Les gourous d'entreprise prêchent qu'il faut se réveiller à 3:30 la nuit pour réussir. Ils rêvent.

Les gourous d’entreprise prêchent qu’il faut se réveiller à 3:30 la nuit pour réussir. Ils rêvent.

J’ai assisté à une conférence qui parlait de la réussite entrepreneuriale. C’est une activité très amusante. Je découvre toujours quelques perles fort divertissantes et qui me mettent de bonne humeur pendant au minimum quelques semaines.

Cette conférence était offerte par un entrepreneur de succès. Un entrepreneur homme d’un certain âge très respectable; c’est très important de le préciser. Habituellement, pendant que j’écoute les présentations pendant les webinars, je peux faire d’autres activités en parallèle. Mais sa lecture était suffisamment fascinante pour lui accorder mon entière attention.

J’entends un conseil prodigué sur un ton bien convaincant: “pour réussir, il faut se réveiller à 3:30“. Oui, trois heures trente. La nuit.

Qui se lève de bonne heure arrive à la fortune, dit la sagesse populaire.

Le CEO d’Apple se lève à 3:45. D’autres, plus paresseux, se réveillent au maximum une demi-heure plus tard à 4:15. C’est ainsi aux États Unis.

En Suisse, l’entrepreneur se réveille à 3:30.

Enfin, s’il arrive à dormir.

Compte tenu du succès de leur fortune, cela doit être la bonne tranche horaire. Selon un article publié dans le journal LeTemps en 2016 le sommeil serait même un truc de loosers. Le succès se réveille, lui aussi, de très bonne heure pour attendre tranquillement les coureurs qui l’ont cherché pendant les 15 (quinze) kilomètres de jogging.

 

Conseil entreprise - Elena Debbaut - redressement de projet et entreprises en difficulté

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Les résultats de mon expérience

Déjà très enthousiaste pendant la conférence, chose qui m’arrive très rarement pendant ce type de présentations, je décide de faire un essai pour contempler la forme de ce nouvel succès. Mon entourage fut vite très curieux sur ma démarche.

Jour 1 du réveil à 3:30

J’ai commencé la première journée de mon expérience par mettre mon réveil à trois heures trente du matin. Selon le fuseau horaire en Suisse cette heure est en pleine nuit. J’ai donc utilisé le mode vibrateur, afin de ne pas réveiller l’entier du bâtiment où j’habite.

Oui, 3:30 est en pleine nuit: tout est noir et silencieux.

Mon époux a brièvement ouvert son œil droit en guise de question muette: c’est pour entrer se coucher, ou aller dans une expédition nocturne aux toilettes ? Ni une ni l’autre, je répondis en silence: c’est pour une journée remplie de succès.

Mon esprit a vacillé quelques secondes, étant bien entourée par la chaleur du lit.

Mais l’appel du succès a été plus fort.

Quand il faut y aller, il faut y aller !

Ma quête du succès commence devant la machine à café.

Une pensée vive me retient brusquement avant d’appuyer sur bouton qui la met en route. Quel serait le niveau du bruit ? Une recherche sur Google me permet de contrôler la fiche technique. C’est incroyable le bruit qu’une machine à café peut faire: quelque 67 décibels. Rien que ça. Ce niveau de bruit est similaire à celui d’une machine à laver. Or personne ne lance une machine à laver en pleine nuit. En tout cas, pas en Suisse, pas avec une famille, et surtout pas dans un immeuble locatif.

Pas de thé non plus. Il se trouve que certaines bouilloires électriques peuvent même aller jusqu’à 95 décibels, soit le bruit d’une tondeuse à gazon. En pleine nuit, c’est fortement déconseillé. Je me dis que le grille-pain fait aussi du bruit, tout comme la préparation de mon omelette, alors je décide de sauter le petit-déjeuner. Pour un premier jour, je me dis que je vais reprogrammer aussi le jogging de 15 kilomètres.

J’arrive au bureau par des rues désertes, et je sors le badge d’accès.

Refusé.

Le bureau, ça ouvre à 7 heures du matin.

Ça ne s’annonce pas très bien.

C’est seulement 4 heures le matin, et le succès lui, est très impatient d’y entrer. Je le sens.

Je note qu’il faudrait que j’envoie aux propriétaires de mon bureau le lien vers la conférence de l’entrepreneur à succès. Ces propriétaires doivent laisser les portes ouvertes 24/7jours parce que beaucoup de personnes commencent à chercher le succès à 3:30 la nuit.

Une voiture de police me voit. Les deux policiers s’arrêtent et me demandent si tout va bien et quelle est la raison de ma présence sur les lieux en pleine nuit. Je leur explique que je cherche le succès à 3:30. Ils notent quand même mes coordonnées; si jamais ils trouvent le succès nocturne avant moi.

Je fais le choix d’une journée télétravail pour regagner le temps perdu avec mon déplacement au bureau, en pleine nuit.

Je continue jusqu’à 13:30 quand je prends mon déjeuner. Vers 14 heures j’étais déjà endormie. Je me réveille vers 15:30 soit pendant ma pause habituelle. Je conclus que les patrons et les directeurs ont une très bonne raison pour fermer la porte après la pause déjeuner. Pendant ce temps, les fidèles cadres opérationnels, eux, travaillent.

Je finis ma journée à 19:30, comme c’est dans mes habitudes des 20 dernières années.

Mon époux me demande pendant le souper: alors, ta journée ? J’esquisse un sourire enthousiaste. Je n’ai pas été en mesure de continuer la totalité de mon repas, ni même de commencer le film du lundi soir sur la RTS.

Vers 21h j’étais déjà endormie.

Profondément.

Jour 2 du réveil à 3:30

Le réveil vibre.

Je suis toujours motivée pour trouver le succès en pleine nuit.

Je saute du lit, mais je reste en télétravail. Je fais quand même un détour dehors sur 4 kilomètres, question de rencontrer le succès. Mais outre quelques chats très curieux suite à ma présence nocturne, rien d’autre.

Je travaille jusqu’à midi et je prépare le déjeuner. Je répète la sieste après le déjeuner. Je travaille pratiquement sans interruption jusqu’à 19:30.

En fin de journée je me dis que ce n’est pas trop mal, faire une sieste après le déjeuner.

La fin de deuxième journée arrive à 19:30, et l’heure du coucher arrive encore plus vite, à 20:30. Ma soirée fut encore plus courte que celle de la journée précédente.

Jour 3 du réveil à 3:30

C’est mercredi.

Je me suis réveillée avant l’heure, à 3:10. C’est toujours la nuit. Magnifique, après seulement 3 jours je commence à m’habituer à un nouveau rythme. L’humain s’habitue à tout.

Je me dis que si je continue ainsi, avec un gain de 20 minutes chaque jour, alors en 15 jours je vais me réveiller même à 10:30 heures le soir d’avant. Ça, c’est un vrai succès: l’heure du coucher qui coïncide avec l’heure du réveil. Je me fais la réflexion que l’humain du futur sera tellement amélioré techniquement qu’il n’aura même plus besoin de dormir.

Pour le moment, et afin d’aider mon expérience, j’ajoute une sieste de plus en pleine matinée. Pas trop mal non plus. Sauf le facteur qui me réveille vers 10:30 pour un colis et une lettre. Les appels téléphoniques aussi.

En fin de journée à 19:30 je cours pendant 10 kilomètres. Je m’arrête et je fais quelques exercices sportifs de pom-pom girl pour compenser les 5 kilomètres manquants. Pas trop mal non plus, c’est bien physique.

Le chat du voisin qui a l’habitude de m’accompagner me regarde très curieusement. Il suit mes mouvements. Je lui explique comment atteindre le succès avec le réveil à 3:30 la nuit. Il écoute très attentivement, les yeux dans les yeux. Un autre chat se joigne à nous. Je commence à rire, encore quand je vois trois autres chats qui s’approchent pour participer à ma présentation improvisée.

Un voisin s’arrête et nous regarde, lui aussi. Il trouve mon auditoire de chats en demi-cercle très amusant, presque magique. Je lui explique à lui aussi, le réveil à 3:30 et qui est supposé apporter le succès. Les tremblements de sa moustache lui donnaient un air clairement perplexe et incrédule. Mais il ajoute quelques bons points: même les poules ne se réveillent pas à 3:30 la nuit, mais peut-être les chats, eux, sont débout toute la nuit et dorment ensuite toute la journée pendant 18 heures. Ça doit être un truc de patron et directeur, il avait conclu.

Sur le chemin de retour, je fais remarquer à mon voisin que les poules n’ont pas beaucoup de succès et travaillent chaque jour pour pondre un œuf, sinon elles finissent à la casserole.

Par contre, le coq, lui, est un vrai chef: il pousse un chant bien puissant dès les premiers rayons de lumière pour réveiller tout le monde. Le coq est debout au minimum 90 minutes avant le lever du soleil et il chante même pendant la nuit quand c’est pleine lune. Les petits coqs en surplus finissent en pâte à nuggets, seul le vrai coq résiste. Belle illustration pour la réussite entrepreneuriale.

La comparaison entre un coq et un entrepreneur a eu beaucoup de succès, y compris parmi les trois chats qui nous ont suivi très sagement. Mais le voisin a persisté dans son opinion: un entrepreneur est plutôt comme un chat, selon une de mes publications plus anciennes.

Autrement, ma soirée a vite fini, parce que je suis allée dormir à 20:30 heures, et sans finir mon repas.

Jour 4 du réveil à 3:30

Enfin, le jeudi.

Je me dis que la semaine est presque finie.

J’attends presque impatiemment le vendredi, bien que j’aime plutôt les lundis.

Mais un semblant de succès est déjà là: mon livre sur l’économie numérique a été accepté pour la publication. Je ressens aussi une connexion avec les humains qui se réjouissent à l’avance du dernier jour de la semaine. Pendant une grande partie de ma vie, y compris la scolarité, le dernier jour de la semaine a été le samedi, alors un vendredi est presque contre-nature.

Le soir, après les courses, je m’effondre en plein repas.

Ma conversation sur la journée et mon livre a été limitée à quelques grognements et une multitude de grimaces muettes.

Je me suis endormie à 20:10 précises.

Jour 5 du réveil à 6:30

La journée de vendredi s’annonce très bien.

Je me suis réveillée le matin à 6:30 exact, sans aucune alarme, et comme je me réveille depuis deux décennies. La vibration de l’alarme à 3:30 n’a pas été suffisante pour me réveiller. Mon expérience qui consistait à me coucher avec les poules et me réveiller avant le coq n’a pas été concluante.

La journée de travail commence à 7:30 le matin.

Et la journée finira exactement à 19:30, comme c’est le cas depuis presque 2 décennies.

La journée fut productive, et sans aucune sieste. En fin de journée, le chat du voisin arrive en courant pour me saluer pendant que je récupère le courrier, et comme il le fait chaque soir de la semaine à 19:30 précises.

Encore une semaine pendant laquelle je n’ai pas écrit d’article académique, ou pour un autre livre. J’ai fini la semaine avec un article qui a partagé une expérience et une autre vision sur les conseils prodigués par les gourous d’entreprise.

Le repas commence à sentir bon.

La table est prête, et je peux enfin tenir une conversation sans m’effondrer de fatigue.

Je passe ensuite une très belle soirée.

Et si c’était ça, le succès et la bonne fortune ?

La vie, tout simplement.

Alors, cette expérience du réveil à 3:30 ?

Si vous êtes arrivés jusqu’ici, c’est que le sujet vous intéresse.

Le réveil à 3:30 et la fin d’une journée de travail à 19:30 avec 21 heures au maximum pour aller dormir n’est pas pour moi, et peut-être pour vous non plus. Avec un tel rythme vous vivez décalé et pour la plupart des journées, en totale solitude.

Mon expérience m’a fait penser que la plupart de gens font l’erreur de suivre à la lettre les gourous d’entreprise, au lieu de définir leur propre succès et sa stratégie pour y arriver.

Il est possible de faire plus avec un tel rythme

Certes, avec un tel rythme de travail il est possible de faire beaucoup de choses et couvrir beaucoup de projets, mais il faudra impérativement ajouter au minimum trois périodes de siestes pendant la journée et passer vers un sommeil multi-phases.

Selon mon expérience de 7 ans pendant mes études et le travail en parallèle j’ai pratiqué le sommeil multi-phases de manière intensive. Cette méthode a bien fonctionné pour moi. Ainsi, je m’endormais pendant les cours à l’université, les examens, le transport, ou encore les réunions ennuyantes. Un sommeil volé. En 24 heures je pouvais avoir mes 4 à 7 heures de sommeil, avec quelques périodes difficiles de seulement 2 heures 30.

Cela m’a permis de couvrir efficacement les 16 à 18 heures de travail intense chaque jour pour mon entreprise, mes études, et mes obligations familiales. Le sommeil multi-phases est très exigeant et je ne recommande pas cette méthode sur de longues périodes. Il faudra retenir que toute “dette du sommeil” se paye par une dégradation de l’état de santé. Cette dégradation se voit après seulement quelques mois, alors que les effets négatifs peuvent durer même quelques années.

En effet, le sommeil est indispensable pour correctement fonctionner et prendre les bonnes décisions, surtout au niveau de la direction. Hasard du calendrier, la date de publication de cet article est 19 mars, soit la journée du sommeil.

L’aide externe est indispensable

Encore: si vous décidez de suivre un tel rythme intensif, alors vous devez avoir au moins une personne qui vous assiste avec les tâches administratives de la vie courante ou celles ménagères comme le nettoyage ou la préparation des repas.

Soit vous payez quelqu’un pour ces tâches, soit, en absence de capital, vous allez devoir utiliser le support familial. Vous ne pourrez pas tout faire. Pour ne rien arranger, la pression sociale pour externaliser ces tâches est même mal perçue pour les femmes entrepreneur.

Je conclus aussi que le réveil à 3:30 peut mieux fonctionner si vous êtes un homme d’un bon niveau socio-culturel qui est né dans une bonne famille, avec un revenu régulier, et qui habite dans une maison individuelle pour pouvoir faire du bruit nocturne. De plus, le capital de son entreprise doit être suffisant important pour embaucher les bonnes équipes qui exécutent l’ensemble des tâches opérationnelles.

En effet, il y a une grande différence entre donner des ordres et “venir avec des idées” en guise de stratégie et la finalité de l’implémentation opérationnelle.

 

L'implémentation opérationnelle de la stratégie d'une entreprise avec Elena Debbaut, Operating Partner Solutions et Consultante en Entreprise dans la gestion de crise

Lire l’article publié sur LeTemps: Elena Debbaut sur la stratégie d’entreprise: un échec annoncé sans la partie opérationnelle.

 

C’est les équipes opérationnelles et les cadres qui concrétisent les idées de la direction ou de tout entrepreneur et c’est souvent par les heures supplémentaires après 19:30, alors quand notre entrepreneur a fini sa journée.

Or, les entrepreneurs ne voient plus ce travail accompli tard pendant la soirée ou les nuits; et ils sont même très contrariés quand les équipes opérationnelles ne sont pas toujours réveillées au petit matin. Mais les collaborateurs de nos jours ne veulent plus être limités à un simple rôle d’exécutant, ni exploités selon des méthodes d’une autre époque.

L’innovation et la culture d’entreprise souffrent

Les entrepreneurs qui appliquent ce modèle de travail décalé n’ont pratiquement aucune interruption en pleine nuit.

Chaque matin, ils ont donc suffisamment de temps pour réfléchir et venir avec de nouvelles stratégies, alors que les équipes opérationnelles n’ont même pas fini d’implémenter les idées de la journée précédente. Ainsi, il n’est pas rare que les équipes opérationnelles suivent un rythme effréné et qui finira souvent … vers 3:30 le matin. Soit à l’heure quand notre entrepreneur se réveille.

Les coûts et l’épuisement de type burn-out pour les collaborateurs à tous les échelons est ainsi très grand. Les personnes de qualité qui composent les bonnes équipes opérationnelles quittent ce type d’entreprises et ces entrepreneurs.

De plus, ce décalage dans la manière de travailler n’est pas propice à l’innovation.

En effet, de nos jours, l’innovation n’est plus l’idée d’une seule personne, mais c’est devenu un processus.

L'innovation est avant tout un processus, consulting entreprises avec Elena Debbaut

Lire l’article: Elena Debbaut sur l’innovation: L’innovation est avant tout un processus

 

La pratique du terrain

Revenons maintenant à la réalité du terrain.

La très grande majorité des entrepreneurs implémentent eux-mêmes leurs propres idées et investissent leurs économies, très souvent sans aucune aide familiale. Cet investissement entrepreneurial permet de développer et présenter aux investisseurs un produit ou un service minimum viable.

Par la suite, si ce produit ou service est intéressant, et qu’il n’a pas été copié par d’autres entreprises, alors il est possible d’obtenir une augmentation du capital pour s’agrandir.

Pendant cette période, le manque de sommeil est cruel et les nuits blanches sont la normalité. En pratique, l’heure de 3:30 la nuit correspond plutôt à l’heure du coucher. Au final, si l’entreprise fonctionne, il est possible d’espérer un revenu régulier et un horaire plus adapté au rythme naturel diurne.

En réalité, c’est dans cet ordre que les choses se passent.

Comme vous pouvez déjà l’imaginer, les chances de “succès” d’une entreprise sont minimes.

Rien n’est garanti.

Et gare aux entrepreneurs qui succombent à la propagande entrepreneuriale et le réveil à 3:30 qui apporterait le succès.

Le réveil à 3:30 c’est toute une affaire, et même une mauvaise affaire, au bout du compte.

 

📌 Droits de Réutilisation …

 

Déchiffrez les réalités du terrain, et ce qui se cache derrière les tendances du moment avec Elena Debbaut - conseil restructuration entreprises et projets en difficulté

Elena Debbaut

Elena Debbaut

Elena Debbaut possède plus de 25 ans de pratique dans le monde des affaires, un fort esprit entrepreneurial, ainsi qu’une expertise technologique polyvalente. Aujourd'hui, elle intervient comme spécialiste en restructuration opérationnelle sur des missions comme le redressement des entreprises et projets en difficulté. Ses clients sont aussi bien les grandes multinationales que les PME.