“Dernier concert à Pripyat” : les photographies de La Zone (1)

Tchernobyl-Pripyat : No Man’s Land ukrainien

De son séjour dans La Zone interdite en 2013, la journaliste et romancière Bernadette Richard a ramené les photos des lieux qu’elle décrit dans son roman Dernier Concert à Pripyat. “Mes photographies sont nulles. Photographe c’est un métier or je ne suis pas de ce métier. En revanche, elles reflètent parfaitement les couleurs du lieu et les ambiances du roman”. C’est pourquoi j’ai trouvé intéressant de donner, exceptionnellement, une suite à ma publication d’hier. Beaucoup d’entre elles ont été prises d’une voiture. La radioactivité trop élevée ne permettait pas d’en sortir, d’où les flous. Elle sont légendées par Bernadette Richard. Mais auparavant elle nous invite à un à boire un thé ou un café un peu particuliers dans des tasses ramenées de son séjour dans La Zone.

“Alors, un petit goûter gore avec les souvenirs de Tchernobyl ? J’attends mes lecteurs avec impatience !” Euh, non merci Bernadette je passe mon tour. Surtout lorsque l’on sait ce qui suit.

Tchernobyl : la Centrale Nucléaire

Bernadette Richard : “Construit en urgence de mai à octobre 1986, afin de recouvrir les ruines du réacteur no 4 de Tchernobyl, le sarcophage avait été garanti 25 à 30 ans de bons et loyaux services. Il avait été réalisé, dans des conditions de travail abominables, en 206 jours, requérant 400 000 m. carré de béton et 600 000 ouvriers, tous très exposés aux radiations mortelles. Les pilotes d’hélicoptères qui transportaient le matériel eux aussi furent violemment contaminés. 

 

La Centrale de Tchernobyl avant que l’arche soit posée. Les cheminées sont en train d’être démontées. L’échafaudage est posé sur le réacteur no 4. La statue montre le courage des ouvriers face au travail de décontamination, mais hommage aussi à ceux qui ont continué à faire fonctionner les autres réacteurs durant des années. ©BernadetteRichard2013
Le vieux sarcophage a tenu ses promesses, vaille que vaille. Mais peu à peu, au début du millénaire, des fissures apparurent et bien que des travaux de stabilisation furent menés en 2004 et 2008, des brèches de plus en plus étendues (sur la photo, on distingue une large faille de 6 mètres de long dans la façade) firent craindre le pire, à savoir la dispersion d’une nouvelle pollution radioactive. 
En 2015, une faille de 6m de long est visible le long de la façade du 4ème réacteur. D’autres petites failles sont apparues au fil du temps, nécessitant la construction de la grande arche de protection. ©BernadetteRichard2013

Alors que la nouvelle arche était déjà en cours de réalisation, le toit de la vieille structure s’effondra au cours de l’hiver 2013, particulièrement rigoureux. Bouygues travaux publics et Vinci Construction Grands Projets, qui participaient largement au chantier, rappela ses 80 employés français le 13 février. Le chantier prit un retard considérable avant que l’arche soit « glissée » au-dessus des ruines du 4ème réacteur et hermétiquement fermée en 2019. Et enregistrera un dépassement du budget de plus d’un milliard d’euros.

La grande arche en construction, ici en 2013. Elle a coûté bien plus cher que prévu, a pris du retard, mais en 2019, elle a été roulée au-dessus du réacteur no 4, censée protéger l’Europe d’une seconde catastrophe durant un siècle: plus de 120 tonnes de matériel gravement irradié sont encore enfouis sous le réacteur no 4. ©BernadetteRichard2013

Cette réalisation pharaonique « composée de deux structures métalliques, pour un poids total de 25 000 tonnes, est longue de 162 mètres, haute de 108 mètres et elle affiche une portée de 257 mètres. A elle seule, elle pourrait recouvrir le Stade de France ou la Statue de la Liberté. Cette enceinte a été conçue pour résister à des températures comprises entre -43°C et +45°C, ainsi qu’à une tornade de classe 3 et à un séisme d’une intensité de 6 sur l’échelle de Mercalli. Sa durée de vie est estimée à une centaine d’années. » Parmi la population ukrainienne et biélorusse, le doute subsiste: un siècle, vraiment?”

Comme si tout était normal, distributeurs d’électricité à haute tension, bassin de refroidissement, signal routier… mais construction de la grande arche qui devrait protéger le réacteur 4 pour un siècle. Aujourd’hui posé. ©BernadetteRichard2013

Une cité morte : le décor du roman Dernier concert à Pripyat

Une école dans la Zone entre Tchernobyl et Pripyat. ©BernadetteRichard2013

 

 

 

Ce qui fut une maison de commune, école, centre culturel entre Tchernobyl et Pripyat. ©BernadetteRichard2013

 

Entrée dans la ville de Tchernobyl, encore habitée aujourd’hui. On y trouve même une boutique à souvenirs , babioles, vaisselle, tee-shirts, etc. ©BernadetteRichard2013
Une vue de la grande place. ©BernadetteRichard2013

 

Le très chic hôtel Polissa sur la grande place de Pripyat. ©BernadetteRichard2013

 

L’entrée au Centre culturel de Pripyat. La monstrueuse déco soviétique a résisté à la radioactivité et au temps qui passe ! ©BernadetteRichard2013

 

La salle de spectacle du Centre culturel de Pripyat, vue depuis la scène… le carnage. Le temps n’a rien à y faire, ce sont les voleurs qui récupèrent tout ce qui est vendable loin de Tchernobyl, avec une décontamination plus ou moins laxiste. ©BernadetteRichard2013

 

A l’intérieur du Centre culturel de Pripyat, la razzia a eu lieu. Et pourtant, sur la scène, le piano à queue a résisté et sert parfois pour des concerts sauvages. Il est chouchouté, ripoliné, drôle de contraste. Est-il encore là aujourd’hui ? Rien n’est moins sûr. Il m’a inspiré des scènes du roman. ©BernadetteRichard2013

Suite et fin demain.

Un livre 5 questions : « Dernier concert à Pripyat » de Bernadette Richard

Tchernobyl : une catastrophe nucléaire toujours d’actualité

Dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, eut lieu dans l’ex-Union Soviétique, dans la centrale nucléaire de Tchernobyl, ville à présent Ukrainienne située à 96km au nord de Kiev, l’accident nucléaire le plus dévastateur de l’histoire. Une hécatombe qui a coûté l’existence à 200’000 personnes au moins, et péjoré la vie d’autant de survivants. Toutefois, les chiffres des pertes humaines et des conséquences de la catastrophe sur les gens ayant été maintenus secrets ou manipulés, certains scientifiques les calculent à la hausse. A l’époque, le gouvernement soviétique avait tenté de minimiser les conséquences bien que cette tragédie ait envoyé dans l’atmosphère l’équivalent radioactif de 400 fois la bombe d’Hiroshima. Les gouvernements de l’Europe dite de l’Ouest n’avaient pas été plus transparents que l’URSS. Chaque pays prétendait que le nuage radioactif était allé jouer de la balalaïka sous d’autres cieux que le leur. Ce qui n’a pas empêché, en Europe de l’Ouest, une notable recrudescence des cancers de la thyroïde. L’augmentation de ces cancers n’est pas officiellement reconnue comme étant la conséquence de l’accident de Tchernobyl, mais elle laisse tout de même perplexe une partie du personnel médical spécialisé en oncologie. Par ailleurs Bernadette Richard reprécise ” A l’époque, le politburo de Moscou avait annoncé 47 morts. Actuellement, les chercheurs indépendants et occidentaux, même les ukrainiens, pensent qu’il y a eu au moins un million de décès, sans compter les maladies diverses maladies provoquées dans tout le continent européen. Tchernobyl a transformé le monde de la santé humaine et animale”.

A Pripyat le signe du nucléaire se trouvait partout pour vanter la modernisation de l’ex-URSS. ©BernadetteRichard2013

Par ailleurs, l’on peut raisonnablement supposer que si les sangliers des Grisons sont actuellement impropres à la consommation à cause du fort taux de radioactivité qu’ils contiennent suite à l’accident nucléaire advenu en 1986, il est probable que nous soyons nous-mêmes, trente ans après, victimes de cette pollution. Certes, nous ne nous nourrissons pas de truffes du cerf à l’instar des cochons sauvages, mais nous aurions probablement des surprises si nous passions toute notre nourriture et nos objets d’usage courant au compteur Geiger. Mais qu’en est-il sur place ?

Cette jolie mousse végétale qui s’installe peu à peu dans toute la ville est hautement polluée. Lorsque l’on se rend à Pripyat, il faut absolument l’éviter si l’on ne souhaite pas recevoir un maximum de radiations. ©BernadetteRichard2013

Bernadette Richard : Dernier concert à Pripyat une bal(l)ade dans Tchernobyl

Passionnée par la question nucléaire, la journaliste et romancière Bernadette Richard nous emmène, à travers un roman, écouter un Dernier concert à Pripyat. Paru aux Éditions L’Âge d’Homme, le livre relate l’histoire de trois jeunes garçons ayant des talents de musiciens. La nuit de l’accident nucléaire, ils fuient de chez eux en compagnie d’une vieille dame. Quelques années plus tard, adolescents et un peu casse-cous, les trois compagnons deviennent *stalkers. Défiant les dangers de la contamination, ils pénétreront régulièrement dans La Zone interdite, non seulement pour l’explorer, mais aussi pour lui rendre ses lettres de noblesse à travers la musique. Au cours de leurs expéditions, ils rencontreront tous les réprouvés et désœuvrés du système soviétique. Un roman où se mélangent des moments d’une grande humanité entremêlés à la dureté d’un quotidien sordide avec, pour décor, un no man’s land envahi par une nature qui reprend doucement ses droits. Demain et après-demain, je publierai les photographies que Bernadette Richard a réalisées sur le site. Légendées par l’auteure, elle vous permettront d’entrer dans l’ambiance du livre.

Dernier Concert à Pripyat : extraits

« Nous prenions des photos à l’insu des dealers de métal et nous entêtions à fureter du côté des chantiers où se déroulaient les mises à sac des villages enfouis et autres cimetières de véhicules. Nous secourûmes un truand égaré dans un marécage. Sans nous, il se serait enlisé dans la boue contaminée. Il nous relata les péripéties du trafic le plus rentable : sur les huit millions de tonnes de métal essaimés dans la Zone – c’était une estimation – des milliers de tonnes rejoignaient chaque semaine le marché mondial, notamment en Chine, où ces matériaux, mal décontaminés, subissaient une mue et retrouvaient une pernicieuse virginité : boîtes de conserve, outils, pièces de moteurs, ustensiles de cuisine, jouets, etc. qui arrosaient l’Europe et les États-Unis.

Au cours de ses pérégrinations, Boris avait moult occasions de s’entretenir avec la nouvelle faune qui squattait la région prohibée : psychopathes, fossoyeurs en tout genre, mercenaires tchétchènes et kosovars, putes abruties de drogues, criminels, agents secrets, braconniers, réfugiés économiques, collectionneurs d’objets contaminés ou de crânes d’animaux.

Au cœur de ce capharnaüm, les scientifiques – biologistes, écotoxicologues, géologues, hydrobiologistes, géophysiciens, botanistes, rudologues et autres ingénieurs et techniciens en chimie, physique nucléaire, analyses de l’air et des sols – nous valurent des amitiés qui perdurent au cours du temps. Les universités du monde entier envoyaient leurs chercheurs, mais manquaient de moyens pour mener des enquêtes rigoureuses. Biologistes et vétérinaires s’y étaient risqués dès les premiers mois qui avaient suivi la catastrophe. Les animaux qui n’avaient pas été abattus par la milice après le départ des habitants étaient nés avec des handicaps et de graves malformations, comme de nombreux enfants. Les bêtes étaient tuées, les enfants cachés, effacés de la liste des survivants afin de ne pas affoler la population ».

Dernier concert à Pripyat : entrevue avec Bernadette Richard

Bernadette Richard, dans quelles circonstances êtes-vous allée dans la zone contaminée de Tchernobyl ?

J’étais à Kiev pour représenter SOS-CHATS Noiraigue qui aide un refuge ukrainien. Les animaux sont persécutés en Ukraine, c’est un combat terrible pour leurs protecteurs, eux-mêmes agressés sans cesse. Un véritable état de guerre. Bien qu’il soit difficile d’entrer dans la Zone, la responsable de ce refuge m’a organisé ce séjour à Tchernobyl en deux temps trois mouvements. J’ai toujours été passionnée par la question nucléaire… j’ai un Pluton à l’ascendant pour ceux qui connaissent l’astrologie ! J’avais écrit en 1996 une pièce de théâtre qui donnait la parole aux Hibakushas, les rescapés des bombes américaines et à Oppenheimer, le papa de la bombe atomique. J’ai donc pu entrer avec une traductrice, un journaliste spécialisé dans le nucléaire et une historienne. J’ai interviewé plusieurs personnes versées dans le domaine de la catastrophe, dont des physiciens et la conservatrice du Musée de Tchernobyl, qui elle-même a récupéré des objets témoins et les a décontaminés. En 2013, aucune loi n’interdisait d’y rester le temps désiré. Seul le compteur Geiger nous indiquait les zones dangereuses à éviter. J’ai longuement arpenté Pripyat, la ville martyre de l’atome. C’était très émouvant, le silence rompu par le bruit de la rivière et le chant des oiseaux, parfois les pas d’un animal. Il y avait des arbres fruitiers aux fruits très appétissants, mais le compteur me rappelait à l’ordre. J’ai été marquée par la fameuse grande roue, aujourd’hui symbole de la ville, l’hôpital dont on ne peut s’approcher tant il dégage de rayons dangereux, par des classes et appartements à l’abandon, des jouets éparpillés ici et là, les vitraux d’un ancien bistro, les interventions anonymes d’artistes de rue, un piano qui devait encore servir aux stalkers, dont je parle dans le roman, la nature qui reprend ses droits, les immeubles qui résistent. Hors Pripyat, le paysage évoque une après-apocalypse (oui oui, je vois trop de films de science-fiction !) La nature est prodigieuse, d’une beauté sauvage, comme pour défier les hommes qui l’ont polluée.

Actuellement, la Zone est devenue un but touristique, celui de la désolation. Je suis profondément opposée à ce genre de tourisme qui me fait penser aux visites organisées dans les camps de concentration. Foutez la paix aux martyrs.

 – Quelle sensation éprouve-t-on lorsqu’on arrive dans un endroit qui a été le théâtre d’un tel désastre et, dont on sait qu’il restera pollué pour plusieurs milliers d’années ?

 Dans le cadre de mon boulot de journaliste, j’ai visité d’autres lieux d’horreur, notamment en Irak. Le sentiment qui domine est toujours le mépris de l’humain pour la vie, son inconséquence, ses incompétences, sa cruauté. Ensuite le silence qui prend aux tripes, alors que ce sont des lieux de fracas. Bien que les médias et les politiques cherchent à rassurer les populations depuis que le nouveau sarcophage a été posé au-dessus du 4ème réacteur, le danger demeure. Si les milliers de tonnes de matière fissile qui traînent sous le 4ème réacteur étaient rejointes par la rivière, lors d’un tremblement de terre par exemple, il n’y aurait plus d’Europe. Ce n’est pas moi qui l’affirme, mais des scientifiques ukrainiens.

– Certaines personnes ont continué à vivre dans la zone contaminée sans être, à première vue, atteintes par les radiations. Dans votre livre les habitants parlent « de foi », persuadés que leur terre ne saurait les trahir. A-t-on des explications plus scientifiques ?

Il n’y a aucune explication. Le corps humain reste mystérieux. Certains êtres ont résisté aux radiations sans que nul n’en comprenne la raison. Je pense au photographe Igor Kostine, qui est monté dans les hélicoptères qui larguaient des sacs de sable dans la bouche béante de l’enfer afin de stopper l’incendie. Les pilotes avaient des malaises alors qu’ils survolaient la centrale. Aucun n’a survécu. Kostine les a accompagnés pour témoigner. La radioactivité était si élevée que ses photos étaient intégralement noires. Un seul cliché a pu être sauvé, qui montre la centrale quelques heures après l’explosion, il a fait le tour du monde. Kostine aurait dû mourir dans les jours ou semaines suivants. Il a poursuivi son travail de photographe à travers la Zone, il est décédé en 2015.

-Sur huit millions de tonnes métal essaimés dans la zone, des milliers de tonnes rejoignent chaque année le marché mondial. D’autres objets hautement radioactifs (œuvres d’art, petite brocante, pierres ou animaux) sont-ils également répartis dans le monde à travers ces filières ?

Œuvres d’art, je l’ignore. Pripyat était une ville champignon, poussée en quelques années pour abriter les travailleurs de la Centrale dont elle est distante de quelques km à peine. Je n’ai pas entendu parler d’œuvres d’art. Par contre, oui, des fétichistes morbides sont toujours très friands d’articles arrachés à la Zone, poupées désarticulées, objets de la vie quotidienne, cordes de piano, morceaux de verre, etc. Le métal récupéré et revendu constitue un trafic juteux, de même, de plus en plus, la chasse. Les animaux sauvages se sont adaptés et résistent apparemment mieux à la Zone qu’à la relation aux humains, même s’ils vivent moins longtemps. Du coup, la chasse est rentable et finit dans les assiettes des consommateurs.

©BernadetteRichard2013

– Généralement, je demande à toutes les personnes de lettres à quel personnage littéraire elles pourraient s’identifier. Comme je vous ai déjà posé cette question lors de la parution de votre polar « Du sang sous les acacias », cette fois-ci je vous demande : quel livre d’un auteur ukrainien ou russe auriez-vous voulu écrire ?

En 1969, Venedikt Erofeïev publie en ex-Union soviétique, sous forme de samizdat (il le restera jusqu’à la fin des années 1980) le récit d’une monstrueuse beuverie qui se déroule dans un train, « Moscou – Petouchki ». Un roman considéré comme intraduisible, qui sera pourtant traduit dans des dizaines de langues. Il paraît en France en 1976 et fait un tabac comme sur sa terre d’origine, devenant un classique de la littérature. L’histoire est simple : un jeune Moscovite veut rejoindre sa fiancée à Petouchki. Le récit est aussi hilarant que sombre et se termine mal. Entre Moscou et la fin tragique, l’ode à l’alcool se mue en acte de rébellion, de résistance au système, ancré dans une pluie d’hommages à la littérature, personnages politiques, célébrités de l’Antiquité… et à l’alcool. Audacieux, grossier autant que divin, provocateur, ce roman est celui que j’aurais voulu écrire. Il rivalise avec l’autre classique que je regrette de n’avoir pas écrit : « Le Quatuor d’Alexandrie » du Britannique Lawrence Durrell.

Biographie de Bernadette Richard :

Bernadette Richard a deux passions : la littérature et les animaux qui l’accompagnent depuis l’adolescence. Son existence se résume difficilement autrement qu’au travers de quelques chiffres: née à La Chaux-de-Fonds un  1er mai, 5 professions dont 38 ans de presse à ce jour, 1 mariage, 1 enfant, 1 divorce, 1 petite-fille, 58 déménagements dans 7 pays sur 3 continents – elle rêve que son 59ème puisse l’emmener au bord de l’océan -, une vingtaine de romans et nouvelles, 1 biographie, 3 livres pour enfants, 4 pièces de théâtre, 4  participations à des spectacles et performances. 260 textes littéraires ou essais sur les arts plastiques parus dans des médias et anthologies, 28 discours pour des vernissages d’expositions. N’utilise que l’un de ses 12 stylo-plumes pour écrire. Travaille sur 2 Mac et un PC. S’est trouvée à 5 reprises sur des lieux de prises de pouvoir politique ou attentats meurtriers, dont le 11 septembre 2001 à New York. A vécu dans 8 mégapoles ou très grandes villes. Actuellement dans une ville horlogère à l’agonie. A passé 2 ans dans une forêt, entourée de 17 chats, 4 chiens, 3 cochons laineux, 3 pogonas, 3 paons, 5 mygales, 10 serpents, 3 hamsters de Podorovski, 20 rats et plus, 1 chèvre, 5 poules, 2 coqs, 2 perroquets, 2 inséparables, 3 lapins et autres bestioles sauvées de la maltraitance. Vit actuellement avec 5 chats. En travail : 2 romans en cours, ainsi qu’un livre pour enfants. Et toujours le travail pour 2 médias.

L’un des nombreux chiens errants de Pripyat. Quand les visiteurs les appellent pour les nourrir, ils accourent. Celui-ci à inspiré l’auteure. On le retrouve dans le livre sous une forme fictionnelle. ©BernadetteRichard2013

*Stalker : visiteur clandestin qui explore la Zone interdite de Tchernobyl.

Interview réalisée par Dunia Miralles

Sources :

  • Dernier concert à Pripyat, Bernadette Richard, éd. L’Âge d’Homme 2020
  • Le Nouvelliste
  • RTS
  • France culture
  • Wikipédia
  • L’OBS

 

Olivier Chapuis : qui veut tuer Roger Federer ?

Balles Neuves : le roman d’une aliénante obsession

Axel Chang, un homme honnête et travailleur, époux d’une femme aimante et père de deux enfants, vend des produits électroménagers dans un grand magasin. Une personne banale, peu imaginative et presque invisible, qui tient sa place dans la société. Toutefois, malgré l’amour de son épouse, de sa fille et de son fils, il commencera peu à peu à éprouver une jalousie et une haine grandissantes envers Roger Federer – souvent réduit à ses initiales – à qui tout réussi. Une obsession qui le conduira à la dérive. Telle est la trame du roman d’Olivier Chapuis. Un récit peu conventionnel, Axel Chang étant le personnage d’un tapuscrit imaginé par un auteur en mal de reconnaissance, agacé par les succès du sportif d’élite devant qui toutes les portes s’ouvrent, pendant que lui croupit. Conseillé et coaché par un écrivain mondialement célèbre, le créateur d’Axel Chang poussera son histoire jusqu’à ses extrêmes limites. Une intéressante mise en abîme où la personne d’Olivier Chapuis se confond avec celle de l’écrivain aigri de son roman. Ont-ils des points communs ? Il nous le dira plus tard durant l’entrevue. Balles Neuves vient de paraître chez BSN Press, dans la collection Fictio.

Balles Neuves : extraits

« Consterné, Axel Chang avale une gorgée de café insipide, la touillette au coin de la bouche, tandis qu’autour de lui crépitent rires et plaisanteries – parfait écho de sa désillusion rampante. La comparaison entre les gains des dix ou vingt meilleurs joueurs et ceux des autres, de tous les autres, lui semble abominable. Comment cela est-il possible ? Pourquoi les joueurs moins bien lotis ne se révoltent-ils pas ? La loi de l’offre et de la demande s’applique-t-elle au monde du tennis, du sport en général ? A la lecture de cet édifiant article, Axel se rend compte que RF, Nadal, Murray et ses copains du top ten sont des produits de marketing comme ceux dont il vante qualité et efficacité à longueur de journée, ils sont yaourts, aspirateurs, montres de luxe, raquettes high-tech, shorts griffés, Audi cabriolet, pommeaux de douche ou stores à lamelles, ils gagnent et rapportent, ce sont des caisses enregistreuses sur pattes, des hommes et femmes-sandwichs bardés de raisons sociales, des pions sur l’échiquier économique… Axel a envie de vomir. Il lève les yeux de son magazine, rencontre les regards de ses collègues, entend leurs rires se diffracter entre ses pensées, les observe un instant, hilares et contents d’être là, dans ce temple de la consommation, comme s’ils avaient laissé leur bon sens au vestiaire ».

« Tout le monde entretient des manies, bien sûr. Certains sportifs se signent en pénétrant sur un terrain, d’autres enfilent toujours la chaussette droite avant la gauche, ne s’assoient jamais à droite des douches au vestiaire, refusent de sortir en premier du même vestiaire… Médecins, agents fiduciaires, coiffeurs, personne n’échappe à ce genre de superstitions censées rassurer, donner un cadre – suppose Axel, lui qui n’a jamais eu l’impression de rigidifier ainsi son quotidien. Il a même entendu parler d’artistes, musiciens ou écrivains, les uns obsédés par la propreté dans les loges, les autres obligés de se raser avant d’écrire, ou de s’épiler sous les bras, ou d’écouter en boucle la sempiternelle chanson qui placera leur créativité sur orbite. Les tennismen n’y échappent pas… »

Après avoir lu ce passage, j’envoie un e-mail à Olivier Chapuis pour savoir si lui aussi a des rituels avant de commencer à écrire. Il y répond dans l’heure par un courriel que je m’autorise à publier :

« J’arrache des poils sur le dos de mon chat.

Je plaisante.
Des jeux sur mon ordinateur, jeux de cartes ou de lettres, pour glisser d’un monde à l’autre, puis je mets les écouteurs et j’écoute de la techno pendant l’écriture (parfois du métal).
Je ne me suis jamais rasé les aisselles. La barbe oui, parfois.

D’autres questions ? »

Maintenant que nous sommes entrés dans son intimité, que nous savons qu’il goûte la techno et le métal, il peut effectivement répondre à d’autres questions peut-être d’ordre plus littéraire. Quoique…

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Un livre 5 questions : Balles Neuves entrevue avec Olivier Chapuis

Quels sont les points communs et les différences entre vous et Roger Federer ?

Notre principal point commun : nous sommes suisses. J’ai pratiqué le tennis durant mon enfance, puis épisodiquement à l’âge adulte – je n’ai plus touché une raquette depuis environ quinze ans, principalement faute de partenaires. Si Federer cassait ses raquettes quand il était junior, je lançais les miennes de colère. Les différences, eh bien il est suisse-allemand, ironise Olivier Chapuis avec un sourire.

Plus sérieusement, il est beaucoup plus doué et a cette volonté de pousser l’effort à son paroxysme, même à l’entraînement, volonté qui m’habite très peu. Il y a cette hargne, peut-être ce besoin de reconnaissance aussi qui le pousse à se dépasser – hargne qui me fait défaut, en tous cas sur le plan de l’effort physique, même si je pratique pas mal de sports différents et que je me suis dépassé, parfois.

J’ai écrit ce livre pour comprendre mon agacement face au personnage médiatique de Federer (pas face au joueur, dont j’admire le style, le jeu, la force) et pour analyser notre rapport aux stars du sport. Pourquoi les aimons-nous, les détestons-nous, pourquoi une telle admiration face à des gens que nous connaissons uniquement en deux dimensions, à qui nous n’avons jamais parlé, avec qui nous ne boirons jamais un verre ? Pour anecdote, j’étais à l’école avec un futur footballeur pro, avec qui j’ai joué au foot avant qu’il ne parte pour un plus grand club ; là, je peux honnêtement dire que je l’admirais parce que c’était un copain, que nous jouions à la récré ensemble, que je connaissais ses parents, etc.

Le livre est né progressivement. D’habitude, je conçois un plan avec un début, une fin et toute une série de scènes qui jalonneront l’histoire. Là, je suis parti avec l’idée d’un écrivain frustré qui écrit sur ses frustrations, puis la création du personnage d’Axel Chang est venue tout naturellement, j’étais en quelque sorte cet écrivain frustré qui avait besoin d’un personnage pour se détacher du cœur du sujet pour, paradoxalement, mieux y plonger. Et l’histoire s’est déroulée devant moi comme une sorte de route, une route nationale. Mais pas une autoroute, je serais arrivé trop vite à destination, ajoute Olivier Chapuis avec un brin d’ironie.

Dans “Balles Neuves” l’on trouve deux histoires en une. Celle de l’auteur qui n’est connu que dans sa région et qui laisse un écrivain mondialement célèbre exercer son ascendant sur lui, et celle de son personnage Axel Chang totalement obsédé par Roger Federer. Est-ce votre manière de mettre en lumière le statut de la majorité des écrivains ? ( quasiment tous inconnus en dehors de leur région ndlr). De détester et de dénigrer les rares personnes qui atteignent les objectifs dont rêvent la majorité ?

Dénigrer ou haïr quelqu’un, c’est dépenser son énergie inutilement – la rancune fait davantage mal à la personne qui la porte qu’à sa cible, et c’est bien ce que vit Axel Chang. À force de cumuler les frustrations et d’en rendre responsable Federer, il crée et aggrave son propre malheur jusqu’à un paroxysme qui montre bien à quel point le ressentiment, la colère mal maîtrisée peuvent se retourner contre nous, un peu comme un chien battu finit par mordre son maître.

D’un autre côté, on peut vouer une telle admiration, un tel amour aux gens qui nous font du mal que la question reste ouverte : déteste-t-il vraiment Federer ?

Je ne suis pas d’un naturel jaloux. Un peu envieux, parfois, je ne peux pas le nier, mais je ne souhaite à aucun écrivain de tomber de son piédestal – si cela doit arriver, il ou elle tombera tout-e seul-e sans que j’aie besoin de le souhaiter. Ouvrir le débat quant au statut des écrivains en Suisse prendrait trop de place ici, mais c’est toujours la même rengaine : il pleut toujours là où c’est mouillé. Pourquoi, par exemple, ne pas suivre le modèle des concerts rock avec un groupe en tête d’affiche et un ou deux groupes régionaux en ouverture ? En littérature, ça donnerait un auteur ou une auteure connu-e en interview en compagnie d’un ou deux auteurs moins médiatisés qui profiteraient d’apparaître en public.

A votre avis, quel est actuellement le rôle du sport ou de la littérature à grand spectacle dans lesquels se précipitent beaucoup d’appelés alors qu’il y a peu d’élus ?

Le sport à grand spectacle, c’est le fric, la performance et donc la dope. Les jeux du cirque moderne. Les sportifs deviennent nos héros, nos dieux, ils remplacent nos parents (nos premiers héros, non ?), jouent le rôle d’humains immatériels à admirer, ce sont des Barbie et Ken articulés et doté de paroles – si on regarde bien les chanteurs et chanteuses formatées actuellement, tout le monde est beau, jeune et souriant, il n’y a plus de place pour les moches (selon les canevas modernes), c’est pareil pour les écrivains, on doit montrer une tronche séduisante et avenante – heureusement que Houellebecq est là pour briser cette tendance, dit Olivier en éclatant de rire.

Quant à la littérature d’aujourd’hui… Elle déborde, tout le monde écrit, tout le monde a une bonne histoire à raconter et la balance sur Amazon sans souci de qualité de fond ou de forme, c’est dommage car la majorité des textes sont noyés dans la masse. Mais il y a toujours de très belles choses, il faut prendre la peine de fouiner, fouiller, se renseigner, découvrir. Ça demande un petit effort, parce que la littérature dont parlent tous les médias est une littérature souvent formatée, bien comme il faut, très suisse en somme, que tout le monde doit avoir lue sous peine de passer pour le cuistre de service. Il me semble qu’en Suisse, les éditeurs prennent plus de risques, osent davantage publier des textes hors normes, peut-être un peu confidentiels, mais intéressants. J’ai l’impression que la France, pour parler littérature non traduite, est plus frileuse sur ce plan-là.

De votre livre, il ressort une sorte de relation œdipienne entre Axel Chang et Roger Federer, ou plutôt un fantasme œdipien puisque RF, comme vous l’appelez, ignore totalement l’existence d’Axel Chang. Pensez-vous que les personnes qui sont amoureusement, ou haineusement, obsédées par une célébrité ont des manques qui viennent de leur enfance ?

Pour moi, la folie est l’état normal de l’être humain, ne serait-ce qu’à cause d’un élément terriblement complexe et qu’il ne maîtrise quasiment pas : son cerveau. La société nous apprend la normalité, notre éducation y contribue, ce qui nous permet de vivre plus ou moins en harmonie, la logique voudrait que tout le monde ait l’air un peu disjoncté.

Nos obsessions viennent sans doute de nos manques, elles permettent de canaliser (ou d’aggraver) nos angoisses, et nous espérons toujours combler ces manques – en pure perte, évidemment. Le rapport œdipien est intéressant parce qu’en écrivant ce roman, je voulais en savoir davantage sur mon agacement envers Federer, et il m’est apparu plus ou moins clairement que ma réaction a un rapport avec mon lien paternel – mon père était brillant dans à peu près tout, j’ai grandi dans son ombre sans pouvoir vraiment atteindre la lumière, mais je ne vais pas trop développer, ça deviendrait de la psychologie de bazar. Donc oui, Axel Chang a un rapport œdipien avec Federer, même si je ne l’ai pas consciemment voulu en écrivant cette histoire.

La question que je pose à chaque auteur-e: à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

Le Grand Meaulnes, pour ses caractéristiques psychologiques.

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Olivier Chapuis : biographie

Olivier Chapuis est né au siècle dernier, un dimanche de Pâques, l’année où un squelette de mammouth a été déterré à la Vallée de Joux.

Scolarité banale. Olivier Chapuis rate la dernière marche de l’école obligatoire, qu’il franchit l’année suivante. Sa formation commerciale le pousse dans des bureaux administratifs, vers des emplois peu créatifs – même pas récréatifs. Durant cette période, l’armée lui apprend la vacuité.

À 25 ans, Olivier Chapuis décide de faire quelque chose de sa vie. Il empoigne un stylo, computérise ses textes, se crée un univers, brasse le fond de son âme, bidouille sa vie de manière à la rendre agréable. À force de persévérance, le fruit prend racine et se multiplie. Olivier Chapuis publie quelques nouvelles, un roman, d’autres nouvelles… La littérature anglo-saxonne a influencé son parcours littéraire, mais il ne crache pas sur le reste du monde tout en ne lisant que des traductions – il sera polyglotte dans une autre vie.

Olivier Chapuis tient un blog littéraire à découvrir ici.

Au sujet de Balles Neuves vous pouvez l’écouter dans une interview de la RTS La Première.

Vous pouvez également le voir, toujours au sujet de Roger Federer et de son dernier roman, sur le site de la RTS dans la partie culturelle du 12h45.

Olivier Chapuis. Photographie @Anne Bichsel.

Deux lectures 5 questions : Arthur Billerey, d’« A l’aube des mouches » à « La Cinquième Saison »

Lectures pour des plages de repos

Poème d’Arthur Billerey. Recueil: A l’aube des mouches

La distanciation n’oblige pas à bronzer dans la solitude. Avec un livre ou une revue nous sommes toujours en compagnie. Ce dernier billet, avant la longue pause que prendra ce blog cet été, propose deux lectures : A l’aube des mouches, un recueil de poèmes d’Arthur Billerey et la revue littéraire romande La cinquième saison, dont le 11ème numéro Passage du poème, qui vient de paraître, est entièrement consacré à l’art de Polhymnie. Le jeune poète en est l’une des têtes pensantes. Passionné par les mots écrits, Arthur Billerey vient aussi de créer la chaîne Youtube Trousp, entièrement consacrée au livre. « J’ai eu l’idée de créer Trousp car je réfléchissais, pendant le confinement, à la question suivante : par quel moyen la littérature et la poésie peuvent réinvestir l’espace public ? Je me suis dit que réinvestir l’espace public numérique était déjà un premier acte. Et puis je crois qu’il est important de parler littérature, en plus de l’écrire. Les auteurs et les autrices, après avoir noirci le papier, ont encore les hauts fourneaux de l’imagination qui fument. Du moins pour les inspirés. Ils ont donc leur mot à dire. » Pour l’instant cette jeune chaîne apprend à marcher. Nul doute qu’elle saura bientôt courir et danser.

 

La cinquième saison : revue littéraire romande

Chaque trimestre, La cinquième saison invite des plumes de tous bords à se prêter au jeu de la contrainte et de la chronique. Nouvelles, portraits et fragments, récits de voyage, entretiens et tribunes libres, autant de genres qu’elle brandit dans ses pages aux côtés des trésors dormant dans les tiroirs des éditeurs. Chaque numéro est dédié à un thème ce qui permet de couvrir tout le panel de la littérature actuelle. Entre ses pages l’on rencontre les auteur-e-s qui font la littérature romande du moment, des plus confirmés aux plus jeunes espoirs. Mais pas uniquement. Comme démontré par ce onzième numéro, l’on y croise également des disparus, comme Chessex ou Nietzsche, et des écrivain-e-s, des quatre coins de la francophonie, tout à fait vivants. Extrait de la quatrième de couverture :

« Ces acteurs – la poésie logeant en chacun de nous – ne se limitent pas aux terres encloses de Suisse romande délimitées par la frontière de Saint-Gingolph, de Pontarlier ou Genève, derrière laquelle il y a la France. Il était cardinal que les acteurs sollicités se trouvent à Paris, à Genève, à Sainte-Colombe-sur-Gand, à Devesset, à Chavannes-près-de-Renens, à Vevey ou à Fribourg, à Mons comme au Luxembourg. Autrement dit qu’il y ait une réponse unanime et francophone. N’habitons-nous pas une langue, plutôt qu’un pays ? dirait Paul Célan. « Pourquoi publiez-vous de la poésie ? » et « Pourquoi lisez-vous de la poésie ? » sont les deux grandes questions qui orientent ce numéro et qui donnent la parole aux éditeurs et aux lecteurs. » Dans tous les numéros de La cinquième saison, les textes des autrices et auteurs vivants sont inédits.

Naturellement, ce Passage du poème attribue les fauteuils d’honneur aux poètes. Toutefois, selon la coutume de la revue, une grande place est laissée à la critique – Peu importe où nous sommes d’Antoinette Rychner, Rivières, tracteurs et autres poèmes d’Alain Rochat… On y lit également des interviews d’auteurs : François Debluë ou Alain Freudiger.

 

Arthur Billerey : A l’aube des mouches

L’été, en particulier cet été 2020 qui impose un éloignement sanitaire, est un moment propice pour découvrir la poésie comme l’écrit si bien Fabienne Althaus-Humerose, la créatrice du Prix du roman des Romands. Dans ce dernier numéro de La cinquième saison, elle nous conseille d’oublier ce que l’on nous a enseigné à l’école. A la place, elle propose de nous laisser aller à la lecture, sans nous préoccuper ni de la versification, ni du rythme des mots. Elle nous suggère d’abandonner l’idée que la poésie est un art qui ne s’adresse qu’aux initiés, un style littéraire trop abscons pour les néophytes. Elle nous exhorte à enfermer dans un galetas poussiéreux le cliché d’une lecture savante et empesée, qu’il faudrait religieusement appréhender dans un silence monacal. Au contraire, elle nous enjoint à nous adonner à la poésie sur le sable d’une plage, dans le bus, dans le train ou à une table de bistrot. Partout où un temps fractionné permet une lecture courte, partout où la vie bouillonne. « Mettez un livre de poèmes dans votre sac et ouvrez-le de temps à autre… Ne vous interrogez pas sur les intentions du poète, mais sur les intentions que vous pouvez dès lors admettre pour vous. Ne retenez pas ce qui vous paraît incompréhensible, retenez ce que vous avez intensément et profondément vu et saisi. » C’est pourquoi, pendant ces vacances, je vous incite à découvrir Arthur Billerey. A l’aube des mouches, paru aux Éditions de l’Aire, nous emmène avec suavité dans des mondes à doubles faces ou s’insinuent la poésie du quotidien. Des jardins où les tiges des roses ne manquent pas d’épines et où ce qui paraît surréaliste devient soudainement limpide. Les poèmes choisis ne sont pas représentatifs du contenu de l’ouvrage qui nous emporte avec bonheur d’un paysage ou d’un sentiment à l’autre. Ils correspondent uniquement à l’humeur qui m’habitait au moment de ma lecture. Quant au jeune poète fourmillant d’idées, il écrit actuellement son prochain recueil : Le réchauffement syllabique.

Entrevue : Arthur Billerey poète, assistant éditorial, brasseur d’idées littéraires

– Comment est née la revue littéraire “La cinquième saison” ?

Personnes qui participent au 11ème numéro de La cinquième Saison intitulé Passage du poème .

La cinquième saison est née au moment de la mort de L’Hebdo, qui était un magazine généraliste, avec un accent sur la littérature. Face à la disparition inquiétante de cette tribune littéraire, des acteurs et des actrices du milieu du livre se sont réunis pour fomenter quelque chose. Après plusieurs réunions et délibérations, il est resté une petite équipe, prête à s’investir totalement, bénévolement et artistiquement pour offrir aux lettres romandes l’écho dont elles avaient cruellement besoin. Et cela devait passer par l’épanchement. Une revue, ce n’est pas un journal limité par la taille de ses colonnes. Les auteurs et les autrices peuvent y aller franco, librement, noircir le papier et laisser courir leur plume. Plusieurs rubriques sont constantes. La plus importante, la rubrique Critique, permet à la rédaction de chroniquer les parutions actuelles, de veiller à ce qu’il y ait une réponse à tous ces livres publiés dont certains, dans la cohue tumultueuse des nouveautés, n’ont parfois pas plus d’écho qu’une bouteille à la mer. La rubrique Entretien permet de connaître l’opinion, sur tel ou tel sujet, de celles et ceux qui travaillent dans le livre. Il y aussi toujours une rubrique inventée, plutôt récréative, qui correspond au thème du numéro, ainsi qu’une rubrique Poésie. Pour accompagner le texte, la revue s’étoffe d’une poignée d’illustrations qui introduisent les rubriques et qui font de la revue papier, en plus d’être un trésor de mots et d’idées, un coffre de papier à ouvrir. Pour paraphraser Flaubert, on pourrait dire que la ligne éditoriale de La cinquième saison est de marcher droit sur un cheveu suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vulgaire.

Le dernier numéro, Passage du poème, est entièrement destiné à la poésie. L’idée était de profiter du vent doux et favorable du Printemps des Poètes, et de la Poésie, qui n’ont finalement jamais eu lieu à cause de la crise sanitaire. C’est le premier numéro qui s’intéresse de près à un genre, qui lui cherche des poux. L’expérience sera peut-être réitérée avec le théâtre, l’essai, ou allez savoir, le roman courtois. Pour toutes ces folles équipées, la rédaction compte aujourd’hui deux nouveaux rédacteurs, Romain Debluë, poète et philosophe, ainsi que l’éditrice Florence Schluchter-Robins. Les autres membres fondateurs sont Christophe Gaillard, professeur et écrivain, ainsi que le soussigné.

– Vous écrivez vous-même de la poésie. D’où vient votre intérêt pour cet art?

L’intérêt que j’ai pour la poésie vient des mots. Il y a une puissance d’évocation dans un poème. Cela peut aller de la découverte d’un monde derrière le monde, une sorte d’Atlantide sur commande, quand les mots surgissent torrentiellement, à une découverte moins prestigieuse, plus quotidienne, comme une pièce retrouvée sous le canapé, quand les mots surgissent d’un coin sombre. Et puis, il y a dans un poème une gymnastique sonore et une manie furieuse à saisir ce qui nous dépasse. Sans tomber dans un romantisme démodé, j’aime que la poésie reste un moyen de traduire nos rires, nos révoltes, nos passions et notre spleen éternel. Un poème sans émotion, qui se mord la queue dans l’inertie sa propre accélération, ne vaut pas plus que la gousse brisée d’une cacahuète. Hormis des poèmes, des critiques et des notes inachevées, je n’écris rien. Écrire un roman est un art trop difficile.

– Qu’essayez-vous de nous transmettre à travers la poésie ? 

Poème d’Arthur Billerey. A l’aube des mouches

En vérité, je ne sais pas trop ce que j’essaye de transmettre. Il est peut-être fou de croire que les poètes transmettent un message clair, médité et cousu main en écrivant un poème. Je crois que les poèmes qu’on écrit sont les plus mauvais. Les meilleurs sont ceux qui s’écrivent eux-mêmes, et qui s’écrient ensuite, sans autre base de départ qu’une intuition, qu’un sentiment, ou que la sonorité du mot lui-même. Et puis quand bien même, s’il y avait une volonté du poète à transmettre un message, le lecteur, avec ses yeux de lecteur, y décèlerait peut-être autre chose. C’est comme la forme des nuages. Vous y voyez un chien enragé alors que votre ami y voit un pamplemousse.

Malgré cela, il y a quand même des recoupements dans mon travail, des décors qui reviennent, des tournures, un vocabulaire, etc. Il y a une part de quotidien, d’humour, de recherche et de lumière bourdonnante, dans A l’aube des mouches.

– A la fin de votre recueil vous citez des poètes, à savoir Corinne Desarzens qui signe la préface, Apollinaire ou Jean-Pierre Schlunegger qui vous ont inspiré certains de vos poèmes. Quels sont les poètes que vous lisez et ceux qui vous inspirent ?

Je lis ceux que vous mentionnez et des poètes plus actuels, comme par exemple Pierre-Alain Tâche, Alexandre Voisard, Jacques Chessex, Laurent Galley, Jean Pierre Siméon, Jacques Roman, Katia Bouchoueva, Brigitte Gyr, Venus Khoury Ghata, Maram Al-Masri. Je suis souvent inspiré en lisant les autres. J’ose les fouiller au corps, comprendre la façon dont ils travaillent. Mais j’avoue revenir sans cesse à Apollinaire, Aragon, Paul Eluard et Jean-Claude Pirotte, qui sont des bougies longue durée sur ma table de chevet.

– La question que je pose à tous les interviewés : à quel poème vous identifiez-vous ?

J’aime beaucoup le dernier tercet de Tristesse, ce classique français d’Alfred de Musset.

Dieu parle, il faut qu’on lui réponde / Le seul bien qui me reste au monde / Est d’avoir quelquefois pleuré

Retenir de toute une vie que nous ne possédons rien d’autre que nos pleurs, au final, est assez vertigineux. Vous imaginez, une larme peut contenir tout ce qui, de votre naissance à votre retraite, vous aura mouillé le codeur. Quelle éclaboussure! Adieu les télévisions, les voitures et les maisons. Vous n’emportez avec vous qu’une valise étanche et il y a une larme à l’intérieur. Pourvu que ce soit une larme de joie.

Entrevue réalisée par Dunia Miralles

Biographie d’Arthur Billerey

Arthur Billerey est né au cœur de la Grande Brasserie d’Audincourt. Après des études en Arts, Lettres et Langues, il est diplômé d’un master spécialisé dans l’édition du livre. Assistant éditorial à L’Aire, il codirige avec passion la collection métaphore, dédiée à la poésie. Membre fondateur de La cinquième saison, chroniqueur au Regard Libre, il suit l’actualité littéraire au poil et il vient de créer Trousp, une chaîne Youtube dédiée au livre. Il a publié dans des ouvrages collectifs, des revues. Son premier recueil, intitulé À l’aube des mouches, est dédié à tous ceux qui salivent tôt.

Pause estivale

Après une longue pause estivale, durant laquelle je m’aventurerai dans d’autres styles littéraires, je reprendrai les activités de ce blog le jeudi 17 septembre. Bonnes vacances! DM.

Littérature : expérimenter pour éviter l’ankylose du style

Écrire : cette “inspiration” à travailler

A l’instar des danseuses qui chaque jour font leur barre, j’écris, tous les jours, avec ou sans envie, que l’inspiration me taquine le crayon ou qu’elle se soit terrée dans un lieu connu d’elle seule. Remarquez: je considère le mot INSPIRATION un tantinet surfait. Quand je donne des conférences, l’on me demande, souvent, si j’écris uniquement lorsque je suis inspirée. Pour ma part, je suis persuadée que l’inspiration n’existe pas. Ou peu. A la base il y a une idée. Une démangeaison. L’irrésistible envie d’exprimer quelque chose par écrit. De me plonger, de me perdre, de m’égarer et de me retrouver en littérature. Mais seul le travail et la persévérance me permettent d’approcher au plus près du résultat que je souhaite obtenir. S’il me fallait attendre “l’inspiration” je n’écrirais jamais. Toutefois, il est évident que les personnes qui écrivons aimons écrire. Mieux – ou pire : parfois l’écriture s’impose comme… un TOC. Une condition à notre survie qui ne nous laisse pas le choix. Nous DEVONS écrire comme il nous faut manger ou respirer pour vivre. Parfois l’on voudrait se passer de manger, mais c’est impossible de vivre sans manger. Ainsi en est-il pour la littérature. Cela ne signifie pas  que cette impératif d’écriture ou qu’une barre littéraire manquent “d’inspiration”. Une danseuse exécute toujours – souvent – les mêmes enchaînements lorsqu’elle s’échauffe. Ce n’est pas mon cas en écriture. Je me sens libre de me laisser aller au plaisir d’une certaine transe. D’essayer des choses nouvelles – pour moi. J’aime être saisie par la curiosité d’expérimenter d’autres formes d’expression écrites que celles que vous lisez dans ce blog ou que vous pouvez découvrir dans mes récits. Cela m’évite de m’ankyloser dans un unique style littéraire. Quand la magie- ou l’inspiration, allez savoir- s’en mêle, il arrive que le résultat me plaise, comme ci-dessous:

 

Rouge pivoine (courte prose rythmée)

 

TRANScender ( écriture automatique expérimentale)

 

Je reviendrai jeudi prochain vous présenter le dernier numéro de la revue littéraire La Cinquième Saison, entièrement consacré à la poésie, ainsi qu’un jeune poète romand.

Ensuite, ce blog fera une longue pause estivale.

Un livre 5 questions : « Les Aigrettes » journal d’un poète givré même l’été de Jean-Luc Fornelli

Les Aigrettes: de la poésie pour souffler à l’heure de l’apéro

Certains livres désaltèrent tels une menthe à l’eau, une bière blonde ou un Aperol Spritz – au choix, mais vous pouvez également imaginer vous-même votre boisson rafraîchissante préférée. Sur la lancée “c’est bientôt l’été, j’ai envie de lire en terrasse, pour me remettre d’un printemps trop confiné, quelque chose qui me permette de lever les yeux pour saluer les amis qui traversent la zone piétonne”, je conseille Les Aigrettes, de Jean-Luc Fornelli, publié par les Éditions du Roc. Si le nom de ce trouvère ne vous semble pas familier, peut-être que Gossip, qui participait à l’émission La Soupe est Pleine de la RTS La 1ère, éveillera vos souvenirs. Il s’agit du même artiste, « un poète givré même l’été » ainsi que l’annonce son ouvrage d’épigrammes et autres haïku(ku) suisses – tels qu’il les a baptisés. Fornelli nous propose de chopiner en sa compagnie avec une poésie tendre, comique, parfois ironique ou un tantinet grivoise. Si son ouvrage s’intitule Les Aigrettes (têtes de pissenlit ébouriffées après floraison) c’est parce que son auteur aime à penser qu’il sème le parfum de la concorde par le rire, partout où il passe. Qu’ainsi l’univers s’en portera mieux. Ci-dessous une page de sa dernière parution :

 

 

Les Aigrettes: interview de Jean-Luc Fornelli

Depuis quand écrivez-vous de la poésie, des haïkukus suisses – comme vous les appelez – ou de courtes phrases littéraires ?

Depuis 2004 ! J’ai découvert les épigrammes en Italie lors de vacances en Sardaigne ; certains m’ont fait éclater de rire. Ce fut une révélation ! Une épiphanie. J’ai éprouvé un plaisir infini à lire ces poèmes humoristiques, qui existent depuis la nuit des temps. Et je me suis dit : ça, c’est mon truc ! Je pourrais essayer d’en composer aussi, mais à ma sauce. Je voulais « innover », mettre ma patte, ma touche, ma griffe, j’ai pensé que je pourrais en écrire de très courts (comme le poète italien Ungaretti) à la manière des haïkus, que j’ai dû découvrir à la même époque. Des haïkus avec lesquels j’ai pris quelques libertés : les haïkukus suisses, que j’appelle également poésies bonsaï, sont nés comme ça. J’écris de la poésie depuis mes 20 ans, je n’ai pas de maître à penser, même si j’aime beaucoup Pierre Desproges et Stefano Benni, deux écrivains qui utilisent à fond l’humour pour parler de notre monde. Je m’inspire un peu de leurs œuvres fourmillantes pour façonner les miennes. Mais mon bonheur, c’est d’expérimenter, « inventer ». J’ai « inventé» dernièrement le haïku inintéressant par exemple, le haïku sonore aussi, comme le haïku insonorisé ou le haïku géant (soit une micromicro nouvelle)… J’ai aussi inventé le haïku d’épouvante.

Attention

Haïku d’épouvante

Bouh !

J’aime bien me moquer de l’art contemporain (qui devient parfois l’art con temporaire) même si je l’adore par certains aspects. Mais je m’égare, Cornavin !

Votre poésie recèle beaucoup de tendresse que vous exprimez quasiment toujours sous une forme comique. Pourquoi ce choix de la légèreté, souvent méprisé, alors que l’on respecte davantage les auteur-e-s qui écrivent d’une manière tourmentée ?

C’est oublier le fait que le comique naît presque toujours du tragique… D’ailleurs dans « aigrette », un mot à connotation plutôt joyeuse et sympathique, il y a quand même « aigre »… Si j’avais fait une étude de marché, j’aurais peut-être davantage calibré, ciblé, été plus calculateur… Mais je suis primesautier. Ce n’est pas un choix ! C’est tout simplement ma manière d’écrire. Pour moi le rire est une forme d’orgasme, ou pour prendre un mot que je préfère : une forme de jouissance. Je n’aurais jamais pensé qu’il y avait de tels préjugés dans le monde littéraire francophone. Du genre : le roman c’est le Graal, la nouvelle le parent pauvre (heureusement il semblerait qu’elle soit en train de prendre enfin du galon !). Le rire est méprisé par une grande partie du Landerneau littéraire romand et une frange peu curieuse du public : tant pis pour eux s’ils sont assez snobs, pour ne pas dire pisse-vinaigres, pour se borner à des considérations aussi binaires. Sans compter qu’ils s’arrêtent aussi au look de l’écrivain qui doit être bien coiffé, jeune et joli, porter un blouson en cuir rutilant… Pas très audacieux tout ça… J’aurais espéré le monde des lettres au-dessus de ces basses considérations. Mais tant pis. Les écrivains que j’aime sont jeunes, vieux, vivants, morts, bien coiffés, hirsutes, beaux, laids, scandaleux, tendres, drôles, tristes : en un mot, variés ! Il en va de même pour les poétesses et autres romancières bien évidemment.

Vous dîtes que la poésie ce n’est pas seulement Verlaine, Hugo ou Rimbaud mais que c’est l’art de susciter les émotions qui sont en chacun d’entre nous. Pouvez-vous approfondir votre pensée ?

Ce que j’ai voulu dire c’est que de poésie il y en a mille et une formes. J’ai rencontré une poétesse américaine, pour laquelle TOUT était poésie. Le soulier, aussi bien que le gravillon dans ou sous le soulier : elle m’a convaincu ! Comme l’humour a sa version noire, la poésie aussi. Les émotions qu’elle suscite peuvent donc s’avérer aussi pures que monstrueuses… Dans la mesure où je suis plutôt empathique et animiste, je vois de la poésie en tout et comme l’a si bien dit le poète, je touche à tout parce que tout me touche.

Vous photographiez aussi le dessous des fleurs, à savoir leur réceptacle floral. Est-ce une action poétique ou une ironie pornographique ?

Les deux et bien plus ! C’est une manière de montrer que ce qui est caché, ce qui n’est pas en lumière, le dessous des choses peut être très beau, très attrayant, passionnant et très sensuel aussi. Il suffit d’adopter un autre angle de vue pour révéler de nouvelles formes de beauté. S’il y a un parallèle à faire avec la littérature, c’est que les livres les plus beaux ne sont pas toujours les plus connus… Il en va de même pour l’être humain.

La question que je pose à chaque auteur-e : à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

Beuh.

Je sens que ma réponse est frustrante, alors je dirais à tout hasard l’aventurier vénitien Giacomo Casanova…

Interview réalisée par Dunia Miralles

 Les Aigrettes de J.-L Fornelli

 

Brève biographie de Jean-Luc Fornelli

Né en 1964, Jean-Luc Fornelli est un journaliste, humoriste, poète, auteur de chansons, comédien et écrivain genevois.

Lauréat du Concours Nouvelles Scènes en 1998, Jean-Luc Fornelli signe la musique du générique de l’émission de Bernard Pichon « Salut les p’tits loups » de la Radio suisse romande. Sous le pseudonyme de « Gossip », il participe également à « La soupe est pleine ».

Jean-Luc Fornelli publie en 2005 « Poésies Bonsaï », recueil de haïkus ou de « haïkukus suisses » selon l’auteur. S’ensuivront « Voluptés à la mante » (poésie éroticomique), « Le dictionnaire horizontal » (à la délicate attention des blasés de la chose), « Les feuilles du mal » (recueil de nouvelles), « Poésies de gare ». « Les Aigrettes » (Journal d’un poète givré même l’été) sont publiées en juin 2020 aux éditions du Roc. Il se produit sur scène depuis 2017 avec sa troupe Poesia Comica.

Actualité

Présentation des Aigrettes – conférence de presse (ouverte au public) à la Maison du dessin de presse à Morges : ce jeudi 4 juin (aujourd’hui) dès 11 heures.

Vernissage des Aigrettes : librairie Le Rameau d’or à Genève, jeudi 11 juin dès 17 heures.

 

Les Éditions du Roc

Les éditions du Roc aiment les rencontres et les coups de cœur.

« Ce que l’on pense, on le devient. Ce que l’on ressent, on l’atteint. Ce que l’on imagine, on le crée » lit-on dans leur service de presse.

Nées en 2004, elles publient – entre autres- des polars, des romans, des spicilèges et des bandes dessinées. Leur première publication signée Sarah Marquis, raconte les 14’000km à pied à travers les déserts australiens qu’elle a effectué. L’ouvrage devient immédiatement un succès. Gilbert Facchinetti, l’ancien président du Neuchâtel-Xamax ou François Vorpe qui emmène ses lecteurs dans sa vie de croque-mort ont également été publiés par les Éditions du Roc. L’an passé, François Vorpe signait également « La vie en Roux » entrainant une fois de plus les Éditions du Roc dans un prenant récit de vie. Avec la collection Épigrammes, ces éditions font également la part belle aux dessins de presse. Dans d’autres registres, elle viennent également de publier La Salamandre Noire, un thriller de Simon Vermot et Un poil de trop, un roman d’Yvan Sjöstedt ou l’auteur se lâche un tantinet afin de nous imprimer un sourire.

Les éditions du Roc sont également présentes au Festival International de la Bande dessinée d’Angoulème (FIBD) et collaborent avec l’École supérieure de bande dessinée et d’illustration de Genève (ESBD) et avec l’École Professionnelle des Arts Contemporains (EPAC) à Saxon. Par ailleurs, elles se sont donné pour mission de découvrir les nouveaux talents de la BD et souhaitent leur donner la possibilité d’une première publication.

 

Un livre 5 questions : « Le Monde est ma ruelle » d’Olivier Sillig

Le Monde est ma ruelle: instants d’évasion

Pour évader nos esprits hors des murs qui les confinent, « Le Monde est ma ruelle » d’Olivier Sillig, paru aux Editions de L’Aire, nous emmène de Lausanne au Mexique en passant par l’Allemagne, l’Afrique ou l’Amérique du Sud. Derrière son allure tranquille et débonnaire, ce romancier aux multiples casquettes – psychologue, informaticien, peintre, sculpteur, cinéaste – passe sa vie à globe-trotter, parfois même dans sa propre ville natale. Parcourir les rues et les places, regarder vivre les gens, photographier, s’imprégner des ambiances, prendre des notes, occupe une partie de son existence. Rédigées dans un style concis, presque lapidaire, dans son dernier ouvrage il nous livre ces déambulations par flashs. Pas de fioritures inutiles, ni de sentiments futiles. Les sentiments, c’est à nous de les ressentir au travers des mots qu’il jette sur ses cahiers. A nous de construire nos propres histoires à partir des courts moments captés, tel des instantanés. Trois cent soixante-huit chroniques nous emportent loin de notre quotidien, respirer l’air d’ici et d’ailleurs qui, actuellement, nous fait tellement défaut. Un dépaysement aux mille couleurs, parfums et saveurs.

Olivier Sillig s’exprime sur la quatrième de couverture

« Le Monde vu par le petit bout de la spirale. Géographiquement, du plus près au plus éloigné. Le point de départ de ma spirale, c’est donc la Suisse, le Canton de Vaud, Lausanne ma ville. J’y suis né. En gros, j’y ai toujours vécu. J’y mourrai sans doute, malgré des velléités périodiques : m’acheter une gare désaffectée au centre de la Sicile, m’installer dans une des vieilles bâtisses coloniales en bois vermoulu de l’Avenue Eduardo Mondaine à Beira Mozambique, terminer ma course dans une petite ville française du Gers pour autant qu’elle ait un bistrot, une bibliothèque publique et de bonnes liaisons ferroviaires. En attendant, au gré de la vie et des surprises qu’elle me réserve, je prends quelques notes dans un calepin que j’ai toujours à portée de main ».

Les calepins de l’écrivain Olivier Sillig.

Le Monde est ma ruelle : extraits

Afin de nous familiariser avec l’univers d’Olivier Sillig, j’ai choisi trois minis chroniques. Son ouvrage en compte également de plus longues, qui ressemblent davantage à de courtes nouvelles.

 

119. Marseille, 5 janvier 2010

Dans le bus, une fille est assise sur l’espace surélevé qui domine les roues avant du véhicule. Dépassant de son sac, un classeur arbore une étiquette troublante, écrite à la main, bien visible : « Copie du mensonge ». Peut-être une comédienne ?

165. Antananarivo, 3 avril 2008

Service social. Antananarivo, nuit. Deux cartons ondulés à plat sur le bitume. Sur le premier, une femme endormie. Sur le second, trois bébés alignés. S’agit-il d’une nichée de triplés ? Non, c’est une halte-garderie. Plus loin, sur d’autres trottoirs, les vraies mères rassurées font leur travail de belles de nuit.

 

307. Mexico, 2 octobre 2015

Parmi les démarcheurs ambulants, il y a les vendeurs d’électrocution. On met les deux index dans deux tubes et on se fait secouer. Cela ne sert absolument à rien, si ce n’est peut-être à prouver sa virilité quand le voltage augmente.

 

Le Monde est ma ruelle : interview d’Olivier Sillig

Qu’est-ce qui vous incite à voyager ?

Le hasard. Sur mon vélo professionnel et quotidien j’ai découvert l’écriture. Mes films m’ont fait découvrir l’Afrique. La traduction d’un livre, le Mexique. Une erreur de transcription, l’Afrique du Sud. Le hasard est un bon plan de carrière, un bon plan de vie.

Depuis quand voyagez-vous et quels sont vos souvenirs de voyage les plus marquants, qu’ils soient magnifiques ou sordides ?

A vélo ou à pieds surtout depuis mes 30 ans. Au-delà, depuis mes 45 ans.

Deux souvenirs pas évoqués ailleurs :

À l’âge de neuf ans, descendant en famille à la mer, à Florence, dans la rue de notre hôtel, dans un enfer de flammes, je suis tombé sur des souffleurs de verre qui soufflaient de simples bouteilles ou des fiasques à Chianti ; j’ai découvert alors que la vraie vie existait.

À 19 ans je suis parti faire un tour en stop en Allemagne, tout seul comme un grand. Sur le vapeur qui traversait le lac de Constance, anticipant, je me sentais tel DiCaprio s’embarquant sur le Titanic.

Un souvenir sordide ? Rien de ce qui est humain ne m’est sordide, sauf peut-être les armées, rarement croisées. Ainsi qu’un accident automobile, un amoncèlement de voitures à un carrefour de mon quartier à Johannesburg.

Sur quoi écrivez-vous, avec quoi et à quels moments ?

À Madagascar, j’ai déniché un calepin, genre Clairefontaine, au format idéal. Depuis je les confectionne aux dimensions qui me conviennent. J’en fais deux à partir d’un cahier A4, mais en format paysage afin d’avoir des lignes plus longues. Dedans, j’écris à la plume. Au bistrot, dans le bus, ou sur mes genoux. Quand c’est possible, j’en fais une saisie électronique le jour même ; j’écris si mal que je n’arrive souvent pas à me relire, mais j’ai la page, son format et son contenu désormais imprimés dans la tête.

En ce moment de Coronavirus êtes-vous confiné ?

Confiné ? En gros plus ou moins, plus ou moins discipliné. Mon côté zen-cynique-positif s’en trouve désarçonné. Autour du Coronavirus, plus ça avance moins je sais quoi penser, ce qui n’est pas dans mes habitudes.

La question que je pose à chaque auteur-e: à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

Même si je l’ai à peine lu, Don Quichotte, pour les moulins à vent que nous partageons.

 

L’écrivain Olivier Sillig.

Biographie d’Olivier Sillig

Très brièvement psychologue, puis informaticien, puis peintre et sculpteur, cinéaste et écrivain, Olivier Sillig reste avant tout un romancier. A son actif : douze romans publiés, certains avec un joli succès et des traductions, des courts métrages qui ont fait le tour du monde, des interventions dans les arts plastiques, et du slam jusque dans les townships d’Afrique du Sud. Toujours en bordure de genre, ses romans vont de la science-fiction aux récits historiques, en passant par l’actualité, le fantastique, le kafkaïen, le roman policier et le livre pour enfants. Un éclectisme revendiqué avec des distinctions dans tous ces domaines, le tout porté par une inquiétude existentielle qui va, dit-il, s’amenuisant. Toutefois, pour en savoir plus sur cet artiste protéiforme, je vous invite à vous rendre sur son site : www.oliviersillig.ch

Acheter des livres durant le confinement

Si vous souhaitez lire durant votre confinement, vous pouvez vous procurer Le Monde est ma ruelle directement aux Éditions de L’Aire. Par ailleurs, beaucoup de librairies indépendantes livrent exceptionnellement à domicile.

 

Interview réalisée par Dunia Miralles

Un livre 5 questions: ” Touché par l’amour, tout Homme devient poète” un beau livre pour la St-Valentin

Quand l’amour inspire 32 écrivaines et écrivains

Un jour, pendant qu’elle se douchait, raconte la directrice de la jeune maison d’éditions KADALINE dans une vidéo, elle a imaginé un livre poétique accessible à tous. L’ouvrage, pas plus grand qu’une main, devrait contenir de courts textes célébrant l’amour. Pourrait servir de déclaration sentimentale à la St-Valentin. Ou à toute date idoine pour livrer nos sentiments à une personne aimée. Poésie en tête et tout feu tout flamme, elle s’est rendue au Salon du Livre de Genève 2019 et a demandé aux auteurs qu’elle appréciait de participer à son projet. Au total trente-deux ont répondu favorablement, autant de femmes que d’hommes. Bien que française d’origine, Marilyn Stellini, fondatrice du Salon du livre romand, prend à cœur la défense de la littérature romande. Les personnes invitées à écrire Touché par l’amour, tout Homme devient poète devaient être Suisses ou vivre en Suisse ou être éditées en Suisse. Contrairement à ce que le titre pourrait laisser croire, beaucoup de textes ne sont pas genrés. Ça permet d’offrir ce livre, ou de le recevoir, quelles que soient nos préférences amoureuses. On ne peut pas en dire autant des œuvres d’art qui illustrent cet ouvrage débordant de lyrisme mais, grâce à leur délicate beauté, on peut facilement se projeter en elles. Experte indépendante et généraliste en art, commissaire-priseur et auteure, Déborah Perez a choisi les œuvres et les artistes qui illustrent les textes:  Vallotton, Fragonard, Rubens, Suzuki Harunobu, Delacroix… Il en résulte un petit livre plein d’amour et de beauté, s’adressant à chacun. Contre toute attente, malgré la pléthore d’images et d’auteurs, il est parfaitement cohérent.

L’étreinte amoureuse, 1886, Albert Besnard
Artiste: Albert Besnard, 1886

Marilyn Stellini se dit très fière de cet ouvrage et très émue par ce que les contributeurs ont donné d’eux-mêmes. Beaucoup de participants, à l’instar de Nicolas Feuz ou de Marc Voltenauer “sont sortis de leur zone de confort, l’ensemble est brut, intense, authentique et sensible sans jamais verser dans la mièvrerie” dit-elle. Parmi les écrivains on retrouve -entre autres- Mélanie Chappuis dont la réputation littéraire n’est plus à souligner, Daniel Bernard ancien directeur de Léman Bleu, journaliste et auteur fort connu dans les milieux du théâtre et du cinéma, Marie-Christine Horn dont le dernier livre a défrayé la chronique, Quentin Mouron, le jeune troublion des lettres romandes… Pour ma part, j’avoue avoir un faible pour le texte poétique du vaudois Pierre Yves Lador.

 

Touché par l’amour, tout Homme devient poète : interview de l’éditrice Marilyn Stellini

– Comment vous est venue l’idée d’éditer ce livre ?

Artiste: Constant Mayer, 1866

L’idée m’est venue lorsque je me suis remémorée les débuts de notre relation avec mon mari. Il est plutôt chiffres et pratique que lettres, et il m’offrait souvent des petites cartes avec des peintures ou photos avec des extraits d’œuvres littéraires pour exprimer son amour.

J’ai donc imaginé ce petit livre, format boîte de chocolats, à offrir pour la Saint-Valentin ou toute autre occasion romantique, ou simplement pour soi-même ; un ouvrage avec des textes courts pour les gens qui sont rebutés par la lecture, associés à des œuvres d’art pour les compléter d’un aspect visuel qui transcende la lecture.

– Sur quels critères avez-vous choisi les auteurs ?

Toutes les plumes de ce collectif sont des personnes que j’ai déjà croisées personnellement, et dont j’admire la qualité d’écriture et le parcours. J’ai aussi préféré des auteurs qui écrivent habituellement tout autre chose que du lyrisme, prévoyant que ça donnerait quelque chose de plus intéressant, et je n’ai pas été déçue. J’ai choisi trente-deux auteurs parce que je souhaitais autant de textes avec des sensibilités et des styles différents, et s’il y avait le risque d’un résultat très éclectique, le livre est finalement harmonieux tout en donnant la possibilité à chacun de trouver des textes qui correspondront à ses goûts.

Artiste: Gustave Caillebotte, 1877

– Les œuvres d’art sélectionnées sont toutes très classiques. Quel rapport entretenez-vous avec l’art ?

Je suis amatrice sans être connaisseuse. Je sais que j’ai une préférence pour le figuratif ou semi-figuratif, et que je n’ai pas beaucoup d’affinités avec l’art contemporain en règle générale. Mais comme je le disais, je ne suis pas vraiment connaisseuse, donc j’ai laissé le soin à une spécialiste de faire la sélection des œuvres, il s’agit de Déborah Perez, auteure du collectif par ailleurs.

– Quels sont les futurs projets de votre jeune maison d’éditions?

Un récit autobiographique va paraître, un roman jeunesse bilingue, un recueil de contes pour la jeunesse également, un recueil de nouvelles de Fantasy, et plusieurs romans de littérature générale. Je marche à l’instinct et ne cherche pas à définir de ligne éditoriale stricte. Je l’avais fait dans la précédente maison d’édition et je me suis retrouvée enfermée dans cette ligne éditoriale. Une maison d’édition doit faire circuler les idées et les émotions, quelques soient leur forme, c’est du moins le projet avec Kadaline.

La question que je pose à chaque personne impliquée dans la littérature : à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

Je m’identifie d’une manière ou d’une autre à tous les personnages, du moins principaux, des livres que je lis, sinon, je n’arrive pas à accrocher. Mais si je dois en choisir un… pour être subversive, je dirais que j’ai un côté Marquise de Merteuil, le manque d’empathie mis à part. Je pourrais aussi citer Anne Shirley de la série La Maison aux pignons verts, qui m’a fait penser à moi enfant.

Entrevue réalisée par Dunia Miralles

 

Marilyn Stellini directrice des Editions Kadaline.

Biographie de Marilyn Stellini

Née en 1986 dans l’est de la France, Marilyn Stellini a suivi un cursus littéraire avant de travailler pour diverses maisons d’édition en tant que correctrice, lectrice de comité ou assistante éditoriale, d’abord en France, puis en Suisse. Elle s’est ensuite consacrée plusieurs années à son activité d’écrivaine avant de revenir vers sa vocation première et d’ouvrir les éditions Kadaline. En 2014, elle a fondé Le Salon du livre romand, qui poursuit son chemin sous d’autres présidences depuis 2017 ; et en 2018, le Groupe des Auteurs Helvétiques de Littérature de Genre (GAHeLig).
Les œuvres d’art qui illustrent l’article paraissent dans l’ouvrage mentionné.
Couverture: Pierre-Auguste Cot, 1873

Un livre 5 questions : « Nos vies limpides » de Valérie Gilliard

Nos vies limpides de Valérie Gilliard: un mélange de poésie et de crue réalité

Dans une langue tendre et poétique, l’écrivaine Valérie Gilliard nous emmène dans un monde onirique d’une cruauté bien réelle. Pour accorder nos cœurs au diapason de celui de ses personnages, Valérie Gilliard s’est attachée à la lettre E. Chacun des prénoms des dix femmes, dont elle conte un moment de vie, commence par un E. Une lecture ou l’on peut facilement reconnaître une sœur, une voisine ou cette dame que l’on croise tous les samedis au marché.

Edwige amarrée dans ses lignes aspire au changement.

Elisabeth parvenue aux regrets nourrit sa frustration.

Elsuinde sonde le temps et les jours dans sa boule.

Eden, dans les éclats, scrute la brume atomique.

Elke rencontre un être et se met à chanter.

Eulalie aux aguets s’oublie déconnectée.

Elphie nettoie et lustre un peu la ville.

Emérence voudrait bien donner.

Estée décidément s’en va.

Edge refuse et recule.

Entre les pages de Nos vies limpides, paru aux Éditions de L’Aire, il y a des larmes, des hésitations, mais aussi des sourires et des instants de bonheur d’une douceur presque naïve.

La phrase extraite du livre :

“Décidément, les hommes murs ne sont plus si attirants une fois qu’on a passé soi-même la quarantaine, se dit Edwige”.

 

Nos vies limpides: interview de Valérie Gilliard

– Vous êtes enseignante au gymnase d’Yverdon or vos personnages sont souvent des personnes à la dérive, un peu paumées, décrites avec une grande sensibilité comme si vous les souffriez dans votre propre chair. Comment faites-vous pour plonger aussi profondément dans leurs problèmes, leurs vies, alors qu’à première vue vous faites partie de la classe moyenne un peu privilégiée.

Je pense que nous sommes tou(te)s à la dérive, peu importe notre classe sociale ou le montant de notre compte en banque. Collectivement. La dérive, c’est ce sentiment que le sol sous nos pieds est d’une solidité toute relative, qu’il n’est pas loin de se dérober. A quoi tient notre assise de tous les jours ? A nos horaires, aux gens qui dépendent de nous et dont nous devons nous occuper, aux contraintes imposées pas nos jobs, ou à l’autodiscipline que nous avons mise sur pied… tout ceci est très fragile si l’on y pense (d’ailleurs nous passons notre temps à éviter d’y penser).

Mises à part de rares personnes vivant dans de hautes sphères bourgeoises, il me semble que nos destins d’aujourd’hui, en pays occidental, ne sont pas si contrastés qu’à d’autres époques. Ne sommes-nous pas plus ou moins tous des « moyens » ? Pour ma part, j’ai la chance de vivre dans une petite ville plutôt modeste pour la Suisse, une ville qui a été ouvrière et dont le tissu social est à la fois hétéroclite et très serré : je veux dire que nous vivons les uns avec les autres. Il n’y a pas de ghetto. A l’époque où j’ai écrit ce recueil de nouvelles et de textes, j’habitais dans un quartier empli de gens de toutes origines ethniques et sociales. Certains voisins de l’immense l’immeuble sis à côté de ma minuscule maison ont migré dans mon imaginaire à mesure qu’ils passaient dans ma rue.

Pour écrire, j’élargis en quelque sorte une sensation particulière que j’ai éprouvée, je l’explore et je la mets dans un contexte fictif pour que le personnage prenne forme ; parfois il me suffit de suivre du regard une silhouette entrevue dans la rue pour que son allure ou son pas me suggère qui elle est. C’est de la dilatation empathique.

-Dans “Nos vies limpides” les prénoms de toutes les protagonistes commencent par E ? Pourquoi ? Quel rapport entretenez-vous avec la lettre E ?

Les premiers prénoms ont pris la lettre E par hasard – même si le hasard n’existe pas. Ayant remarqué ce méandre de mon inconscient, j’ai décidé de donner la première lettre E aux prénoms de tous mes personnages. Je me suis amusée à en chercher la cause a posteriori, et voilà ce que j’ai trouvé. D’abord, une coquetterie littéraire : la lettre E est celle qui est absente dans le roman de Georges Perec La Disparition. Il me fallait donc d’une certaine manière la retrouver. Ensuite, cette retrouvaille du E est peut-être une occasion d’explorer la féminité du Elle. Enfin, le E est aussi la première lettre du mot Echappée, qui pourrait rassembler thématiquement toutes mes protagonistes. Elles tentent, comme nous, de s’arranger de leurs dérives quotidiennes, de trouver l’échappée pour ne pas tomber dans les failles. Elles sont sœurs, elles sont de la même étoffe ; ces E partagés leur tisse comme un fil en commun. Je pense que nous sommes les larmes d’une même mer humaine. Ce sentiment de communauté subtile m’habite presque à chaque fois que j’arpente ma ville.

– A quel personnage de votre livre êtes-vous le plus attachée?

Certains personnages sont plus ou moins issus de moi ; d’autres sont davantage venus à moi. J’ai un faible pour Elphie parce que, n’ayant rien de ce qui fait les avantages pour réussir dans notre monde, ni beauté physique ni solidité psychologique et par conséquent, ni argent ni place sociale, elle crée un monde idéal d’une force telle que je le vois clairement briller dans les lignes qui lui sont consacrées.

Dans le recueil, il y a les femmes frustrées, arrimées à des manques ou à des complétudes normées (certaines idées du bonheur), qui sont en échec, et celles qui trouvent une échappée autre, le plus souvent dans les pages encore blanches de leur imaginaire. J’aime tous mes personnages.

-En 2018, vous avez obtenu la Bourse à l’écriture décernée par le Canton de Vaud. Cela vous a permis de prendre un congé sabbatique pour écrire un nouveau livre. Quelle différence il y a-t-il entre écrire un livre durant les loisirs que laissent un travail comme l’enseignement, comme cela été le cas pour Nos vies limpides, ou avec du temps devant soi ?

Ayant obtenu cette bourse en 2018, je me suis organisé quatre mois de temps libre au printemps 2019. J’ai expérimenté que ce temps dit libre était aussitôt squatté par des problèmes à résoudre qui n’attendaient que cela pour exploser, occupant tout l’espace et le temps ; de plus, l’inspiration pour la littérature, convoquée en force dans ce temps libre, s’est ingéniée à se dérober et à prendre les masques effrayants du doute et de l’autodénigrement. Ce qui fait qu’au final, j’ai très mal vécu cette période que j’avais d’abord reçue comme un cadeau magnifique (ce qu’est en réalité une bourse !). J’ai travaillé malgré tout, tenue par un sentiment de loyauté face à ceux qui m’avaient fait confiance en sélectionnant mon projet ; mais tout s’est fait dans la douleur. Je voulais produire des pages et mon esprit se refusait à la production. Finalement, ce temps a été bénéfique car le projet a pris corps, mais il me reste encore beaucoup à faire pour achever le livre qui devrait être d’une taille conséquente. Pour l’instant, il est ébauché sur un manuscrit incomplet, mais devenu clair dans ma tête. Enfin, je me suis promis de ne plus tenter une aventure de bourse, en tout cas pour le moment, car je crois que mon travail en tant qu’enseignante sert de ferment pour la littérature, même s’il me vole mon temps. Il faut savoir vivre dans les paradoxes.

– La question que je pose à toutes les écrivaines et écrivains : à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

Je dois parfois être un fondu-enchaîné de Madame Bovary et d’Ariane Deume, dans Belle du Seigneur. Nous avons en commun la naïveté et l’amour de l’art. Nous voulons nous sublimer pour vivre une vie sublime. Nous aimons caresser la matière de notre quotidien et nous rouler dedans tout en souhaitant qu’elle soit dans une quatrième dimension romanesque plutôt qu’ici-bas. Nous aspirons à la pureté. Nous habitons dans un livre. Et puis, c’est fini : je les quitte toutes deux autant que je les adore. Basta ! Retour à moi.

 

Propos recueillis par Dunia Miralles

 

L’écrivaine Valérie Gilliard. Photographie de Dominique Gilliard-Lurati.

Actualités

Au Broadway Av. lundi 4 novembre :

Lecture en musique d’extraits de Nos Vies limpides. La musique, spécialement imaginée pour l’œuvre, sera jouée par Davide Di Spirito qui l’a également composée. Cet instant de poésie sera suivi d’une interview de Valérie Gilliard menée par Pierre Fankhauser. Adresse: Au Broadway Av., place du Tunnel, Lausanne, le lundi 4 novembre à 20h

A venir

Décembre: écriture pour les Paniers culturels, association lausannoise qui propose un concept de package culture. Confection, pour le panier de Noël, d’un opuscule original et inédit. Sortie début décembre.

Au printemps:  préface d’un roman de Ramuz, Adam et Eve, commandée par Michel Moret des Éditions de l’Aire.

Biographie

Valérie Gilliard est née en 1970 à Lausanne. Enseignante au gymnase d’Yverdon, elle devient aussi écrivaine dans les années 2000. Son second roman, Le Canal, publié aux éditions de l’Aire en 2014, obtient une sélection Lettres frontière. Valérie Gilliard diversifie sa plume par des chroniques journalistiques, des pièces de théâtre pour adolescents et enfin, par la publication en 2018 d’un recueil de nouvelles et de courtes proses poétiques, intitulé Nos vies limpides. La même année, elle reçoit la bourse à l’écriture du canton de Vaud pour un projet de roman sur le monde disparu des vocations.

 

Rencontre avec Valérie Gilliard par l’Association Tulalu

Un livre 5 questions : « En pleine lumière » de Florian Eglin

En pleine lumière de Florian Eglin : violence sous contrôle

Florian Eglin nous propose un livre qui glorifie le MMA et la violence sous contrôle. Auteur de la trilogie Solal Aronowicz, qui met en scène un dandy alcoolique, esthète et violent, lecteur de Philippe Djian, avec qui il a fait un atelier d’écriture, ainsi que de Paul Auster, Florian Eglin s’est pris au jeu d’écrire un court roman pour la collection Uppercut, des Editions BSN Press. Cette collection propose des histoires de différents genres –noir, romantique, aventure- ayant toutes pour toile de fond le sport. Passionné d’arts martiaux, c’est tout naturellement que l’écrivain genevois, qui travaille dans l’enseignement, a imaginé Luca, mauvais élève bagarreur, dont la seule raison de vivre est le MMA, un sport que son père, qui le bat, lui interdit de pratiquer. En pleine lumière  est un roman prenant, bouleversant, qu’on ne lâche plus une fois commencé. De plus, comme l’annonce son titre, malgré quelques épisodes saisissants, injustes, voire tragiques, il se dirige, grâce à la puissance d’une violence bien gérée, vers une luminosité certaine.

La phrase extraite du livre :

« La violence, c’est surtout des hommes et des femmes qui perdent leur travail alors que des putes en costume s’enrichissent comme des porcs ».

En pleine lumière:  interview de Florian Eglin

Vous êtes enseignant au cycle d’orientation. En pleine lumière raconte l’histoire d’un élève passionné de MMA qui a désinvesti l’école. Avez-vous observé, dans le cadre scolaire, la violence sauvage dans laquelle évolue Luca ?

Je n’ai personnellement jamais observé un tel degré de violence, mais il est clair que certains élèves, très jeunes déjà, plus jeunes que Luca, sont en totale rupture avec ce que l’école et les adultes ont à proposer. Il faut déployer beaucoup d’énergie et de patience, parfois en vain, pour ne pas les perdre.
L’adolescence n’est pas une période paisible et je pense, peut-être de manière contradictoire, qu’une pratique adaptée des arts martiaux pourrait aider à poser les choses. Apprendre à se battre, c’est un savoir-faire, et un savoir-être, à mettre en application avant tout hors de la salle d’entraînement. De manière plus générale encore, tous les élèves auraient besoin de bien plus d’activités sportives et / ou créatrices.

Votre livre semble défendre l’idée qu’avec un enseignant passionné et un bon encadrement, un élève a priori « perdu » pour lui-même et la société peut être  “récupéré”. Pensez-vous que nous sommes tous nés bons et que c’est la société –ou le vécu – qui nous rend mauvais ?

Je pense que l’homme est fondamentalement bon et que c’est son éducation qui le pervertit. Mes enfants sont encore petits et, quand je vois toutes les belles dispositions dont un bébé est gratifié de naissance, je me dis vraiment que, au mieux, nous pouvons juste essayer de limiter les dégâts. Les influences auxquelles nous sommes soumis, majoritairement, ne sont pas bonnes. Notre société nous fragmente et nous rend veules. Trop de bruit, trop de tentations, manque de nature, manque de perspectives, pas la moindre spiritualité.
Alors, très honnêtement, le coup de l’enseignant passionné que je mets en scène, je ne sais pas. J’aimerais y croire, j’imagine. Je pense plutôt qu’on plante des graines qui germeront, peut-être, par la suite. Pour moi, dans l’enseignement, les maîtres-mots sont : bienveillance, humour, autorité élastique.

Vous êtes un passionné de MMA qui, cette année encore, était interdit en France. Qu’est-ce qui vous attire dans ce sport que d’aucuns considèrent comme dangereux et trop violent?

Pour commencer, cette interdiction portait sur les compétitions. Depuis déjà de nombreuses années, il y a en effet des clubs de MMA réputés en France. A ce jour, il existerait plus de 200 clubs chez nos voisins et, en Suisse romande, on peut pratiquer ce sport dans une trentaine de clubs je dirais.
Pour ma part, depuis longtemps, je me passionne pour ce qui touche au combat. J’ai commencé le judo à l’âge de huit ans et je suis parti m’entraîner un an au Japon (au siècle dernier…). Par ailleurs, très tôt, j’ai suivi attentivement le sumo, une pratique martiale que je trouve étonnante et magnifique. Plus tard, j’ai découvert le MMA, les arts martiaux mixtes. Ça s’est passé en deux temps. D’abord à la fin des années 90 avec une organisation japonaise, le Pride, puis, bien plus tard, je m’y suis remis grâce à un ami (en forme d’hommage, il « joue le rôle » du prof dans mon livre) avec l’UFC, l’Ultimate Fighting Championship, sans doute la plus grande organisation mondiale de combat libre.
Je pense que la vision d’hommes et de femmes qui se frappent au visage dans ce qu’on appelle parfois une cage (mais c’est un octogone, une cage est fermée en haut) choque beaucoup de monde. On dit que c’est violent. C’est une réaction sans doute viscérale. Et très clairement hypocrite. Et profondément malhonnête. Parce que c’est faire abstraction du consentement. Ces personnes qui se battent ont signé un contrat. Elles se sont entraînées pour faire le métier qu’elles ont choisi. Le métier de combattante et de combattant. Les matchs auxquels ces personnes se livrent, nul n’est obligé d’y assister. Le MMA, ce n’est pas violent. C’est dur, ça peut faire mal. Mais il y a des règles, un arbitre, des juges, un lieu déterminé. Ce n’est pas n’importe où, n’importe quand.
Vouloir résumer la violence à des coups, même au visage, c’est refuser de voir la violence pour ce qu’elle est vraiment. Juste des mots. Juste un silence. Un fort qui porte la main sur un plus faible. Une femme qui a tellement peur qu’elle n’ose pas dire non. Un enfant qui se recroqueville devant un adulte. Une travailleuse ou un travailleur qui, demain, ne retournera pas au travail. 10% des habitants de notre planète qui possèdent plus que 80% des richesses.
Sinon, pour le côté dangereux du MMA, je me permets juste de glisser que l’équitation, l’alpinisme ou… la pêche sont des pratiques bien plus meurtrières.
Maintenant, j’admets cette contradiction : certains KO me laissent stupéfait. Il y a de la brutalité. Là, je rejoins alors ce que j’écrivais plus haut. Si selon moi la nature humaine est fondamentalement bonne, certains et certaines d’entre nous sont animés d’élans qu’il vaut peut-être mieux laisser sortir dans un milieu déterminé.
Enfin, tout cela concerne le monde de la compétition. Les cinquante mille pratiquants que compte la France ne passent pas leurs soirées à se mettre en pièces.
Ce qui me passionne là-dedans ? C’est tellement simple que c’est presque ridicule. Je donnerais beaucoup pour être un d’entre eux, à ces hommes qui se mettent des tannées homériques. Mais voilà, j’hésite. En bon intellectuel petit bourgeois, je ne fais pas, je me regarde faire. C’est mon drame. Du coup, j’écris des trucs.

Un sport comme le MMA s’adresse-t-il aux femmes ?

Comme tous les arts martiaux et tous les sports de combat, le MMA s’adresse aussi aux femmes, il y a de nombreuses combattantes. Justement, c’est mixte ! Jeu de mot à part, je pense sincèrement que mélanger les sexes, les âges et les niveaux est le meilleur moyen d’aller vers une pratique bienveillante et respectueuse.

La question que je pose à tous les auteurs : à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

Je vais faire preuve d’un snobisme avéré et répondre que je m’identifie de fort près à Solal Aronowicz, le personnage principal d’une trilogie dont je suis l’auteur.

Interview réalisée par Dunia Miralles

Actualités :

– Rencontre et lecture: vendredi 8 novembre, 14h30, salle Torney, rue Torney 1, au Grand-Saconnex.
– Pour les 100 ans de Payot Genève: dédicaces chez Payot Rive Gauche, le jeudi 21 novembre, 17h30 – 19h, dans le cadre de la Fureur de Lire (en compagnie de Laure Mi Hyun Croset et Claire Genoux).

Biographie:

Florian Eglin est né à Genève en 1974. Après des études classiques, il s’est dirigé vers les Lettres.
Enseignant de français, il travaille au cycle d’orientation depuis vingts ans.
Il a publié six romans et, en 2016, il est co lauréat du Prix du Salon du livre de Genève.
Il a également reçu la Plume d’or des Ecrivains genevois pour un roman à paraitre en mars 2020, Représailles.

Prochaine parution :

Représailles, mars 2020, éditions de la Baconnière.