Réfugiés: une croissance inéluctable ?

“L’augmentation du nombre de personnes qui ont besoin d’être protégées contre la guerre, le conflit et les persécutions confirme une tendance à la hausse sur le long terme” a déclaré le Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés à l’occasion de la sortie du dernier rapport du HCR sur les déplacements forcés de populations dans le monde.

Il est vrai que 2018 a été une année particulièrement désolante, durant laquelle les violences ont poussé d’innombrables personnes à la fuite à l’intérieur de leur pays (10.8 millions de nouveaux ” déplacés internes “) ou en dehors (2.8 millions de nouveaux réfugiés et demandeurs d’asile ayant franchi une frontière internationale). Les violences et violations des droits humains au Venezuela, en Ethiopie, en Syrie, en Somalie, au Congo, au Nigeria, au Soudan du Sud, etc. expliquent ce triste bilan.

Les années précédentes avaient, elles aussi, été marquées par un accroissement des déplacements forcés. mais s’agit-il véritablement d’une tendance de long-terme à la hausse ? C’est heureusement aller trop loin que de l’affirmer :

D’une part il est important de tenir compte des améliorations dans l’exhaustivité du comptage des déplacés. Les 4 cinquièmes de l’accroissement observé entre 2017 et 2018 sont ainsi attribuables aux déplacés internes aux Etats. Une catégorie de personnes recensées systématiquement depuis peu par un organisation spécifique (l’Internal Displacement Monitoring Center à Genève) dont la qualité de relevé a beaucoup progressé ces dernières années.

D’autre part, il est important, sur le long terme, de tenir compte de l’augmentation de la population mondiale qui a immanquablement des effets sur le nombre de personnes risquant de devoir se déplacer. Pour ce qui est des réfugiés, on peut remarquer que leur pourcentage oscille autour de 0.9% de la population mondiale depuis 2015 sans accroissement spectaculaire.

Enfin, il ne faut pas oublier que chaque année des millions de personnes déplacées rentrent chez elles (2.9 millions en 2018). L’histoire montre que si une accalmie des violences survient le nombre de déplacés tend rapidement à diminuer. Ce fut par exemple le cas au début du siècle lors de l’intervention militaire de l’OTAN, suivie par la paix en ex-Yougoslavie. Avec un peu d’optimisme, on peut imaginer pour les années à venir un déclin similaire des déplacés dans certaines régions.

Mettre l’accent sur le niveau jamais atteint des déplacements forcés se comprend de la part du HCR. Le but est de faire réagir, de susciter des actions politiques et de mobiliser des ressources pour faire face à ces tragédies. Dans le même temps, insister année après année sur les nouveaux records de déplacements et sur leur caractère inéluctable présente un risque. Celui de conforter certaines populations d’Europe dans une peur irrationnelle de ” flots de réfugiés ” cherchant par tous les moyens à fuir vers le Nord. Celui aussi de donner des arguments aux politiciens qui font de cette peur leur fonds de commerce et proposent d’ériger des murs pour se protéger des réfugiés. Il faut donc compléter et nuancer le message alarmiste sur l’effectif des déplacés en rappelant deux points essentiels : 1) l’immense majorité des personnes qui doivent fuir la violence trouvent refuge à proximité immédiate de leur domicile, sans avoir ni l’intention, ni le souhait, ni les moyens, de venir jusqu’en Europe 2) le vœu le plus cher de la plupart des victimes de violences est de retourner au plus vite dans leurs foyers.

S’il est bon de prendre conscience et de déplorer l’augmentation du nombre des personnes déplacées par la violence, cette prise de conscience ne doit pas déboucher sur la peur mais sur des actions de solidarité concrètes, principalement à proximité des zones de violences. Afin de voir dans le futur l’effectif des déracinés décliner enfin.

Interview à ce sujet au 12:30 RTS le 19.06.2019

 

Etienne Piguet

Professeur de géographie à l’Université de Neuchâtel et Vice-président de la Commission fédérale des migrations, Etienne Piguet s'exprime à titre personnel sur ce blog.

3 réponses à “Réfugiés: une croissance inéluctable ?

  1. J’ose espérer que votre information sera relayée par les médias, surtout en période électorale. Sinon, les partis que vous mentionnez vont à nouveau nous remettre la sempiternelle compresse de la menace des envahisseurs venant de l’étranger !

  2. Les réfugiés sont un thème chatouilleux. Même la surdouée Angela Merkel en a fait les frais.

    Mais le comble du comble, avec ces pauvres damnés, est que les mêmes qui se servent de l’argument anti-migratoire (en Suisse, l’UDC, pour ne pas le nommer) sont les mêmes qui votent pour l’exportation d’armes!

    Ai-je besoin de préciser le lien entre guerre et immigration ou exploitation des richesses, amis européens? (Irak, Lybie, Syrie, Congo et bla)

    A mourir de rire, ou alors à en pleurer 🙂

  3. Cher Monsieur Piguet,
    Pensez-vous qu’il serait possible que le Fonds national suisse de la recherche alloue des subsides pour qu’un universitaire indépendant analyse objectivement:
    Est-ce qu’il y a oui ou non plus ou moins de migrants qui meurent en Méditerranée lorsqu’un navire de type Aquarius, Ocean Viking, etc s’y trouve ?
    En d’autres termes, quel est l’impact de ces navires de sauvetage d’un point de vue objectif (et de leur communication) ? incitation à la migration ? neutre ? … ?

    Parce que, actuellement, tout le monde dit tout et n’importe quoi sur la base de ces données:
    https://missingmigrants.iom.int/region/mediterranean

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