Sharp Objects : les liens du sang

Coup de projecteur sur la mini-série choc de l’été, qui vient de s’achever sur HBO. Sharp Objects explore la part d’ombre des relations mère fille. Un coup de maître, d’une violence psychologique inouïe. Préparez-vous à être hanté.

Genre : thriller psychologique

Si vous avez aimé : Big Little Lies, True Detective

Bande-annonce : vostfr

L’histoire : Journaliste torturée, Camille Preaker est envoyée par son rédacteur en chef dans sa ville natale du Missouri pour couvrir la disparition inquiétante de deux adolescentes. La jeune femme appréhende de retrouver sa mère Adora, icone locale, avec qui elle entretient des rapports conflictuels.

Diffusion et accès : HBO, OCS City

« Sometimes you need to be mean or hurt. »

La série choc de l’été
Depuis la diffusion de son dernier épisode sur HBO, la mini-série de Marti Noxon (To the Bone) est sur toutes les lèvres. Il est vrai que peu d’œuvres possèdent la capacité de vous hanter, longtemps après que l’écran s’est éteint ou que le livre s’est refermé.

Adaptée du premier roman de Gillian Flynn (auteure de Gone Girl, porté brillamment à l’écran par David Fincher) et réalisée par Jean-Marc Vallée (Big Little Lies, Dallas Buyers Club), Sharp Objects est un coup de maître.

Retour aux sources

En envoyant sa protégée couvrir une enquête policière dans sa ville natale, le rédacteur en chef d’un quotidien de Saint-Louis espère provoquer chez la journaliste un choc salutaire, qui la sortira de la dépression et de l’alcool. Il est loin de se douter de la profondeur des maux de la jeune femme.

Affronter les démons qui la hante depuis l’enfance permettra-t-il à Camille (Amy Adams) de se libérer de ses traumatismes ? À moins que les âmes damnées de Wind Gap ne la fassent définitivement perdre pied.

Une atmosphère suffocante
Petite ville du Missouri à l’air saturé d’humidité, de soupçons et de ragots, Wind Gap n’offre à ses habitants que peu de divertissements. Les adolescents y noient leur ennui dans la drogue et l’alcool, expérimentant le frisson et la débauche dans les bois où se cache un tueur en série.

Dès les premières images, stupéfiantes de beauté, le spectateur éprouve l’angoisse diffuse d’une existence privée d’air vital. Une atmosphère étouffante, à la Tennessee Williams, que l’architecture narrative concentrique accentue jusqu’à la suffocation. Telle un papillon pris dans la toile d’une araignée, Camille est irrémédiablement aspirée dans le vortex de son passé.

Souvenirs merveilleux de brefs instants de liberté. © HBO

Au cœur du labyrinthe : la maison familiale
À l’image de la première saison de True Detective, les personnages de Sharp Objects évoluent dans un labyrinthe mental. Au centre, la maison familiale qui a vu grandir Camille. Une demeure coloniale figée dans le temps, où la jeune femme semble condamnée à venir rouvrir ses plaies.

Figurant le monologue intérieur de son héroïne, la série plonge le spectateur dans une réalité inquiétante, dénuée de repères spatio-temporels. Le suspens de l’enquête se confond à l’univers mental troublé de Camille, peuplé de rêves, de souvenirs, de fantasmes et d’hallucinations.

Réalisation magistrale
C’est ici que le talent de Jean-Marc Vallée prend toute sa mesure. Filmée en 35 mm avec une lumière naturelle, caméra à l’épaule, la série capte l’intensité de chaque regard, chaque respiration. Une proximité d’autant plus saisissante que le montage nerveux, millimétré, maintient une tension permanente et joue habilement sur la perception déformée de la réalité.

Pressentant dès l’ouverture que les jolies rues Wind Gap ne sont que la partie visible des ténèbres, le spectateur avance, souffle court, au cœur d’une intrigue toujours plus cauchemardesque. Dans les pas de Camille, chaque intuition est dépassée par une révélation atroce, un coup de théâtre monstrueux. Réels ou fantasmés.

Les mots assassins
Mais, alors qu’émergent les cadavres, la violence se révèle plus psychologique que physique. La série jette une lumière crue sur ces générations de femmes qui, dans le secret de la cellule familiale, mutilent leurs filles à l’aide de mots plus tranchants qu’un rasoir. Ou les lapident par leur indifférence. Causant des dommages aussi irréparables que ceux qu’elles ont elles-mêmes subis.

« Women around here, they don’t kill with their hands — they talk and you’re dead.»

En quête d’amour inconditionnel, Camille tend désespérément les bras vers sa mère, qui la repousse à coup de caresses verbales assassines. Des mots d’une violence inouïe, assénés avec douceur et que la jeune femme a gravés dans sa chair pour étouffer sa douleur et punir son impuissance.

Enfer hitchcockien

Hitchcockienne jusqu’au bout des ongles, la série multiplie les références au maître du suspens. Du sirop que prépare amoureusement Adora (interprétée avec maestria par Patricia Clarkson) à la maison de poupée de la jeune demi-sœur, tout évoque l’univers freudien du réalisateur britannique.

« So many stories where princesses need to get rescued from witches. » © HBO

Un tourbillon démoniaque
Entrainé dans le tourbillon démoniaque de Wind Gap, le spectateur assiste médusé à la lente autodestruction de l’héroïne. Un cauchemar éveillé que l’épilogue teinte d’un supplément d’abomination.

« Persephone, Queen of the Underworld. »

L’écran éteint, l’effroi revient par vagues, comme autant de stigmates. En toute cohérence, Sharp Objects laisse des marques.

 

Puisque vous êtes là

Sharp Objects : une expérience sonore. Au-delà de ses qualités narratives et formelles, la série se distingue par sa bande-son. Jean-Marc Vallée a tenu à restituer la sonorité du Missouri, habillant les images du chant tantôt paisible, tantôt agressif de la nature, osant même le silence.

Les incursions musicales sont le plus souvent diégétiques (le spectateur entend les mêmes sons que les personnages) : Camille écoute Led Zeppelin sur un vieil autoradio, des vinyles de Michel Legrand tournent sur la platine hi-fi familiale, chaque personnage connectant le spectateur à sa fréquence intime. Une palette sonore exceptionnelle à retrouver ici ou ici.

Emilie Jendly

Emilie Jendly

Emilie Jendly est passionnée de séries télévisées depuis 20 ans. Journaliste franco-suisse, elle présente sur ce blog les nouveautés à ne pas manquer. Spoil prohibé.

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