L’islam: défi pour la Suisse (interview)

Interview publié en italien dans le Giornale del Popolo 

 

1) Certains des récents attentats terroristes ont étés attribués aux musulmans des banlieues (de Nice, Bruxelles,.) . Est-ce que cette ghettoïsation et islamisation des périphéries est présente dans les villes suisses ?

Non, les agglomérations suisses ne connaissent pas de ghettos comparables. Cependant, il est vrai que certains quartiers sont défavorisés : les immeubles sont plus vétustes, il y a plus de gens à l’aide sociale et de personnes pauvres, etc… Ces quartiers sont aussi ceux où les immigrants trouvent des logements et on y trouve donc une concentration de certains groupes dont des musulmans. Il faut veiller à ce que la précarité ne débouche pas sur des problèmes sociaux qui peuvent prendre la forme d’une radicalisation. C’est un défis très sérieux aussi en Suisse.

2) Quel modèle d'intégration est appliqué en Suisse ? En quoi est-ce qu'il se différencie des politiques d'intégrations des villes françaises ou belges ?

Le modèle suisse c’est celui de l’intégration par le travail. C’est parce qu’ils ont trouvé un emploi et contribué à la prospérité que les Italiens, Espagnols, Yougoslaves ou Turcs du passé ce sont très bien intégrés. Il faut tout faire pour que les nouveaux arrivants accèdent au travail. Notre grande chance c’est la bonne santé de l’économie suisse.

3) Quelle est la différence (de vie, d'adaptation, d'attitude,.) entre les musulmans arrivés en Suisse pour travailler avant les années 90 et ceux qui sont entrés via l'asile ?

La différence tient précisément au marché du travail – dans les années 90 les Turcs et les Kosovars venaient avec déjà un contrat de travail en poche  – le danger aujourd’hui est que les personnes arrivées par la voie de l’asile restent désœuvrées. Ceci ne concerne pas spécifiquement les musulmans : les Erythréens par exemple ne sont pas majoritairement musulmans mais il faut les aider et les encourager à s’insérer.

4) Est-ce que les musulmans en Suisse représentent un group hétérogène ou homogène ?

La population musulmane est très diverse: des personnes arrivées de longue date pour travailler – c’est le groupe majoritaire – en provenance du Kosovo, de Macédoine, de Turquie, etc… et des groupes – eux aussi très divers – qui ont fui la violence d’Afghanistan, d’Irak, de Syrie. Chaque groupe a des pratiques et un rapport à la religion spécifique. Il n’y a absolument pas les « chrétiens » d’un côté et les « musulmans » de l’autre mais une grande diversité de part et d’autre. C’est une chance.

5)  Comment voyez-vous l'attitude de la société suisse envers cette partie de la population ? 

Je comprends l’inquiétude d’une partie de la population. L’Occident a une relation difficile avec l’Islam depuis le XVe siècle ! et les  groupes fondamentalistes actuels font peur. Cependant la peur est mauvaise conseillère. Interdire certaines pratiques  au lieu de privilégier le dialogue peut aller en sens contraire du but recherché en poussant certains à se refermer sur eux-mêmes. Il faut être dur et inflexible vis-à-vis des individus qui transgressent nos lois et nos valeurs mais pas stigmatiser un groupe tout entier. Je crois à la force du modèle démocratique et humaniste : une très grande majorité des musulmans s’y reconnaissent.

6) Aujourd'hui, ce sont les personnes issues de la migration qui garantissent que la population ne décline pas drastiquement. Cela peut-il présager une augmentation exponentielle des musulmans dans l'avenir ?

Non, la politique migratoire est clairement orientée sur les pays proches avec les accords de libre-circulation avec l’UE. C’est cette migration qui domine largement. L’immigration des pays musulmans ne représente qu’une minorité (environ 15% des arrivées) alors que beaucoup de gens pensent qu’elle domine. L’immigration des pays musulmans et d’ailleurs plus faible aujourd’hui qu’il y à 25 ans !

 

Nb. ce dernier point à été traité dans un blog sur l'islamisation de la Suisse

Etienne Piguet

Etienne Piguet

Professeur de géographie à l’Université de Neuchâtel et Vice-président de la Commission fédérale des migrations, Etienne Piguet observe depuis plus de vingt ans les flux et les politiques migratoires.

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