Le “Schweizer Frauenlauf” se fourre le stiletto dans l’œil

Le droit de faire du sport a été une longue conquête pour les femmes – ce n’est d’ailleurs pas terminé: j’ai une pensée particulière pour les cyclistes afghanes qui ont dû se réfugier en France pour pouvoir s’entraîner. Depuis le film Free to Run (“libre de courir”) de Pierre Morath, même les plus allergiques à l’efffort savent que la participation des féminines aux marathons n’est pas toujours allée de soi. Avec le boom de la course à pied, on a tendance à se dire que les discriminations, c’était avant, dans une échelle temporelle située entre l’Âge de la pierre taillée et la fin du Moyen Âge. Et pourtant: le premier marathon féminin aux Jeux olympiques, c’était il y a 35 ans, en 1984 à  Los Angeles. Chez moi, on avait déjà la télé couleur.

En Suisse et dans le monde, a fleuri une série de courses réservées aux femmes, dans le but, d’encourager les nanas à se bouger et de leur montrer qu’elles en sont capables, intentions fort louables. Ces courses datent de l’époque où le pelotons étaient essentiellement masculins et où il n’était pas forcément facile de se faire sa place en tant que féminine. Le seul avantage de surnombre masculin (ou de cette sous-participation des femmes) était qu’il n’y avait pas de file d’attente devant les toilettes dames…

Mais voilà, ces courses féminines perdant de leur sens, puisque les pelotons sont de plus en plus mixtes. Elles doivent se réinventer et trouver de nouveaux créneaux. La trouvaille du Frauenlauf, ou Course féminine suisse, à Berne, est une course “kick off” de 80 mètres en… hauts talons (cliquez sur le lien si vous ne me croyez pas). C’est vrai que courir avec des chaussures à talons, c’est excellent pour la colonne vertébrale et que les clichés sexistes ont un urgent besoin d’être renforcés.

Attention, pas question de tricher. Le règlement stipule que les talons doivent avoir 7 cm de haut au minimum et une largeur de 2 cm au maximum, des fois que l’idée vous prendrait de venir courir en cothurnes. On voit que la commission technique de la course a bossé son affaire.

Le timing, également, est particulièrement bien choisi: organiser une course en hauts talons, quelques semaines avant la Grève des femmes, quel sens de l’à-propos!

Et ce n’est pas tout: il y a une finance d’inscription. Car si l’envie vous prend d’user vos Louboutin sur le bitume bernois, il vous faudra débourser la modique somme de 30 francs. On rappelle que la distance est de 80 mètres. Cela nous donne donc un prix de 375 francs au kilomètre. À ce tarif, même le Marathon de New York devient abordable.

Quelle mouche a donc piqué les organisateurs et les organisatrices? Aura-t-on droit, l’an prochain, à l’élection de Miss T-shirt mouillé? À une nouvelle course en string? À un concours de lavage de voitures? Je préfère ne pas savoir. Ce qui est sûr, c’est qu’ils se fourrent le stiletto dans l’œil s’ils croient promouvoir ainsi l’égalité des chances dans le sport.

P.S. une aimable lectrice me signale que cette course haut perchée existe depuis 2011. Je ne suis pas sûre de m’en réjouir.

Emmanuelle Robert

Emmanuelle Robert

Après des études de lettres et un parcours de journaliste, Emmanuelle Robert a travaillé dans la coopération au développement. Désormais active dans la communication, elle est aussi coach professionnelle et passionnée de course à pied.

6 réponses à “Le “Schweizer Frauenlauf” se fourre le stiletto dans l’œil

  1. Oui ce doit être le comble du chic de faire la course en Louboutins 🙂 🙂
    Nous sommes dans une civilisation de buzz, et je suis sûr que nos amies suisses-allemandes trouvent l’idée géniale, une course en tacos (talons) et non de tacots!

    1. Votre commentaire m’interpelle: y aurait-il un Röstigraben du talon haut? Il va falloir que je révise mes clichés, moi qui en était restée au combo birkenstock et chaussettes, en matière de différences culturelles…

  2. Voilà qui est envoyé. Votre article est très amusant et spirituel.
    Notez, si ça leur fait plaisir à ces dames de courir en talons aiguilles, pourquoi pas?
    Personnellement j’aime bien les femmes modernes et dynamiques comme vous, mais je déteste les féministes. Je trouve que l’un des avantages du sport, c’est de nous rappeler que les sexes ne sont pas égaux. Car s’ils l’étaient, alors on serait obligé de faire une seule catégorie pour tous les sports, y compris l’haltérophilie, le lancer du poids, la boxe, le football…

  3. “Dernière trouvaille”…
    Cela date de 2011… Et je crois que le féminisme atteint une vraie maturité lorsqu’elle accepte l’autodérision… car c’est bien de cela qu’on parle!

    Je me suis permis de regarder vos résultats sur datasport. Impressionnant! mais dommage que vous ne courrez plus en Suisse alémanique et critiquez une course sans y participer cette année 🙂
    Il n’est pas trop tard, on se dit au 16 juin à Berne?

    1. Merci de votre précision historique, c’est donc une erreur de ma part d’avoir cru à une nouveauté. Je ne suis pas sûre que cela me rassure de savoir que cette compétition à talons existe depuis 2011.
      Vous avez raison, courir en Suisse alémanique, c’est formidable. Heureusement, il existe quantité d’autres courses et je vous rencontre avec plaisir… ailleurs qu’au Fraulauf.

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