Matsuo Bashô: harmonie, sobriété et zenitude

Matsuo Bashô: haïkus pour aimer l’automne et la pluie

En cet automne aussi peu riant que le dernier printemps, j’ai pensé à celles et ceux que cette saison plonge dans le spleen, d’autant qu’aucune bonne nouvelle n’égaye nos médias. Pour entrer en résonance avec la pénombre de l’automne et le chant de la pluie, j’ai choisi dix poèmes de Matsuo Bashô. Auteur d’environ 2 000 haïkus, il est considéré comme l’un des quatre maîtres classiques de cet art japonais : Bashō, Buson, Issa, Shiki.

 

Matsuo Bashô: les lettres plutôt que la guerre

Matsuo Munefusa, connu sous le pseudonyme de Bashô, est né en 1644 à Iga-Ueno, au Japon, dans une famille de paysans samouraïs issue de la classe guerrière. Il se lie d’une profonde amitié avec Yoshinaka, le fils de son seigneur. La mort prématurée de son ami le conduit à renoncer à la carrière de guerrier à laquelle il était prédestiné. Matsuo quitte la campagne pour se consacrer à la littérature. Il devient l’élève de Kitamura Kigin, qui a déjà commencé la transformation de l’art du haïku dont Bashô allait devenir le plus grand maître. Avec Zengin, un autre enseignant, Bashô s’initie à la sérénité du zen et crée sa propre philosophie. À la mort de Zengin, en 1667, il se rend à Kyoto et, en 1672, à Yedo, aujourd’hui Tokyo. A Yedo, il améliore sa connaissance des règles poétiques puis il crée sa propre école, appelée Shōfū. Peu à peu, des jeunes poètes qui admirent sa poésie et sa vie contemplative se réunissent autour de lui.

Bashô n’a pas de domicile fixe, il va de ville en ville, récitant ses poèmes à qui veut les entendre. Il s’installe finalement dans une hutte à Fukagawa, près de Yedo. Durant sa retraite, il perfectionne sa connaissance et sa pratique du bouddhisme zen. En 1684, il redevient pèlerin.

Avec harmonie et sobriété, Bashô consigne chacun de ses voyages dans un journal intime ou dans des poèmes qui représentent sa vie. Ses écrits sont consacrés à l’extase poétique et à la contemplation de la nature et des gens simples. En 1689, il abandonne sa cabane et part pour le nord du Japon. Il poursuit sa vie d’errance jusqu’en 1694, dans une amélioration spirituelle permanente, tandis que son style gagne en force d’évocation, en concision et en simplicité. Cette année-là, malade, il s’installe à Osaka où il meurt le 28 novembre. Conformément à ses vœux, il est enterré à Ōtsu auprès du samouraï Minamoto no Yoshinaka, son ami de jeunesse.

Bashô occupe une place importante dans la littérature japonaise, non seulement en raison de son œuvre, mais aussi grâce à sa personnalité exemplaire. Il a servi de modèle à des générations entières de personnes de lettres. Actuellement, de nombreux auteurs et poètes japonais continuent d’être inspirés par sa prose et sa poésie.

 

Sources:

  • Haikunet
  • Aimer la pluie aimer la vie, Dominique Loreau, éd. J’ai Lu
  • Encyclopédie Universalis
  • Haiku, Bashô & Disciples, éd. Culture Commune
  • Wikipedia
  • UOL-Educação
  • kapitalis.com

Apollinaire: hommage au prolétariat

Apollinaire: le guetteur mélancolique

En ces temps de pandémie mes pensées vont naturellement vers Guillaume Apollinaire qui survécut aux ravages de La Grande Guerre mais pas à la grippe espagnole. En le relisant, je suis tombée sur un hommage rendu au prolétariat. Ce poème figure dans le recueil Le guetteur mélancolique paru chez Gallimard en 1952. Cet ouvrage est composé de poèmes soit inédits, soit éparpillés dans diverses revues.

 

En 2018, lors du centenaire de la disparition du père de la poésie moderne, j’ai écrit en ce lieu un article que vous trouverez ici. Ci-dessous, vous pouvez également découvrir la vie du poète, tout en écoutant quelques-uns de ces poèmes, dans un documentaire délicatement suranné. Cette émission « Un siècle d’écrivains », numéro 175, diffusée sur France 3, le 18 novembre 1998, est réalisée par Jean-Claude Bringuier.

 

 

 

Bande dessinée: “Appelez-moi Nathan” de Catherine Castro & Quentin Zuttion

Appelez-moi Nathan : la BD qui explique simplement  la dysphorie de genre

Un jour, la jeune Lila voit ses seins s’arrondir, ses hanches s’élargir et ses menstruations arriver. Dégoutée par la transformation de son corps, elle refuse d’aller à la piscine, se braque contre ses parents, cesse d’avoir de bonnes notes à l’école et s’automutile. Elle se déteste. Elle déteste son corps. Elle déteste grandir et devenir une femme. Une réaction normale pour un transgenre en pleine puberté car Lila n’est pas Lila mais Nathan. Au fond d’elle-lui-même elle-il sait qu’elle-il est de genre masculin. Un jour elle-il dira à ses parents: “Je suis un garçon. Vous m’avez fait avec des seins pourris et une voix de merde. J’suis pas une fille. Vous n’avez pas de fille. A partir de maintenant appelez-moi Nathan”.

Appelez-moi Nathan : courage et ténacité

Devenir “il”, corriger les résultats de la loterie génétique pour être enfin lui-même, sera l’objectif de Nathan, or l’on imagine aisément – bien que ce soit difficile à imaginer pour une personne cisgenre– ce qu’une telle décision implique. Ce qu’il faut de bravoure, de ténacité, pour y parvenir. Par chance Nathan est né dans une famille aimante et compréhensive. Ce n’est, hélas, pas le cas de tous les Nathan. D’où l’utilité de cette bande dessinée. Expliquer à tous et à toutes – aux jeunes qui souffrent de dysphorie de genre, aux parents qui se braquent en apprenant que leur enfant est transgenre, aux amis qui les entourent et aux personnes qui considèrent cela comme une abominable anormalité – la douleur des personnes transgenres, l’incompréhension à laquelle elles doivent faire face, leur mal-être et leur combat quotidien pour être acceptées telles qu’elles sont. Cette BD est incontournable afin que ce qui est encore considéré, par certains, comme une “monstruosité” soit enfin accepté. Au final l’important c’est l’âme de la personne. L’essence et non le corps.

Appelez-moi Nathan: les auteur-e-s

Publié par les éditions Payot Graphic, imprimé sur un magnifique papier Appelez-moi Nathan est superbement servi par les dessins de Quentin Zuttion et le très beau scénario que Catherine Castro à écrit à partir d’une histoire vraie. Un ouvrage à mettre entre toutes les mains. Une bande dessinée qui devrait figurer dans toutes les bibliothèques scolaires.

Catherine Castro est journaliste, grand reporter et auteure. Elle a publié plusieurs livres chez Denoël et J’ai lu. Titulaire d’un master d’Histoire de l’Université Panthéon-Sorbonne, elle travaille notamment pour le magazine “Marie-Claire”, elle a également suivi une formation en réalisation documentaire.

Quentin Zuttion est un scénariste et dessinateur de bande dessinée. Diplômé de l’École nationale supérieure d’art de Dijon, il fait de la photo, de la vidéo, des performances. Très présent sur les réseaux sociaux, il est connu notamment pour son blog illustré “Les petits mensonges de Mr. Q”. Tout au long de ses histoires, Quentin Zuttion nous parle de sentiments, de sexualités, de quêtes identitaires et d’affirmation de soi. Quentin Zuttion est également l’auteur et le dessinateur de Touchées, une BD sensible et poignante. Le thème: trois femmes qui ont été victimes de violences sexuelles, tentent de se reconstruire et de retrouver un peu de légèreté grâce à l’escrime.

Mich-el-le: une femme d’un autre genre

Les personnes qui liront la BD s’interrogeront peut-être. Prendre des hormones à l’adolescence, commencer une transition aussi jeune est-ce bien raisonnable? N’est-ce pas un peu tôt? Finalement tous les jeunes ont des problèmes qui disparaissent à l’âge adulte (que l’on croit voir disparaître mais qui ne disparaissent pas vraiment, sinon quel que soit le genre ou les préférences sexuelles, il n’y aurait pas autant de monde en thérapie, suivi par des psys, des analystes ou des coaches de toutes sortes). Si vous avez ce type de doute, je ne peux que vous diriger vers Mich-el-le, une femme d’un autre genre paru aux Editions L’Âge d’Homme. Comme nous abordons ce sujet, une fois n’est pas coutume, je m’autorise à souligner que j’ai écrit une novella ayant pour protagoniste une personne transgenre, une femme enfermée dans un corps d’homme. Contrairement à Nathan, elle n’a jamais effectué de de coming-out. A la cinquantaine, toujours prisonnière de son corps d’homme et de Michel, l’identité assignée à sa naissance, Michelle étouffe. Aux yeux de tous, Michel est maçon. Au travail, dans la rue, dans son club de tir, il est un homme parmi d’autres mais, dès qu’il est seul, il enfile des vêtements féminins et devient Michelle, une femme qui, pour supporter ce qu’elle considère comme une erreur, une malédiction, réinvente son histoire. Mich-el-le déteste les cigognes qui ont déposé son âme de femme dans un corps d’homme, et abhorre l’unique L de son prénom masculin. Michelle ne milite pas pour la cause LGBT. Michel ne défend pas la théorie du genre. Mich-el-le se contente de vivre, en transparence, pour se fondre dans la majorité en cumulant les années de souffrance. De trop longues années perdues.

Mich-el-le, une femme d’un autre genre est un récit inspiré par un pompier de Lausanne même si dans mon livre Michelle est maçon. A présent, cette personne a pris sa retraite. Elle peut enfin vivre selon son genre profond et sa véritable identité, et m’autorise à révéler la source de mon inspiration. A l’instar d’Appelez-moi Nathan, Mich-el-le est la fiction d’une histoire vraie.

Sources:

  • Babelio
  • Appelez-moi Nathan, Editions Payot Graphic
  • Wikipédia

 

Deux lectures 5 questions : Arthur Billerey, d’« A l’aube des mouches » à « La Cinquième Saison »

Lectures pour des plages de repos

Poème d’Arthur Billerey. Recueil: A l’aube des mouches

La distanciation n’oblige pas à bronzer dans la solitude. Avec un livre ou une revue nous sommes toujours en compagnie. Ce dernier billet, avant la longue pause que prendra ce blog cet été, propose deux lectures : A l’aube des mouches, un recueil de poèmes d’Arthur Billerey et la revue littéraire romande La cinquième saison, dont le 11ème numéro Passage du poème, qui vient de paraître, est entièrement consacré à l’art de Polhymnie. Le jeune poète en est l’une des têtes pensantes. Passionné par les mots écrits, Arthur Billerey vient aussi de créer la chaîne Youtube Trousp, entièrement consacrée au livre. « J’ai eu l’idée de créer Trousp car je réfléchissais, pendant le confinement, à la question suivante : par quel moyen la littérature et la poésie peuvent réinvestir l’espace public ? Je me suis dit que réinvestir l’espace public numérique était déjà un premier acte. Et puis je crois qu’il est important de parler littérature, en plus de l’écrire. Les auteurs et les autrices, après avoir noirci le papier, ont encore les hauts fourneaux de l’imagination qui fument. Du moins pour les inspirés. Ils ont donc leur mot à dire. » Pour l’instant cette jeune chaîne apprend à marcher. Nul doute qu’elle saura bientôt courir et danser.

 

La cinquième saison : revue littéraire romande

Chaque trimestre, La cinquième saison invite des plumes de tous bords à se prêter au jeu de la contrainte et de la chronique. Nouvelles, portraits et fragments, récits de voyage, entretiens et tribunes libres, autant de genres qu’elle brandit dans ses pages aux côtés des trésors dormant dans les tiroirs des éditeurs. Chaque numéro est dédié à un thème ce qui permet de couvrir tout le panel de la littérature actuelle. Entre ses pages l’on rencontre les auteur-e-s qui font la littérature romande du moment, des plus confirmés aux plus jeunes espoirs. Mais pas uniquement. Comme démontré par ce onzième numéro, l’on y croise également des disparus, comme Chessex ou Nietzsche, et des écrivain-e-s, des quatre coins de la francophonie, tout à fait vivants. Extrait de la quatrième de couverture :

« Ces acteurs – la poésie logeant en chacun de nous – ne se limitent pas aux terres encloses de Suisse romande délimitées par la frontière de Saint-Gingolph, de Pontarlier ou Genève, derrière laquelle il y a la France. Il était cardinal que les acteurs sollicités se trouvent à Paris, à Genève, à Sainte-Colombe-sur-Gand, à Devesset, à Chavannes-près-de-Renens, à Vevey ou à Fribourg, à Mons comme au Luxembourg. Autrement dit qu’il y ait une réponse unanime et francophone. N’habitons-nous pas une langue, plutôt qu’un pays ? dirait Paul Célan. « Pourquoi publiez-vous de la poésie ? » et « Pourquoi lisez-vous de la poésie ? » sont les deux grandes questions qui orientent ce numéro et qui donnent la parole aux éditeurs et aux lecteurs. » Dans tous les numéros de La cinquième saison, les textes des autrices et auteurs vivants sont inédits.

Naturellement, ce Passage du poème attribue les fauteuils d’honneur aux poètes. Toutefois, selon la coutume de la revue, une grande place est laissée à la critique – Peu importe où nous sommes d’Antoinette Rychner, Rivières, tracteurs et autres poèmes d’Alain Rochat… On y lit également des interviews d’auteurs : François Debluë ou Alain Freudiger.

 

Arthur Billerey : A l’aube des mouches

L’été, en particulier cet été 2020 qui impose un éloignement sanitaire, est un moment propice pour découvrir la poésie comme l’écrit si bien Fabienne Althaus-Humerose, la créatrice du Prix du roman des Romands. Dans ce dernier numéro de La cinquième saison, elle nous conseille d’oublier ce que l’on nous a enseigné à l’école. A la place, elle propose de nous laisser aller à la lecture, sans nous préoccuper ni de la versification, ni du rythme des mots. Elle nous suggère d’abandonner l’idée que la poésie est un art qui ne s’adresse qu’aux initiés, un style littéraire trop abscons pour les néophytes. Elle nous exhorte à enfermer dans un galetas poussiéreux le cliché d’une lecture savante et empesée, qu’il faudrait religieusement appréhender dans un silence monacal. Au contraire, elle nous enjoint à nous adonner à la poésie sur le sable d’une plage, dans le bus, dans le train ou à une table de bistrot. Partout où un temps fractionné permet une lecture courte, partout où la vie bouillonne. « Mettez un livre de poèmes dans votre sac et ouvrez-le de temps à autre… Ne vous interrogez pas sur les intentions du poète, mais sur les intentions que vous pouvez dès lors admettre pour vous. Ne retenez pas ce qui vous paraît incompréhensible, retenez ce que vous avez intensément et profondément vu et saisi. » C’est pourquoi, pendant ces vacances, je vous incite à découvrir Arthur Billerey. A l’aube des mouches, paru aux Éditions de l’Aire, nous emmène avec suavité dans des mondes à doubles faces ou s’insinuent la poésie du quotidien. Des jardins où les tiges des roses ne manquent pas d’épines et où ce qui paraît surréaliste devient soudainement limpide. Les poèmes choisis ne sont pas représentatifs du contenu de l’ouvrage qui nous emporte avec bonheur d’un paysage ou d’un sentiment à l’autre. Ils correspondent uniquement à l’humeur qui m’habitait au moment de ma lecture. Quant au jeune poète fourmillant d’idées, il écrit actuellement son prochain recueil : Le réchauffement syllabique.

Entrevue : Arthur Billerey poète, assistant éditorial, brasseur d’idées littéraires

– Comment est née la revue littéraire “La cinquième saison” ?

Personnes qui participent au 11ème numéro de La cinquième Saison intitulé Passage du poème .

La cinquième saison est née au moment de la mort de L’Hebdo, qui était un magazine généraliste, avec un accent sur la littérature. Face à la disparition inquiétante de cette tribune littéraire, des acteurs et des actrices du milieu du livre se sont réunis pour fomenter quelque chose. Après plusieurs réunions et délibérations, il est resté une petite équipe, prête à s’investir totalement, bénévolement et artistiquement pour offrir aux lettres romandes l’écho dont elles avaient cruellement besoin. Et cela devait passer par l’épanchement. Une revue, ce n’est pas un journal limité par la taille de ses colonnes. Les auteurs et les autrices peuvent y aller franco, librement, noircir le papier et laisser courir leur plume. Plusieurs rubriques sont constantes. La plus importante, la rubrique Critique, permet à la rédaction de chroniquer les parutions actuelles, de veiller à ce qu’il y ait une réponse à tous ces livres publiés dont certains, dans la cohue tumultueuse des nouveautés, n’ont parfois pas plus d’écho qu’une bouteille à la mer. La rubrique Entretien permet de connaître l’opinion, sur tel ou tel sujet, de celles et ceux qui travaillent dans le livre. Il y aussi toujours une rubrique inventée, plutôt récréative, qui correspond au thème du numéro, ainsi qu’une rubrique Poésie. Pour accompagner le texte, la revue s’étoffe d’une poignée d’illustrations qui introduisent les rubriques et qui font de la revue papier, en plus d’être un trésor de mots et d’idées, un coffre de papier à ouvrir. Pour paraphraser Flaubert, on pourrait dire que la ligne éditoriale de La cinquième saison est de marcher droit sur un cheveu suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vulgaire.

Le dernier numéro, Passage du poème, est entièrement destiné à la poésie. L’idée était de profiter du vent doux et favorable du Printemps des Poètes, et de la Poésie, qui n’ont finalement jamais eu lieu à cause de la crise sanitaire. C’est le premier numéro qui s’intéresse de près à un genre, qui lui cherche des poux. L’expérience sera peut-être réitérée avec le théâtre, l’essai, ou allez savoir, le roman courtois. Pour toutes ces folles équipées, la rédaction compte aujourd’hui deux nouveaux rédacteurs, Romain Debluë, poète et philosophe, ainsi que l’éditrice Florence Schluchter-Robins. Les autres membres fondateurs sont Christophe Gaillard, professeur et écrivain, ainsi que le soussigné.

– Vous écrivez vous-même de la poésie. D’où vient votre intérêt pour cet art?

L’intérêt que j’ai pour la poésie vient des mots. Il y a une puissance d’évocation dans un poème. Cela peut aller de la découverte d’un monde derrière le monde, une sorte d’Atlantide sur commande, quand les mots surgissent torrentiellement, à une découverte moins prestigieuse, plus quotidienne, comme une pièce retrouvée sous le canapé, quand les mots surgissent d’un coin sombre. Et puis, il y a dans un poème une gymnastique sonore et une manie furieuse à saisir ce qui nous dépasse. Sans tomber dans un romantisme démodé, j’aime que la poésie reste un moyen de traduire nos rires, nos révoltes, nos passions et notre spleen éternel. Un poème sans émotion, qui se mord la queue dans l’inertie sa propre accélération, ne vaut pas plus que la gousse brisée d’une cacahuète. Hormis des poèmes, des critiques et des notes inachevées, je n’écris rien. Écrire un roman est un art trop difficile.

– Qu’essayez-vous de nous transmettre à travers la poésie ? 

Poème d’Arthur Billerey. A l’aube des mouches

En vérité, je ne sais pas trop ce que j’essaye de transmettre. Il est peut-être fou de croire que les poètes transmettent un message clair, médité et cousu main en écrivant un poème. Je crois que les poèmes qu’on écrit sont les plus mauvais. Les meilleurs sont ceux qui s’écrivent eux-mêmes, et qui s’écrient ensuite, sans autre base de départ qu’une intuition, qu’un sentiment, ou que la sonorité du mot lui-même. Et puis quand bien même, s’il y avait une volonté du poète à transmettre un message, le lecteur, avec ses yeux de lecteur, y décèlerait peut-être autre chose. C’est comme la forme des nuages. Vous y voyez un chien enragé alors que votre ami y voit un pamplemousse.

Malgré cela, il y a quand même des recoupements dans mon travail, des décors qui reviennent, des tournures, un vocabulaire, etc. Il y a une part de quotidien, d’humour, de recherche et de lumière bourdonnante, dans A l’aube des mouches.

– A la fin de votre recueil vous citez des poètes, à savoir Corinne Desarzens qui signe la préface, Apollinaire ou Jean-Pierre Schlunegger qui vous ont inspiré certains de vos poèmes. Quels sont les poètes que vous lisez et ceux qui vous inspirent ?

Je lis ceux que vous mentionnez et des poètes plus actuels, comme par exemple Pierre-Alain Tâche, Alexandre Voisard, Jacques Chessex, Laurent Galley, Jean Pierre Siméon, Jacques Roman, Katia Bouchoueva, Brigitte Gyr, Venus Khoury Ghata, Maram Al-Masri. Je suis souvent inspiré en lisant les autres. J’ose les fouiller au corps, comprendre la façon dont ils travaillent. Mais j’avoue revenir sans cesse à Apollinaire, Aragon, Paul Eluard et Jean-Claude Pirotte, qui sont des bougies longue durée sur ma table de chevet.

– La question que je pose à tous les interviewés : à quel poème vous identifiez-vous ?

J’aime beaucoup le dernier tercet de Tristesse, ce classique français d’Alfred de Musset.

Dieu parle, il faut qu’on lui réponde / Le seul bien qui me reste au monde / Est d’avoir quelquefois pleuré

Retenir de toute une vie que nous ne possédons rien d’autre que nos pleurs, au final, est assez vertigineux. Vous imaginez, une larme peut contenir tout ce qui, de votre naissance à votre retraite, vous aura mouillé le codeur. Quelle éclaboussure! Adieu les télévisions, les voitures et les maisons. Vous n’emportez avec vous qu’une valise étanche et il y a une larme à l’intérieur. Pourvu que ce soit une larme de joie.

Entrevue réalisée par Dunia Miralles

Biographie d’Arthur Billerey

Arthur Billerey est né au cœur de la Grande Brasserie d’Audincourt. Après des études en Arts, Lettres et Langues, il est diplômé d’un master spécialisé dans l’édition du livre. Assistant éditorial à L’Aire, il codirige avec passion la collection métaphore, dédiée à la poésie. Membre fondateur de La cinquième saison, chroniqueur au Regard Libre, il suit l’actualité littéraire au poil et il vient de créer Trousp, une chaîne Youtube dédiée au livre. Il a publié dans des ouvrages collectifs, des revues. Son premier recueil, intitulé À l’aube des mouches, est dédié à tous ceux qui salivent tôt.

Pause estivale

Après une longue pause estivale, durant laquelle je m’aventurerai dans d’autres styles littéraires, je reprendrai les activités de ce blog le jeudi 17 septembre. Bonnes vacances! DM.

Un livre 5 questions : « Les Aigrettes » journal d’un poète givré même l’été de Jean-Luc Fornelli

Les Aigrettes: de la poésie pour souffler à l’heure de l’apéro

Certains livres désaltèrent tels une menthe à l’eau, une bière blonde ou un Aperol Spritz – au choix, mais vous pouvez également imaginer vous-même votre boisson rafraîchissante préférée. Sur la lancée “c’est bientôt l’été, j’ai envie de lire en terrasse, pour me remettre d’un printemps trop confiné, quelque chose qui me permette de lever les yeux pour saluer les amis qui traversent la zone piétonne”, je conseille Les Aigrettes, de Jean-Luc Fornelli, publié par les Éditions du Roc. Si le nom de ce trouvère ne vous semble pas familier, peut-être que Gossip, qui participait à l’émission La Soupe est Pleine de la RTS La 1ère, éveillera vos souvenirs. Il s’agit du même artiste, « un poète givré même l’été » ainsi que l’annonce son ouvrage d’épigrammes et autres haïku(ku) suisses – tels qu’il les a baptisés. Fornelli nous propose de chopiner en sa compagnie avec une poésie tendre, comique, parfois ironique ou un tantinet grivoise. Si son ouvrage s’intitule Les Aigrettes (têtes de pissenlit ébouriffées après floraison) c’est parce que son auteur aime à penser qu’il sème le parfum de la concorde par le rire, partout où il passe. Qu’ainsi l’univers s’en portera mieux. Ci-dessous une page de sa dernière parution :

 

 

Les Aigrettes: interview de Jean-Luc Fornelli

Depuis quand écrivez-vous de la poésie, des haïkukus suisses – comme vous les appelez – ou de courtes phrases littéraires ?

Depuis 2004 ! J’ai découvert les épigrammes en Italie lors de vacances en Sardaigne ; certains m’ont fait éclater de rire. Ce fut une révélation ! Une épiphanie. J’ai éprouvé un plaisir infini à lire ces poèmes humoristiques, qui existent depuis la nuit des temps. Et je me suis dit : ça, c’est mon truc ! Je pourrais essayer d’en composer aussi, mais à ma sauce. Je voulais « innover », mettre ma patte, ma touche, ma griffe, j’ai pensé que je pourrais en écrire de très courts (comme le poète italien Ungaretti) à la manière des haïkus, que j’ai dû découvrir à la même époque. Des haïkus avec lesquels j’ai pris quelques libertés : les haïkukus suisses, que j’appelle également poésies bonsaï, sont nés comme ça. J’écris de la poésie depuis mes 20 ans, je n’ai pas de maître à penser, même si j’aime beaucoup Pierre Desproges et Stefano Benni, deux écrivains qui utilisent à fond l’humour pour parler de notre monde. Je m’inspire un peu de leurs œuvres fourmillantes pour façonner les miennes. Mais mon bonheur, c’est d’expérimenter, « inventer ». J’ai « inventé» dernièrement le haïku inintéressant par exemple, le haïku sonore aussi, comme le haïku insonorisé ou le haïku géant (soit une micromicro nouvelle)… J’ai aussi inventé le haïku d’épouvante.

Attention

Haïku d’épouvante

Bouh !

J’aime bien me moquer de l’art contemporain (qui devient parfois l’art con temporaire) même si je l’adore par certains aspects. Mais je m’égare, Cornavin !

Votre poésie recèle beaucoup de tendresse que vous exprimez quasiment toujours sous une forme comique. Pourquoi ce choix de la légèreté, souvent méprisé, alors que l’on respecte davantage les auteur-e-s qui écrivent d’une manière tourmentée ?

C’est oublier le fait que le comique naît presque toujours du tragique… D’ailleurs dans « aigrette », un mot à connotation plutôt joyeuse et sympathique, il y a quand même « aigre »… Si j’avais fait une étude de marché, j’aurais peut-être davantage calibré, ciblé, été plus calculateur… Mais je suis primesautier. Ce n’est pas un choix ! C’est tout simplement ma manière d’écrire. Pour moi le rire est une forme d’orgasme, ou pour prendre un mot que je préfère : une forme de jouissance. Je n’aurais jamais pensé qu’il y avait de tels préjugés dans le monde littéraire francophone. Du genre : le roman c’est le Graal, la nouvelle le parent pauvre (heureusement il semblerait qu’elle soit en train de prendre enfin du galon !). Le rire est méprisé par une grande partie du Landerneau littéraire romand et une frange peu curieuse du public : tant pis pour eux s’ils sont assez snobs, pour ne pas dire pisse-vinaigres, pour se borner à des considérations aussi binaires. Sans compter qu’ils s’arrêtent aussi au look de l’écrivain qui doit être bien coiffé, jeune et joli, porter un blouson en cuir rutilant… Pas très audacieux tout ça… J’aurais espéré le monde des lettres au-dessus de ces basses considérations. Mais tant pis. Les écrivains que j’aime sont jeunes, vieux, vivants, morts, bien coiffés, hirsutes, beaux, laids, scandaleux, tendres, drôles, tristes : en un mot, variés ! Il en va de même pour les poétesses et autres romancières bien évidemment.

Vous dîtes que la poésie ce n’est pas seulement Verlaine, Hugo ou Rimbaud mais que c’est l’art de susciter les émotions qui sont en chacun d’entre nous. Pouvez-vous approfondir votre pensée ?

Ce que j’ai voulu dire c’est que de poésie il y en a mille et une formes. J’ai rencontré une poétesse américaine, pour laquelle TOUT était poésie. Le soulier, aussi bien que le gravillon dans ou sous le soulier : elle m’a convaincu ! Comme l’humour a sa version noire, la poésie aussi. Les émotions qu’elle suscite peuvent donc s’avérer aussi pures que monstrueuses… Dans la mesure où je suis plutôt empathique et animiste, je vois de la poésie en tout et comme l’a si bien dit le poète, je touche à tout parce que tout me touche.

Vous photographiez aussi le dessous des fleurs, à savoir leur réceptacle floral. Est-ce une action poétique ou une ironie pornographique ?

Les deux et bien plus ! C’est une manière de montrer que ce qui est caché, ce qui n’est pas en lumière, le dessous des choses peut être très beau, très attrayant, passionnant et très sensuel aussi. Il suffit d’adopter un autre angle de vue pour révéler de nouvelles formes de beauté. S’il y a un parallèle à faire avec la littérature, c’est que les livres les plus beaux ne sont pas toujours les plus connus… Il en va de même pour l’être humain.

La question que je pose à chaque auteur-e : à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

Beuh.

Je sens que ma réponse est frustrante, alors je dirais à tout hasard l’aventurier vénitien Giacomo Casanova…

Interview réalisée par Dunia Miralles

 Les Aigrettes de J.-L Fornelli

 

Brève biographie de Jean-Luc Fornelli

Né en 1964, Jean-Luc Fornelli est un journaliste, humoriste, poète, auteur de chansons, comédien et écrivain genevois.

Lauréat du Concours Nouvelles Scènes en 1998, Jean-Luc Fornelli signe la musique du générique de l’émission de Bernard Pichon « Salut les p’tits loups » de la Radio suisse romande. Sous le pseudonyme de « Gossip », il participe également à « La soupe est pleine ».

Jean-Luc Fornelli publie en 2005 « Poésies Bonsaï », recueil de haïkus ou de « haïkukus suisses » selon l’auteur. S’ensuivront « Voluptés à la mante » (poésie éroticomique), « Le dictionnaire horizontal » (à la délicate attention des blasés de la chose), « Les feuilles du mal » (recueil de nouvelles), « Poésies de gare ». « Les Aigrettes » (Journal d’un poète givré même l’été) sont publiées en juin 2020 aux éditions du Roc. Il se produit sur scène depuis 2017 avec sa troupe Poesia Comica.

Actualité

Présentation des Aigrettes – conférence de presse (ouverte au public) à la Maison du dessin de presse à Morges : ce jeudi 4 juin (aujourd’hui) dès 11 heures.

Vernissage des Aigrettes : librairie Le Rameau d’or à Genève, jeudi 11 juin dès 17 heures.

 

Les Éditions du Roc

Les éditions du Roc aiment les rencontres et les coups de cœur.

« Ce que l’on pense, on le devient. Ce que l’on ressent, on l’atteint. Ce que l’on imagine, on le crée » lit-on dans leur service de presse.

Nées en 2004, elles publient – entre autres- des polars, des romans, des spicilèges et des bandes dessinées. Leur première publication signée Sarah Marquis, raconte les 14’000km à pied à travers les déserts australiens qu’elle a effectué. L’ouvrage devient immédiatement un succès. Gilbert Facchinetti, l’ancien président du Neuchâtel-Xamax ou François Vorpe qui emmène ses lecteurs dans sa vie de croque-mort ont également été publiés par les Éditions du Roc. L’an passé, François Vorpe signait également « La vie en Roux » entrainant une fois de plus les Éditions du Roc dans un prenant récit de vie. Avec la collection Épigrammes, ces éditions font également la part belle aux dessins de presse. Dans d’autres registres, elle viennent également de publier La Salamandre Noire, un thriller de Simon Vermot et Un poil de trop, un roman d’Yvan Sjöstedt ou l’auteur se lâche un tantinet afin de nous imprimer un sourire.

Les éditions du Roc sont également présentes au Festival International de la Bande dessinée d’Angoulème (FIBD) et collaborent avec l’École supérieure de bande dessinée et d’illustration de Genève (ESBD) et avec l’École Professionnelle des Arts Contemporains (EPAC) à Saxon. Par ailleurs, elles se sont donné pour mission de découvrir les nouveaux talents de la BD et souhaitent leur donner la possibilité d’une première publication.

 

A lire ou à relire : « Nouvelles histoires extraordinaires » d’Edgar Allan Poe

Le Masque de la Mort Rouge : récit parfait pour un déconfinement

Parfois, il est agréable de relire un livre dix, vingt ou quarante ans après une première lecture. Certaines expériences personnelles et d’autres ouvrages permettent aux textes de révéler des sens que nous n’avions pas perçus la première fois. Si vous fouillez dans votre bibliothèque, peut-être y trouverez-vous Nouvelles histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe, considéré comme le père du polar. Durant cette aventure Covid-19, j’ai relu cet écrivain, l’un de mes amours littéraires de jeunesse, l’un de mes pères en littérature. Je me suis penchée spécifiquement sur ce livre, car je me souvenais vaguement du Masque de la Mort Rouge, l’une des nouvelles qu’il contient. A l’adolescence, elle ne m’avait pas vraiment interpellée. J’avais un faible pour Le Puits et le Pendule et une admiration horrifiée pour Le Chat Noir et La Chute de La Maison Usher. Toutefois, durant ce confinement, j’ai redécouvert ce récit qui rappelle que nous ne pouvons pas ignorer la maladie, nous comporter comme si elle n’existait pas. Sinon, elle risque de nous rattraper. En cette première semaine de retour « à la presque normale » et à l’excitation joyeuse, peut-être un peu imprudente, qu’elle nous procure, elle prend un sens très singulier et pertinent.

 

Le Masque de la Mort Rouge : résumé

Cette nouvelle se situe dans une région imaginaire ravagée par la Mort Rouge, une maladie plus terrifiante que la peste. Entre la contamination et la mort, il ne se passe qu’une demie heure. Les malades sentent soudainement des douleurs aigües, un vertige, puis ils suintent du sang par les pores, jusqu’à la dissolution de leur corps. Quand ses domaines sont à moitié dépeuplés par la meurtrière contagion, le prince Prospero, un intrépide fêtard, convoque un millier d’amis, choisis parmi les chevaliers et les dames de sa cour, de vigoureux joyeux lurons en bonne santé. Avec eux, il s’enferme dans l’une de ses abbayes fortifiées. Tout est organisé pour qu’ils puissent être ravitaillés sans être contaminés, sans avoir à se soucier ni de la Mort Rouge, ni du désespoir et de la dévastation qu’elle provoque à l’extérieur. Au bout de cinq à six mois de fêtes permanentes, le prince décide d’organiser un grand bal masqué qui s’étend sur les sept salons de l’abbaye. Toutes les salles respirent la joie, hormis la dernière dans laquelle quasiment personne ne s’aventure. Couverte de tentures noires, le prince y a fait installer une horloge qui sonne toutes les heures avec une telle énergie qu’on l’entend dans toute la fortification. Au son du carillon, musiciens et danseurs sont obligés de s’arrêter, le geste suspendu, ce qui met tout le monde mal à l’aise. Les coups de minuit sont si longs et sinistres que la peur tétanise les participants. C’est alors que le prince remarque, parmi les convives, un costume de très mauvais goût. Barbouillé de sang, le masque représente un cadavre raidi par la Mort Rouge. Couteau à la main et talonné par ses invités, le prince Prospero s’élance avec bravoure à la poursuite de l’importun qui, ainsi déguisé, prétend se moquer de lui. Arrivé dans la salle de l’horloge, l’inconnu se retourne et fait face aux personnes qui le suivent. Une seconde après, le prince s’écroule brusquement sur le tapis terrassé par la mort. Un par un, tous les convives commencent à tomber dans toutes les salles de l’orgie qui s’inondent de sang. La Mort Rouge s’est invitée au bal alors que personne ne l’attendait.

 

Baudelaire fasciné par Poe

La première fois que Baudelaire ouvre un livre de Poe, il est la fois épouvanté et fasciné. Vingt ans avant lui, l’américain avait écrit ce qu’il aurait voulu écrire. Cependant, bien qu’il l’ait traduit, Baudelaire n’est jamais allé dans le courant de Poe. Le poète français s’est très peu adonné à la prose. Ses poèmes n’ont pas grand-chose en commun avec ceux de l’auteur du Corbeau. Toutefois, les deux ont eu des vies cataclysmiques. Extrêmement persécutés, tous deux ont été et malmenés par le destin. Ces similitudes ont probablement rapproché le Parisien des écrits du Bostonnais, et contribué à l’admiration qu’il éprouvait pour lui.

En 1856, dans la préface de la première publication, en France, des Histoires Extraordinaires, Charles Baudelaire fait un portrait d’Edgar Allan Poe. Extrait :

« Il y a, dans l’histoire littéraire, des destinées analogues, de vraies damnations, – des hommes qui portent le mot guignon écrit en caractères mystérieux dans les plis sinueux de leur front. L’Ange aveugle de l’expiation s’est emparé d’eux et les fouette à tour de bras pour l’édification des autres. En vain leur vie montre-t-elle des talents, des vertus, de la grâce ; la Société a pour eux un anathème spécial, et accuse en eux les infirmités que sa persécution leur a données. – Que ne fit pas Hoffmann pour désarmer la destinée, et que n’entreprit pas Balzac pour conjurer la fortune ? – Existe-t-il donc une Providence diabolique qui prépare le malheur dès le berceau, – qui jette avec préméditation des natures spirituelles et angéliques dans des milieux hostiles, comme des martyrs dans les cirques ? Y a-t-il donc des âmes sacrées, vouées à l’autel, condamnées à marcher à la mort et à la gloire à travers leurs propres ruines ? Le cauchemar des Ténèbres assiègera-t-il éternellement ces âmes de choix ? Vainement elles se débattent, vainement elles se ferment au monde, à ses prévoyances, à ses ruses ; elles perfectionneront la prudence, boucheront toutes les issues, matelasseront les fenêtres contre les projectiles du hasard ; mais le Diable entrera par la serrure ; une perfection sera le défaut de leur cuirasse, et une qualité superlative le germe de leur damnation. »

 

Edgar Allan Poe : poursuivi par La Camarde

Edgar Allan Poe était hanté par la mort. Depuis son enfance, les cadavres s’accumulent autour de lui. Alors qu’il a deux ans et demi ou trois ans, le décès de sa mère tuberculeuse le marque pour toujours. Par la suite, la tuberculose ou l’alcoolisme emportera tout ceux qu’il aime.

 

Edgar Allan Poe : une enfance et une jeunesse déchirées

Sa mère, Elizabeth Arnold, née en Angleterre d’une dynastie d’acteurs, arrive vers l’âge de 9 ans aux États-Unis. Excellente danseuse, chanteuse, comédienne, elle a un superbe répertoire. Elle sait jouer tous les rôles. Très vite, elle devient la mascotte de l’Amérique. A 11 ans, elle perd sa mère. A 15 ans, elle se marie. A 18 ans, elle devient veuve. Eliza rencontre ensuite le père d’Edgar, David Poe, que les critiques, qui le détestent, appellent « face de muffin » car il n’a, semble-t-il, aucun talent. Ce jeune fils de famille a fui les siens et abandonné les études de droit. Il monte sur les planches pour plaire à Elizabeth, mais donne la réplique sans nulle inspiration. De plus, comme de nos jours, la vie de comédien est difficile. Eliza et David manquent continuellement de moyens financiers. A l’âge de 24 ans, totalement alcoolique, David part sur les routes chercher de l’argent et s’évapore dans la nature. A ce moment-là, Edgar a deux ans et demi, un grand frère, William Henry Léonard, appelé Henry. Rosalie, la petite sœur, voit le jour quelques mois après le départ de leur père.

Né dans un théâtre de Boston le 19 janvier 1809, Edgar fera un mythe de sa mère comédienne. Sa mort prématurée, et son regard immense et dévorant, le poursuivront son existence durant. La tuberculose est une maladie spectaculaire. Les gens deviennent émaciés, avec des joues très rouges et de grands yeux brillants. L’image du regard, des yeux, traversera toute son œuvre. Dans ses récits, les personnages féminins sont à la fois éthérés et macabres.

A partir du décès de sa mère, en 1811, Edgar ne connaît que des abandons. A la mort de celle-ci, on sépare la fratrie. John Allan, un commerçant de denrées coloniales, recueille le garçonnet, mais le traite comme un chien qu’il aurait offert à sa femme pour la consoler de ne pas avoir d’enfant. Elle est probablement stérile puisque John a des descendants illégitimes. Les relations entre Edgar et John Allan sont difficiles. Très vite, Edgar, qui a besoin d’un regard constant sur lui, décide que le monde sera sa scène et devient un mystificateur, ce qui détériore ses relations avec son beau-père.

Ses études sont difficiles. Il peine à s’intégrer aux autres. La période de l’université s’avère un calvaire. Fréquentée par des jeunes hommes aristocratiques, riches, despotiques et turbulents, Edgar, pauvre et rêveur, n’y trouve pas sa place. D’autant, que les étudiants habitués au pouvoir, se permettent tout et n’importe quoi. Poe est terrifié par une scène où, lors d’une bagarre, l’un des étudiants arrache, à un homme, un morceau de chair gros comme la main. Ses études se passent mal.

A la mort de son épouse, John Allan, son beau-père, se remarie et ne veut plus rien savoir d’Edgar.

 

Edgar Allan Poe: une vie tumultueuse et sulfureuse

Sa tante Maria Clemm, le reçoit en 1829, à Baltimore, après sa dispute avec John Allan. Maria Clemm est la plus jeune sœur de son père. Bien que cette mère de huit enfants ait une vie malheureuse, elle l’accueille avec joie, ce qui permet à Edgar de retrouver son grand frère Henry. Quand Maria Clemm ouvre ses portes à l’écrivain, il ne lui reste que Virginia la petite dernière de 9 ans. Pour la première fois, le poète goûte à la vie de famille. Pour remercier sa tante, il devient le précepteur de Virginia. Mais, en retrouvant son frère, qui est complétement alcoolique, il rencontre l’éthylisme. Auparavant, il n’avait pas eu l’occasion de boire. Mais ce frère qui a une vie très mondaine et qui l’introduit dans tous les salons, l’entraîne dans la boisson. Edgar admire Henry, un talentueux conteur qui mène une existence fantastique et fait des choses extraordinaires. Dans cette fraternité retrouvée, Edgar se reconstruit. Cette vie est merveilleuse pour lui. Son frère l’amuse, Maria Clemm s’occupe de l’intendance et, lui transmet son savoir à Virginia. Par la suite, sa relation avec la fillette deviendra une clé importante de son écriture.

A Baltimore, Poe entre dans le journalisme en tant que critique et correcteur. Excellent journaliste, il donne à connaître la littérature européenne aux États-Unis. Malgré ses périodes d’alcoolisme, on l’engage dans les journaux car, en avance sur son temps, il a  compris l’importance du marketing. Sa plume tranchante scalpe ses victimes. Acharné, il ne s’arrête que lorsque le sang coule. On dit que ses critiques sont écrites «au tomahawk» ce qui lui vaut le surnom de L’Indien. Ses « assassinats » journalistiques augmentent tellement les tirages, que lorsque Poe estime que la polémique tarde, il intervient sous divers pseudonymes, n’hésitant pas à se contredire lui-même pour mettre de l’huile sur le feu.

Poe et son frère écrivent des contes ensemble. Ils se sont fabriqués un avatar de leurs deux noms cryptés : Edgar Léonard. Quand son frère meurt en 1831, Poe est bouleversé. C’est alors qu’il écrit son premier conte. Sa production devient alors très riche et diverse. Il produira notamment un essai, Eurêka, qui préfigure le Big Bang qui ne sera découvert qu’un siècle plus tard.

Edgar se marie avec Virginia alors qu’elle n’a que 13 ans. Les biographes prétendent que ce mariage n’a jamais été consommé. Il aurait épousé sa cousine, en falsifiant des papiers officiels, pour qu’elle échappe à un autre cousin à qui elle aurait dû être confiée pour parfaire son éducation. De Virginia, il a surtout besoin de l’admiration et du regard – encore et toujours les yeux qui le poursuivent. De plus, il adore jouer à Pygmalion. Toutefois, le poète plait beaucoup aux femmes et, pour son bonheur – ou son malheur -, compte énormément d’aventures en dehors de son mariage. Virginia meurt de la tuberculose à 24 ans, l’âge auxquels meurent ses proches en général. Ce décès l’accable.

Poe est un cérébral avec une lucidité implacable que l’on ne retrouve qu’à travers la littérature. Sa réalité est le lieu de ses désastres. Le lieu où il perd la face, où il est abandonné. Mais il se répare à travers l’écriture.

Très populaire, il fait beaucoup parler de lui. Les journaux sont toujours pleins de ses hauts-faits et scandales. Cependant, en 1845, la publication du Corbeau, son écrit le plus connu, lui apporte enfin une vraie gloire. En apparaissant partout, le corbeau est sujet à une sorte de marchandising. Actuellement, on en aurait fait des t-shirts et des figurines. D’ailleurs, de nos jours, l’on trouve des t-shirt imprimés qui rappellent ce poème. Mais déjà, à l’époque, à New-York, tout est corvusé. Même la silhouette de l’auteur se voit transformée en corbeau, ce qui en rajoute à sa sulfureuse réputation.

Certes, la vie de Poe a été marquée par l’alcoolisme, mais beaucoup moins que le mythe ne le prétend. Cette réputation d’ivrogne invétéré lui aurait été faite par ses détracteurs. L’on sait à présent, de source sûre, qu’il avait de longues périodes d’abstinence. L’étude de la calligraphie de ses manuscrits, prouve qu’il écrivait en étant sobre. En revanche, il souffrait probablement de maladies nerveuses et cérébrales induites par les traumas subis durant son enfance et au long de sa vie. Ce que l’on appellerait, aujourd’hui, des troubles de la personnalité. En effet, Poe a traversé des périodes de deuils effroyables et d’épuisants moments de pauvreté. A tel point qu’il se déplaçait couramment à pied, sur de longues distances, par exemple de Richmond à Washington -200 km- pour livrer ses textes. Souvent, sa tante Maria Clemm mendiait, entre autres, chez les éditeurs et directeurs de journaux pour que sa fille et son gendre puissent survivre.

Sa mort est entourée de mystère. A la fin de sa vie, il n’a que quarante ans. Ayant tout perdu, sans ressources, il descend de New-York vers le sud. Il s’arrête à Philadelphie. La ville est complètement ravagée par le choléra. Ce séjour s’avérera affreux pour lui. Finalement, le 27 septembre 1849, il prend le vapeur. On le retrouve le 3 octobre, à Baltimore, complètement hagard et dépenaillé. On l’interne dans le service des alcooliques de l’hôpital. Après avoir déliré durant plusieurs jours, il meurt le 7 octobre 1849.

La théorie la plus largement admise est qu’il aurait été victime de la corruption et de la violence qui sévissaient lors des élections. La ville était alors en pleine campagne électorale. Des agents des deux camps parcouraient les rues, d’un bureau de vote à l’autre, faisant boire aux naïfs un mélange d’alcool et de narcotiques afin de les traîner, abrutis par le détonant cocktail, au bureau de vote. Pour parfaire le stratagème, on changeait la tenue de la victime, qui pouvait également être battue. Edgar Poe, qui souffrait d’une maladie de cœur, n’aurait pas résisté à un tel traitement.

 

Sources :

– France Culture : La compagnie des oeuvres, avec Isabelle Viéville Degeorges et Marie Bonaparte.

– Nouvelles Histoires Extraordinaires, Edgar Allan Poe, préface de Tzevtan Todorv, notes de Charles Baudelaire, Éditions Folio Gallimard.

– Edgar Allan Poe, Isabelle Viéville Degeorges, Editions Léo Scheer.

– Wikipédia.

 

 

Poésie: passez un moment avec “La Reine Recluse”

Emily Dickinson: une poétesse confinée

Considérée comme le plus grand poète de langue anglaise, Emily Dickinson vécut toute sa vie d’adulte confinée dans la maison familiale. Ce qui ne l’empêcha pas de devenir une grande plume. Sans doute parce que l’esprit peut s’envoler où il le souhaite, qu’aucun mur ne l’arrête, qu’il est l’unique véhicule garantissant une totale liberté. C’est pourquoi je vous invite à lire et à écouter quelques poèmes d’Emily Dickinson. Pour que votre esprit déploie, lui aussi, ses ailes…

 

 

 

 

A noter: en octobre 2019, j’écrivais son histoire dans ce blog, accompagnée de deux poèmes. Si vous souhaitez vous la remettre en mémoire, cliquez-ici.

 

Sources:

  • VivreLire
  • Emily Dickinson, Poésies Complètes, Éditions Flammarion

 

 

A lire ou à relire : « Le Démon » de l’écrivain Hubert Selby Jr.

Le Démon de Hubert Selby Jr : quand la réussite sociale ne suffit plus

L’auteur Hubert Selby Jr. sur la couverture du Démon.

A l’heure où, de plus en plus d’Américains, achètent des armes pour protéger leur famille des éventuels pillards mus par le Covid-19, j’ai ressorti une métaphore de la déliquescence des États-Unis. En ces moments d’incertitude, certaines personnes éprouvent le besoin de se plonger dans de douces littératures. D’autres, en revanche, en appellent à un violent exorcisme pour passer le cap. Dans ce cas, je ne peux que conseiller la lecture du Démon de Hubert Selby Jr. Si vous avez aimé American Psycho, écrit quinze ans plus tard par Breat Easton Ellis, et dont on dit qu’il s’est inspiré du Démon pour imaginer son roman, vous apprécierez la descente aux enfers de Harry White, jeune cadre new-yorkais à qui tout réussit. Le parfait symbole du rêve américain. Mais son démon intérieur le mènera à une autodestruction inéluctable.

Le Démon de Hubert Selby Jr. : résumé

Harry White est un homme qui a devant lui une brillante carrière de cadre. Il vit avec ses parents, travaille dans le centre de New-York et couche à tout va avec des femmes mariées. Il aime les séduire, les manipuler et s’en éloigner. Jusque là, rien d’extraordinaire. Il n’est ni le premier, ni le dernier, à se conduire en Don Juan. Mais dans sa tête quelque chose disjoncte. Une anxiété croissante, un désir de dépassement, une insatiabilité qui le dévore de l’intérieur. De plus, son supérieur lui intime quasiment l’ordre de se marier afin qu’il puisse avoir de l’avancement. Jouer le jeu de la « normalité » – femme, famille, jolie maison en banlieue – est une condition sine qua non pour monter dans l’échelle sociale. Il épouse donc la douce Linda avec laquelle il a deux beaux enfants et achète une jolie maison. Tout est apparemment idyllique mais, au plus profond de lui, Harry éprouve une angoissante insatisfaction. Pire, les états décrits par l’auteur, ressemblent davantage à ce que ressent un toxicomane en manque de drogue, plus qu’à une simple frustration. Tremblements, anxiété, sueurs, incapacité à travailler correctement. Son démon demande à être nourri. Il lui donne à manger, mais son Mal en redemande encore, et de plus en plus hard. Coucher avec des femmes, même avec des clochardes, ne suffira plus à Harry. Il lui faut commettre des vols mais, bientôt, sa dose d’adrénaline ne sera plus assez forte. Plusieurs fois, tel un alcoolique, il tentera l’abstinence. Mais, à chaque rechute, la sale bête qui le ronge exigera plus de soumission. Le démon qui lui bouffe la raison et l’énergie, finira par le conduire au meurtre.

Extraits d’après la traduction de Marc Gibot

Dès la première page, dès la première ligne, l’auteur nous inflige une claque :

« Ses amis l’appelaient Harry. Mais Harry n’encu.ait pas n’importe qui. Uniquement des femmes… des femmes mariées.

Avec elles, on avait moins d’emmerdements. Quand elles étaient avec Harry, elles savaient à quoi s’en tenir. Pas question d’aller dîner ou de prendre un verre. Pas question de baratin. Si c’est ce qu’elles attendaient elles se foutaient dedans ; et si elles commençaient à lui poser des questions sur sa vie, ou à faire des allusions à une liaison possible, il se barrait vite fait. Harry refusait toute attache, toute entrave, tout embêtement. Ce qu’il voulait, c’était bais.r quand il avait envie de bais.r, et se tirer ensuite, avec un sourire et un geste d’adieu.

Il trouvait que coucher avec une femme mariée était beaucoup plus jouissif. Pas parce qu’il bais..t les femmes d’un autre, ça Harry s’en foutait, mais parce qu’il devait prendre certaines précautions pour ne pas être découvert. Il ignorait toujours ce qui pouvait se produire, et son appréhension augmentait son excitation ».

Plus loin, au chapitre 4 :

« Ouais, il règne à New-York, l’été, une atmosphère de fête. Les salauds… Parlons-en de leur fête… avec le temps qu’il fait en ce moment. Ah, il est chouette le temps ! Si foutrement chaud et humide qu’on se croirait sous la douche, tellement on transpire. Et tous ces connards qui puent encore plus que des bêtes. Z’ont jamais entendu parler de savon, d’eau et de dentifrice. Bon Dieu, quelle puanteur ! Putains de vieux dégueulasses. On jurerait qu’ils se frottent les aisselles avec de l’ail et des oignons… et qu’ils mâchonnent des sous-vêtements douteux. »

Très mal reçu par la critique littéraire étasunienne lors de sa parution, Le Démon est l’œuvre de Hubert Selby Jr. que les francophones préfèrent.

Ci-dessous, découvrez Le Démon avec une création radiophonique de France Culture à écouter:

Biographie de Hubert Selby Jr.

Hubert Selby Jr. est né à Brooklyn, en 1928, dans une famille défavorisée. Peu scolarisé, à seize ans, il s’engage dans la marine marchande. Atteint de tuberculose, il démissionne pour être hospitalisé durant quatre ans, de 1946 à 1950. Durant son hospitalisation, il commence à lire compulsivement tout ce qui lui tombe entre les mains: les modes d’emploi des médicaments, des romans classiques ou contemporains, de la philosophie. L’idée qu’il pourrait lui aussi écrire commence peu à peu à germer en lui. La maladie, l’alcool, la drogue, les hôpitaux psychiatriques et même la prison font partie de sa vie jusqu’au jour où il achète une machine à écrire. En 1964, Last to Brooklyn paraît aux États-Unis et rencontre immédiatement du succès. Il publie ensuite d’autres romans – Retour à Brooklyn, La Geôle, Le Démon -, toujours salués par la critique. Après un silence de près de trente ans, il publie Le Saule  en 1999, et Waiting Period.

Hubert Selby Jr. est mort à Los Angeles le 26 avril 2004 à l’âge de 75 ans.

Vous pouvez aussi découvrir plus amplement sa vie, dans cette émission diffusée sur France Culture le 5 juin 2011.

Acheter des livres durant le confinement

Si vous souhaitez lire pendant votre confinement, renseignez-vous. Beaucoup de librairies, y compris des librairies indépendantes, livrent exceptionnellement à domicile, mais vous pouvez aussi commander chez les éditeurs et chez les auteurs parfois. Du moins chez les auteurs suisses.

Source

  • Le Démon, Hubert Selby Jr., Éditions 10-18

 

A relire ou à lire : « La Peste » d’Albert Camus

La Peste d’Albert Camus : un récit en plusieurs strates

L’essentiel de mes lectures, depuis quelques mois, se penche sur le fascisme. D’où ma relecture de La Peste, cet hiver, une métaphore de la peste brune, autre nom du nazisme. Puis, l’arrivée du nouveau Coronavirus a précipité les lecteurs sur ce livre d’Albert Camus paru en 1947. Une chronique faisant partie du cycle de la révolte, qui compte deux autres ouvrages: L’Homme révolté et Les Justes. Toutefois, La Peste peut également se lire au premier degré, comme un journal relatant régulièrement l’avancée d’une maladie bactériologique.

La Peste : résumé du récit

A Oran, en Algérie, le docteur Rieux découvre un rat mort, sur son pas de porte, sans qu’il y prête attention. Son épouse souffre de la tuberculose. Il doit la conduire à la gare afin qu’elle se fasse soigner ailleurs, dans un lieu mieux équipé pour lutter contre sa maladie. Quelques jours plus tard, on trouve des milliers de rats morts dans les rues. La ville nettoie tout sans se préoccuper davantage de cet incident. Mais enlever les rats crevés ne suffit pas. Le concierge du docteur Rieux meurt. D’autres habitants de la ville, riches ou pauvres, également. Affolé par le nombre important de rats qui continuent de mourir, Grand, un employé de la mairie, consulte le docteur. Recherché par la police Cottard essaye de se pendre. Le médecin le sauve. Rieux s’évertue âprement de convaincre la municipalité de mettre la ville en quarantaine. Il se passera quelques temps avant qu’elle ne réagisse et ferme les accès.

Coupés du monde avec lequel ils ne peuvent communiquer qu’au travers des télégrammes, les habitants paniquent. Deviennent violents et égoïstes. Le docteur Rieux tente de sauver les malades, pendant que Rambert, un journaliste, n’a qu’une idée fixe : sortir de la ville pour rejoindre sa femme à Paris. Quand enfin il pourra le faire, il préférera rester à Oran pour aider Rieux à combattre la maladie.

Tarrou est le fils d’un procureur qui ne brille pas toujours par sa bonne attitude. Bien qu’il soit extérieur à la ville, de par sa naissance, il est une personne dont on se méfie. Par la suite, il deviendra une aide précieuse : il a confiance dans la force de l’Homme et dans sa capacité à surmonter les épreuves, notamment grâce à la solidarité.

Cottard, qui ne pense plus au suicide, profite de la situation pour se livrer à des trafics lucratifs. De son côté, Grand commence la rédaction d’un livre, mais reste bloqué sur la première phrase. Pour la population d’Oran la situation est critique. Les gens se renferment et perdent le goût de vivre.

Trois mois passent. L’été arrive. La propagation de la peste fait tant de victimes qu’on ne les enterre plus. On les jette dans une fosse commune. La folie gagne les habitants. Certains attendent, résignés, l’arrivée de la mort. D’autres se livrent à des pillages. La municipalité serre la vis. Sanctionne sévèrement les abus. Mais les habitants ont perdu tout espoir. Leur démence ne peut pas être contenue par la justice.

A l’arrivée de l’automne, cela fait des mois que Rambert, Rieux et Tarrou luttent contre la peste.

L’abbé Paneloux, qui au début du livre considère la peste comme un châtiment divin, est touché par l’absurdité de la situation. Doutant de sa foi, il se réfugie dans la solitude. Il meurt le crucifix à la main après avoir refusé de se faire soigner. A Noël, c’est Grand que la maladie attaque, mais le sérum qui a été développé pour combattre le bacille devient soudainement efficace et il s’en sort. A cette nouvelle, la ville est rassurée. Les rats reviennent et avec eux l’espoir des habitants d’Oran.

Malgré la persistance de la peste, les victimes sont moins nombreuses. Le calme réapparaît, la joie des habitants également. Cependant, infecté lui aussi, Tarrou meurt après une lutte acharnée contre la maladie. En apprenant la fin de l’épidémie, Cottard devient fou et tire sur les gens depuis sa fenêtre. On l’incarcère. Dans le même temps, un télégramme apprend à Rieux la mort de sa femme. La tuberculose l’a emportée. Après s’être battu pendant plus d’un an contre un fléau sans en être affecté, il éprouve soudainement un énorme chagrin.

En février, la ville ouvre à nouveau ses portes. Les habitants exultent de joie en retrouvant leur liberté. Vers la fin du récit, on apprend que le narrateur est le Docteur Rieux. Tout l’ouvrage est écrit comme un journal intime.

La peste d’Albert Camus : lecture à l’ombre du nouveau Coronavirus

En 1941, en pleine guerre, Albert Camus fuit la France métropolitaine et les horreurs de l’Occupation allemande. Pour lui, l’Algérie est la dernière terre française encore libre. Il s’installe à Oran et découvre une ville qui tourne le dos à la mer, dont la maladie est l’ennui et ou la vie sociale se résume à de longues promenades. De plus l’Algérie de 1941 est loin d’être la terre de liberté qu’il espère. Comme à Vichy, à Rome ou à Berlin, les militaires dirigent tout en traquant les dissidents. Camus voit s’installer la peste brune, ce totalitarisme qui se répand sur le monde. Oran servira de décor à son chef-d’œuvre. Ci-dessous, je propose quelques extraits que je vous laisse interpréter à votre guise. On peut les lire à l’ombre du Covid-19 et des données que nous connaissons déjà, du moins celles délivrées par l’OMS, les gouvernements, la presse, les économistes et les divers activistes, notamment chinois. Ou, sous le regard du spectre des totalitarismes qui nous menacent.

La peste d’Albert Camus : extraits

« Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus ».

« Le lendemain de la conférence, la fièvre fit encore un petit bond. Elle passa même dans les journaux, mais sous une forme bénigne, puisqu’ils se contentèrent de faire quelques allusions. Le surlendemain, en tout cas, Rieux pouvait lire de petites affiches blanches que la préfecture avait fait rapidement coller dans les coins les plus discrets de la ville. Il était difficile de tirer de cette affiche la preuve que les autorités regardaient la réalité en face. Les mesures n’étaient pas draconiennes et l’on semblait avoir beaucoup sacrifié au désir de ne pas inquiéter l’opinion publique ».

« Mais une fois les portes fermées, ils s’aperçurent qu’ils étaient tous, et le narrateur lui-même, pris dans le même sac et qu’il fallait s’en arranger. C’est ainsi, par exemple, qu’un sentiment aussi individuel que celui de la séparation d’avec un être aimé devint soudain, les premières semaines, celui de tout un peuple, et, avec la peur, la souffrance principale de ce long exil ».

« Les bagarres aux portes, pendant lesquelles les gendarmes avaient dû faire usage de leurs armes, créèrent une sourde agitation (…) Il est vrai, en tout cas, que le mécontentement ne cessait de grandir, que nos autorités avaient craint le pire et envisagé sérieusement les mesures à prendre au cas où cette population, maintenue sous le fléau, se serait portée à la révolte ».

« … la peste avait tout recouvert. Il n’y avait plus de destins individuels, mais une histoire collective qui était la peste et les sentiments partagés par tous ».

« Nos concitoyens s’étaient mis au pas, ils s’étaient adaptés, comme on dit, parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Ils avaient encore, naturellement, l’attitude du malheur et de la souffrance mais ils n’en ressentaient plus la pointe ».

« Tout le monde était d’accord pour penser que les commodités de la vie passée ne se retrouveraient pas d’un coup et qu’il était plus facile de détruire que de reconstruire ».

« Mais dans l’ensemble, l’infection reculait sur toute la ligne et les communiqués de la préfecture, qui avaient d’abord fait naître une timide et secrète espérance, finirent par confirmer, dans l’esprit du public, la conviction que la victoire était acquise et que la maladie abandonnait ses positions. (…) La stratégie qu’on lui opposait n’avait pas changé, inefficace hier, et aujourd’hui, apparemment heureuse. On avait seulement l’impression que la maladie s’était épuisée elle-même ou peut-être qu’elles se retirait après avoir atteint ses objectifs. En quelque sorte son rôle était fini ».

« Il n’y a pas de paix sans espérance, et Tarrou qui refusait aux hommes le droit de condamner quiconque, qui savait pourtant que personne ne peut s’empêcher de condamner et que même les victimes se trouvaient parfois être des bourreaux, Tarrou avait vécu dans le déchirement et la contradiction, il n’avait jamais connu l’espérance».

« Écoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que la foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse».

La peste : la réponse d’Albert Camus à Roland Barthes

Cette chronique de la peste brune déçoit Roland Barthes qui la trouve politiquement faible. Je publie ci-dessous quelques extraits de la réponse faite par Albert Camus au philosophe:

« La Peste, dont j’ai voulu qu’elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme. La preuve en est que cet ennemi qui n’est pas nommé, tout le monde l’a reconnu, et dans tous les pays d’Europe. Ajoutons qu’un long passage de La Peste a été publié sous l’Occupation dans un recueil de combat et que cette circonstance à elle seule justifierait la transposition que j’ai opérée. La Peste, dans un sens, est plus qu’une chronique de la résistance. Mais assurément, elle n’est pas moins.

La Peste se termine, de surcroît, par l’annonce, et l’acceptation, des luttes à venir. Elle est un témoignage de « ce qu’il avait fallu accomplir et que sans doute (les hommes) devraient encore accomplir contre la terreur et son arme inlassable, malgré leurs déchirements perpétuels… »

Ce que ces combattants, dont j’ai traduit un peu de l’expérience, ont fait, ils l’ont fait justement contre les hommes, et à un prix que vous connaissez. Ils le referont sans doute, devant toute terreur et quel que soit son visage, car la terreur en a plusieurs, ce qui justifie encore que je n’en aie nommé précisément aucun pour pouvoir mieux les frapper tous. Sans doute est-ce là ce qu’on me reproche, que La Peste puisse servir à toutes les résistances contre toutes les tyrannies. Mais on ne peut me le reprocher, on ne peut surtout m’accuser de refuser l’histoire, qu’à condition de déclarer que la seule manière d’entrer dans l’histoire est de légitimer une tyrannie ».

La touche positive

Pour terminer sur des mots positifs, voici ce qu’écrivait Albert Camus, en 1948, à Maria Casarès l’une des femmes de sa vie : « Aux heures où l’on se sent le plus misérable, il n’y a que la force de l’amour qui puisse sauver de tout ».

Brève biographie d’Albert Camus

Albert Camus, naît le 7 novembre 1913 en Algérie. Enfant des quartiers pauvres, tuberculeux, orphelin de père, fils d’une mère illettrée et sourde, c’est un voyou des quartiers d’Alger. Cependant, grâce à son instituteur et au football, il s’arrachera à sa condition pour devenir l’écrivain de L’Étranger, l’un des romans les plus lus au monde, le philosophe de l’absurde, le résistant, le journaliste et l’homme de théâtre que l’on connaît. Il meurt le 4 janvier 1960, à l’âge de 46 ans, dans un accident de voiture dans l’Yonne, en France, deux ans après avoir reçu le Prix Nobel de Littérature. Pour en savoir davantage, vous pouvez aussi visionner Les vies d’Albert Camus, un documentaire de Georges-Marc Benamou.

Durée du documentaire: 1h38.

 Sources :

 – La Peste, Folio Gallimard, 2018

– Les vies d’Albert Camus, documentaire, réalisation Georges-Marc Benamou

– Philofrançais.fr

– Raison-publique.fr

– Lepetitlittéraire.fr

– Superprof.fr

 

Lecture : « Papa » de Régis Jauffret

Papa : l’arrestation

Le 19 septembre 2018, installé devant sa télévision, Régis Jauffret aperçoit son père dans un documentaire sur la police de Vichy. Menotté, il sort, entre deux gestapistes, de l’immeuble marseillais 4, rue Marius Jauffret, où il a passé son enfance. Les gestapistes semblent joyeux. L’homme appréhendé a le visage dévasté par la terreur. Interloqué, l’écrivain bloque l’image, revient en arrière, reconnaît jusqu’aux pavés en céramique du hall d’entrée. D’après le commentaire, ces images ont été tournées en 1943. Choc. Son père n’a jamais parlé de cet événement. Plus étrange encore : personne n’a jamais eu vent de cette affaire alors que la famille d’Alfred, le père de l’écrivain, occupait en partie cet immeuble.

Ce qui pourrait être le début d’un bon polar, est une histoire vraie racontée par un conteur raconteur, soudainement ébranlé par une réalité qui lui échappe. Ces images vues par hasard à la télévision, mèneront l’auteur à se lancer dans une enquête où les lacunes seront comblées par son imagination.

Papa : un fantôme sous neuroleptiques

Régis Jauffret n’aurait jamais écrit un livre sur son père, une personne absente, insignifiante, un malentendant dont on se moquait à l’époque, sans cette séquence de sept secondes. Le souvenir qu’il garde de cet homme, de surcroît bipolaire, est une présence fantomatique, enfermée en elle-même par l’Haldol, une camisole de force chimique. Un neuroleptique, tristement connu pour l’utilisation que l’URSS en faisait en psychiatrie punitive, tout comme les américains à Guantanamo ou lors des expulsions d’immigrés illégaux. A travers son enquête, il s’apercevra que ses parents ont eu une vie avant sa naissance. Qu’il lui manque des pans entiers de l’histoire de son père, que la surdité, la maladie et les médicaments empêchaient de s’exprimer.

Qu’ont-ils fait de lui après son arrestation ? L’ont-il emmené au 225, rue de Paradis, où la pègre, qui collaborait avec l’occupant, se chargeait de torturer les résistants ou toute personne soupçonnée de porter préjudice à Pétain? Un lieu semblable en horreur et déchéance à la villa qui apparaît dans Salò ou les 120 Journées de Sodome, le film de Pasolini. Un endroit où l’odeur du sang et des excréments se mêlait aux parfums capiteux des prostituées chargées de divertir et de détendre les bourreaux entre deux séances de tortures. Son père a-t-il dénoncé ses voisins pour échapper à la souffrance? L’auteur trouvera-t-il des réponses à ses interrogations ?

Papa ne décrit pas un père mais son absence. Ses silences. Ce récit laisse entrevoir le rapport au père, d’un fils qui n’aurait pas même souhaité que l’homme dont il est issu soit un héros. Un père « normal », à l’écoute de ses mots, qui l’aurait emmené à la mer sur sa Vespa le dimanche après-midi, aurait suffi à le combler.

Romancier habitué aux controverses et polémiques, écrivain multiprimé, Régis Jauffret est surtout connu pour ses Microfictions qui décrivent notre société contemporaine avec ses absurdités et ses médiocrités. Avec son dernier roman, il nous offre, pour la première fois, un récit autobiographique en équilibre entre tendresse et cruauté.

Papa de Régis Jauffret, est paru aux Editions du Seuil en janvier 2020.

Interview de Régis Jauffret par Jean-Michel Devésa.

Sources: