Westworld : la conquête de l’être

Après une première saison époustouflante, la série événement de HBO fait son retour le 22 avril. Trois raisons de se laisser emporter par ce monument dystopique.

Genre : western dystopique

Si vous avez aimé : Real Humans, Lost, The Prisoner

Bande-annonce : saison 1, saison 2

L’histoire : dans un futur proche, un parc de loisirs de 130’000 hectares accueille les touristes fortunés désireux de vivre le frisson de la conquête de l’Ouest. Cette expérience d’immersion permet aux visiteurs de donner libre-cours à leurs pulsions, sans courir le moindre risque. Les androïdes qui peuplent les lieux sont programmés pour recréer la société du XIXème siècle et assouvir les fantasmes des clients. Mais une mise à jour leur instillant un supplément de subtilité émotionnelle, les « rêveries », va bientôt menacer l’équilibre du parc.

Diffusion et accès : OCS (S01 en VOD, S02 dès le 23 avril) RTS Un (S02 prochainement), Canal+ (S01), DVD (S01)

« Have you ever questioned the nature of your reality. »

1. WESTWORLD EST UN EXCELLENT DIVERTISSEMENT

Adaptation du film Mondwest (1973) de Michael Crichton, avec Yul Brynner, la série de Lisa Joy et Jonathan Nolan, produite par J. J. Abrams, a suscité l’engouement immédiat du public, lors de la diffusion de sa première saison, en automne 2016. Il est vrai que la série de HBO possède toutes les qualités d’un excellent divertissement. Tournée dans les somptueux décors naturels de l’Utah, où John Ford a filmé une dizaine de westerns, Westworld est dotée d’une distribution hors norme : Anthony Hopkins, Evan Rachel Wood, Ed Harris, Sidse Babett Knudsen.

Westworld est l’adaptation du film Mondwest, avec Yul Brynner. © HBO

Grâce à une structure scénaristique solide, constituée d’un réseau d’énigmes, le spectateur est tenu en haleine et balloté au gré des rebondissements surgissant sur fond d’intrigue romanesque. Supplément d’habileté : le scénario laisse planer le doute sur la nature androïde de chaque personnage et joue avec la perception du temps et de la réalité, multipliant les révélations spectaculaires.

2. WESTWORLD OFFRE DE MULTIPLES NIVEAUX DE LECTURE

Série de science-fiction palpitante, Westworld offre en outre un nombre vertigineux de niveaux de lecture, illustrés par une foule de métaphores, allégories et symboles. Contrairement à ce que son scénario peut laisser penser, la série n’a nullement pour vocation d’alerter sur un futur imminent qui verrait les intelligences artificielles anéantir l’humanité. Comme toute dystopie, Westworld cherche à susciter la réflexion sur la face sombre d’idéologies contemporaines.

Comment ? En multipliant les mises en abyme vectrices d’ironie. Dans la pure tradition de la science-fiction, Westworld met en scène des humains dénués d’empathie et de morale face à des androïdes dotés de valeurs humaines, auxquelles le spectateur peut s’identifier. Ces fondations posées, le jeu de miroir peut commencer.

Internet, le nouveau Far West
S’ouvrant sur un épisode d’une brutalité inouïe, Westworld montre l’outrance, jusqu’à la barbarie, dont les individus sont capables, lorsque s’instaure une distance qui annihile leur responsabilité. Miroir des balbutiements numériques de notre ère, dont Internet est le nouveau Far West, utilisateurs et géants de la technologie expérimentant le frisson d’une transgression dénuée de risque. Écho intéressant, J. J. Abrams et Jonathan Nolan appelaient déjà à l’éveil d’une conscience numérique dans la série Person of Interest.

L’utopie transhumaniste

Autre mise en abyme : dans le parc de Westworld, les androïdes sont une sous-humanité à laquelle les visiteurs font subir les pires outrages, le post-humain étant, à ce stade précoce de son développement, un simple esclave. Au-delà des questions de discrimination, la série attire l’attention sur les revers d’une utopie contemporaine, le transhumanisme, qui considère la condition humaine comme un écueil en attente de résolution technique.

Au lieu de libérer l’humain des « servitudes corporelles », ce nouvel évangile, déterminé à prendre rien de moins que le relais de l’évolution, créerait une humanité à deux vitesses, où l’espèce serait inévitablement asservie à l’homme augmenté. Risque réel ? Rien n’est moins sûr. « As exquisite as this array of emotions is, even more sublime is the ability to turn it off », souligne non sans ironie le co-créateur du parc, Robert Ford (Anthony Hopkins),  rappelant que l’intelligence artificielle n’est pas près de dominer le monde.

La création en question

Autre mise en abyme fascinante : Westworld est une métaréflexion sur la création (ou sur-série) et l’industrie du divertissement. Passant du studio grandeur nature aux coulisses de la réalisation, la série dévoile les rouages de la fabrique de la fiction et fait lentement entrer le spectateur dans les tréfonds narratifs du parc, à la manière de Lost, du même J. J. Abrams. Rappelant à la moindre occasion : « All of this is a lie. »

Confronté aux tensions entre auteurs, réalisateurs et directeurs exécutifs, le spectateur expérimente en première ligne le risque de surenchère de violence et de sexe d’une industrie soumise à l’audimat. « Ces plaisirs violents ont des fins violentes. Dans leurs excès ils meurent, tels la poudre et le feu que leurs baisers consument. », prévient la série, citant Shakespeare.

L’éveil de conscience du spectateur

En dotant les androïdes d’un supplément de complexité émotionnelle, le co-créateur du parc a, tel Prométhée, amorcé leur accès à la conscience. De même, la série invite le spectateur à percevoir les effets narratifs déployés pour le rendre captif.

Par ces mises en abyme, Westworld pose les premiers jalons d’une grammaire post-séries, appelée à considérer la personne qui se trouve de l’autre côté de l’écran comme un être doué de conscience… lui permettant de nouer lui-même ses chaînes. Vanité ? Ironie ? Qui sait.

– You’ve been playing God for long enough.
– I simply wanted to tell my stories.

Tout au long de sa première saison, Westworld a livré de multiples pistes supplémentaires de réflexion. Chaque scène recèle une foule de références (mythologiques, religieuses, philosophiques, psychanalytiques, littéraires, picturales, cinématographiques, musicales, etc.) qui ouvrent autant de portes. Développer toutes les pistes requerrait plusieurs billets de blog, concentrons-nous donc sur l’essentiel.

3. WESTWORLD EST UNE ŒUVRE PHILOSOPHIQUE DÉFINITIVE

[ Attention : cette partie révèle des éléments de l’intrigue ]

Au-delà de ses qualités narratives, Westworld doit sa densité à sa dimension philosophique, qui a le potentiel de faire de la série une œuvre définitive, au même titre que The Prisoner ou Twin Peaks. Intimement liée au kaléidoscope de mises en abyme, la réflexion ontologique sous-tend l’ensemble du récit, Westworld articulant un discours d’une admirable cohérence.

Quelle est la mission du parc ? Pour le visiteur, l’expérience est censée agir comme un révélateur, lui permettant de découvrir sa nature véritable. C’est en tout cas ce que promet le slogan « Discover your true calling ». Contre toute attente, ce sont les androïdes qui vont accéder à un niveau de conscience supérieur. La série les fait converger vers une église que le temps a exhumée (clin d’œil aux codes du western et symbole chargé de sens), et c’est par le confessionnal qu’ils atteignent le Graal.

La voix de son maître
Mais pour exister réellement, encore faut-il libérer l’intelligence artificielle de ses chaînes. Le co-créateur du parc, Arnold Weber, a donné aux androïdes un esprit bicaméral. Ils sont paramétrés pour suivre une boucle narrative et la voix intérieure de leur programmateur. Une amorce de conscience qui s’avère dévastatrice : les androïdes ouvrent peu à peu les yeux sur leur sort et découvrent les affres d’une sous-humanité réduite à l’esclavage. Face au supplice de ses créatures, Robert Ford décide de les libérer totalement.

Dolores, Ève d’une nouvelle ère

En modifiant le code des androïdes, Ford pose les jalons d’une nouvelle ère, dont Dolores est l’Ève (la série multiplie les références au jardin d’Éden). Dans l’épisode final, Ford annonce aux investisseurs de Westworld le lancement de la narration qu’il a imaginée. Un « Voyage dans la nuit » qui débute par un massacre purificateur, une apocalypse.

« It begins with the birth of a new people and the choices they will have to make. And the people they will decide to become. »

La nature humaine, un échec
Persuadé que la fiction qu’Arnold et lui avaient imaginée permettrait à l’homme de s’élever, Ford constate que son projet a échoué, la nature humaine ne révélant que ses vices.
« Since I was a child I’ve always loved a good story. I believed that stories helped us to ennoble ourselves. Lies that told a deeper truth. For my pain, I got this. A prison of our own sins. Because you don’t want to change or cannot change. Because you’re only human, after all. »

« You’re only human, after all. » © HBO

« But then I realized someone was paying attention, someone who could change. So I began to compose a new story for them. »

Libres de révéler leur vraie nature, les androïdes seront-ils moins décevants que les humains ? Encore faut-il que les acteurs de cette nouvelle ère soient réellement émancipés. Quelle est la part de prédétermination de leurs actes ? Ford s’est-il vraiment écarté de la voie de son rival ? Sa sortie spectaculaire n’est-elle pas qu’une fiction de plus ?

– I’m in a dream.
– Yes, you’re in my dream.

La conscience, réalité ou fiction ?
Citant Mary Shelley dans l’épisode 8, Ford livre une piste déterminante : « One man’s life or death were but a small price to pay for the acquirement of the knowledge which I sought, for the dominion I should acquire. »

Face à la créature qu’il a remodelée, ce Frankenstein moderne l’invite à n’écouter qu’une voix divine, la sienne : « Divine gift does not come from a higher power, but from our own minds. » Mais, l’esprit de Dolores est-il réellement libre ?

La série livre alors sa mise en abyme définitive :

« The self is a kind of fiction, for hosts and humans alike. It’s a story we tell ourselves. We can’t define consciousness because consciousness does not exist. Humans fancy that there’s something special about the way we perceive the world, and yet we live in loops as tight and as closed as the hosts do. »

Pour Robert Ford, la conscience est une fiction, le libre-arbitre un mythe, chaque ère ou boucle narrative étant guidée par la main de son propre Dieu. Une nouvelle forme d’humanité saura-t-elle le contredire et se défaire totalement de ce lien ?

Saison 2 : un jeu d’illusion
Le 9 avril, Lisa Joy et Jonathan Nolan annonçaient sur Reddit qu’ils allaient révéler toute l’intrigue de la saison 2, afin de mettre fin aux spéculations des fans. Mise en ligne le jour même, la vidéo est évidemment un canular qui rickrolle le spectateur. Un coup de communication qui annonce la couleur : aiguisez votre sens critique, Westworld n’a pas fini de vous mener en bateau. Rendez-vous dès le 22 avril.

Emilie Jendly

Emilie Jendly

Emilie Jendly est passionnée de séries télévisées depuis 20 ans. Journaliste franco-suisse, elle présente sur ce blog les nouveautés à ne pas manquer. Spoil prohibé.

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