Ce que ça fait de tomber sur quelqu’un de super (en l’occurrence, David Foster Wallace) – Partie 2

La seule chose de bien avec les livres pour qui on éprouve un intérêt vif, passionné c’est qu’ils possèdent la capacité d’annihiler notre solitude. Franchement, rien d’autre. Ça m’a toujours saoulée qu’on bassine les enfants avec la lecture. Ça m’insupporte encore quand quelqu’un me dit « c’est super, tu lis vachement », ou « j’aimerais tant lire ». Comme si les livres te rendaient heureux ou intelligents, comme si tu n’avais pas l’air d’un abruti total quand tu ne parles pas pendant quatre heures, le nez enterré dans ton livre, et que quand on te pose une question très simple, tu n’y réponds même pas parce que tu lis. Et puis il y a une tonne de livres complètement cons. Je vois pas la différence avec la télé. J’hallucine (et en même temps, bien sûr, je suis fan) qu’on laisse des livres ultra subversifs dans les mains de gamins mais qu’on applique des filtres quand il s’agit qu’ils aillent sur internet. J’ai découvert le féminisme, le viol, le sexe, la dépression, le suicide, le bonheur, j’ai découvert l’intersexualité, les massacres, la bizarrerie, l’inceste, la virginité, l’ennui, le mariage, l’infidélité, la marginalité, les drogues dans des livres, à un âge où on ne parle pas de ça à des enfants.

Prenez Le Petit Prince. C’est l’histoire d’un enfant seul et dépressif qui abandonne son unique amie, une rose, pour aller découvrir le monde des humains, qui en est très déçu, qui devient ami avec quelqu’un de très solitaire et de très perdu, et qui finit par se suicider dans le vague espoir de retrouver sa rose (oui, le petit Prince se suicide). J’ai lu ce livre environ deux cent fois, enfant. Ce n’est pas pour rien. C’est parce qu’à l’époque, c’était le seul discours à portée de mes petites mains potelées qui me permettait de comprendre ce qu’il se passait autour de moi, à ce moment précis.

Et puis ce qu’on oublie de dire, c’est qu’un livre est écrit par la meilleure partie de quelqu’un. Lire des centaines de livres pourra vous faire croire que le monde est empli de gens bien qui écrivent de belles choses qui touchent votre âme, mais je vous assure, on arrive aisément quand on écrit à cacher la partie la moins reluisante de soi-même. « On peut être un grand artiste et un sale con », dixit Manu Larcenet. Bah c’est vrai dans tous les domaines. Rien de plus décevant mais c’est vrai. Prenez le photographe Gilbert Fastenaekens, par exemple. Je dis ça en connaissance de cause. (Et encore, ça, c’est plutôt sympa, parce que côté grand artiste, pour Gilbert il faudra repasser.)

Donc : la capacité d’annihiler notre solitude. La capacité de nous faire nous dire à nous-mêmes ok, peut-être ne suis-je pas seul.e à penser ou ressentir ça dans ce monde formidable où l’on croise quand même un certain nombre de gros bâtards qui ont l’air de ne rien penser et de ne rien ressentir. J’ai toutefois une réserve là-dessus : un livre vous laisse seul.e, physiquement. Peut-être vous bouleversa-t-il, peut-être changera-t-il votre vision du monde, la dose d’espoir que contient votre cerveau, la manière dont vous appréhendez la vie, mais il vous laissera seul.e et pour cela, quand même, rien ne vaut, de temps à autres, une discussion avec quelqu’un d’à peu près pas trop débile (voire une amitié).

Bref.

Une fois le test de l’intérêt passé, donc, la partie n’est pas gagnée, les amis. Alors moi j’étais là, devant Brefs entretiens avec des hommes hideux, je caressais la couverture avec un sourire béat et autant vous dire qu’avant même de l’avoir ouvert, ce livre, je savais qu’il avait brillamment réussi son test. Ça fait ça, parfois. Donc là, prise d’une sorte de folie, j’ai décidé d’acheter tout ce qu’ils avaient de David Foster Wallace, dans cette librairie. Ça fait ça aussi, parfois, les rencontres. On décide qu’on veut tout et tout de suite maintenant et là ici par terre sur la moquette verte de Payot. Et puis il faut bien ajouter que la vie de David Foster Wallace me fascine depuis que j’ai lu quelques lignes sur lui, par Titiou Lecoq, par Zadie Smith. J’ai toujours eu un faible déchirant (peut-on parler de faible si celui-ci est déchirant?) pour les génies dépressifs dotés d’un orgueil énorme mais vacillant et enclins à la toxicomanie, à l’auto-dépréciation, à la dépression, ainsi qu’à faire des blagues. Je savais que ce type avait écrit sur la dépression ceci, dans Infinite Jest :

Comme si chaque atome, chaque cellule, chaque cellule cérébrale, je sais pas, était tellement nauséeuse qu’elle avait envie de gerber mais qu’elle pouvait pas, et vous ressentez ça tout le temps et vous êtes sûr, absolument certain que cette sensation s’arrêtera jamais, que vous allez la ressentir toute votre vie.

Ou ça (dans un article):

Les nouveaux rebelles, qui sait, seront peut-être les artistes prêts à s’exposer aux bâillements, aux yeux levés au ciel, aux sourires en coin, aux coups de coude dans les côtes, aux parodies des ironistes excellents (…).

Ou qu’il avait dit ça, dans un entretien à Larry McFerry:

Il me semble que la grande différence entre l’art de qualité et l’art moyen {…} s’apparente à de l’amour. À avoir la discipline nécessaire pour laisser s’exprimer la partie de soi-même qui sait aimer plutôt que celle qui ne cherche qu’à être aimée.

(Bah oui, Gilbert.)

Ou qu’il avait écrit un livre sur le rap, après avoir commencé un livre sur le cinéma pornographique. («Le rap est le premier genre pop à intégrer et refléter un désespoir américain particulièrement moderne vis-à-vis duquel la musique populaire ne peut plus agir en tant que palliatif.»)

J’ai voulu écrire quelque chose de triste, et les gens ont trouvé ça drôle.

En fait, avant même que David Foster Wallace entre dans ma vie avec ses livres et ses références, et sa manière chelou de penser, il avait déjà raflé tous les prix de l’intérêt. Alors, rentrée chez moi, j’ai commencé à lire. Notamment cette nouvelle, qui s’intitule “Au-dessus et à jamais”, dans lequel il y a ce passage :

Et des rêves. Depuis plusieurs mois, des rêves d’une nouveauté radicale : moites, affairés et distants; courbes qui s’abandonnent, pistons frénétiques, chaleur, et puis la chute vertigineuse ; et tu t’éveilles, derrière des paupières frémissantes, dans un jaillissement, une décharge de sensation qui t’électrise des cheveux aux orteils, surgie d’un dedans plus profond que tu n’aurais cru receler, spasmes d’une douleur profonde et suave, avec la lumière filtrant par les volets en éclats d’étoiles aiguës sur le plafond noir de la chambre, et sur toi une gelée blanche et dense et qui suinte entre les jambes, goutte et colle, refroidit sur la peau et se fige et pâlit, laissant des nœuds de poils agglutinés, animaux et blêmes sous la douche du matin, et dans l’enchevêtrement mouillé une odeur propre et suave dont tu n’arrives pas à croire qu’elle puisse venir d’une chose que tu aurais fabriquée en toi.

(Une photographie d’une qualité surréelle.)

Ce que j’appelle un instant de grâce (ici, la lectrice, subjuguée, a ouvert la bouche et relu le passage trois, cinq, douze, vingt-sept fois). Oui, ça parle de sperme, de l’apparition des éjaculations nocturnes, de rêves érotiques et de l’adolescence.

Enfin voilà, si j’ai un conseil pour vous, même si tout le monde le connait, même si tout le monde l’a lu, même si je n’influence personne et que vous détestez mes conseils ou que vous vous en foutez, si donc j’ai un conseil pour vous, ce serait de lire David Foster Wallace, que moi j’ai lu suite à la recommandation de deux personnes que j’aime beaucoup.

Je vous laisse avec un extrait de C’est de l’eau :

 Et c’est tout sauf une coïncidence si les adultes qui se suicident avec une arme à feu se tirent presque toujours dans… la tête.
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Et la vérité est que la plupart de ces suicidés sont déjà morts bien avant de presser la détente.
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Et j’avance que, au-delà des conneries, la véritable valeur d’une éducation aux sciences humaines devrait être la suivante : comment faire pour traverser votre vie d’adultes à l’aise, prospères et respectables sans être morts, inconscients, serviteurs de votre esprit et de la configuration par défaut qui vous veut solitaires, royalement seuls, jour après jour après jour.

 

Ce que ça fait de tomber sur quelqu’un de super (en l’occurence, David Foster Wallace) – Partie 1

emmanuelle-fournier-lorentz

emmanuelle-fournier-lorentz

Après des études de philosophie à Paris et de photographie à Vevey, Emmanuelle Fournier-Lorentz décide de devenir journaliste indépendante pour la presse et la radio, ce qui n'a pas grand chose à voir. Elle tient également un blog personnel où elle étale sa vie privée sous le pseudonyme de Pollux Lesiak. Elle aime la littérature et l'autodérision.

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