Kidding : fini de rire

Le retour très attendu de Michel Gondry et Jim Carrey n’accomplit pas de miracle, mais invite à une réflexion fascinante sur l’identité, sur fond d’exhortation à la candeur. Une parenthèse enchantée, à l’ironie discrète. 

Genre : comédie dramatique

Si vous avez aimé : Atypical

Bande-annonce : saison 1

L’histoire : Animateur vedette d’une émission de télévision pour enfants, Jeff Pickles ne se remet pas de la disparition accidentelle de son fils. Pour ne plus dissimuler ses émotions à l’écran, il propose de consacrer une émission à la mort, mais se heurte au refus catégorique de son père, producteur exécutif du show.

Diffusion et accès : Showtime, Canal+

« Every pain needs a name. What do you think this one is called? »

Gondry et Carrey : l’équation magique
Prononcez les noms Michel Gondry et Jim Carrey et vous verrez le visage de votre interlocuteur s’illuminer aussitôt. C’est l’effet magique que produit sur la mémoire Eternal Sunshine of the Spotless Mind, sorti en 2004. Chef-d’œuvre de poésie fantasmagorique, le film, qui raconte l’histoire d’un couple courant après le temps pour rattraper ses souvenirs amoureux, a marqué une génération de cinéphiles.

Sorti en 2004, Eternal Sunshine of the Spotless Mind a marqué une génération de cinéphiles. © Focus Features

Série événement de la rentrée
Sans doute les attentes étaient-elles trop élevées pour la nouvelle collaboration du réalisateur français et de l’acteur américain. Diffusée depuis le 11 septembre sur Canal+, Kidding est de facture beaucoup plus classique que les longs-métrages de Michel Gondry, ce qui n’est au fond guère surprenant.

Plus délicat, les quatre épisodes présentés à la presse ne permettent pas de comprendre où va mener la série. Passant d’une scène à l’autre de l’émotion subtile au comique troupier, Kidding peine à trouver son style et donne l’impression d’une œuvre brouillonne, globalement décevante. Seul point indiscutable : Jim Carrey est, une fois de plus, époustouflant.

Comment nommer l’indicible ?

Jeff Pickles, un animateur vedette aimé de tous. © Showtime

Animateur vedette d’une émission de télévision pour enfants, Jeff Pickles est séparé de sa femme, depuis la mort accidentelle d’un de leurs fils jumeaux. Dévasté, mais désireux de faire de cette épreuve une action éducative, Jeff propose de consacrer une émission à la mort, afin de mettre des mots simples sur les émotions les plus douloureuses.

« The longer we wait to deal with this in our special way, the more we’re telling every child in America that when something catastrophic happens to them, they should just pretend it didn’t. »

Mais son père Sebastian, producteur exécutif du show, refuse catégoriquement et invite son fils à exprimer sa peine hors caméra. Incapable de gérer sa frustration, Jeff perd pied.

Ajuster le monde à son idéal
S’il a dû remiser les animations ludiques et la narration fantaisiste – magiques – de la majorité de ses longs-métrages (Eternal Sunshine of the Spotless Mind, La Science des rêves, Be Kind Rewind, L’Écume des jours) pour une mise en scène classique, Michel Gondry a conservé l’A.D.N. de son œuvre : une vision profondément candide du monde.

L’univers magique de Michel Gondry invite à garder son âme d’enfant. © Showtime

Aimé de tous pour son humanité désarmante à l’écran, Jeff Pickles n’est pas moins doux et généreux à la ville. Lorsqu’il découvre que le monde qui l’entoure est laid, cruel et que ses proches le méprisent, il ne cède pas au cynisme, mais tente de réajuster le monde à son idéal. Une entreprise dont il ne mesure pas la difficulté et qui va s’avérer terrassante.

Immature ? Clairvoyant.
Comme il sait si bien le faire, Michel Gondry met en scène des personnages que la confrontation avec le monde adulte a dénaturés et qui ne peuvent trouver le bonheur qu’en se reconnectant à leur âme d’enfant.

À mille lieux de l’être immature que ses proches considèrent au mieux avec bienveillance, Jeff est un homme d’une clairvoyance saisissante. Et ses paroles, prêchées dans le désert, se révèlent lourdes de vérité.

« When kids don’t talk about their dark feelings, they get quiet. It’s the quiet ones that make the news. »

Comprenant qu’il ne pourra se sauver qu’en exprimant son désespoir, Jeff se heurte à une nouvelle réalité : la société bannit les effusions de l’âme et apprend aux enfants à refouler leurs émotions, dès leur plus jeune âge.

Refouler ses émotions, une norme sociale absurde. © Showtime

Une norme sociale absurde que la série illustre de façon désopilante en montrant l’impossibilité pour la jeune nièce de Jeff d’enfouir un incident traumatisant. Il faut la voir pousser des cris stridents à la moindre occasion, alors que sa mère se terre dans le déni.

Être soi, hors du regard d’autrui

La série devient réellement intéressante, lorsqu’elle se concentre sur la quête d’identité de ses personnages. Comme le héros du film The Truman Show, Jeff est contraint de s’interroger sur ce que signifie être soi, hors du regard des autres.

Lui qui n’a toujours fait qu’un avec son double fictif va devoir découvrir qui il est, dans un monde réel qui n’a rien de féérique. Peut-on voir en lui Jeff et non Mr. Pickles ?

Qui Jeff va-t-il découvrir, sous le masque de Mr. Pickles ? © Showtime

En marge de la douloureuse quête d’identité de son père, le jeune Will va également chercher à se définir, hors de l’image de son double défunt. Peut-il être aimé pour ce qu’il est et vu comme un être unique ? Une quête d’autant plus complexe qu’elle se mêle aux affres de l’adolescence.

Une ironie discrète
L’œuvre de Michel Gondry ne serait pas aussi touchante si elle n’était teintée d’une discrète ironie. Dès la première scène, Kidding donne le ton. Invité sur le plateau de Conan O’Brien, Jeff interprète une chanson émouvante, dont on comprend bientôt la portée ironique :

« You can feel anything at all. Happy, sad, big, or very small, anything at all, it’s fine. It’s you who’s doing the feeling and that makes it okay. And if you don’t know who you are yet, you can feel it anyway. You can feel feelings you don’t know, feelings gotta grow, like feet. So feel it and you can heal it. Isn’t growing up funny and sweet? »

Mais la série n’oublie pas de relever d’autres paradoxes dans lesquels s’enlisent ses personnages. L’hypersensibilité de Jeff lui vaut ainsi le mépris de son père, qui la perçoit comme un défaut de masculinité. Pas étonnant que son épouse soit aller chercher du réconfort dans les bras d’un autre, Jeff n’a pas su être un homme, un vrai.

« Real women don’t want to see your cry face. They want concrete arms and a warm touch when apropos. »

Persuadé que son fils n’arrivera jamais à dissimuler sa dépression à l’écran, Sebastian projette immédiatement de le remplacer par un personnage animé. Mr. Pickles n’est après tout qu’une marque. Peu importe le bien-être de Jeff, l’essentiel est de poursuivre l’émission. « We need versions of him we can control. A Jeff that doesn’t change, a Jeff that never dies. Infinite Jeff. » Pousser le curseur de la fiction à l’infini pour mieux nier le réel.

Le choix de la bonté

« I think you’re mistaking kindness for weakness. » © Showtime

Mais, au lieu de l’anéantir, les mots annihilants de son père (« You are not a real person, you are a man in a box. ») vont aider Jeff à s’affirmer. Il va ainsi découvrir qu’il ne perd rien à conserver son humanité, hors de sa bulle fictive. Tout est une question de choix. Ses proches s’arment de cynisme ? Soit. Lui fait le choix de l’idéalisme et garde foi dans la beauté du monde.

« You take care of things, people, not because you should but because you can. »

Et si son personnage et lui ne faisaient au final qu’un ? Peut-être réussira-t-il même à convaincre le monde que la bonté est le seul salut de l’humanité. Et à ramener ses proches – qui souffrent surtout de ne pas être à sa hauteur – auprès de lui.

Jim Carrey : déchiré et déchirant

Plus bouleversant que jamais, Jim Carrey incarne à la perfection le déchirement intérieur de son personnage. Lui seul semble pouvoir manifester dans la même expression le désespoir profond et le rayonnement intérieur. Une démonstration éblouissante qui laisse hélas sur le bas-côté des personnages secondaires nettement moins élaborés.

Espérons que les prochains épisodes de Kidding apporteront à la série la subtilité qui lui manque parfois et accentueront la touche de féérie qui rend l’univers de Michel Gondry si magique.

Emilie Jendly

Emilie Jendly

Emilie Jendly est passionnée de séries télévisées depuis 20 ans. Journaliste franco-suisse, elle présente sur ce blog les nouveautés à ne pas manquer. Spoil prohibé.

2 réponses à “Kidding : fini de rire

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