A-t-on encore besoin du 8 mars ?

Depuis une année et demi, la révélation de l’affaire Weinstein et le mouvement #metoo qui s’en est suivi, la question des inégalités entre femmes et hommes est partout. Articles, études, commentaires, dénonciations et belles paroles sont venues dire tout haut une réalité qui avait été rendue invisible : l’égalité entre les sexes a beau être inscrite dans la loi des pays occidentaux, elle n’existe pas dans les faits. Pour travailler sur ce sujet depuis 18 ans, je peux dire à quel point cette prise de conscience est salutaire et constitue déjà une petite révolution. Car sur ce thème, comme de manière générale dès qu’on a à faire au conditionnement social, la force des représentations symboliques et des schémas inconscients que l’on intériorise dès notre plus jeune âge provoque un aveuglement qui permet au système de se reproduire impunément. Et ceci grâce à la collaboration active de la plupart des “dominé·e·s”, en l’occurrence ici des femmes, qui transmettent à leur progéniture les stéréotypes de genre sans les questionner, puisque pour le faire, il faudrait déjà admettre qu’il y a un problème, l’identifier, l’analyser et inventer autre chose.

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Face à un tel système, face à une domination qui ne dit plus son nom puisque l’égalité est inscrite dans la Constitution suisse depuis 1981, on a besoin d’une sacrée bonne paire de lunettes pour sortir de l’aveuglement. Un mouvement planétaire venu de Hollywood, des stars qui nous disent que quelque chose ne va pas si bien que ça, des médias qui relaient et donnent la parole à celles et ceux qui peuvent éclairer cette question, voilà qui a permis de déciller les yeux d’une grande partie de la population.

Certain·e·s en ont assez vite eu assez de tout ce bruit, de ces “exagérations”, parce qu’il ne faut pas pousser quand même, on n’est pas en Afghanistan, ces femmes occidentales privilégiées qui peuvent voter, conduire, étudier, travailler, qui s’habillent sexy et qui viennent râler parce qu’on leur met des mains aux fesses ou qu’elles gagnent 20% de moins que leurs congénères masculins, c’est indécent à la fin. Et puis quoi, c’est pas sympa les mains aux fesses ? On ne peut même plus faire de compliments, mais comment va-t-on faire pour draguer ? Remarquez, y’en a qui écrivent des tribunes pour défendre la liberté d’importuner. Ah, elles ne sont même pas d’accord entre elles ? Ça devient compliqué.

On est donc assez loin d’une réelle unanimité, tant au sujet de la gravité de la question que de la nécessité de réviser le système. C’est normal, c’est même inhérent à la situation, puisque, d’une part, nous vivons dans ce système, nous en avons intégré les codes qui nous semblent donc normaux, voire “naturels” (par exemple les hommes sont forts, les femmes sont douces) et, d’autre part, ce système implique une hiérarchie de valeur entre le masculin et le féminin. Dans ce contexte, un problème qui est perçu comme concernant principalement les femmes est, par essence, forcément mineur. Pour celles et ceux qui, à ce stade, ne seraient pas convaincu·e·s de cette hiérarchie de valeur entre ce qui est connoté masculin et ce qui est connoté féminin, un exemple basique mais efficace : comparez le foot et la danse en termes d’exposition médiatique, de popularité de ces activités, de starification et d’argent en jeu, et vous aurez une petite idée.

Des réalités différentes, un même système : le sexisme

Le sujet des inégalités est donc omniprésent depuis 18 mois, ce qui est une avancée importante, mais il n’est pas forcément compris et les progrès demeurent lents. Il est plus que jamais essentiel de continuer à expliquer pourquoi ces questions devraient être centrales et pourquoi elles ne peuvent être analysées que de manière systémique. L’inégalité salariale, les violences domestiques, le harcèlement de rue, la mixité en politique ou dans les directions d’entreprise, les stéréotypes de genre dans l’éducation, la culture du viol, le langage épicène, le partage des tâches ménagères, les blagues sexistes, tous ces sujets qui pourraient sembler vaguement connectés mais très différents forment en réalité un continuum, différentes facettes d’un système dont la pierre angulaire est la hiérarchie de valeur discutée plus haut. Ainsi il n’est pas indécent de refuser la subsistance de l’inégalité salariale ou du harcèlement de rue quand des femmes sont privées de droits fondamentaux, vitriolées ou tuées pour laver l’honneur de leur famille, et qu’on devrait déjà s’estimer heureuses de ne pas subir ce sort et d’avoir le droit de vote. Parce que tolérer un système qui repose sur cette hiérarchie de valeur, s’en accommoder, c’est d’une part renoncer à l’égalité, et d’autre part continuer à enrichir le terreau du sexisme, le banaliser, et faciliter le non-respect des lois, la domination, les passages à l’acte violents.

Parce que les garçons valent plus que les filles, ils sont encouragés depuis leur naissance à être forts, ambitieux, compétitifs, à rêver plus grand, à mieux s’affirmer, à s’accomplir dans une sphère où le travail est rémunéré et non gratuit, à accéder à des postes de pouvoir (ce qui implique des privilèges mais peut aussi, il faut le dire, générer une certaine pression et de la souffrance). Parce que les filles valent moins que les garçons, elles sont encouragées depuis leur naissance à être au service des autres, à procurer du plaisir en existant par la beauté, la douceur, plus tard le sexe, et à prendre soin des autres, des enfants, des personnes âgées, des malades que ce soit dans le cadre d’un travail de “care”, en général peu rémunéré, ou dans la sphère domestique, de manière gratuite. L’ambition féminine est presque un gros mot, les femmes qui font carrière le savent bien. Elles sont rarement appréciées et souvent soupçonnées d’être “pire que les mecs “.

La culture du viol

Pour les hommes, le côté obscur de la force, c’est l’agressivité, la prise de risque, la violence. Le système de genre, en enjoignant aux garçons de ne pas exprimer leurs émotions, de refouler leur empathie, de devoir être “virils” en toute circonstance, et en leur faisant croire qu’un homme, un vrai, doit être dominant et obsédé du sexe, modèle véhiculé par l’ensemble des publicités, films ou clips, prépare un terrain dangereux qui conduit à ne pas se préoccuper de ce que ressent l’autre, à considérer les femmes comme des objets sexuels, à ignorer les notions de consentement ou de respect. Ainsi se construit la culture du viol. Ainsi, passe-t-on subrepticement, sans s’en rendre compte, de choses jugées banales (blagues, commentaires déplacés, remarques sexistes) à des crimes graves, parce que la société toute entière banalise le sexisme, ignore encore sa dimension de système. On en a vu une parfaite illustration ces dernières semaines avec la ligue du LOL. On pourrait aussi parler des blagues racontées par les enfants de 10 ans à la récré en 2019. Elles disent ce système. Les parents en rigolent. Il faut avoir de l’humour ! Et pourtant, rirait-on de blagues racistes aujourd’hui, le cœur léger ? La réponse est non, fort heureusement, car le lien a été fait entre de telles blagues et le fait de croire en la hiérarchie de valeur entre personnes d’origines différentes. Il serait temps qu’il en soit de même en ce qui concerne le sexisme. Qu’il ne soit plus tolérable quelle que soit sa forme. Alors peut-être on pourrait rêver d’égalité réelle et abolir le 8 mars. Ça n’est malheureusement pas pour demain…

Discrimination positive : mais de laquelle parle-t-on ?

Que ce soit au Conseil fédéral, dans les comités de direction des grandes entreprises, sur les bancs de l’école ou au sein de jurys de prix littéraires, les quotas ont mauvaise presse. Injustes pour certains, insultants pour certaines, femmes et hommes sont majoritairement d’accord pour dire que les prix prestigieux comme les postes décisionnels, le pouvoir ou la gloire, se gagnent au mérite, à la compétence, au talent reconnu.

Comment ne pas être d’accord ? Comment pourrait-on justifier d’imposer la nomination de certaines personnes, non en fonction de ce mérite, mais en fonction de leur sexe ? C’est pourtant bien ce qui s’est produit dans l’histoire de l’humanité, et plus proche de nous, dans l’histoire politique et économique récente. Croyez bien que si, jusqu’à présent, les Etats-Unis d’Amérique n’ont jamais élu de Présidente, ce n’est pas parce que l’ensemble des hommes politiques de ce pays sont plus méritants, compétents ou talentueux que leurs alter-ego féminins. De la même manière, on peut se permettre de penser que si 93% des dirigeant·e·s d’entreprises privées en Suisse sont des hommes, ce n’est pas nécessairement parce qu’ils ont été, durant toute leur carrière, meilleurs que leurs collègues féminines. Sans généraliser, et sans remettre en cause leurs compétences, leur ascension a sans doute été plus évidente parce qu’ils sont des hommes. Et que, jusqu’à présent, dans le modèle de société dont nous avons hérité, le fait d’être un homme permet de bénéficier d’une forme de présomption de compétence. Avant même de devoir prouver quoique ce soit qui puisse convaincre de ses capacités, un individu de sexe masculin part avec une longueur d’avance. Il correspond naturellement à la représentation symbolique du pouvoir, du leadership, du professionnalisme, intériorisé aussi bien par les hommes que par les femmes. Les stéréotypes ont ceci de pernicieux qu’ils avancent masqués et qu’ils sont si profondément ancrés que notre cerveau les suit spontanément, rapidement, sans s’en rendre compte. Devenir plus facilement patron ou président, parce qu’on est homme, c’est bien ce qu’on appelle de la discrimination positive.

 

Oups… Pardon ? Comment ? Il y aurait donc une discrimination positive invisible, inconsciente, non dite, en faveur des hommes ? Voilà qui change un peu la perspective, non ? Car promouvoir la mixité en entreprise revient alors à tenter de dépasser des biais qui nous empêchent de choisir réellement la meilleure personne pour un poste. Promouvoir la mixité, ce n’est donc pas aider les femmes ou desservir les hommes, ce n’est ni injuste ni insultant. Il s’agit simplement de permettre aux organisations d’être plus diverses, donc plus performantes et plus innovantes, grâce à la possibilité de recruter, de fidéliser et de faire évoluer l’ensemble des talents à leur juste valeur. Et plus seulement la moitié !

Mixité en entreprise : les femmes auraient-elles pris le pouvoir ?

« Attention Messieurs… ! Aujourd’hui, nous sommes en minorité ! ». Voici comment le président du comité de direction d’une grande entreprise romande ouvre la séance ce jour-là. Rires et regards mi-complices, mi-gênés autour de la table, jusqu’à ce qu’un collaborateur fasse remarquer « Ah, euh, mais en fait il y a 4 femmes et 5 hommes…, c’est juste que d’habitude il n’y en a qu’une, alors tout de suite, on a l’impression qu’elles sont très nombreuses ».

Cette scène est une parfaite illustration du sentiment partagé par beaucoup de personnes actuellement. “Elles” sont partout ! C’est la mode, les femmes en entreprise. La domination est en train de se renverser ! Et pourtant, quand on regarde les chiffres, comme quand ce collaborateur s’arrête un instant pour compter effectivement le nombre de femmes et d’hommes autour de la table, on se rend compte que cette soi-disant invasion féminine est loin d’être une réalité. Le dernier rapport tout frais de McKinsey Women in the workplace montre ainsi que l’accès des femmes aux postes de direction dans les entreprises ne progresse quasiment pas depuis 2015. Le World Economic Forum avait d’ailleurs pointé l’an dernier la lenteur avec laquelle la Suisse évoluait sur ces questions, où le nombre de femmes dirigeantes dans les entreprises privées plafonne à 7%… on est loin de l’invasion décrite par certains.

Un monde construit par et pour les hommes

Mais alors, pourquoi cette impression, ce sentiment d’être en minorité ? Il me semble que l’explication est double. D’une part, malgré les nombreux progrès qui ont été faits, les entreprises d’aujourd’hui sont héritières d’un modèle construit par et pour les hommes. L’organisation du travail – qui reposait jusqu’au 19siècle sur la cellule familiale où travaillaient hommes, femmes et enfants – s’est recomposée à l’extérieur suite à la révolution industrielle, créant de fait une séparation entre la vie privée et la vie professionnelle. Dans le même temps, l’ère victorienne a inventé l’idéal bourgeois d’une féminité dédiée à la sphère domestique et dont les aspirations doivent s’accomplir dans la sphère privée. En découle un modèle qui valorise le présentéisme, le temps passé à travailler, et qui évacue la vie privée de ce monde où le collaborateur se dédie à sa tâche. Cette culture d’entreprise se façonne aussi sur un mode hiérarchique, comme à l’armée, où les valeurs de performance et d’autorité règnent, où la réussite flatte l’ego, et où les mâles sont entre eux.

Si les hommes sont maintenant nombreux à remettre en question cette vision du monde du travail, force est de constater que l’entre-soi masculin est confortable et que la présence de femmes dans les cercles du pouvoir apparaît comme une disruption, voire une menace. Est-ce parce que les femmes y représentent une altérité qui n’est pas bienvenue ? Parce qu’il faudrait alors « se tenir », éviter les blagues potaches et les comportements déplacés ? Ou parce que la présence des femmes dans l’encadrement des entreprises met en lumière le fait même qu’elles sont des domaines réservés du masculin ?

Le masculin universel

Je me souviens d’une phrase prononcée par un évêque anglican lors d’un débat sur l’ouverture de la prêtrise aux femmes. Il avait souligné que cela aurait impliqué une forme de sexuation de l’espace sacré alors que celui-ci avait toujours été neutre. Le masculin serait donc neutre ?

C’est ce qu’on appelle l’androcentrisme, l’idée que l’humain par défaut est masculin. Pour Aristote, la naissance d’une fille était d’ailleurs la première forme de monstruosité, le signe que quelque chose ne s’était pas déroulé comme prévu. Dans cette logique, les individus de sexe masculin peuvent représenter toute l’humanité, alors que les femmes n’incarneront toujours que leur propre sexe. Cela pourrait-il expliquer que, pendant des décennies, on ait à peine remarqué l’absence de femmes dans les livres d’histoire, les films, les lauréats du prix Nobel, les comités de direction ou les gouvernements ? Alors qu’aujourd’hui, n’étant encore qu’au tout début d’un lent et timide rééquilibrage, on a le sentiment d’une invasion.