Atlanta : l’identité américaine en errance

Coup de cœur de 2016, la série de Donald Glover déconstruit les stéréotypes sur l’identité afro-américaine avec une ironie mordante et dresse le portrait doux-amer d’une société égarée.

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Atlanta : Bande-annonce , bande-annonce longue

L’histoire : après avoir abandonné l’université de Princeton, Earn végète à Atlanta, où il traine sa mélancolie entre un cousin rappeur dont il souhaiterait gérer la carrière et sa copine qui élève leur fille.

Atlanta © FX

« I just keep losing. Some people just supposed to lose? For balance in the universe? »

Qu’est-ce qu’être afro-américain aujourd’hui ?
Connu des amateurs de hip-hop sous le nom de scène Childish Gambino, Donald Glover s’était fait remarquer dans la série Community, qu’il a quittée il y a trois ans pour se consacrer à un projet plus personnel : tourner pour la chaîne FX une série dans sa ville d’origine, Atlanta.

« L’objectif de cette série était de montrer aux gens ce que signifie être noir. Vous ne pouvez pas l’écrire, il faut le ressentir. » © FX

« The thesis with this show was to show people what it’s like to be black, and you can’t write that down. You have to feel it. » Pari réussi, puisque l’acteur vient d’être récompensé par un Critics’ Choice Television Award et que la série, acclamée par le public et la critique, est nommée aux Golden Globes.

Atlanta, l’Amérique oubliée
En posant la caméra dans la capitale de l’État de Géorgie où il a grandi, Donald Glover lève le voile sur l’Amérique des laissés-pour-compte.

Berceau du mouvement des droits civiques, ville de naissance de Martin Luther King, Atlanta semble plongée dans une forme de coma. Lorsqu’ils ne sont pas désœuvrés, ses habitants trainent leur résignation entre boulots précaires et discrimination institutionnalisée.

Communautés réduites à leurs stéréotypes
Evitant le piège du pathos, Donald Glover dénonce avec une ironie mordante l’absurdité d’une société qui réduit les communautés à leurs stéréotypes.

« People want you to be the asshole. You’re a rapper. That’s your job. » © FX

Parce qu’il est rappeur et noir, le cousin de Earn, Paper Boi (Brian Tyree Henry), semble condamné à être un mauvais garçon. Bien malgré lui, il voit ses faits d’armes contribuer largement à sa notoriété.

Dans un épisode désopilant, Earn et sa compagne sont invités à célébrer Juneteenth chez un couple mixte fortuné.

Alors que l’épouse avoue à Vanessa (Zazie Beetz) avoir épousé un homme blanc pour accéder à un meilleur rang (ironiquement, tout le personnel de maison qu’elle emploie est afro-américain), Earn subit les considérations bien-pensantes d’invités qui fétichisent la culture afro-américaine.

Citant Malcom X, l’hôte de la soirée pense savoir décrire mieux que personne le sort de l’homme noir contemporain, et ne manque pas de conseiller la main sur le cœur à Earn de se rendre en Afrique, sa « mère patrie ».

Atlanta © FX
Malaise lorsque les blancs fétichisent la culture afro-américaine © FX

Dénoncer la violence par l’humour
Mais l’épisode le plus délicieusement sarcastique est celui que l’auteur consacre à parodier les Black networks, chaînes TV destinées au public afro-américain. Entre deux publicités aux slogans d’une vacuité terrifiante (mal hélas universel), un reportage-débat met en scène un jeune homme noir en pleine “transition raciale”, pastiche d’émission consacrée à la transition sexuelle.

Pied de nez ultime aux clichés sur les “communautés” : le jeune “transracial” déplore la discrimination dont il est victime, mais s’avère être homophobe.

« How do I embrace my white identity? I dress a certain way, wear Patagonia, and a thick, brown leather belt. » © FX

Donald Glover dénonce également la brutalité policière dans une satire brillante de dessin animé publicitaire, où un loup est violemment arrêté par un policier blanc pour avoir voulu manger des céréales « réservées aux enfants ». Le spot se conclut sur le regard plein de rage d’un garçon prêt à en découdre, laissant penser que la jeune génération aura la force de se rebeller.

Pour autant, Atlanta se garde de distribuer bons et mauvais points. La série brocarde toute forme de racisme et de discrimination, notamment celle qui touche homosexuels et transsexuels au sein de la communauté afro-américaine, où l’orientation sexuelle est taboue.

– Chinese people are short because of Genghis Khan. Look it up.
– In what? The Racism Book?

Philosopher entre deux lattes
Magistralement réalisée et interprétée, la série est en train de devenir culte aux Etats-Unis grâce à ses dialogues savoureux. On se régale ainsi devant les scènes du trio Earn, Paper Boi, Darius (génial Keith Stanfield), qui ponctuent leurs échanges futiles de réflexions profondes et particulièrement éclairées, entre deux lattes.

Atlanta © FX

Poésie et onirisme exquis
En suivant les déambulations mélancoliques de son héros adulescent, Donald Glover insuffle au récit un supplément de poésie et de douceur exquises que l’on n’avait plus vues depuis Rectify.

Flirtant avec le surréalisme (Justin Bieber est noir, les voitures invisibles) et un onirisme somptueux, Atlanta réussit à émouvoir et à faire rêver autant qu’elle questionne et interpelle.

Atlanta © FX

L’une des plus belles scènes a lieu dans un bus, où Earn confie ses doutes existentiels à un inconnu qui lui prodigue des conseils philosophiques avant de lui offrir une tartine de Nutella, puis de s’évanouir dans la nature.

Autre similarité avec l’œuvre dramatique sublime de Sundance TV, Atlanta réussit à plonger le spectateur dans l’univers sensoriel de la ville. Ses habitants ne s’y sont pas trompés puisqu’ils plébiscitent la série.

Atlanta © FX

La musique, subtilement omniprésente
Donald Glover a rassemblé les talents de la scène hip-hop d’Atlanta et de la scène internationale pour concocter une bande-son royale, aux accents métissés de hip-hop, de soul et de trap, qui marque le récit de son empreinte subtile, sans ostentation. La série se clôt brillamment sur un morceau iconique du groupe OutKast qui illustre à la perfection l’univers dans lequel évolue Earn.

La meilleure série de l’année
Jamais la complexité des relations intercommunautaires n’avait été décrite avec autant d’intelligence, et la société américaine présentée avec une telle acuité dans son profond désarroi.

À l’image de son héros, l’Amérique d’Atlanta semble égarée. Parabole brillante d’une société en perte de repères et d’identité, qui condamne ses multiples communautés à se croiser sans jamais se rencontrer, comme victimes d’un immense malentendu. La meilleure série de l’année.

 

Emilie Jendly

Emilie Jendly

Emilie Jendly est passionnée de séries depuis 20 ans. Journaliste RP, conseillère en communication, elle présente sur ce blog les nouveautés à ne pas manquer. Spoil prohibé.

5 réponses à “Atlanta : l’identité américaine en errance

  1. Merci pour votre réponse!
    Je vais voir tout ça, difficile de ne pas collectionner les abonnements aux divers services pour avoir accès à toutes les séries que l’on souhaite suivre (et il y en a tellement..)

    Je n’ai rien vu sur votre blog à propos de Fargo.. c’est voulu?

    1. En effet. Les services de VOD ont l’avantage de donner accès aux séries à une qualité optimale et pour un prix très avantageux. Netflix, Amazon Video et Canal Play concentrant désormais les droits de diffusion de la majorité des productions, l’investissement est au final raisonnable, sans compter que les chaînes comme RTS Un diffusent désormais de nombreuses séries avec seulement 24h de décalage. Dans le pire des cas, vous avez rapidement accès aux nouvelles créations via votre opérateur, sur iTunes ou en DVD.

      Je suis en train de revoir les deux premières saisons de Fargo, afin d’y consacrer mon prochain billet de blog. À suivre donc.

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