Discrimination positive : mais de laquelle parle-t-on ?

Que ce soit au Conseil fédéral, dans les comités de direction des grandes entreprises, sur les bancs de l’école ou au sein de jurys de prix littéraires, les quotas ont mauvaise presse. Injustes pour certains, insultants pour certaines, femmes et hommes sont majoritairement d’accord pour dire que les prix prestigieux comme les postes décisionnels, le pouvoir ou la gloire, se gagnent au mérite, à la compétence, au talent reconnu.

Comment ne pas être d’accord ? Comment pourrait-on justifier d’imposer la nomination de certaines personnes, non en fonction de ce mérite, mais en fonction de leur sexe ? C’est pourtant bien ce qui s’est produit dans l’histoire de l’humanité, et plus proche de nous, dans l’histoire politique et économique récente. Croyez bien que si, jusqu’à présent, les Etats-Unis d’Amérique n’ont jamais élu de Présidente, ce n’est pas parce que l’ensemble des hommes politiques de ce pays sont plus méritants, compétents ou talentueux que leurs alter-ego féminins. De la même manière, on peut se permettre de penser que si 93% des dirigeant·e·s d’entreprises privées en Suisse sont des hommes, ce n’est pas nécessairement parce qu’ils ont été, durant toute leur carrière, meilleurs que leurs collègues féminines. Sans généraliser, et sans remettre en cause leurs compétences, leur ascension a sans doute été plus évidente parce qu’ils sont des hommes. Et que, jusqu’à présent, dans le modèle de société dont nous avons hérité, le fait d’être un homme permet de bénéficier d’une forme de présomption de compétence. Avant même de devoir prouver quoique ce soit qui puisse convaincre de ses capacités, un individu de sexe masculin part avec une longueur d’avance. Il correspond naturellement à la représentation symbolique du pouvoir, du leadership, du professionnalisme, intériorisé aussi bien par les hommes que par les femmes. Les stéréotypes ont ceci de pernicieux qu’ils avancent masqués et qu’ils sont si profondément ancrés que notre cerveau les suit spontanément, rapidement, sans s’en rendre compte. Devenir plus facilement patron ou président, parce qu’on est homme, c’est bien ce qu’on appelle de la discrimination positive.

 

Oups… Pardon ? Comment ? Il y aurait donc une discrimination positive invisible, inconsciente, non dite, en faveur des hommes ? Voilà qui change un peu la perspective, non ? Car promouvoir la mixité en entreprise revient alors à tenter de dépasser des biais qui nous empêchent de choisir réellement la meilleure personne pour un poste. Promouvoir la mixité, ce n’est donc pas aider les femmes ou desservir les hommes, ce n’est ni injuste ni insultant. Il s’agit simplement de permettre aux organisations d’être plus diverses, donc plus performantes et plus innovantes, grâce à la possibilité de recruter, de fidéliser et de faire évoluer l’ensemble des talents à leur juste valeur. Et plus seulement la moitié !

Mixité en entreprise : les femmes auraient-elles pris le pouvoir ?

« Attention Messieurs… ! Aujourd’hui, nous sommes en minorité ! ». Voici comment le président du comité de direction d’une grande entreprise romande ouvre la séance ce jour-là. Rires et regards mi-complices, mi-gênés autour de la table, jusqu’à ce qu’un collaborateur fasse remarquer « Ah, euh, mais en fait il y a 4 femmes et 5 hommes…, c’est juste que d’habitude il n’y en a qu’une, alors tout de suite, on a l’impression qu’elles sont très nombreuses ».

Cette scène est une parfaite illustration du sentiment partagé par beaucoup de personnes actuellement. “Elles” sont partout ! C’est la mode, les femmes en entreprise. La domination est en train de se renverser ! Et pourtant, quand on regarde les chiffres, comme quand ce collaborateur s’arrête un instant pour compter effectivement le nombre de femmes et d’hommes autour de la table, on se rend compte que cette soi-disant invasion féminine est loin d’être une réalité. Le dernier rapport tout frais de McKinsey Women in the workplace montre ainsi que l’accès des femmes aux postes de direction dans les entreprises ne progresse quasiment pas depuis 2015. Le World Economic Forum avait d’ailleurs pointé l’an dernier la lenteur avec laquelle la Suisse évoluait sur ces questions, où le nombre de femmes dirigeantes dans les entreprises privées plafonne à 7%… on est loin de l’invasion décrite par certains.

Un monde construit par et pour les hommes

Mais alors, pourquoi cette impression, ce sentiment d’être en minorité ? Il me semble que l’explication est double. D’une part, malgré les nombreux progrès qui ont été faits, les entreprises d’aujourd’hui sont héritières d’un modèle construit par et pour les hommes. L’organisation du travail – qui reposait jusqu’au 19siècle sur la cellule familiale où travaillaient hommes, femmes et enfants – s’est recomposée à l’extérieur suite à la révolution industrielle, créant de fait une séparation entre la vie privée et la vie professionnelle. Dans le même temps, l’ère victorienne a inventé l’idéal bourgeois d’une féminité dédiée à la sphère domestique et dont les aspirations doivent s’accomplir dans la sphère privée. En découle un modèle qui valorise le présentéisme, le temps passé à travailler, et qui évacue la vie privée de ce monde où le collaborateur se dédie à sa tâche. Cette culture d’entreprise se façonne aussi sur un mode hiérarchique, comme à l’armée, où les valeurs de performance et d’autorité règnent, où la réussite flatte l’ego, et où les mâles sont entre eux.

Si les hommes sont maintenant nombreux à remettre en question cette vision du monde du travail, force est de constater que l’entre-soi masculin est confortable et que la présence de femmes dans les cercles du pouvoir apparaît comme une disruption, voire une menace. Est-ce parce que les femmes y représentent une altérité qui n’est pas bienvenue ? Parce qu’il faudrait alors « se tenir », éviter les blagues potaches et les comportements déplacés ? Ou parce que la présence des femmes dans l’encadrement des entreprises met en lumière le fait même qu’elles sont des domaines réservés du masculin ?

Le masculin universel

Je me souviens d’une phrase prononcée par un évêque anglican lors d’un débat sur l’ouverture de la prêtrise aux femmes. Il avait souligné que cela aurait impliqué une forme de sexuation de l’espace sacré alors que celui-ci avait toujours été neutre. Le masculin serait donc neutre ?

C’est ce qu’on appelle l’androcentrisme, l’idée que l’humain par défaut est masculin. Pour Aristote, la naissance d’une fille était d’ailleurs la première forme de monstruosité, le signe que quelque chose ne s’était pas déroulé comme prévu. Dans cette logique, les individus de sexe masculin peuvent représenter toute l’humanité, alors que les femmes n’incarneront toujours que leur propre sexe. Cela pourrait-il expliquer que, pendant des décennies, on ait à peine remarqué l’absence de femmes dans les livres d’histoire, les films, les lauréats du prix Nobel, les comités de direction ou les gouvernements ? Alors qu’aujourd’hui, n’étant encore qu’au tout début d’un lent et timide rééquilibrage, on a le sentiment d’une invasion.