un travail bénévole informel en prodiguant des soins, un accompagnement ou une aide à des personnes hors du cadre de la famille, ou en donnant des coups de main dans le cadre de manifestations ou d’événements. L’entraide au voisinage est encore plus répandue, par le biais de petits services (arrosage de plantes ou suivi de la boîte aux lettres). Enfin, près de quatre personnes sur dix ont une activité formelle au sein d’associations ou d’organisations. Le bénévolat, sous toutes ses formes, est stable depuis la dernière enquête statistique sur le même sujet, faite en 2010. (Volontairement, je n’aborde pas la question des proches aidants dans ce texte : ces derniers dépassent la notion de bénévoles par leur engagement sans limite.)

Engagé-e-s pour et par le contact

Les nouveaux et nouvelles venu-e-s dans le bénévolat sont particulièrement attiré-e-s par un engagement dans des organisations socio-caritatives, de protection de l’environnement et des animaux et des collectifs culturels, compensant la baisse de bénévolat formel dans les clubs de sport et groupes d’intérêt. Au global, les personnes qui s’engagent en volontariat disent le faire pour le contact, le sentiment d’être utile, agir et faire bouger les choses en coopération avec d’autres ; elles souhaitent aider les autres tout en s’épanouissant et en développant leurs propres connaissances et compétences et sortir de leur quotidien. Le plaisir est une part essentielle de leur engagement.

Pour être motivé-e-s, les bénévoles potentiel-le-s doivent d’abord être sollicité-e-s avec une proposition concrète. C’est confirmé par les enquêtes statistiques :

  • 46 % des bénévoles ont été convaincus et incités à s’engager dans des associations ou organisations par des membres (dirigeants) ;
  • 31 % d’entre eux ont reçu l’impulsion d’amis ou de connaissances.
  • au maximum 3 % des engagements sont dus à des services d’information ou de contact, des plateformes Internet ou des réseaux sociaux, des informations diffusées par la presse, la radio ou la télévision, ou des plateformes Internet consacrées au bénévolat.

Les limites du système

De mon constat de municipale à Nyon, les citoyen-ne-s apprécient d’être associés à des projets urbains, culturels ou sociaux : cantons et communes engagent des démarches dites participatives pour permettre ce dialogue et la prise en compte de besoins exprimés. Mais le système a ses limites. Parfois, une mauvaise connaissance du travail des institutions et certaines lenteurs provoquent le découragement.

En Suisse, beaucoup de comités bénévoles exécutent des politiques publiques (ex. foyers de protection de l’enfance). Ces bénévoles deviennent de facto responsables de budgets, de personnel ou d’un nombre de résidents ou patients conséquent. Au vu des enjeux sociétaux, je suis persuadée que l’Etat fait fausse route en déléguant des tâches si sensibles à des acteurs autonomes. J’ose le parallèle : à qui viendrait-il à l’esprit de remettre les prisons à la charge de plusieurs fondations ? Pour garder un bénévolat attractif et adéquat, il faut en délimiter plus précisément les contours. L’Etat doit reprendre certaines prérogatives à sa charge, ou mieux cadrer les bénévoles qui interviennent dans ces domaines.

Les études montrent que l’arrêt d’un engagement bénévole est d’abord dû à la difficulté de concilier le travail, la vie privée et l’activité bénévole. Le manque d’esprit d’équipe, une bureaucratie envahissante ou le manque de reconnaissance sont aussi une cause de cessation de leur activité, avec un déménagement ou des raisons de santé ou de stress. Ces facteurs sont à prendre en compte pour réinventer le bénévolat.

De nouveaux instruments

L’individualisme semble aujourd’hui prendre le pas sur les valeurs collectives. Mais Internet et les réseaux sociaux ont amplifié les liens entre personnes, sans limites. Les possibilités de collaborer, de participer à des plateformes variées, recevoir et donner des informations, ou entraider, se sont démultipliées. La rapidité de mobilisation est potentiellement fulgurante. Ces facteurs ajoutés de mobilité personnelle et de numérisation changent certes le rapport à la citoyenneté : l’ancrage des gens devient moins fort par rapport à leur lieu d’habitation et de travail. Mais nous disposons aujourd’hui de formidables nouveaux outils pour construire un nouveau bénévolat.

Nous l’avons vu ci-dessus : la mise en lien de personnes avec des projets demandant des forces bénévoles est essentielle. Il faut développer des coopérations volontaires limitées dans le temps, sur la base de projets, avec des collaborations en groupes, dont les membres assument différents rôles en fonction de leurs compétences et intérêts. Je suis convaincue que, sans participation active des bénévoles dans la définition et l’organisation des projets, de l’association, etc., ils ou elles vont perdre en motivation, dévouement et dynamisme… Il faut que les hiérarchies et organisations associatives deviennent plus souples, interactives et inclusives.

Une école de démocratie

L’engagement bénévole contribue non seulement à l’intégration et à la cohésion sociales, mais peut aussi créer la confiance, comme il a été bien établi scientifiquement (2). Dans leur livre sur le capital social en Suisse, Freitag et Bauer décrivent les organisations bénévoles non seulement comme des « écoles de démocratie », mais aussi comme des « écoles de confiance ». Les personnes qui font du bénévolat ont beaucoup plus confiance en leurs semblables que celles qui n’en font pas. Cette activité est donc essentielle.

Conclusion

Les bénévoles sont très nombreux à souhaiter recevoir davantage de soutien. On peut penser à toute une variété de mesures. Par exemple : soutien par des professionnels, possibilités de formation continue, davantage de moyens financiers pour des projets, aménagement flexible des horaires par les employeurs, certificats ou attestation diverses, meilleures indemnisations financières, mise à disposition de locaux…

En parallèle, il faut redéfinir le volontariat, les espaces libres laissés par le marché et l’État, avec des objectifs à définir en commun, à tous les niveaux du fédéralisme. Avec les outils numériques, l’espace public et l’espace démocratique changent. Ainsi, le dialogue, le « faire et construire ensemble » doivent être promus sur ces nouveaux média.

Au final, des solutions innovantes et une remise en question des fonctionnements actuels d’acteurs établis institutionnels et bénévoles vont pouvoir contribuer à relever les nouveaux défis sociétaux. La confiance envers autrui, envers notre société, envers notre démocratie, est à ce prix.

 

(1) Dans ce texte, j’utilise les mots bénévolat et volontariat (volunteering en anglais) comme synonymes. On parle de travail bénévole, mais aussi d’activité bénévole ou d’engagement bénévole : non seulement ce dernier n’est pas rémunéré, mais il n’est pas non plus dirigé vers la production de biens et de services marchands ; l’aspect volontaire, sans lien avec une notion de travail, en est la clé.

(2) Freitag, Markus et Paul C. Bauer (2016) : Was uns zusammenhält : Zwischenmenschliches Vertrauen als soziales Kapital in der Schweiz. Markus Freitag (dir.) : Das soziale Kapital der Schweiz. Zürich : Verlag Neue Zürcher Zeitung, pp. 149-179.

Ecole, ouverture et mouvement

Après la crise, l’école doit se réformer

Méline, 10 ans, excellente élève, quand on lui demande si elle se réjouit de reprendre l’école, répond : « je n’en vois pas l’utilité ». Cette réponse déroutante me semble pleine de potentiels à explorer. Après presque deux mois de plongée dans l’inconnu d’une pandémie, puis d’adaptation à une nouvelle vie qui se limitait au jour le jour, il est enfin possible de se projeter plus loin que le souci de son immédiate sécurité et celle de ses proches. Et aussi, nous pouvons maintenant partager plus largement nos vécus ou réflexions. L’après-crise ne fait que commencer, et les politiques vont être amenés à faire des arbitrages ces prochains mois, capitaux pour notre pays et société ; visant le plus long-terme, ma réflexion touche à l’adaptation que l’école devrait entreprendre pour coller aux leçons apprises et valeurs mises en avant ces dernières semaines.

 

Qu’avons-nous pu tirer de positif de ces 2 mois hors du temps ?

Au sortir de cette étrange période de semi-confinement, les constats sont souvent les mêmes : le retour aux fondamentaux, à la simplicité, et la volonté de reconsidérer notre vie «d’avant», ont été expérimentés par beaucoup d’entre nous. Je suis prête à faire le pari que les photos et vidéos faites et reçues en cette période représentent très souvent des plats cuisinés ou des apéritifs maison, mais aussi des paysages, des arbres ou des fleurs, des exploits d’enfants ou des petits animaux… Respirer, faire la cuisine, manger, boire, faire des activités avec et dans la nature, communiquer et s’entraider sont redevenus des moments essentiels pour bien du monde. Nous avons vécu une sorte de réappropriation de nos propres vies, et de celles de nos proches, dans la proximité de nos foyers.

En parallèle, la communication entre nous a fonctionné plus que jamais, via le téléphone, les visioconférences, et Internet, mais aussi par des moyens plus « historiques », soit l’écoute des nouvelles à la radio ou à la télévision, la lecture des journaux, et les discussions sur les pas de porte, ou de « de café du commerce » via les réseaux sociaux. Des théories fumeuses, autant que des moments d’humour, de musique et de partage d’expérience, ont été échangés mondialement.

Bref, pour beaucoup, dont Méline, nous avons appris en moins de 2 mois plus qu’en des années de vie, collective, commune ou individuelle. Le constat de notre insertion dans un monde global, où tout est lié, n’est jamais apparu, à mon sens, aussi fortement que maintenant.

Qu’allons-nous faire de ces apprentissages maintenant ?

Si l’on tirera individuellement ou familialement les leçons que l’on veut ou peut de cette période, nous nous devons d’inscrire collectivement des changements pour le long terme. Bien sûr, les partis politiques se positionnent sur ces questions, c’est leur rôle : il y a des urgences sociales, économiques et environnementales à régler, des débats à mener de suite et des arbitrages à opérer. Pour moi, notre priorité absolue est le maintien de la belle unité qu’a montré notre pays au pic de la crise coronavirale ; il faut prévenir le retour de la division sociale.

Mais mon propos d’aujourd’hui n’est pas cela. J’aimerais plutôt partager quelques questionnements sur ce que l’école pourrait apprendre de ces expériences vécues pour s’adapter à notre société, aux risques qu’elle court, aux forces qu’elle a. Sans être spécialiste des questions de pédagogie, mais plus de questions politiques et économiques, je peux, nous pouvons affirmer que l’école doit être en lien avec le monde qui l’entoure. Si elle ne doit bien sûr pas suivre des modes, et toujours s’inscrire dans une continuité et la stabilité, elle doit aussi être en phase avec les valeurs partagées par la plupart d’entre nous autour de la société, de l’environnement et de l’économie.

Et quelles valeurs fondamentales ont-elles émergé au cours de ces dernières semaines ? Dans le désordre : l’interdépendance, la solidarité, l’alimentation, la proximité, la nature, la respiration, la santé, notre finitude, l’incertitude, l’imperfection, l’injustice et le poids de son choix professionnel. Sans tout réinventer de nos programmes scolaires, ni condamner des branches dites essentielles, ne pourrait-on pas les repenser en y incluant ces valeurs ou éléments essentiels, avec des apprentissages qui utilisent nos nombreuses ressources réelles, ou virtuelles, à disposition ? Plus concrètement :

  • Ne serait-ce pas juste que les cours de cuisine et d’économie ménagère soient dispensés à tous et pas seulement aux degrés dits « généraux » ? Maths, chimie, physique, sciences de l’environnement, finances, français (ou une autre langue), culture, histoire et géographie : tout peut passer par cette activité essentielle de vie, de santé, d’économie, d’environnement et de communauté.
  • J’ai le même raisonnement pour l’approche du monde professionnel, réservée sur Vaud en tous cas, aux seuls élèves de la voie générale; toutes et tous sont concernés; la mixité des genres dans tous le métiers doit aussi être en ligne de mire.
  • Si les voyages d’études ou courses d’école au loin sont toujours source d’apprentissage et de connaissances, pourquoi ne pas remettre au goût du jour les camps en forêt, les marches dans nos régions, ou du temps d’école à la nordique, dehors, avec le jeu ou le développement de projets en communauté ?
  • Dans la même veine d’illustration en mode réel, les visites des musées, d’institutions variées et diverses de nos cantons devraient être privilégiées pour visualiser des époques historiques, des points forts de notre patrimoine ou d’environnements particuliers. Et quid d’échanges systématiques avec des classes de Suisse allemande et Suisse italienne, pour « pratiquer » notre pays et nos langues ? (1)
  • Et la philosophie ne redevient-elle pas capitale, avec la question de notre finitude et de notre mortalité, que l’on a eu tendance à oublier ces dernières décennies ? L’esprit critique et le tri des informations est aussi vraiment à développer, à l’heure où tout et n’importe quoi se dit et se diffuse sans filtre sur les réseaux sociaux.
  • Le fonctionnement politique de notre pays, avec le pouvoir qu’ont les diverses autorités de nous changer la vie du jour au lendemain doit être un thème remis au goût du jour, et traité à l’école à tous les degrés. De même, la compréhension et la pratique des mécanismes de débat, de lobbying, de pouvoir, d’arbitrages et de décisions sont tellement importantes : l’instruction aux médias, avec des journaux en papier, des rencontres physiques dans des bibliothèques, cinémas, ou dans des rédactions, la fabrication de nouvelles, devraient devenir courantes tout au long de la scolarité.
  • Dans un autre domaine, pourquoi pas un sport scolaire qui oublie la compétition, pour des moments collectifs de vie et d’expériences, bref, qui ne soit pas un bon moment que pour les seule-s doué-e-s en sport? 
  • Ne devrait-on pas parler botanique, nature et santé au global, dans le cadre de toutes les branches abordées ? Les préventions parcellaires et épisodiques liées à la santé qui sont faites actuellement sont mieux que rien, mais manquent de lien avec les contextes plus larges.

Je suis convaincue que nombre de professeur-e-s pratiquent un enseignement global et ont marqué leurs élèves de par leur capacité à faire des liens entre leur vie et les matières étudiées à l’école. Cependant, on ne peut qu’être interpellé-e-s par cette école qui, à l’image de notre société, raisonne le plus souvent en silos, par branches, par périodes de cours, sans faire de liens, en manquant souvent de se référer à leur sens dans la vie ou notre monde.

Ces ouvertures vers l’interdisciplinarité ne devaient pas être laissées exclusivement à l’initiative individuelle ; trop rares, elles sont exposées à la critique de nombre de parents et d’autorités. Il faut une injonction forte ou une décision supérieure qui les légitime et les suscite. C’est le moment ou jamais. M. Olivier Maradan , dans son blog du Temps, (2) a développé différemment, plus pédagogiquement et plus techniquement, ces réflexions post- ou para-covidiennes. Mais, dans le fond, il ne dit pas autre chose ; je le cite : Beaucoup échafaudent déjà des plans pour les “jours d’après”, avec plus ou moins d’espoirs et d’appréhensions, d’utopies et de pragmatisme. Les écoles vont réouvrir, la plupart de leurs acteurs trépignent. Elles devront en priorité gérer un retour à la “normale” et la réalisation des procédures simplifiées d’examens et de passages aux degrés subséquents. Mais, plus tard, à la rentrée d’automne, quelque chose aura-t-il changé dans les contenus et les approches pédagogiques ? Je fais le pari que oui.

Autonomie cantonale, quand tu nous tiens…

Il y a des questions connexes à cette pédagogie à revisiter : le plan d’études romand (PER) d’abord, sur lequel nos cantons se sont mis d’accord politiquement. Il s’agit comme son nom l’indique d’un cadre, de lignes directrices, avec des contenus à disposition du personnel enseignant. Mais ne serait-ce pas logique que l’on s’assure dans un premier temps que ce PER, qui contient tous les éléments programmatiques que j’ai mentionnés ci-dessus, soit vraiment et bien appliqué, et aussi évalué supracantonalement ? Le cantonalisme de l’enseignement arrive en bout de course, me semble-t-il ; l’équité de traitement entre élèves de notre petite région romande doit aller plus loin que l’existence d’un simple « accord ».

De même, la formation du personnel enseignant, différente dans 4 cantons sur les 6 romands, ne devrait-elle pas viser à les ouvrir à de nouvelles pratiques – dans leur formation initiale et continue ? Si les institutions de formation collaborent et échangent beaucoup entre elles, elles devraient être plus impliquées dans les nécessaires réflexions pour mieux lier éducation et préparation à la vie. De fait, la spécialisation demandée initialement et obligatoirement aux professeurs dans une branche ou l’autre me semble à rebours de ce que nous vivons.

Pour l’enseignement à distance, nous avons pu constater de visu que l’école a tenté tant bien que mal de continuer à exister durant cette période de crise pandémique, avec des succès variables selon les cantons, les degrés, les établissements, les enseignant-e-s, les familles, et les élèves. Ainsi, un regroupement des forces pour faire front, lors de la prochaine crise qui obligera les études depuis la maison, ne ferait-il pas là aussi sens ? Dans un premier temps, une analyse complète des coûts-bénéfices de l’emploi de l’informatique (y compris les coûts environnementaux et sociaux) est indispensable. Il y a une question importante à se poser en parallèle: avant de fournir du matériel informatique à tous, ne devrait-on pas simplement s’assurer de l’aptitude des élèves et des professeur-e-s à traiter les informations que contient le « web », voire à simplement manipuler cet équipement, plutôt que d’enseigner du codage dans les hautes écoles pédagogiques ou aux petits élèves ?

Le futur a été créé pour être changé (Paulo Coehlo)

Nous sommes nombreux à avoir appris une autre manière de vivre, de travailler, de manger, de bouger, nous concentrant sur les priorités, avec une nouvelle souplesse et une simplicité retrouvées dans la gestion des temps et des ressources. Beaucoup de certitudes se sont envolées, et des nouvelles incertitudes sont apparues… C’est un tournant que nous avons vécu, une véritable opportunité à saisir, pour se projeter autrement, globalement, ensemble.

Bref, n’y aurait-il pas lieu de repenser les liens, tous les liens … aussi à l’école ? Et ne plus faire tout fonctionner en silos, en spécialités, en branches phare et en branches secondaires, en cantons ? Les essais en Belgique d’écoles publiques à pédagogie active – pour rendre les élèves acteurs de leurs apprentissages, et donner plus de sens à l’enseignement -, ou le système scolaire finlandais qui a aboli les branches pour aborder des thèmes en approche transdisciplinaire peuvent, doivent, être matière à inspiration ; là-bas est pratiquée une école qui reflète le fonctionnement de notre monde.

Car n’est-ce pas ce que nous avons appris de plus « bête » en ces dernières semaines ? Tout est uni, économie et société, environnement et santé, histoire et géographie, philosophie et communication ; nous dépendons et avons besoin des uns et des autres, et fonctionnons de la même façon … L’école de demain devrait en prendre de la graine, maintenant, et par là même « faire envie » afin que les Méline ne s’interrogent plus sur son utilité.



(1) Pour l’année scolaire 2020-2021, toutes les sorties de l’enseignement obligatoire et postobligatoire vaudois se dérouleront en Suisse selon une récente décision du Département de la formation et la jeunesse du Canton de Vaud. 

(2) Ayant exercé de multiples fonctions dans l’encadrement et la coordination de la formation, dont 21 ans au service des conférences intercantonales nationale et romande (notamment en tant que responsable d’HarmoS), Olivier Maradan s’est établi comme consultant indépendant et travaille depuis l’automne 2019 dans la gestion de projets et le conseil sur le plan institutionnel, de même que comme rédacteur et chargé de cours.

 

Annexe : Le plan d’études romand recense un ensemble de connaissances et de compétences dont le développement est attendu chez tous les élèves de la scolarité obligatoire, ensemble réparti en trois entrées :
1. Cinq Domaines disciplinaires (Langues, Mathématiques & Sciences de la nature, Sciences humaines et sociales, Arts, Corps & Mouvement);

2. Formation générale (MITIC, Santé et bien-être, Choix et projets personnels, Vivre ensemble et exercice de la démocratie, Interdépendances);

3. Capacités transversales (Collaboration, Communication, Stratégies d’apprentissage, Pensée créatrice, Démarche réflexive)

Le PER fixe, pour la fin de chaque cycle (trois au total) au plus tard, des attentes fondamentales que chaque élève doit atteindre en regard de ces entrées respectives. Il prévoit un pourcentage minimal du temps scolaire par domaine et réserve un pourcentage au libre usage des cantons (15%) pour des compléments et pour des disciplines non prévues par le PER.

Le PER est évolutif, il fera périodiquement l’objet de mises à jour selon les besoins et sur la base des observations issues d’épreuves romandes communes. Aucune mise à jour ne sera faite avant les années vingt.

Formes disponibles du PER
Destiné aux enseignants, le PER est disponible sous forme d’un coffret par cycle (cinq brochures présentant le projet, les Domaines disciplinaires, la Formation générale et les Capacités transversales) et en version électronique sur une plateforme Internet (www.plandetudes.ch)

 

 

Maillard et Hildebrand : même combat ?

Il faut redistribuer à la population les gains cumulés et extraordinaires des banques centrales. Le président de l’Union Syndicale suisse (USS), Pierre-Yves Maillard, et le vice-président de BlackRock – le plus grand gestionnaire d’actifs mondial- et ex président de la Banque Nationale Suisse (BNS), Philipp Hildebrand, disent la même chose. Ils émettent cette opinion pour des raisons différentes et l’envisagent pour des régions différentes. Le premier, d’abord au niveau européen via la Banque Centrale Européenne (BCE), le deuxième pour la Suisse. Reste que cet accord de principe entre un syndicaliste et un financier du grand capital est surprenant, voire contre nature ! De plus, un don, qui tomberait du ciel, et sans contrepartie, ne va-t-il pas contre toute logique économique ? Essayons d’y voir plus clair.

Le système financier actuel ne tourne pas rond. La BNS fixe des taux d’intérêt de base négatifs. En parallèle, elle achète des titres étrangers, des monnaies et des métaux à des prix astronomiques ; les buts de ces opérations visent essentiellement à rendre le franc suisse moins attractif pour les spéculateurs et investisseurs étrangers et à compenser le déséquilibre structurel de notre balance des comptes courants. En même temps, elle veut pousser à l’investissement, devenu ainsi bon marché, et donc par ricochet, dynamiser l’économie suisse. Ces objectifs ne sont que partiellement atteints, car les investissements des entreprises et des privés dans le climat actuel d’incertitude sont timides ; de plus, la conjoncture mondiale est stagnante, voire inquiétante. Surtout, cette politique de la BNS des taux bas, censée être temporaire, est inscrite maintenant dans la durée (elle existe depuis plus de 5 ans). Elle crée des problèmes pour les caisses de pension, et les épargnants, qui voient régresser les perspectives de rentes, et, effet contreproductif, les poussent à thésauriser encore plus. Autre effet induit de cette politique des taux négatifs : ces mêmes caisses de pension investissent dans l’immobilier, seul bien permettant de percevoir un rendement relativement sûr et positif sur la durée. De fait, les prix de l’immobilier montent… il devient difficile de trouver des biens à acheter pour le citoyen moyen ; les loyers augmentent ; sans parler de la bulle immobilière qui menace et inquiète la FINMA, l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers.

Résultats de la BNS

Les résultats de la BNS sont clairs : elle a cumulé à fin 2018 près de 45 milliards de francs de réserve pour distributions futures. Pour 2019, son bénéfice est estimé à environ 50 (!!!) milliards de francs. Il faut préciser que ces bénéfices sont surtout virtuels, car ils résultent de la prise de valeur des monnaies, métaux, et titres achetés au cours de ces dernières années pour soutenir le niveau du franc suisse. De même ces bénéfices ne sont pas stables ; il faut se rappeler la perte enregistrée en 2017, suivant les tendances négatives des marchés financiers de cette année-là. Mais au final, rappelons le chiffre phénoménal qui sera enregistré comme réserve pour distributions futures à fin 2019 : pas loin de 100 milliards de francs. Il n’est donc pas étonnant donc que beaucoup de monde s’intéresse à son futur usage !

Hélicoptère monétaire

Le prix Nobel d’économie Milton Friedman a lancé l’expression « Helicopter Money » dans un article “The Optimum Quantity of Money ”, daté de 1969. Il y utilise la métaphore d’un hélicoptère volant au-dessus d’une communauté et larguant des dollars en billets depuis le ciel. Les membres de la communauté vont bien sûr s’empresser de récolter les billets, et les dépenser en partie en biens de consommation. Ce faisant, ils relanceront la demande globale, la production, l’emploi et l’économie. En bref, l’hélicoptère monétaire serait efficace pour stimuler l’inflation lorsque l’économie est dans une situation de léthargie et que les banques centrales ont baissé les taux directeurs au plus bas.
Avec Friedman, bien d’autres économistes, surtout américains, ont d’une manière ou d’une autre caressé cette idée (Ben Bernanke, président de la Réserve fédérale des États-Unis par exemple). Le concept a fait son chemin dans la pensée et les débats économiques à tel point qu’il est aujourd’hui défendu sérieusement par des économistes de sensibilités d’écoles de pensées différentes. Le 10 mars 2016, l’idée a été débattue partout en Europe après que Mario Draghi, le président de la BCE, a déclaré en conférence de presse qu’il jugeait le concept « très intéressant ». En 2017, Romain Baeriswyl, conseiller économique auprès de la BNS, prenait une position personnelle allant dans le même sens (1). Et last but not least, Philipp Hildebrand a fait de même en août 2019, affirmant que les banques centrales ont tiré le maximum de leurs outils traditionnels (taux d’intérêt et achats d’actifs de toutes sortes), et que les mêmes recettes ne vont tout simplement plus être efficaces. Il propose de créer de la monnaie en la couplant avec une dépense via une « facilité » (2). Ce type de versement serait actionné chaque fois et aussi longtemps que le taux effectif d’inflation resterait inférieur au taux recherché. La monnaie ainsi créée irait à des projets publics et privés, y compris les plus individuels, susceptibles de démarrer immédiatement. Bref, comme le résume l’économiste Marian Stepczynski dans un blog du 28 août 2019 (3), « c’est un plan fou pour sortir de la crise actuelle, mais qui offre, qui sait, une occasion unique de sortir de l’ornière ».

Distribution des bénéfices de la BNS selon les syndicats

Ces milliards de bénéfices de la BNS font réagir les syndicats, et ce n’est pas la première fois. Ils cherchent des solutions pour que les caisses de pension ne subissent pas les taux négatifs et pour renflouer l’AVS. Pour le président de l’USS et conseiller national Maillard, c’est l’AVS qu’il faut privilégier : la BNS peut aider à absorber la bosse démographique qui se profile, l’alternative étant une hausse de prélèvements ou une baisse de prestations, qui seraient toutes deux contreproductives dans le cycle de croissance molle que nous vivons. Un juste retour aux caisses de pension, qui paient un prix très lourd à la politique monétaire actuelle, est aussi évoquée par d’autres parlementaires fédéraux. «Nous ne sommes plus dans une situation où la BNS prend ponctuellement de telles mesures pour lutter contre le franc fort et sauver les places de travail. Les taux négatifs sont devenus un instrument quasi structurel », précise Pierre-Yves Maillard (4).

Ration monétaire pour tous

J’ai été interpellée par ces réflexions et propositions. Et c’est la lecture d’un ouvrage de Michaël Malquarti, docteur en physique, actif dans la gestion financière institutionnelle à Genève, et passionné des enjeux de notre société, qui m’a fait comprendre que cette distribution des fonds de la BNS est une idée sur laquelle nos autorités devraient se pencher. M. Malquarti, en très résumé, affirme que le fonctionnement de la monnaie, et sa création, peut et doit être réformé. Il propose des pistes, dont celle de distribuer à chacun-e une « ration monétaire » (5), avant de proposer une réforme plus complète, et structurelle, de notre système de création de monnaie et de sa gouvernance. Plus intéressant encore, M. Malquarti propose un système de redistribution de monnaie qui n’aurait pas besoin de changement constitutionnel, grand facteur de lenteur ou de blocage en Suisse. De « simples » amendements à la loi sur la BNS et à celle sur l’unité monétaire et les moyens de paiement, du ressort du Parlement fédéral, suffiraient.

Et quid de l’indépendance de la BNS ?

Reverser les bénéfices aux caisses de pension, à l’AVS ou distribuer une ration monétaire aux habitant-e-s de notre pays via le canal de l’assurance maladie de base obligatoire comme le préconise M. Malquarti ? Ces options seraient une révolution. Elles sont critiquées par ceux qui voient l’indépendance de la BNS menacée par de telles distributions extraordinaires de ses bénéfices. Cependant, on peut partager l’opinion du Conseiller national Samuel Bendahan (6) : « Il y a dans cette idée d’indépendance une forme d’idéologie pure. Cette dernière doit être garantie pour éviter que les politiques ne se servent de la BNS en leur faveur, mais si l’argent est utilisé démocratiquement, je ne vois pas où est le problème. La BNS, c’est un peu la ressource naturelle que la Suisse n’a pas. Se priver de cette source de financement est absurde. On pourrait très bien imaginer que la BNS reverse une partie de l’argent quand ça va bien, et rien quand ça va mal ».

A bénéfice EXTRAORDINAIRE, distribution EXTRAORDINAIRE

Pour ma part, j’estime également que l’indépendance de la BNS serait maintenue si elle décidait de la quantité et du calendrier optimaux d’une distribution extraordinaire de ses bénéfices cumulés. Quant à leur destination, je ne privilégierais pas les distributions supplémentaires aux cantons et à la Confédération (7). Ces institutions sont prudentes à l’investissement et souvent limitées politiquement dans leur capacité à le faire. D’autres pistes sont donc à rechercher, certainement via un panachage et savant consensus « à la Suisse », entre des versements extraordinaires aux caisses de pension qui souffrent en premier lieu des taux négatifs ; à l’AVS qui voit son fonds tendanciellement à la baisse, et pour qui il n’y a pas consensus sur le moyen de l’équilibrer sur le long terme ; mais aussi aux habitant-e-s de notre pays, qui ont besoin d’un coup de pouce après ces années de hausse des coûts de la vie, et des perspectives de retraite médiocres.

Un bon coup de relance, profitable à toutes et tous, après ces années de même politique de la BNS, serait un signal positif et bon pour le moral, équitable, direct et relançant la consommation de tout un chacun, plutôt que l‘investissement de quelques-uns. Et dans notre pays, on sait faire efficacement et discrètement en matière financière : il n’y a qu’à se rappeler le très rapide déblocage de milliards de francs et le transfert de titres difficilement négociables à la BNS pour « sauver » l’UBS de la banqueroute en 2008… : quand on veut, on peut.

 

 

(1) The Case for the Separation of Money and Credit, 26.9.2017

(2) Plus précisément une « standing emergency fiscal facility », dette perpétuelle à zéro coupon, un don en d’autres termes. Pour plus de détails : https://www.blackrock.com/corporate/literature/whitepaper/bii-macro-perspectives-august-2019.pdf

(3) Blog de la Tribune de Genève, 28 août 2019

(4) https://www.tdg.ch/suisse/milliards-bns-saliver-pierreyves-maillard/story/20278938

(5) D’un point de vue pratique, la solution minimaliste du point de vue légal consiste tout simplement à frapper des pièces comme on le fait déjà actuellement, mais dans un but qui va au-delà de la simple fourniture de moyens d’échanges pour les petites transactions. En principe, on devrait préférer des pièces à très haute valeur faciale, disons par exemple d’un milliard de francs. Ce serait des monnaies de thésaurisation, même si elles pourraient être de simples disques sans grande valeur métallique. Le but est avant tout que la BNS les achète et les mette à l’actif de son bilan, ce qui ne change rien, ni à ses fonds propres ni au risque qu’elle prend, mais permet de transformer cette monnaie souveraine métallique en monnaie scripturale, afin qu’elle puisse facilement être injectée dans le système bancaire actuel. Grâce à la vente de ces pièces, la Monnaie fédérale dégage d’énormes recettes qu’elle peut ensuite distribuer à la population. Pour cela, il faut modifier quelques articles de la loi fédérale sur l’unité monétaire et les moyens de paiement afin d’y introduire deux modifications substantielles. La première doit imposer que cette frappe spéciale soit ordonnée par la BNS, c’est-à-dire par l’autorité monétaire, et non pas par la Confédération – on pourrait d’ailleurs généraliser cela à la frappe de toutes les pièces de monnaie. La seconde doit assurer que le seigneuriage de cette frappe, la différence entre le coût de fabrication et la valeur faciale des pièces, soit explicitement attribué au paiement de la ration monétaire et ne constitue donc pas un revenu pour la Confédération. Michaël Malquarti, Pour un nouvel ordre monétaire, Editions Slatkine, 2018, p. 170

(6) docteur ès sciences économiques, management, comportements organisationnels, et chargé de cours à l’Université de Lausanne et à l’EPFL

(7) Il faut rappeler que les cantons sont les actionnaires majoritaires de la BNS et qu’à ce titre, chaque année, ils touchent un dividende fixé. Selon une convention négociée en 2016 avec le Département fédéral des finances (et qui court jusqu’à fin 2020), l’institut d’émission monétaire verse aussi et en principe, et “si ses réserves le permettent”, un milliard de francs à la Confédération et aux cantons. Ce montant peut être porté à 2 milliards de francs si la situation est exceptionnelle. A noter que cette convention installe dans le temps une distribution de bénéfices, ce qui contraire à l’indépendance totale de la BNS prônée par certains-e-s.

 

Constructions en montagne

Patrimoine bâti et non bâti : il faut reprendre le contrôle de notre territoire

La récolte de signatures pour deux initiatives populaires en faveur de la biodiversité et contre le bétonnage est actuellement en cours. Par ailleurs, le Conseil de l’organisation du territoire (COTER) (1) vient de publier un rapport où il recommande notamment de préserver le paysage et la culture du bâti. Pour moi aussi, la protection de l’environnement et de la biodiversité relève du même combat que la conservation du patrimoine bâti. Dans ces deux domaines, il y a des volontés de déréguler, notamment suite à la croissance démographique et la conséquente pression sur le territoire. En plus des deux initiatives, d’autres actions sont nécessaires pour protéger les trésors patrimoniaux – bâtis ou non – de notre pays.

Très emblématiques, les villes de St-Gall et de Lugano que j’ai visitées dernièrement : la première a pris soin de mettre en valeur son patrimoine bâti, sa vieille ville, et plus largement ses parcs, jardins et sites moins centraux. La deuxième en revanche bâtit et construit tous azimuts, détruisant ses maisons historiques, rendant ses rues et espaces publics aseptisés, ou écrasés par des constructions massives, sans personnalité, pensées pour la seule maximisation du rendement immobilier. Alors que la population est de plus en plus sensible, et critique, à la pression des nouvelles constructions sur le territoire, et l’exprime par force pétitions, voire référendums et votations diverses, j’aimerais émettre quelques idées pour aborder ces questions de patrimoine en anticipation, et non à reculons, voire trop tard. Mes expériences de députée, municipale nyonnaise de l’urbanisme, des espaces verts, et de la culture viennent appuyer mes propositions.

Le patrimoine : intérêt public et économique

Le patrimoine est un créateur de liens, le témoignage de valeurs que nous partageons et l’expression de notre environnement au sens large. Il est essentiel pour faire naître et entretenir le sentiment d’appartenance à sa ville ou à son village, à sa région, son pays, son continent.
Plus concrètement, le secteur du patrimoine est source de création d’emplois où se croisent aussi bien des secteurs comme la culture, le tourisme, l’architecture ou l’urbanisme. Il a par ailleurs un effet d’entraînement : la présence d’un patrimoine, sauvegardé et utile à son temps, peut produire une amélioration générale de la qualité du bâti alentours. Il y a ainsi un intérêt public et économique à la conservation du patrimoine.

UNESCO, Confédération, cantons,…

L’UNESCO définit très clairement et largement le patrimoine : culture, architecture, technologie, arts monumentaux, planification des villes et création de paysage, mais aussi sites naturels, biologiques, géologiques et historiques. Les plus de 1000 objets et lieux inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO (12 en Suisse) sont là pour marquer ce qui nous unit tous et toutes sur cette planète.

Dans notre pays, le Conseil de l’organisation du territoire (COTER) (1) vient de publier un rapport intitulé « Mégatrends et développement territorial en Suisse ». Parmi ses 18 recommandations, l’une relève la nécessité de préserver le paysage et la culture du bâti et d’accompagner l’expansion du milieu bâti par une urbanisation de qualité.

Ceci a été reçu 5 sur 5 par le Conseil fédéral et l’Office fédéral de la Culture (OFC). Dans son projet de message concernant l’encouragement de la culture pour la période de 2021 à 2024, l’OFC indique que « de vastes parties de la Suisse souffrent de zones de construction médiocre ». Il se donne donc pour but de préserver, de conserver, de mettre en valeur et de rendre accessibles les joyaux de notre patrimoine. Ainsi le message inscrit dans la durée le catalogue et l’analyse des principaux sites construits en Suisse ayant une influence sur la culture du bâti, en particulier l’ISOS (Inventaire fédéral des sites construits d’importance nationale à protéger en Suisse) (2).

Début novembre, le canton de Vaud a mis en consultation une nouvelle législation sur le patrimoine bâti et archéologique et sur la profession d’architecte. Il va partiellement dans le sens de l’OFC (en ce qui concerne l’archéologie, le canton de Vaud irait à sens contraire, mais ses propositions sont encore loin d’être adoptées).

Tension entre milieux économiques et de protection de la nature et du patrimoine

De par l’exiguïté du territoire suisse et la croissance démographique de notre pays, mais aussi de par la Loi sur l’aménagement du territoire (LAT) qui prône (à juste titre) la densification des centres pour éviter l’éparpillement à tout va des bâtiments en campagne, la pression sur les terrains en ville devient intense. La Lex Weber, qui vise à protéger les montagnes de la « sur-construction », a le même effet. La protection patrimoniale, vue par certains comme un frein ou un élément de blocage au bâtissage, est donc attaquée. Des interventions parlementaires se multiplient au niveau fédéral pour remettre en question l’ISOS et « gagner » une plus grande liberté de construire, de détruire ou d’abattre. En parallèle, la LAT est révisée, à ce stade des travaux parlementaires, pour autoriser encore davantage de constructions hors de la zone à bâtir.

Des associations nationales actives pour la préservation de la faune, de la flore, de l’environnement et du patrimoine contre-attaquent. Elles ont lancé une double initiative au niveau fédéral : l’une pour plus de biodiversité et en faveur du paysage et l’autre contre le bétonnage du sol suisse (3).

• L’Initiative biodiversité exige plus de surfaces exploitées en accord avec la biodiversité, davantage d’aires protégées et de moyens financiers pour une promotion élargie de la biodiversité.
• L’Initiative paysage exige des règles plus strictes au niveau de la construction en-dehors des zones à bâtir.

Les récoltes de signatures sont en cours, jusqu’au printemps prochain. Je me réjouis de leurs futurs succès.

D’autres actions sont nécessaires

Mais ceci ne suffira pas. Il faut réapprendre à considérer les choses sur le long terme, donner sa vraie valeur au patrimoine, bâti et non bâti, pour le bien des générations présentes et futures. D’autres actions sont donc nécessaires :

-Encourager les visites de musées, de sites naturels ou culturels remarquables lors des sorties scolaires. On peut imaginer une gratuité des transports pour ces excursions. Plus largement il s’agirait de rendre obligatoire l’enseignement de l’histoire des arts et faire entrer la culture à l’école en y facilitant la venue d’œuvres et d’artistes. C’est en voyant et en vivant les choses qu’on y devient sensible.

-Etendre les ressources dédiées au patrimoine. Cela peut se faire par des subventions fédérales, cantonales et communales, mais aussi par l’affectation d’un pourcentage de la taxe de séjour à la préservation des sites patrimoniaux, comme en France. Le message de l’OFC indique l’importance des subventions confédérales pour seconder les cantons dans « des travaux probablement plus nombreux de restauration du patrimoine culturel récent, ainsi (…) que pour des interventions archéologiques », sans donner de chiffres précis… Il s’agirait d’être nettement plus volontariste pour la Confédération qui a réduit de moitié son engagement financier en faveur de la préservation des monuments historiques entre 1999 et 2019. C’est aussi vrai pour le canton de Vaud, qui veut payer toujours moins en matière d’archéologie : à suivre, dans ce blog, en 2020.

-Evaluer le patrimoine de demain, et le noter, le classer dès que possible, dans sa globalité. Des quartiers industriels ou des habitations ouvrières peuvent avoir leurs attraits quand ils sont bien conservés ou réaffectés… Qui n’a pas été charmé par des anciennes halles de marché, usines à gaz ou électriques, réutilisées pour d’autres buts, ou par des parcs qui ont traversé les siècles ?
Attention, ce patrimoine de demain ne doit donc pas être seulement vu dans sa singularité, mais dans son ensemble, bâti et non bâti, avec son environnement. La protection du patrimoine ne doit pas seulement sauvegarder les monuments historiques exceptionnels. J’ai l’exemple à côté de chez moi : une demeure architecturalement intéressante est destinée à être classée comme monument historique, alors que son jardin, remarquable, ne l’est pas : conserver la maison sans son jardin est un non-sens !

-Réconcilier protection des monuments et énergie solaire. La Confédération (4) suggère que les communes abandonnent le cas particulier et considèrent des ensembles plus larges. Les équipements solaires peuvent en effet s’intégrer facilement aux nouveaux bâtiments et aux secteurs en forte mutation. En contrepartie, on fait baisser la pression sur des sites dont les aptitudes sont moindres – parce que leur potentiel solaire est faible ou que leur valeur culturelle et patrimoniale est forte. Le surcroît d’énergie solaire dans certains secteurs compense ainsi les résultats moins bons obtenus ailleurs. Bref, des arbitrages doivent être opérés. Pour faire cela bien, la formation des architectes, urbanistes, politiques et contrôleurs divers des constructions doit être continue dans ces domaines en pleine évolution, et aux forts enjeux économiques.

-Doter les services de police de construction et de conservation du patrimoine de suffisamment de personnel qualifié. La tendance est parfois de ne pas donner de moyens à une politique publique, la réduisant ainsi à l’impuissance. La transparence est indispensable dans ce domaine.

Tout est toujours possible si l’on veut

Nous sommes toutes et tous touchés par des paysages, des monuments, le charme d’une ville ou d’un village, d’un quartier, par un ensemble, bâti ou non bâti. Ils nous procurent sérénité, bien-être ou émerveillement. Pour moi, la préservation de l’environnement et de la biodiversité relève de la même philosophie que la conservation de la qualité de notre bâti. Bien sûr, il ne s’agit pas de mettre tout sous cloche et ne rien toucher. Mais il y a beaucoup à apprendre de nos anciens, d’une époque où la notion de respect et d’équilibre était ancrée dans la vie, où l’on vivait avec son environnement sans le presser de tous les côtés pour en sortir le maximum d’argent. On donne trop souvent la priorité aux promoteurs et propriétaires de terres. Il faut donc reprendre le contrôle de notre territoire, de manière globale en le pensant sur le long terme, pour notre bien à tous. Je pense avoir démontré qu’on peut le faire.

 

 

(1) Le COTER est une commission extraparlementaire de la Confédération qui formule des recommandations à l’intention du Conseil fédéral et de l’administration pour ce qui touche au développement territorial et à la coordination des tâches territoriales. Il se forge sa propre opinion et en assume la responsabilité.

(2) L’ISOS, créé lors du boom de la construction des années 1960 et 1970, avait été mis en place par le Conseil fédéral pour protéger ce qui ne l’était alors plus. Cet instrument, visionnaire, parce qu’il ne recense pas que des monuments individuels, mais des sites entiers, définit ce qui mérite d’être conservé. Les cantons et les communes ont joui et jouissent encore d’une marge de manœuvre en la matière et sont tenus de prendre l’ISOS en compte lors de l’établissement de leurs planifications respectives.

(3) La première initiative constitutionnelle en cours de signature a pour but d’instaurer une séparation claire entre les parties constructibles et non constructibles du territoire. L’autre initiative, directement liée, vise à préserver les paysages, la physionomie des localités, les sites historiques, les monuments naturels et culturels dignes de protection, mais aussi en dehors des objets protégés. Cette double initiative impose aux cantons l’obligation de protéger la nature et le paysage. Ces initiatives sont lancées conjointement par BirdLife Suisse, Pro Natura, l’ATE, Patrimoine suisse et la Fondation suisse pour la protection et l’aménagement du paysage.

(4) La brochure « Culture solaire – Concilier énergie solaire et culture du bâti »propose aux communes des moyens de concilier l’énergie solaire et une culture du bâti de qualité. Elle montre comment des planifications à large échelle territoriale peuvent simplifier la recherche de solutions appropriées.

En 2016, l’OFC a mandaté une équipe interdisciplinaire dirigée par la Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (hepia), afin d’étudier la possibilité de concilier la production d’énergie solaire et des solutions convaincantes d’un point de vue urbanistique. Fruit d’une collaboration avec les Offices de l’énergie, du patrimoine et des sites et de l’urbanisme du canton de Genève et la Ville de Carouge (GE), une méthode a été mise au point, qui permet de produire un maximum d’énergie solaire tout en favorisant une culture du bâti de qualité.

 

Illustration article tarifs CFF

Le défi no 1 de la prochaine direction des CFF : la baisse des tarifs

Malgré certains problèmes, notre réseau de transports publics reste l’un des meilleurs du monde. L’un des plus chers aussi. La démission du directeur des CFF annoncée pour la fin 2020 ouvre une nouvelle ère. Pour des raisons à la fois écologiques, économiques et sociales, le prix du billet peut et doit baisser. Nous disposons pour cela d’un outil simple et efficace : le changement du taux de TVA applicable aux titres de transport.

Les vacances portent conseil et plusieurs réflexions sont nées de mes voyages dans diverses régions de Suisse en transports publics cet été. Si tout n’est pas parfait au royaume des CFF et de Car Postal, et divers épisodes ces derniers mois sont là pour nous le rappeler, j’ai été impressionnée par la densité de notre réseau, le confort général des transports publics (TP), la régularité des correspondances, et la ponctualité générale. Alors que Car Postal entame une mue après sa comptabilité plus que créative de ces années passées, et que le directeur des CFF a donné sa démission pour fin 2020, l’enjeu crucial de la mobilité publique sera, à mon avis, pas tant le développement des infrastructures, déjà acté, mais celui des tarifs. Ainsi, il ne suffira pas de stabiliser les prix, et ce même si les investissements vont augmenter massivement, mais il s’agira de les baisser. Ma proposition est simple: plutôt que taxer les TP au taux plein de la TVA, c’est celui de 2.5%, destiné aux biens essentiels et d’usage journalier qu’il faut appliquer.

Billets subventionnés mais trop chers

J’ai profité de mon abonnement général (AG) lors de mes déplacements suisses, avec un grand sentiment de liberté et de facilité. La somme déboursée de 3’860 francs pour cet AG, pourtant importante, ne couvre de loin pas les vrais coûts des voyageurs fréquents. De même, les pouvoirs publics subventionnent nos billets de train, bus, et bateaux ; nos TP ne couvrent que partiellement leurs coûts de fonctionnement et d’investissements par leurs recette propres. Ceci dit, même si les tickets de train et de bus sont soutenus en partie par les autorités, ils sont perçus comme chers, trop chers. Le Surveillant suisse des prix, M. Prix, le dit : la santé et les transports publics restent les préoccupations majeures des Suisses en matière de cherté ; la comparaison de prix entre train et covoiturage est défavorable au premier.

Appliquer un taux moindre

En considérant :

• la nécessité d’agir pour le climat, et d’intensifier l’usage des transports publics, très économiques en termes de consommation d’énergie par personne,
• l’excédent ordinaire de 2.9 milliards de francs aux comptes 2018 de la Confédération,
• le fait que des pays, tels la France et l’Allemagne, assujettissent les transports à un taux spécial, inférieur au taux ordinaire de taxe à valeur ajoutée,

il est évident que la Suisse doit faire de même.

La mesure que je propose, pour faire simple, serait d’appliquer aux billets de transports publics la TVA au taux réduit pour les produits de base, soit 2.5%, plutôt que le 7.7% employé maintenant. Cette modification de taux ne nécessiterait pas de votation populaire, la Constitution fédérale, base légale de la TVA, ne définissant pas le panier des taux réduits ou pleins (art. 130).

En chiffres, cette baisse de taux de TVA donnerait, en grosses lignes :

• les recettes des titres de transport (dans tous les TP suisses) sont de 5.9 milliards de francs
• les recettes de TVA sur cette somme se montent à 450 millions de francs environ ;
• une réduction du taux de TVA telle que proposée permettrait une baisse de 300 millions de francs du prix des transports voyageurs au global, soit une réduction des prix d’environ 4%.

Bref, le signal serait enfin positif pour une population d’usagers qui a vécu une évolution des prix à la hausse sur le rail plus forte que celle sur la route (Source : Union Suisse des Transports Publics UTP – Faits et arguments concernant les transports publics suisses).

Fidéliser les jeunes

En parallèle à cette mesure, d’autres sont à prendre, comme celle proposée par le Conseiller national Roger Nordmann, d’augmenter la limite d’âge de l’abonnement demi-tarif de 16 à 21 ans. Ainsi les jeunes seraient encouragés à rester fidèles aux transports publics plutôt que de passer à la voiture et à la moto, accessibles depuis 18 ans. Pour les jeunes encore, la suppression de la Voie 7 a certainement découragé leur emploi nocturne des TP ; cette décision mériterait d’être révisée. Enfin, les billets dégriffés, une offre intéressante des CFF développée ces dernières années, devrait aussi être disponible en gare, maillon essentiel du service public : tout le monde n’est pas forcément à l’aise avec un téléphone intelligent pour prendre son billet.

Le domaine de la mobilité est en plein chambardement. Les CFF viennent de signer un contrat avec une start-up lucernoise, Axon Vibe, pour développer et commercialiser une application informatique qui permettra de planifier son voyage et de réserver différentes offres de mobilité tels que la voiture, le vélo, le tram, le train ou la trottinette électrique, combinés à volonté et de façon simple, en fonction des besoins des voyageurs (communiqué de presse du 27 août 2019). Ceci va nécessiter une remise à plat du système de tarification des transports, ce qui est réjouissant. Cela le sera d’autant plus si une baisse des tarifs des transports publics se faisait enfin. On doit viser des tarifs incitatifs pour fidéliser les voyageurs actuels et attirer les autres. Ce doit être la priorité de la nouvelle direction des CFF.

 

Fabienne Freymond Cantone,
Municipale, candidate au Conseil national, Nyon