Mixité en entreprise : les femmes auraient-elles pris le pouvoir ?

« Attention Messieurs… ! Aujourd’hui, nous sommes en minorité ! ». Voici comment le président du comité de direction d’une grande entreprise romande ouvre la séance ce jour-là. Rires et regards mi-complices, mi-gênés autour de la table, jusqu’à ce qu’un collaborateur fasse remarquer « Ah, euh, mais en fait il y a 4 femmes et 5 hommes…, c’est juste que d’habitude il n’y en a qu’une, alors tout de suite, on a l’impression qu’elles sont très nombreuses ».

Cette scène est une parfaite illustration du sentiment partagé par beaucoup de personnes actuellement. “Elles” sont partout ! C’est la mode, les femmes en entreprise. La domination est en train de se renverser ! Et pourtant, quand on regarde les chiffres, comme quand ce collaborateur s’arrête un instant pour compter effectivement le nombre de femmes et d’hommes autour de la table, on se rend compte que cette soi-disant invasion féminine est loin d’être une réalité. Le dernier rapport tout frais de McKinsey Women in the workplace montre ainsi que l’accès des femmes aux postes de direction dans les entreprises ne progresse quasiment pas depuis 2015. Le World Economic Forum avait d’ailleurs pointé l’an dernier la lenteur avec laquelle la Suisse évoluait sur ces questions, où le nombre de femmes dirigeantes dans les entreprises privées plafonne à 7%… on est loin de l’invasion décrite par certains.

Un monde construit par et pour les hommes

Mais alors, pourquoi cette impression, ce sentiment d’être en minorité ? Il me semble que l’explication est double. D’une part, malgré les nombreux progrès qui ont été faits, les entreprises d’aujourd’hui sont héritières d’un modèle construit par et pour les hommes. L’organisation du travail – qui reposait jusqu’au 19siècle sur la cellule familiale où travaillaient hommes, femmes et enfants – s’est recomposée à l’extérieur suite à la révolution industrielle, créant de fait une séparation entre la vie privée et la vie professionnelle. Dans le même temps, l’ère victorienne a inventé l’idéal bourgeois d’une féminité dédiée à la sphère domestique et dont les aspirations doivent s’accomplir dans la sphère privée. En découle un modèle qui valorise le présentéisme, le temps passé à travailler, et qui évacue la vie privée de ce monde où le collaborateur se dédie à sa tâche. Cette culture d’entreprise se façonne aussi sur un mode hiérarchique, comme à l’armée, où les valeurs de performance et d’autorité règnent, où la réussite flatte l’ego, et où les mâles sont entre eux.

Si les hommes sont maintenant nombreux à remettre en question cette vision du monde du travail, force est de constater que l’entre-soi masculin est confortable et que la présence de femmes dans les cercles du pouvoir apparaît comme une disruption, voire une menace. Est-ce parce que les femmes y représentent une altérité qui n’est pas bienvenue ? Parce qu’il faudrait alors « se tenir », éviter les blagues potaches et les comportements déplacés ? Ou parce que la présence des femmes dans l’encadrement des entreprises met en lumière le fait même qu’elles sont des domaines réservés du masculin ?

Le masculin universel

Je me souviens d’une phrase prononcée par un évêque anglican lors d’un débat sur l’ouverture de la prêtrise aux femmes. Il avait souligné que cela aurait impliqué une forme de sexuation de l’espace sacré alors que celui-ci avait toujours été neutre. Le masculin serait donc neutre ?

C’est ce qu’on appelle l’androcentrisme, l’idée que l’humain par défaut est masculin. Pour Aristote, la naissance d’une fille était d’ailleurs la première forme de monstruosité, le signe que quelque chose ne s’était pas déroulé comme prévu. Dans cette logique, les individus de sexe masculin peuvent représenter toute l’humanité, alors que les femmes n’incarneront toujours que leur propre sexe. Cela pourrait-il expliquer que, pendant des décennies, on ait à peine remarqué l’absence de femmes dans les livres d’histoire, les films, les lauréats du prix Nobel, les comités de direction ou les gouvernements ? Alors qu’aujourd’hui, n’étant encore qu’au tout début d’un lent et timide rééquilibrage, on a le sentiment d’une invasion.