La “génération No Billag” n’existe pas

En m’intéressant à l’initiative « No Billag », qui vise à la suppression des redevances radio et télévision, sur laquelle nous voterons le 4 mars 2018, un élément récurrent m’a frappé. Que ce soit du côté des partisans ou, parfois, des opposants au texte, on entend souvent parler à propos de cette initiative d’une supposée « fracture générationnelle ». Celle-ci serait le symptôme d’un antagonisme entre « l’ancienne génération », attachée au journal télévisé de 19h30 et aux émissions de radios du midi, et la « nouvelle génération » supposée fondamentalement individualiste, désintéressée, qui souhaiterait « ne payer que pour ce qu’elle consomme » et qui aurait troqué un idéal collectif et solidaire contre Netflix, Instagram ou Twitter. Cette dichotomie est trop simpliste et, surtout, n’est bien sûr de loin pas suffisante pour saisir les enjeux réels de cette initiative.

 Une « génération » plurielle

Rappelons que la génération des « Millenials », comme le monde de l’entreprise et tant d’autres aiment nous appeler, est fondamentalement diverse. Outre le fait d’être né•e•s durant la même période, nos parcours, nos intérêts et nos réflexions, font que nous ne constituons pas un ensemble homogène. Comme Karl Mannheim l’avait déjà observé, une génération est composée de différentes « unités de générations » qui ont leurs caractéristiques propres et qui s’opposent, entre autres, dans leurs valeurs politiques et morales.

Le sociologue confirme mon sentiment : je ne me considère pas comme faisant partie de cette unité de la « nouvelle génération » dont on parle tant et qui soutiendrait « No Billag ».

« Choisir », vraiment ?

Les jeunes partisans de l’initiative avancent un argument censé nous fédérer : un plaidoyer pour la « liberté de choisir » ce que nous consommons. Il s’agit évidemment d’un truisme : qui ne souhaiterait pas choisir ? Mais, au-delà de cette affirmation simple, il apparaît rapidement que cette supposée « liberté de choisir » relève de l’illusion. En effet, entrer dans un système de privatisation totale de l’information ne serait en fait que la continuité de l’aliénation que nous subissons déjà quotidiennement ; la dépossession toujours plus grande de ce qui fonde notre liberté, au profit de ce que le système économique choisit pour nous. Si l’initiative était acceptée, le marché de l’audiovisuel qui s’ouvrirait en Suisse consisterait en une concurrence entre annonceurs et médias privés, cherchant à capter toujours plus notre « temps de cerveau humain disponible », selon la formule de l’ancien PDG du groupe TF1 Patrick Le Lay.

Plus qu’un texte sur l’abolition de la redevance télévision et radio, cette initiative représente donc simplement une avancée de plus dans la voie néolibérale de la privatisation et du primat du profit d’actionnaires au détriment du bien commun.

Ma génération ?

Certain•e•s contemporain•e•s de cette « nouvelle génération » n’y voient peut-être que peu d’inconvénients, tant qu’ils/elles pensent pouvoir « choisir » la publicité qu’ils/elles regardent, ne problématisant pas, ou peu, le fait d’être plus que jamais des produits, tant que la prestation leur semblera, à tort, gratuite. D’autres pousseront même l’argument selon lequel ils/elles préfèrent que l’offre médiatique soit le fait d’entreprises privées plutôt que celui de l’État. Mais, cette supposée génération n’est pas la mienne. Je n’appartiens pas à ce groupe fantasmé qui ne voit pas d’inconvénient à vendre encore plus ses minutes de cerveau disponibles à des entreprises privées toujours plus grandes en quête d’hégémonie et de profits ; des groupes d’individus solitaires, à défaut d’être solidaires, avec si peu d’égard pour l’autre, d’où qu’il/elle vienne.

Je voterai non à l’initiative « No Billag », au nom de l’existence des « unités » de ma génération qui refusent de s’enfoncer toujours plus dans l’abîme néolibéral, mais qui souhaitent s’instruire, développer leur esprit critique, défendre la culture, se divertir, s’informer, et cela sans contribuer à la consolidation des 82% des richesses créées en 2017 qui ont bénéficié aux 1% des plus riches de la population mondiale. Et ceci n’est ni illusion, ni idéologie : ces « unités de génération » existent et revendiquent le droit de penser librement, de choisir réellement sans qu’on ne leur impose des prêts-à-penser intéressés ; des personnes qui ne s’intéressent pas qu’à leur consommation égoïste et myope, mais qui s’engagent, pour soutenir le bien commun, dont la culture et le service public font partie.

Donc non, nous ne faisons pas toutes et tous partie d’une supposée même génération. Et nos divergences de points de vue ne sont pas les signes imaginaires d’un déchirement, d’une lutte intestine. C’est simplement de cette manière que nous faisons société. La diversité et les désaccords au sein d’une génération sont nécessaires pour l’évolution des pensées car c’est en les confrontant qu’elles prennent vie, évoluent, et que nous perpétuons, et parfois même repensons, la démocratie.

A l’heure où l’on tente toujours plus de nous homogénéiser, il est nécessaire d’affirmer et de revendiquer cette diversité avant qu’elle ne soit dissoute par le système économique néolibéral, pour qui la pluralité et la critique sont des handicaps dans la conquête de notre attention, considérée comme un nouveau marché à envahir et à domestiquer.

 


 

Image : ©Association contre la disparition des radios et TV 

Elio Panese

Elio Panese

Elio Panese, étudiant en science politique à l'Université de Lausanne. Il est passionné d’écriture et souhaite partager et analyser différents sujets avec son expérience et sa vision de «Millennial».

4 réponses à “La “génération No Billag” n’existe pas

  1. Une analyse remarquable qui vient mettre à mal le mythe de la génération No Billag qui serait monolithique, indifférente aux institutions et à la solidarité… comme les précédentes, cette génération est diverse. La vitrine generationnelle fabriquée par les initiants se retourne contre eux… il suffit de prendre la mesure de la mobilisation des plus jeunes contre No Billag avec un argumentaire qui, loin des vitupérations, témoigne d’une authentique réflexion citoyenne .

  2. Cher Elio,
    Bravo pour votre fine analyse. Vous dénoncez brillamment le contre-sens qu’est l’argument “libertaire” avancé par les partisans de No-Billag. La plupart d’entre eux – jeunes ou moins jeunes- ne mesurent absolument pas les implications désastreuses d’une disparition de la redevance.

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