Echec de campagne “Mitage du territoire” : un tournant radical nécessaire pour les Verts

Il y a quelques semaines, la votation sur le mitage du territoire, un référendum proposé par les Jeunes Verts, a subi un cuisant échec avec plus de 60% de refus de la population malgré l’importance de ce vote pour le futur du pays. Il semble aujourd’hui nécessaire de mettre en lumière quelques points qui pourraient avoir fondamentalement joué en sa défaveur.

 

L’aménagement du territoire: sujet de discorde

Le sujet de l’étalement urbain en Suisse n’est pas nouveau et fait souvent l’objet de vifs débats tels que celui de l’émission Infrarouge sur la RTS à l’aube du vote, où le co-président des Jeunes Verts avait pourtant démontré sa maitrise du sujet face à ses adversaires. Les principaux arguments des Jeunes Verts en faveur d’une inscription dans la Constitution de la limitation du bétonnage des sols sont de nature écologique. En effet, le sol est une ressource limitée et mise en péril en raison d’une agriculture intensive et une urbanisation croissante. La préservation des sols est cruciale pour la biodiversité ainsi que notre propre survie comme l’a justement mis en avant le Professeur Dominique Bourg sur le plateau d’Infrarouge. De plus, les considérations liées au changement climatique portent à croire qu’il est aujourd’hui urgent de mettre un terme au bétonnage du territoire s’il l’on veut véritablement limiter les effets extrêmes des canicules ainsi que les dégâts d’inondations qu’engendre une augmentation des surfaces bétonnées.

 

Arguments écologiques VS choix individuels

Malgré le fondement scientifique de ces arguments et l’urgence d’action nécessaire pour préserver ce qu’il reste de la biodiversité et limiter les dégâts liés au changement climatique, ces constations sonnent creuses face à des arguments qui sont ancrés dans des thématiques de patrimoine et d’identité. L’appel de la villa individuelle en région péri-urbaine reste, selon les adversaires de cette campagne, un objet central pour tout citoyen et toute citoyenne en Suisse. Dès lors, selon ces mêmes opposants, limiter les constructions irait à l’encontre de principes fondamentaux de liberté individuelle. Malgré les arguments contraires à ces propos, jouer sur le terrain des choix personnels est nécessairement perdu d’avance dans une société fondée sur ces valeurs néolibérales.

 

Percer la bulle immobilière

En dépit de l’urgence climatique, les partis écologistes devront obligatoirement se pencher au coeur de la problématique qui touche des domaines telles que la politique d’aménagement du territoire. Ainsi, pour que cette campagne eût eu une quelconque chance d’atteindre l’opinion publique, elle aurait dû obligatoirement s’attaquer à la bulle spéculative immobilière qui est à l’origine du bétonnage intensif du territoire suisse. Cette dernière est elle-même encouragée par des politiques de dézonage des communes et cantons, qui, influencés par de puissants arguments économiques, cèdent aux pressions des acteurs immobiliers. L’aspect économique est pourtant un leurre, car ce n’est ni la population ni les cantons et communes qui bénéficient de ce bétonnage massif mais uniquement le secteur immobilier. En effet, malgré l’argument phare des opposants à la votation d’une pénurie de logements qui justifierait de nouvelles constructions, on compte aujourd’hui en Suisse plus de 72’000 habitations vides, en hausse de 13% par rapport à 2017. De plus, la fulgurante croissance immobilière n’a fait qu’augmenter le prix des logements et mis à mal la population suisse qui doit désormais accepter des loyers hors de prix.

 

Question de politique économique 

En vue des innombrables changements que requiert une politique d’adaptation au réchauffement climatique, il est nécessaire que les partis écologistes prennent en compte le contexte d’économie politique qui influence toute problématique écologique. Désormais, bon nombre de partis ont réalisé qu’il n’est plus possible d’atteindre un compromis avec un ordre économique néolibéral qui va à l’encontre de tout principe de justice sociale et environnementale. Au Royaume-Uni, le manifeste du parti travailliste Labour se porte garant d’un changement économique radical avec des politiques de redistribution des richesses et de démocratisation du capital. Récemment, il a même été question de mettre en place un programme national d’investissement vert – le “Green New Deal” – faisant référence à l’appel de l’élue démocrate et membre du congrès américain, Ocasio-Cortez, qui a conquis le public outre-mer.

 

Alors que la société civile demande un changement systémique afin de lutter contre le dérèglement climatique, à travers notamment les grèves des écoliers et les nombreuses manifestations pour le climat dans le pays, les politiques suisses affichent un sérieux train de retard. Tant que les partis de droite et les lobbies auront le privilège des questions de nature économique, toute politique environnementale ou sociale proposée sera compromise. Il est dès lors nécessaire que les politiques progressistes vertes et sociales en Suisse se réapproprient le terrain de l’économie politique afin de toucher au coeur du problème et de se donner les chances de mettre en place un réel changement de société.

Emilie Tricarico

Emilie Tricarico

Economiste et environnementaliste de formation, Emilie Tricarico est convaincue qu'une nouvelle politique économique est nécessaire pour faire face aux crises socio-écologiques de nos sociétés capitalistes. Auparavant active dans des organisations de justice sociale et environnementale au Royaume-Uni et à Bruxelles, elle vit désormais à Leeds en Angleterre.

2 réponses à “Echec de campagne “Mitage du territoire” : un tournant radical nécessaire pour les Verts

  1. Titulaire d’une licence HEC de l’Université de Lausanne, j’ai été biberonné aux idées néolibérales durant mes études au début des années 80. Les arguments des opposants à l’Initiative contre le mitage, parfaitement cohérents et défendables sur le plan économique, se résument aux points suivants:
    ° ne pas nuire au pouvoir d’achat,
    ° ne pas impacter la croissance,
    ° préserver l’emploi,
    ° respecter la liberté individuelle.
    Nous avons donc d’un côté cette volonté de ne pas entraver l’économie et de l’autre l’impérieuse nécessité de préserver l’équilibre climatique et écologique de la planète.
    Pour moi, la question est très simple. Nous avons tous, ou quasiment tous, des enfants, petits enfants, neveux ou nièces qui représentent à nos yeux l’avenir et qui sont pour nous les personnes les plus importantes de notre entourage. Alors que choisissons-nous ? Le maintient de notre pouvoir d’achat, la possibilité de continuer à accroitre d’année en année notre consommation, nos voyages en avion à des prix cassés, notre dévotion à l’égard des protéines d’origine animale, ou l’habitabilité du monde dans lequel vivront ces êtres que nous chérissons tant ? Pour moi, et pour tout citoyen “normal” de ce pays, la réponse ne fait aucun doute: le climat et l’écologie ont une priorité absolue sur l’économie et la liberté individuelle.
    Une fois cette prise de conscience effectuée, le choix des personnes auxquelles nous allons donner notre voix au prochaines élections législatives de cet automne ou nos réponses aux futures votations concernant les questions climato-écologiques deviennent d’une clarté limpide.

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