Suzette, les chiottes, et mon libre arbitre

Alors donc, vous connaissez Aurélie William Levaux?

C’est initialement la question que je voulais vous poser avant de partir en couilles et d’écrire ce qui suit. Bonne lecture.

C’est parfois un peu relou d’essayer de vendre quelqu’un dont on adore le taf. Déjà parce qu’il y a toujours un connard qui veut juste ajouter son grain de sel et qui va te sortir un truc genre “ah ouais mais moi j’aime pas” alors qu’il connait pas mais qu’il a juste envie de dire qu’il aime pas, connard à qui on a très envie de dire merci c’est utile eh bien alors tais-toi connard, mais on ne dit rien parce qu’à ce moment on est amour et partage, et autant se concentrer sur l’énergie positive. Et puis de manière générale, c’est ennuyeux de dire “franchement, cette meuf est ouf, ses textes sont oufs, ah et aussi ses dessins sont oufs,  enfin elle est ouf” parce que comme vous l’avez remarqué, à part répéter c’est ouf en s’étouffant, on est un peu à court d’arguments. (Je parle évidemment de mon cas mais il y a moultes gens extraordinairement doués pour communiquer leur engouement. J’ai dû rater quelque chose. Une route, un jour.)

Aurélie William Levaux est donc une meuf que je ne connaissais pas et qu’on m’a comme qui dirait fourré entre les mains. C’était d’ailleurs au Salon du Livre (celui pour lequel j’ai ouvert ce blog où j’ai parlé d’à peu près tout sauf du Salon du Livre, et que ça va continuer, et que c’est super). Comme quoi les salons du livre, c’est utile. Quand je dis fourré entre les mains je parle de ses livres (car elle fait des livres), pas d’elle en personne, car j’ai de très petites mains et ça aurait été compliqué. Et puis on ne fourre personne entre les mains de personne. Bref. On m’a donc fourré deux de ses livres (La poutre de mon oeil et Sisyphe, les joies du couple) entre les petites mains et ils m’ont marquée. Mais alors : marquée. Autant marquée que le vieux tout nu que j’ai vu un jour sur une plage de Formentera, qui toute la journée fait des sculptures avec des cailloux et qui bronze et qui a l’air sage et heureux.

© Aurélie William Levaux
© Aurélie William Levaux

L’oeuvre d’Aurélie William Levaux tourne autour du couple, de l’amour, du sexe, des relations humaines, de la maternité, de sa vie en général et de la vie tout court. Elle parle de religion, dans des sortes de fulgurance mystique, j’aime bien. C’est très drôle et très touchant et un peu vulgaire et très sensible et très beau. Vraiment, j’ai adoré. J’ai pleuré et j’ai ri à voix haute, enfin tout ça en même temps, avouez que c’est rare.

© Aurélie William Levaux

Plusieurs de ses livres ont été édités par les éditions Atrabile, que j’ai découvert à cette occasion et dont je reparlerai bientôt parce que ces gens-là font des choses vraiment chouettes (et ils sont basés à Genève). Quand j’ai été les voir, l’éditeur m’a dit qu’il était amoureux d’elle.

Aurélie William Levaux a aussi un blog, et elle fait également (entre mille autre machins) des choses comme ça :

 

© Aurélie William Levaux

Avouez que ça claque. Avouez qu’on y repense, après.

Donc, je voulais vous parler d’elle, et de son dernier livre, Sisyphe ou les joies du couple. Qui ne raconte pas mais alors pas du tout les joies du couple.

Et je me suis dit que j’allais vous parler de tout ce qu’elle a fait à mon coeur et à mon cerveau et à mon corps, et donc j’ai ouvert le site du Temps afin de m’y connecter.

Et puis je suis tombée sur le post de Suzette Sandoz, où elle écrit que c’est pas si terrible, le fait que des gens fassent des prières et des manifs contre l’avortement au sein-même du CHUV, à côté du Planning Familial. Que l’interdiction de la présence de ces gens, qui font des prières et des manifs contre l’avortement, équivaudrait à une chasse aux sorcières. Là, mon cerveau a vrillé. Je me suis dit bah ouais bien sûr c’est vrai, après tout, je comprends pas pourquoi on laisse pas non plus des connards faire des prières et manifester pour nous quand on va chez le dentiste soigner une rage de dents et qu’il nous file des antibio. Il doit y en avoir des tonnes, des gens contre les antibio, ils ont le droit de manifester contre nous à côté de nous quand on souffre, ils ont le droit de venir dans des locaux médicaux prier pour notre salut, si on interdit ça c’est vraiment du fascisme, un relent de chasse aux sorcières.

Mon cerveau a donc vrillé. Il disait SUZETTE SUZETTE SUZETTE. Il disait vas-y Emmanuelle raconte-leur. Il me faut un peu de courage pour écrire ce qui va suivre, soyez-en conscients. Et on s’éloigne des livres. Mais pas tant. Après tout, je crois qu’en lisant une connerie pareille à celle que Suzette Sandoz écrit, Aurélie William Levaux aurait elle aussi fait quelque chose du genre.

 

C’était il y a un ou deux ans, je ne me rappelle plus exactement de la date. J’étais au restaurant du golf de Morges avec tout un tas de monde, c’était un repas familial, un dîner d’après-baptême. Bon déjà en soi le baptême était absolument surréel, j’avais pas mis les pieds dans une église depuis des années et il se trouve que je suis catholique donc pour moi l’église et le baptême sont en général austères et froids et chiants, et là, c’était un truc protestant, tout le monde avait l’air content et la pasteure était en baskets violettes et elle avait mon âge. Par contre pour le froid c’était la même histoire : il faisait quand même froid. Et il y avait ce type, pas très loin de moi, que je connaissais parce qu’il faisait partie de cette famille, qui n’était pas la mienne – j’étais une pièce rapportée –, et qui je le savais était « tradi », comme on dit. Tradi, chez les catholiques, ça veut dire intégristes. C’est une manière polie de désigner des fanatiques. Il n’en avait pas l’air, franchement. Je sais, en plus, que ce type est d’une intelligence rare, surréelle, et il faut s’y faire, il y a dans la vie des choses inexplicables, comme par exemple le fait qu’un type très intelligent voue un culte infini à une secte. Je le regardais, à la messe, puis au restaurant, il était assis en face de moi, il me disait qu’il avait découpé un article de moi récemment publié dans un quotidien et en le remerciant je me demandais comment il avait pu lire ce truc sans l’asperger d’eau bénite puisque j’y faisais clairement allusion au porno et à des trucs de cul comme ça. Enfin bon. À ma droite une meuf me disait à peu près simultanément que l’allaitement est naturel et que le féminisme est un concept très à la mode. À ma gauche quelqu’un m’affirmait l’air détaché que c’était rock que j’écrive pour des journaux. J’avais envie de répondre que c’était exactement ça, c’était comme le rock, cool mais que ça nourrissait pas grand-monde. Pas les journaux forcément, mais l’écriture en général. Mais je n’ai pas répondu ça parce qu’à l’autre bout de la table quelqu’un a crié le prénom d’une petite (« PHILOMEEEEEENE arrête d’engloutir tes friiiites et bouffe au moins un brocoli bordel ») et je me suis rappelée que j’étais enceinte, et que je n’avais pas envie de l’être, et peut-être était-ce trop pour mon cerveau, je ne sais pas, mais j’ai clairement eu très envie de pisser, donc je me suis levée, laissant là la meuf de l’allaitement, et la personne qui trouvait le journalisme en 2017 rock, et le fanatique.

Les chiottes, c’était les chiottes des vestiaires. Quelques jours avant, j’avais pris un médicament pour arrêter d’être enceinte. Dans ces cas-là on vous prévient que la douleur va être insupportable ; on m’avait blindé d’antidouleurs, et j’avais attendu. Il ne s’était pas passé grand chose. J’avais saigné pas mal. C’est tout. Je ne savais pas si j’avais avorté, mais je savais que j’avais de la chance : autour de moi, les meufs qui ont pris ce médicament m’ont souvent parlé de contractions insupportables, de vomissements de douleur, de solitude extrême chez elles. Moi, rien de tout ça. Je me suis assise sur la cuvette, j’ai pissé, et au moment où j’allais me relever, j’ai senti un truc dans ma chatte, mais pas un truc douloureux, non, juste un truc qui poussait, qui allait sortir. Un peu comme quand on a la flemme de tirer son tampon et qu’on essaye de l’expulser par la force du vagin (on y arrive, des fois). Alors j’ai laissé faire. J’ai attendu que ça sorte. Et puis je me suis relevée, j’ai fait très attention à ne pas regarder, je ne voulais rien voir, j’ai tiré la chasse et je suis retournée m’asseoir. La respiration un peu saccadée. Mon mec de l’époque m’a demandé si tout allait bien, j’ai dit oui. Je me suis marrée en m’imaginant dire tout haut ce qu’il venait de se passer, devant tout le monde, le mec et sa secte, l’autre meuf et son allaitement, l’autre et mon côté rock. Mais ça ne se fait pas. Je veux dire, qu’importe ce qu’il s’y passe, on ne parle jamais en public de ce qu’il se passe aux chiottes. On ne parle jamais non plus des détails, parfois banals, parfois immondes, d’un avortement. Du contexte de la vie ordinaire. Par contre y a toujours un connard pour venir nous dire ah ouais moi j’aime pas. Je n’ai rien contre les connards ou la liberté d’expression, mais s’il avait été là, à côté de moi dans les chiottes à prier pour mon salut, j’espère que la loi aurait condamné ça. On n’est plus au Moyen-Âge, Suzette : les avortements sont légaux, et la chasse aux sorcières n’existe plus.

 

Voilà, à bientôt. (AH, ET MERCI, SIMONE, REST IN PEACE)

© Aurélie William Levaux
Ouais j’avais envie de la remettre, ouais.
Emmanuelle Fournier-lorentz

Emmanuelle Fournier-lorentz

Après des études de philosophie à Paris et de photographie à Vevey, Emmanuelle Fournier-Lorentz décide de devenir journaliste indépendante pour la presse et la radio, ce qui n'a pas grand chose à voir. Elle tient également un blog personnel où elle étale sa vie privée sous le pseudonyme de Pollux Lesiak. Elle aime la littérature et l'autodérision.

8 réponses à “Suzette, les chiottes, et mon libre arbitre

  1. Pas besoin d’être intégriste, que ce soit catholique, musulman ou juif, pour être écoeuré par votre description exhibitionniste de la manière dont vous avez avorté chimiquement aux “chiottes”.

    1. Non, effectivement pas besoin, je ne suis pas certaine qu’il s’agit d’exhibitionnisme mais si c’est votre avis, c’est ok.
      Par contre, personnellement, j’avais déjà été écoeurée, comme quelques-uns de mes lecteurs, par votre dernier commentaire, vous savez, celui sur mes seins sous le post “J’ai tenu la main à Marc Lévy”. Comme quoi, on se vaut. Bye !

  2. Cette blogueuse accumule la grossièreté, la vulgarité et les fautes d’orthographes usuelles pour les gens de son niveau. Le Temps se déshonore complètement en acceptant de pareils collaborateurs.

    1. “Pour les gens de son niveau” … très intéressant comme description.. cela montre une pensée hiérarchisée ( On dit un avocat de “bas niveau”, non?).
      Cela me rappelle cette autre magnifique pensée : ” ici il y a des gens qui réussissent et d’autres qui ne sont rien”.

  3. Votre attitude est incompréhensible.

    Si une femme vante publiquement et de manière intentionnellement érotique la taille de ses seins, alors qu’elle est très jolie comme chacun peut constater, cela n’a rien en soi de choquant, mais évidemment cela ne laisse pas indifférent.

    Au début j’ai été assez charmé par votre ton mutin, et un peu déjanté. Puis vous avez monté vertigineusement dans la provocation…

    Quel est le propos de votre rubrique ? On se demande.

    La règle du jeu consiste-t-elle à écrire des articles d’ambiance, volontiers provocateurs ? Dans ce cas c’est très bien d’exhiber vos seins dans vos textes, même sans les montrer. Ca met de l’ambiance. Et même si vous les montriez, on ne serait pas choqué. Ca peut même être charmant. Quand vous exhibez votre avortement aux chiottes, ça devient plus trash.

    Ou alors est-ce que cette rubrique est un “slut walk” médiatique ayant pour propos de pousser la provocation au delà de toute limite ?

    C’est possible mais peut-être que le lectorat romand n’est pas constitué d’une majorité de gens familiarisés avec les méthodes de provocations obscènes et extrêmes d’une certaine scène féministe américaine dure.

    Cela risque de ne pas passer. Ce lectorat ne vous suivra pas.

    Vous vous trompez de public à mon avis.

    1. Il n y a pas de provocation dans ce qu’elle écrit. Juste ce besoin d’être aimé. Les hommes (masculin) ont besoin d elles (avec un s) . Il faut faire l effort de le comprendre. Bien se connaître c est l accepter .Pour certains une vie n y suffit pas. Il y a du travail, le chemin est étroit. Mais il est bien là.

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