Réfugiés: pourquoi Xi Jinping ne se fâche pas ?

Au temps de la guerre froide, si une rencontre diplomatique et à fortiori une visite d’Etat avait lieu, l’un des thèmes les plus délicats à l’ordre du jour était celui des réfugiés. Le fait que les pays de l’Ouest accueillent à bras ouverts des opposants politiques russes ou hongrois était vu comme un affront diplomatique majeur par leurs gouvernements. 

Accueillir les réfugiés d’un autre Etat était un acte politique de désapprobation voire d’hostilité au même titre que les sanctions commerciales et les invectives verbales. Ce caractère profondément politique de l’asile s’inscrivait dans une continuité historique remontant aux proscrits du XIXe siècle – accueillis par les Etats libéraux, aux aristocrates de la révolution français – accueillis par les monarchies et même aux réfugiés protestants du XVIIe qui trouvèrent asile et terres réformées.

Dans une telle logique, pour qu’une visite aussi amicale que celle qu’effectue Xi Jinping en Suisse puisse se dérouler, il eut fallu que la Suisse ne soit qu’une destination très marginale et peu accueillante pour les réfugiés chinois.

Or il n’en est rien, bien au contraire !

En 2015 la Suisse a été – avec 578 demandes d’asile – le 3e plus important pays d’accueil de demandeurs d’asile chinois en Europe. Derrière la France (2961) et la Grande-Bretagne (770), mais devant l’Allemagne (537). En termes relatifs aussi, la surreprésentation des Chinois (nb. y compris les Tibétains) parmi les demandeurs d’asile en Suisse est marquée: près de 10% des demandes d’asile chinoises en Europe sont déposées en Suisse alors qu’elle ne reçoit que 2.5% des demandes d’asile toutes origines confondues. Et, plus déterminant encore, les Chinois sont bien accueillis ! : la plupart des demandes d’asile (69.8%) débouchent sur une protection de la Suisse (statut de réfugié ou admission provisoire) et la population chinoise relevant du domaine de l’asile augmente en conséquence (3000 personnes au 31.12.2015).

En d’autres temps, il y aurait eu matière à incident diplomatique. Aujourd’hui il suffit de tenir à l’écart les opposants trop bruyants pour que les délégations restent tout sourire et que d’innombrables accords de coopération soient envisagés… Sans être dans le secret des discussions sino-suisse il ne semble pas que l’accueil de réfugiés soit très prééminent dans l’ordre du jour…

Comment expliquer un tel mystère ? L’ascendant pris, tant chez les autorités suisses que chinoises par le pragmatisme économique est un élément, mais il ne suffit pas. C’est selon moi la signification même de l’asile et du statut de réfugié qui a subi ces dernières années une transformation. Cette évolution – qui vaut pour toutes les origines de réfugiés – a fait perdre à l’asile son caractère historiquement politique pour lui donner une fonction essentiellement humanitaire: les critères d’accueil pratiqués ne sont plus liés que très indirectement à un jugement porté sur un Etat d’origine. Ils sont fonction de la situation humanitaire individuelle des personnes accueillies. L'accueil par la Suisse de réfugiés chinois n'est plus une critique frontale du régime de Pékin. Elle découle des obligations internationales de la Suisse et de la pratique des tribunaux suisses. C’est ce glissement du politique vers l’humanitaire et le judiciaire – analysé entre autre dans un ouvrage de Matthew Price – qui rend les réfugiés chinois presque invisibles, mais qui dans le même temps, à l'échelle monde, élargi fortement le cercle des bénéficiaires possibles de la politique d’asile humanitaire et débouche sur une croissance tendancielle des demandes de protection.

Par une coïncidence fortuite de calendrier, le jour même de la visite en Suisse du président chinois, Barak Obama mettait fin à l’accueil collectif des réfugiés cubains sur le territoire américain. Un accueil historique, précisément encore fondé sur une conception politique de l’asile et qui déplaisait fort aux autorités cubaines.

Price, M. E. 2009. Rethinking Asylum. Cambridge: Cambridge University Press.

Etienne Piguet

Etienne Piguet

Professeur de géographie à l’Université de Neuchâtel et Vice-président de la Commission fédérale des migrations, Etienne Piguet observe depuis plus de vingt ans les flux et les politiques migratoires.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *