Ce que ça fait de tomber sur quelqu’un de super (en l’occurrence, David Foster Wallace) – Partie 1

Ce texte a été réalisé avec l’aide précieuse de Clemence J. Tuppacho, qui existe réellement mais souhaite visiblement n’être mentionnée ici que sous pseudo.

Il y a peu, deux personnes que j’aime beaucoup m’ont consécutivement parlé de David Foster Wallace en l’espace de quoi trois jours, alors que ces deux personnes que j’aime beaucoup ne se connaissent pas, que nous étions à chaque fois dans des bars bondés où parler de livres s’avère être moins primordial dans ces moments-là qu’aller vomir en titubant, et qu’avant ces deux personnes que j’aime beaucoup, personne, dans ma vie, ne m’avait parlé de vive voix de David Foster Wallace. J’ai lu des trucs sur lui relativement tard, par Titiou Lecoq et par Zadie Smith (autant dire : par des déesses), j’ai feuilleté sans réel enthousiasme La fonction du balai encore plus tard (c’est à dire très tard dans ma vie, alors que ce type aurait pu dès mon plus jeune âge m’épater, m’épauler, ce type aurait pu par l’intermédiaire de ses livres me dire : mais meuf, voyons, meuf), mais personne ne m’en a parlé, avant ces deux personnes que j’aime beaucoup qui elles m’ont très distinctement dit : il faut que tu lises ce mec. Bon, donc voilà, ces deux personnes m’en parlent en l’espace de quoi trois jours, et je me dis que les signes s’accumulent, qu’il est temps. Alors je vais à la librairie pas loin de chez moi, et je rentre dans la librairie, et je le vois, mais pas de face, pas entièrement, disons que le mot juste est plutôt que je l’aperçois. Et en l’apercevant, je me mets à sourire comme une demeurée, parce que je sais déjà que quoiqu’il se passe, qu’importe ce que je vais trouver à l’intérieur, je vais aimer. C’est un peu comme avec quelqu’un (parce que là en l’occurence, je parlais d’un livre). Ça fait ça très rarement mais il arrive qu’en rencontrant quelqu’un, à la seconde où on le voit, on sait déjà qu’on va aimer cette personne. Et ne me parlez pas de coup de foudre parce que ça n’a rien à voir avec un coup, ou avec de la foudre : c’est un sentiment calme, plus proche du constat que du ressenti. Même si cette personne est de dos, qu’il.elle ne nous a jamais parlé, qu’on ne sait même pas qu’elle a été alcoolique ou qu’il s’évanouit sans raison, etc. Ce n’est pas un coup de foudre, donc. C’est un agglomérat de choses passées, de rencontres et de névroses qui, accumulées, mises bout à bout, nous ont amené jusqu’à cette personne de dos qui ne nous a jamais parlé mais qu’on est sûr.e.s, va savoir pourquoi, qu’on va aimer instantanément. Qu’importe l’alcoolisme, les évanouissements, le contexte, les autres.

Bref donc j’arrive à Payot, dans le rayon littérature anglo-saxonne, et de loin je vois les tranches des livres de David Foster Wallace, et je me mets à sourire comme une demeurée. Imaginez la vision d’une fille avec un sourire béat s’avancer vers un rayonnage de livres. Bref. Je m’accroupis, je pose un doigt sur Brefs entretiens avec des hommes hideux et arrive alors le fameux test qui résulte de toute rencontre : le test de l’intérêt.

LE TEST DE L’INTERÊT

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Ecoutez, je ne vais pas vous faire un dessin. Le test de l’intérêt s’applique tant aux livres qu’aux êtres humains rencontrés. Il se met en place dès les premières secondes de la collision entre deux sujets (être humain-livre, être humain-être humain, hippocampe-être humain (dans ce cas précis cela dit, mieux vaut éviter le test de l’intérêt)), afin d’évaluer si les entités se jugent l’une et l’autre potentiellement valables.

METHODOLOGIE CONCRETE DU TEST DE L’INTERET

Prenons un lieu, par exemple : une librairie.

Dans le cas du livre, prenez-le dans vos mains et soupesez le machin. Ici, il s’agira de ne pas se laisser berner par le premier contact, qui sera de toutes façons maladroit (couverture trop rigide, format peu aguicheur, éclairage aux néons, papier glacé). Comme le dit si bien la réalisatrice Notorious Shakura, « il y a des premiers contacts maladroits sans espoir, et des premiers contacts maladroits qui portent, eux, l’espoir de prochains contacts réussis ».

Je pense que ce qu’elle voulait dire, c’est qu’il y a des premiers contacts maladroits suffisamment repoussants pour enterrer toute forme d’envie à tout jamais. Et puis, il y a des contacts délicieusement/subtilement/drôlement/génialement/ maladroits ou juste TELLEMENT maladroits qu’ils suffisent (vous le savez déjà, vous le devinez, vous en souriez de bonheur au plus profond de vous-même) à réveiller la folle envie de caresser bientôt à nouveau l’objet du désir avec chaque fois plus d’assurance et d’envie pour changer la maladroitesse (hello, ce mot n’existe pas je veux le déposer où dois-je m’adresser ?) en tendresse. C’est à dire en amour fou, en palpitation des corps, en étreintes soudaines à la force incontrôlable, en spasmes dans la moiteur la plus mordante, dans la nuit, oui, ça y est lecteur, vous y êtes, vous êtes amoureux de votre livre, celui-là même que vous teniez maladroitement et peu assuré entre vos mains tremblantes quelques jours plus tôt. Vous l’ouvrez à présent chaque jour, chaque nuit, pour y trouver ce qu’il vous manquait jusqu’ici dans la vie, à savoir le bonheur physique, le voyage, les histoires, la beauté, la surprise, l’affection, le partage de l’ennui, l’assurance, la confidence, la folie, l’amour. Bravo, félicitations lecteur, le test de l’intérêt est déjà passé depuis bien longtemps, submergé de bonheur, vous l’aviez complétement oublié, vous, jouissant à présent pleinement de la volupté complète dans laquelle tout votre être sera plongé grâce à cette rencontre nouvelle.

Cependant : refermez immédiatement et n’achetez jamais les livres aux typos insupportables (par exemple, cette obscure édition française de Kerouac ou de Burroughs ou un de ceux-là pour laquelle le mec qui a choisi la typo a voulu imiter celle d’une machine à écrire à l’ancienne en mode respectons l’authenticité de l’artiste, alors qu’en fait le résultat est parfaitement illisible) – malgré toute la qualité présente dans leurs œuvres, les acheter ne servira qu’à conforter l’éditeur dans ses choix douteux. Et vous n’êtes pas venus pour souffrir okéé ?? 

Dans le cas de l’être humain (toujours en milieu libraire), feindre de ne pas avoir remarqué ladite personne (pourtant sublime, aérienne, la femme de votre vie) et lire des ouvrages au bol (à l’envers) quelques rayons plus loin (Cuisine et Bien-Être). De son côté, le sujet (appelons-le Clothilde) choisit savamment l’objet de son désir (Les quatre accords toltèques – la voie de liberté personnelle, Ed. Jouvence, 1999, 141p.). Faire semblant de lire passionnément des mots (à l’envers je vous le rappelle). Lorgner l’être aimé du coin de l’œil. Se rendre compte qu’on a perdu Clothilde. Sueur froide, solitude sans fond, questionnements sur la vie. Retomber sur Clothilde assise par terre en demi-lune quelques rayons plus loin (qu’est-ce qu’elle est belle, je meurs). Baver discrètement. Clothilde, elle, fixe avec béatitude l’ouvrage qui, elle en est maintenant persuadée, lui fera découvrir LA VÉRITÉ. Ne pas tomber dans le panneau une deuxième fois et ne plus la quitter du coin de l’œil. La regarder payer avec satisfaction le prix de son éveil (9,00 CHF franchement t’as de la chance Clothilde, c’est pas cher payé pour trouver la voie, je te le dis). Faire semblant de tourner les pages de son ouvrage pris au bol parce que quand même on a le souci du détail. Regarder dans un état second l’élégant dos de Clothilde quitter l’établissement et se perdre dans la foule. Se rappeler soudainement du but de l’opération. Se sentir con. Etant donné que cette méthode n’a en fait jamais, mais alors jamais mené au test de l’intérêt, nous pouvons en conclure sans risques qu’il ne s’agit pas de la méthode adéquate.

Donc, la bonne méthode dans le cas de l’être humain :

En lisant entre les lignes de la méthode dédiée aux livres (mais alors faut être finaud je vous préviens) vous découvrirez peut-être un semblant de réponse.

 

Ce que ça fait de tomber sur quelqu’un de super (en l’occurence, David Foster Wallace) – Partie 2

 

 

Emmanuelle Fournier-lorentz

Emmanuelle Fournier-lorentz

Après des études de philosophie à Paris et de photographie à Vevey, Emmanuelle Fournier-Lorentz décide de devenir journaliste indépendante pour la presse et la radio, ce qui n'a pas grand chose à voir. Elle tient également un blog personnel où elle étale sa vie privée sous le pseudonyme de Pollux Lesiak. Elle aime la littérature et l'autodérision.

4 réponses à “Ce que ça fait de tomber sur quelqu’un de super (en l’occurrence, David Foster Wallace) – Partie 1

  1. Ah oui, David Foster Wallace! Je vous souhaite beaucoup de bonheur avec “Brefs entretiens avec des hommes hideux”, c’est une merveille, c’est délicieux de se perdre dans les notes de bas de page…

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