Notre économie dépend de la nature, notre vie et notre santé aussi.

D’après le dernier rapport du Forum Économique Mondial, plus de la moitié de nos richesses économiques dépendent de la nature, avec des pertes potentielles estimées à 44,000 milliards de dollars liées à l’effondrement de la biodiversité et aux changements climatiques.  Or, nous faisons déjà face à une 6ème extinction de la biodiversité. La population d’animaux vertébrés a connu une chute vertigineuse de 68% depuis 1970 et plus d’1 million d’espèces animales et végétales sont menacées d’extinction dans les deux prochaines décennies.

Les secteurs économiques les plus exposés à la perte de biodiversité sont ceux de la construction (USD 4,000 milliards), l’agriculture (USD 2,500 milliards) et l’alimentation (USD 1,400 milliards). Les écosystèmes jouent un rôle clef dans le bon fonctionnement de notre économie, en procurant des biens et des services indispensables, tels que la pollinisation, l’assainissement de l’eau et la régulation des vecteurs de maladies virales ou bactériennes. Nous appelons aussi cela : les services écosystémiques.

Les plus grandes économies mondiales, en particulier la Chine, l’Union Européenne et les États-Unis, sont exposées à la perte des services écosystémiques.

C’est donc seulement en réconciliant notre économie mondiale avec les grands équilibres naturels que nous pourrons assurer un système stable et viable à long terme pour les générations futures.

Certains grands groupes privés l’ont compris, à l’instar des multinationales regroupées pour la bannière de la plate-forme OP2B (One Planet Business for Biodiversity), lancée par Emmanuel Faber, ancien PDG de Danone, véritable visionnaire – et sans doute trop visionnaire pour une partie des actionnaires du géant français de l’agro-alimentaire.

D’autres entreprises, comme Unilever, ont compris que si elles voulaient encore exister dans 50 ou 100 ans, elles allaient devoir investir massivement dans la restauration de nos écosystèmes, car ils sont à la base même de la vie et de la création de valeur ajoutée pour toutes les chaînes de production.

Afin d’encourager les gouvernements mais aussi tous les acteurs de la société civile et des entreprises à investir massivement dans la régénération des sols, des forêts et des océans, les Nations Unies ont lancé le 5 juin dernier, pour la Journée Mondiale de l’Environnement, la Décennie pour la Restauration des Ecosystèmes. Au même moment, David Attenborough et Johan Rockström lançaient un nouveau documentaire « choc » sur Netflix, « Breaking Boundaries », un appel SOS lancé à tout un chacun pour sauver l’humanité.

En réalité ce sont bien tous les Objectifs de Développement Durable, les 17 « Sustainable Development Goals » adoptés par tous les pays du monde en 2015, qui dépendent de la biosphère et l’atmosphère, et d’une nature en bonne santé, comme le montre ce graphique.

Investir dans la nature, c’est notre meilleure assurance vie pour l’avenir.

Les scientifiques sont unanimes pour dire que la destruction des écosystèmes, l’urbanisation débridée et la production de viande industrielle augmentent le risque de zoonoses, c’est à dire de transmission de virus des animaux aux humains. La santé des humains est intimement liée à celle des animaux et de la planète, car au final nous faisons tous partie du même système vivant.

La pandémie du COVID-19 aura coûté de nombreuses vies, et des milliers de milliards à l’économie mondiale. Et nous ne sommes pas à l’abri de résurgences d’autres infections. Ebola par exemple a été transmis à un enfant depuis un arbre couvert de chauve-souris, dans un village de Guinée où la déforestation avait poussé les animaux sauvages à quitter leurs habitats naturels. C’est ce que rappelait récemment Mme Ursula Von der Leyen, Présidente de la Commission Européenne, dans un discours en faveur du « Green Deal » européen, un plan de relance pour l’économie de l’Union promouvant les investissements verts.

La relance sera-t-elle vraiment verte ?

La sortie de crise du COVID-19 appelle en effet tous les leaders européens à repenser leurs sociétés et relancer leurs économies sans reproduire les erreurs du passé. Après des mois de négociation, les États membres de l’Union Européenne se sont mis d’accord sur un paquet de relance de 671 milliards d’euros, à débourser entre 2021 et 2026. Ils doivent pour cela présenter des plans de relance et de résilience (RRPs) à la Commission Européenne pour approbation des grandes lignes d’investissement. Ils se sont aussi engagés à investir au moins 37% pour l’action climatique. En ce qui concerne la biodiversité, les choses se compliquent. En effet, il n’y a pas eu de critères stricts, de directives, ou même de recommandations claires de la part de la Commission Européenne envers les États membres à ce sujet.

Les résultats de l’étudeFund Nature, Fund the Future” rendue publique le 9 Juin par Vivid Economics et Climate & Sustainability sont donc peu étonnants. Au terme d’une analyse approfondie près de la moitié des plans de relance, que nous avons réalisée avec l’équipe d’économistes de Vivid Economics, nous constatons que la plupart de ces plans remplissent les critères de l’action climatique mais sont bien loin du compte en ce qui concerne les objectifs de la Stratégie pour la Biodiversité de 2030. Pour les 10 pays européens passés au crible, moins de 8% des investissements contribuent à une relance économique positive pour la nature, 10% ont des impacts négatifs pour la biodiversité et seulement 1% des investissements sont clairement identifiés pour financer des solutions basées sur la nature, par exemple les projets de reforestation et de restauration des zones humides. Ne devrions-nous pas viser une relance 100% positive pour la nature, quand nous savons à quel point notre économie et notre santé en dépendent ?

Il s’agit là clairement d’une opportunité manquée, pour la biodiversité, mais aussi pour l’action climatique, car un tiers des réductions des émissions de gaz à effet de serre peut être atteint avec le développement des solutions basées sur la nature.

C’est aussi une opportunité manquée pour l’emploi, quand on sait que les solutions basées sur la nature génèrent aussi plus d’emplois et de valeur économique que les mesures de relance classiques.

Le Forum Économique Mondial a d’ailleurs estimé qu’un programme de relance post-COVID-19 axé sur la protection et la restauration de la nature, la stimulation de la productivité des ressources et le renforcement des chaînes de valeur régénératives pourrait favoriser la création de 395 millions d’emplois au cours de la prochaine décennie, tout restaurant le capital naturel et en bénéficiant à la santé humaine.

Ici en Suisse, osons dire Oui à la Nature

En juin 2021, en en Suisse, nous nous apprêtons à voter sur des initiatives importantes pour l’interdiction des pesticides de synthèse et pour la protection de la qualité de l’eau. Le débat fait rage, sous couvert de peur de perte de compétitivité économique sur les marchés agricoles. Et pourtant, c’est bien en restaurant la biodiversité et la richesse des sols que nous pourrons assurer une productivité agricole stable et durable.

Chaque année, ce sont plus de 2,000 tonnes de fongicides, herbicides et insecticides qui sont pulvérisés sur les champs en Suisse, ce qui équivaut à plus de cinq tonnes par jour. Ces produits phytosanitaires appauvrissent les sols et se retrouvent dans l’eau. Les communes doivent désormais investir des  millions pour construire des stations d’épuration aux normes, afin de s’assurer que ces produits phytosanitaires ne se retrouvent pas notre verre d’eau. Autant d’argent dépensé par les contribuables. A noter aussi que ces produits sont pour la plupart des perturbateurs endocriniens hautement toxiques qui modifient le fonctionnement naturel de nos hormones et donc de notre capacité de reproduction. Ils sont également cancérigènes, à l’origine d’une nette augmentation des tumeurs au cerveau dès l’enfance et des lymphomes, dont les agriculteurs sont les premiers à en souffrir. A la souffrance humaine, s’ajoute la facture sanitaire élevée qui se retrouve aussi dans les frais imputés à l’économie réelle.

Pour se donner la chance d’engager une relance résolument verte, positive pour la santé, l’économie et la nature, nous devons oser prendre le virage de l’agriculture régénérative, pour se passer des intrants chimiques qui empoisonnent nos vies et nous rendent dépendants de l’industrie pétrochimique. Cela passe bien sûr par un dialogue apaisé et un soutien sans faille à nos agriculteurs, pour réussir ensemble cette transition, de façon unie et solidaire, pendant cette décennie de la restauration des écosystèmes.

Avec mes remerciements pour sa relecture à Mathieu Logeais, Co-Directeur du Programme de relance économique verte ([email protected]).

Voir ici le rapport sur la relance économique verte en Europe, publié le 9 Juin 2021: https://www.climate-sustainability.org/news-1/2021/6/9/nature-is-key-to-economic-recovery

 

 

 

Elise Buckle

Elise Buckle travaille dans le domaine du climat et de la durabilité depuis 20 ans. Conseillère communale verte à la Ville de Nyon, elle vient d’être élue à la Municipalité et rejoindra l’exécutif le 1er Juillet. Conseillère stratégique auprès des Nations Unies, titulaire des Masters LSE et Sciences Po, elle a fondé Climate & Sustainability, une plateforme de partenariat pour l’action climatique.

12 réponses à “Notre économie dépend de la nature, notre vie et notre santé aussi.

  1. Chère Elise,
    Selon la thèse de la durabilité forte, 100%des ressources économiques viennent directement ou indirectement de la Nature et non plus de 50% selon le WEF. Quels sont les, secteurs de l’économie qui n’ont pas besoin de la nature ? De plus, avec le Covid19, on a démontré qu’un petit virus peut faire tomber toute l’économie mondiale.

    1. Cher François, merci pour cet excellent commentaire, en effet 50% de l’économie dépend directement de la nature, selon le WEF, mais en pratique toute notre économie dépend directement ou indirectement de la nature.

  2. En tant que médecin, je dois avouer que je suis mal à l’aise en lisant un tel texte.
    D’un côté, comment ne pas voir les multiples impacts négatifs des activités humaines sur le climat et la biodiversité. Mais de l’autre côté, comment ne pas être dubitatif devant la communication lacunaire dans ce contexte de votation. Comment ne pas voir que les risques sur la santé humaine avec des images de nourrisson d’un côté et les craintes sur les activités agricoles avec des images de campagne ?
    Dans ce texte, il faut rappeler qu’il y a des données claires sur l’impact négatif des pesticides sur la santé des agriculteurs avec des hausses de cancer du sang (environ +50%) et de syndrome de Parkinson (+30%) mais il faut aussi avoir l’honnêteté de communiquer aussi que les agriculteurs ont globalement moins de cancer que la population générale et que manger beaucoup de produits laitiers conduit aussi à +30% du risque de Parkinson. Le même genre de complexités existe pour la santé pédiatrique.
    A ce stade de lecture, on réalise que la vulgarisation scientifique n’est guère compatible avec une campagne de votation

    1. Bonjour Luc, merci pour votre commentaire et aussi pour ces précisions sur lesquelles je vous rejoins totalement: il y a des données claires sur l’impact négatif des pesticides sur la santé des agriculteurs avec des hausses de cancer du sang (environ +50%) et de syndrome de Parkinson (+30%).

      1. Scientifiquement, on ne peut pas dans ces études regarder que ce qui plait pour son discours où les partisans du consensus ne mentionnent que l’incidence du cancer chez les paysans est plus basse que la population globale et où les partisans des initiatives ne parlent que des risques augmentés de certains cancers liés très probablement aux pesticides.
        C’est l’occasion de rappeler que pour la population générale l’incidence de cancer (ajusté pour l’âge) est globalement en baisse ces dernières décennies. C’est heureux en particulier de ne plus voir les dévastateurs cancers de l’estomac liés à des facteurs environnementaux.

    2. Un élément que l’on oublie lors des votations sont tous les jardins urbains, publics ou privés qui utilisent des pesticides de synthèse. Indépendamment du résultat des votations, je propose une grandr campagne de sensibilisation à la permaculture, tant pour les agriculteurs que pour les jardins urbains, ce qui diminuera par la pratique les pesticides. Aussi, il serait bon que les collectivités publiques achètent des terrains pour permettre aux citoyens qu’ils le veulent, en les louant, avec formation, des jardins potagers aux normes biologiques et ainsi produire encore plus sainement de la nourriture saine et locale.

  3. L’article confond abusivement “disparition chiffrée des vertébrés” et baisse de “l’indice planète vivante” (living planet index) – un indice par ailleurs fortement controversé.

    1. Cher Monsieur, merci pour votre contribution. Les deux indices sont différents et complémentaires, en apportant des informations qui montrent effectivement une érosion de la biodiversité.

  4. On ne peut plus nourrir 8 milliards de personnes comme on le faisait quand la planète n’en comptait que le dixième, il n’y a pas si longtemps…
    Autant les besoins en nourriture que les autres activités pèsent sur la biodiversité!
    La surpopulation est le dénominateur commun entre tous les problèmes actuels , mais on continue de regarder à côté de la question principale ….

    1. M. Giot, les nouvelles techniques d’agroecologie et d’hydroponie permettent dorénavant de produire m plus avec MOINS d’engrais et de pesticides de synthèses et dans la majorité des, cas de s’en passer complètement.

    2. @H. Giot: Préoccupation “à côté de la plaque”. La “décrue démographique” est déjà bien amorcée au niveau des taux de fécondité, et cela partout dans le monde. Dans les pays les plus industrialisés, ceux qui consomment et polluent le plus, elle est même déjà forte. Simplement, il faudra un certain temps compte tenu de la durée de vie pour en voir l’effet sur la population globale. Sauf catastrophe, guerre, épidémie dévastatrice, il n’est guère possible “d’accélérer encore le mouvement” car une décroissance trop brusque aurait des effets aussi graves qu’une croissance trop forte (population vieillissante, avec tous les problèmes que cela va engendrer). Je suis d’ailleurs prêt à parier qu’au siècle prochain, c’est la décroissance démographique qui va devenir un problème préoccupant, comme elle commence déjà à l’être dans pas mal de pays. Beaucoup ne se rendent pas compte qu’une décroissance exponentielle (taux négatif) conduit vite à un effondrement, comme un taux positif conduit à une explosion. Dans la nature, ce phénomène a déjà été observé, une population passant par un pic élevé avant un effondrement total ne s’arrêtant plus avant la disparition de l’espèce.

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