Lire, le cœur brisé

Quand on n’a pas encore emménagé pour de vrai dans un nouvel appartement, quand on n’y a pas dormi, par exemple, on ne peut pas dire qu’on y habite. On ne sait pas encore si les murs nous isolent ou non du bruit, si les voisins sont ok, si ils s’engueulent sans arrêt ou non.

Je suis allongée sur le canapé en cuir. Le désagrément des canapés en cuir c’est qu’ils sont tout le temps froid, et qu’ils collent à la peau nue. Mais moi, j’aime bien. À un étage supérieur, j’entends un couple se disputer très violemment dans une autre langue. Assise de manière bizarre, tordue, j’écris ça, là. Voilà. On peut avoir le cœur brisé pour tout un tas de raisons. Pas la peine de s’appesantir dessus ou de les énumérer. La dernière fois que j’ai écrit quelque chose sur ce blog, j’ai commencé par “La seule chose de bien avec les livres pour qui on éprouve un intérêt vif, passionné c’est qu’ils possèdent la capacité d’annihiler notre solitude. Franchement, rien d’autre.”. Bon, j’y ai peut-être été un peu fort. Il y a d’autres choses bien, avec les livres. Le fait de pouvoir vivre la vie de quelqu’un d’autre pendant un instant, par exemple.

Je ne sais pas si les livres possèdent également la capacité d’annihiler notre tristesse provisoire. (S’il vous plaît, admettons au moins que nous sommes tous périodiquement tristes, merci.) Je sais par contre qu’on est parfois tellement tristes que se concentrer devient une tâche impossible; alors lire, n’en parlons pas. C’est une autre histoire, vous me direz. Mais voilà, récemment, je me suis rendue compte que moi, le cœur brisé, je me tourne vers les livres – davantage que vers les êtres humains ou vers les casseroles, disons. Probablement un réflexe enfantin. La tristesse n’a rien d’unique, de spécial. Moi non plus. Ce que je ressens, des tonnes de gens le ressentent – et ça, ce sont les livres qui me l’ont fait comprendre. Des centaines de millions de cœurs se traînent sur la planète, brisés; des milliards, même, peut-être. C’est plutôt triste et assez beau, au final. Comme la mer en plein orage, disons. Ou de penser à mes frères, qui sont super, mais qui sont loin (quelque part dans une forêt en Australie, pour l’un, dans un mobil home sur une plage du Pays basque, pour l’autre). J’espère qu’ils n’ont pas le cœur brisé. Parce que bon, eux, ce ne sont pas franchement vers les livres qu’ils se tourneraient.

Alors bref, que lire, le cœur brisé?

(Tout ce qui suit n’est qu’un avis très personnel.) Quand j’avais 19 ans, j’étais très angoissée à cause d’une relation amoureuse. Par hasard, j’ai acheté Fragments d’un discours amoureux. On peut dire que ce livre m’a sauvé de l’angoisse. On peut dire que Roland Barthes s’est démerdé pour trouver des mots, des exemples, et des situations qui me touchaient en plein cœur (brisé, donc).

Par un truchement bizarre (l’esprit humain est complexe), le fait que ce mec (Roland) ait connu ça, tout ça, toute l’angoisse et la tristesse qu’on ressent parfois quand on est amoureux, le fait donc que ce mec ait connu ça, l’ait théorisé, en ait fait un livre, un livre avec un titre si beau, tout cela m’apaisait de manière phénoménale. C’était mon guide dans la tempête. Pourtant, aucun conseil n’est distillé dans les Fragments. Fragments qui pourraient d’ailleurs plutôt porter le titre de Fragments d’un discours amoureux névrotique et désespéré; mais pour moi, il s’agissait de Fragments du discours amoureux. Et non d’un. Il parlait de l’amour et de ce qu’il nous fait parfois ressentir comme de quelque chose de particulièrement universel. Roland Barthes était assis avec moi, en terrasse, il était quoi, allez, disons, 19 heures (une heure super, en été), on buvait un pastis. Il m’expliquait ce que je ressentais. Il m’assurait que je n’étais pas folle. Je courais le chercher dans ma bibliothèque à chaque nouvelle misère (la relation que je vivais alors était vraiment merdique). Je ressortais apaisée de la lecture.
Petit extrait des passages surlignés. Tout est d’époque: j’avais donc 19 ans.

   
Avec en guest star mes ongles rongés. Oui, l’histoire du mandarin, elle est bien, hein.

Bref. Que lire d’autre?

Evidemment, mais est-ce bien la peine que je le formule? je vous le demande, puisque je bassine tout le monde avec depuis une dizaine d’années, je recommande les yeux fermés, le cheveu fou et l’oeil brillant, Le chameau sauvage, de Philippe Jaenada.

Et puis si en plus d’avoir le cœur brisé, on doute de l’humanité (parfois, les deux vont de pair, c’est même très courant), on peut également lire son dernier livre, qui alors pour le coup fait de son auteur quelqu’un qui relève l’humanité au rang d’humanité : La petite femelle. Et puis, pour l’espoir, Néfertiti dans un champ de canne à sucre.

Bon, je conseille à peu près tous les livres de Jaenada pour les cœurs brisés, les esprits perdus, les âmes légèrement en dérive. Ils furent également mes guides dans la tempête (un autre genre de tempête, celle des 25 ans, j’en ai déjà parlé). À part peut-être Le Cosmonaute. Il faudra peut-être attendre un peu, être un poil plus stable, avoir retrouvé un semblant de forme (au niveau du cœur). En attendant, on peut toujours lire son texte Pourquoi je hais Jaligny.

Quelques autres:

  • Sans télé, on ressent davantage le froid, de Titiou Lecoq (tiré de son blog, qui est aux blogs ce qu’est la Bible aux livres, mais avec du sexe, des blagues, et une très belle écriture, alors bon)
  • Si j’étais une femme, je m’épouserais, de Joann Sfar (il faut quand même arriver à encaisser son côté égocentrique relativement insupportable)

  • Franny et Zooey, de Salinger. Je n’ai aucune idée de pourquoi ce livre m’apaise, mais il y est après tout question d’une recherche de l’apaisement d’une jeune femme névrosée. Autant dire que ça me parle. Il y  est aussi question d’amour fraternel, et même de fraternité, de famille, de religion, et de crise mystique. Il y est question de dépression, de l’absurdité et du sens de la vie. Alors bon, ça fait un paquet de bonnes raisons.

  • Fiasco FM, de Flynn Maria Bergman, découvert récemment.

  • Et surtout, plusieurs livres d’Aurélie William Levaux, dont je reparlerai très vite, très bientôt, de manière bien, bien plus longue. Cette meuf est ouf.

Par contre je vous déconseille formellement Houellebecq (je me rappelle d’heures sombres, en pleine dépression, à lire Les particules élémentaires, pétrie d’angoisse et de tristesse, le cœur se brisant davantage à chaque page), Aurélien d’Aragon, Le lys dans la vallée, de Balzac. L’horreur en pleine tempête. Ne parlons même pas du Petit prince. Mieux vaut aussi éviter La promesse de l’aube, qui personnellement me plonge dans une mélancolie profonde (mais belle) dont il est pratiquemment impossible de me déterrer pendant des jours.

Et autour de moi?

Quand j’ai posé la question “Que lirais-tu si tu avais le coeur brisé?”, aucune fille à qui j’ai posé la question ne m’a répondu. Ce devait pas être le bon moment. Alors bon.

Clément Bénech m’a répondu : Je pense que je lirais À l’ombre des jeunes filles en fleur.

Paul Ronga m’a répondu : D’abord Salammbô, mais en sautant la moitié des pages.

Fulvio Balmer Rebullida m’a répondu : Un livre qui s’appelle Naïf. Super., et c’est pas la réponse que je dis pour me la péter, mais la vraie réponse, le livre que je lirais vraiment.

Naïf. Super. c’est l’histoire d’un type de 25 ans qui fait une dépression. Il vend ses affaires, ses meubles, et il s’enferme dans un nouvel appartement. Après, bon, vous verrez.

Emmanuelle Fournier-lorentz

Emmanuelle Fournier-lorentz

Après des études de philosophie à Paris et de photographie à Vevey, Emmanuelle Fournier-Lorentz décide de devenir journaliste indépendante pour la presse et la radio, ce qui n'a pas grand chose à voir. Elle tient également un blog personnel où elle étale sa vie privée sous le pseudonyme de Pollux Lesiak. Elle aime la littérature et l'autodérision.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *