Les frontières se ferment donc la population étrangère augmente…

À fin décembre 2020, 2’151’854 ressortissants étrangers résidaient en Suisse. Le Secrétariat d’Etat aux migrations vient de révéler à ce sujet un drôle de paradoxe : alors qu’en 2020, l’immigration a diminué de 2,6 % par rapport à 2019, la population étrangère a augmenté nettement plus rapidement qu’auparavant : +40’442 [+1.9%] en 2020 contre +30’243 [+1.5%] en 2019.

Si la diminution de l’immigration durant cette année « COVID » s’explique aisément par les restrictions d’entrée mises en place par la Suisse et surtout par le manque de perspectives économiques liées à la pandémie, comment expliquer la croissance accélérée de la population étrangère ? La réponse est simple: de nombreuses personnes déjà présentes en Suisse ont renoncé à quitter le pays, tant et si bien que l’émigration (les départs) a fortement diminué (-12.1%)[1]. On peut grosso modo considérer que 10’000 personnes étrangères ont ainsi décidé (ou été contraintes) de rester en Suisse l’an passé alors qu’elles seraient parties en temps normal. L’inquiétude de ne pouvoir revenir a joué un rôle, de même que les incertitudes sur les perspectives à l’étranger[2].

Le solde migratoire de la Suisse (arrivées moins départs) a donc augmenté malgré les restrictions d’entrée !

S’il surprend à première vue, ce paradoxe est bien connu des géographes et autres migratologues sous le nom de « net migration bounce » (rebond du solde migratoire). Il avait été mis en évidence de manière spectaculaire il y quelques années par une étude sur les politiques de visas de 34 pays. Il en ressortait que lorsqu’un pays d’immigration se montre très restrictif en matière d’entrées, ces dernières diminuent, certes, mais les personnes qui parviennent à obtenir le précieux sésame ne repartent plus, de peur de ne pas pouvoir entrer à nouveau[3]. Un résultat similaire ressort d’une étude sur les politiques d’immigration de la France, de l’Italie et de l’Espagne vis-à-vis des Sénégalais entre 1960 et 2010[4]. Ces derniers se sont avérés d’autant plus enclins à retourner au Sénégal que les politiques d’entrée en Europe ont été ouvertes. A l’inverse, le resserrement des conditions d’entrée a poussé les expatriés à le rester.

L’année 2020 reste exceptionnelle, mais la leçon générale à tirer du paradoxe de la fermeture des frontières est que loin d’être statique, la population issue de la migration est – tout au moins pour partie – en constant mouvement. Il est loin le temps où une migration se faisait de manière définitive et pour toute une vie[5]. Beaucoup de gens arrivent, beaucoup de gens partent, et parfois reviennent ! C’est aussi cette réalité que les politiques d’accueil doivent prendre en compte.

 

 

 

[1] Pour être complet, il y a lieu de tenir compte aussi des naturalisations et des décès (qui font diminuer la population étrangère) et des naissances (qui la font augmenter). L’évolution de ces facteurs a toutefois joué un rôle plus faible que le solde migratoire dans l’évolution de 2020.

[2] Après le relâchement des contraintes de mobilité de la deuxième moitié 2020, le quatrième trimestre de l’année a d’ailleurs vu l’émigration reprendre son rythme habituel.

[3] Czaika, M., and H. de Haas. 2017. The Effect of Visas on Migration Processes. International Migration Review 51 (4):893-926.

[4] Flahaux, M.-L. 2017. The Role of Migration Policy Changes in Europe for Return Migration to Senegal. International Migration Review 51 (4):868-892.

[5] On notera que dans des pays plus marqués par des migrations « traditionnelles » de longue durée et par moins de mobilité, le paradoxe que nous venons de relever pour la Suisse ne semble pas s’être manifesté. On peut faire l’hypothèses que ce soit le cas du Canada https://www.bnnbloomberg.ca/closed-borders-halt-canada-s-population-growth-during-pandemic-1.1500976

 

Etienne Piguet

Etienne Piguet

Professeur de géographie à l’Université de Neuchâtel et Vice-président de la Commission fédérale des migrations, Etienne Piguet s'exprime à titre personnel sur ce blog.

5 réponses à “Les frontières se ferment donc la population étrangère augmente…

  1. Et ouais… à part un Suisse de gauche, le monde entier sait la valeur d’un droit de rester en Suisse, surtout en cas de crise… Si seulement notre législateur ne suivait pas cette naïveté de gauche et ouvrait les yeux…

    Mais ne vous en faites pas. La fermeture des frontières portera ses effets en 2021, notamment dans la statistique de la criminalité (itinérante). Certaines certitudes de gauche vont se fracasser contre la réalité…

  2. Excellent article. Les demandes d’asile sont recevables seulement auprès de nos ambassades à l’étranger. Le Conseil fédéral et les cantons ont violé la loi 11 mille fois l’année passée en essayant de traiter les 11 mille demandes déposées directement en Suisse. Nous dépensons 11 milliards tous les 4 ans pour l’aide au développement et nous sommes tous contents de pouvoir aider les pays pauvres. Le problème est que nous dépensons chaque année 800 millions à 1 milliard, en plus, pour aider les clandestins chez nous, en méprisant nos propres lois. Genève emprunte lourdement année après année et dépense 45 millions par an pour sa politique migratoire, en trichant un peu sur les chiffres, puisque l’entretien et le chauffage des bâtiments qui abritent cette population et les fonctionnaires de l’encadrement, sont comptabilisés ailleurs. Jusqu’à quand vont-ils continuer à gaspiller notre argent, et augmenter l’insécurité du peuple et des contribuables suisses.

  3. Je suis chaque fois époustouflé par la bêtise et la médiocrité de la plupart des commentaires qui réagissent aux excellentes analyses du professeur Piguet. Je suggère de fermer cette possibilité. Elle n’apporte malheureusement aucun échange digne de ce nom, à part des habituels propos xénophobes…

    1. ça serait intéressant de votre part de répondre par des arguments au lieu de jeter des soupçons sur la validité des commentaires des autres. L’usage du mot xénophobe devrait s’appuyer sur autre chose que votre perception ! Salutations,

      PS: si vous choisissez de ne répondre je pense que votre commentaire actuel serait une attaque non-fondée.

  4. C’est un peu comme le covid, où personne n’a rien compris à la première vague, ni à la deuxième…
    Maintenant vont arriver les migrants climato-sceptiques 🙂

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