Bérangère Stassin : (cyber)harcèlement, sortir de la violence à l’école et sur les écrans

Harcèlement scolaire : du suicide au crime de masse

Nombre de meurtres de masse commis dans des établissements scolaires sont imaginés et parachevés par des élèves qui subissent un harcèlement constant. Nicholas Elliott, un écolier de l’État de Virginie, aux États-Unis, était le souffre-douleur des élèves les plus populaires. Après avoir enduré des insultes, des crachats dans sa nourriture, des brûlures au briquet, de l’urine sur ses affaires et sur lui-même, en 1988 Nicholas Elliott arrive armé dans son école et tue plusieurs personnes. Plus proche de nous, en 2017 Céline, une jeune Argovienne de 13 ans, se suicide après avoir été harcelée sur Internet. Autrefois considéré comme un passage obligé pour devenir adulte, le harcèlement n’est en rien un jeu innocent, puisqu’il peut provoquer non seulement la mort de la personne harcelée mais également celle de la personne qui harcèle. Ce à quoi on peut ajouter les nombreux traumatismes qui souvent empêcheront l’adulte, autrefois victime, de mener une vie épanouie à cause des graves séquelles psychologiques laissées par cette période de sa vie. Par ailleurs, le cyberharcèlement peut clairement nous écarter de nos objectifs, comme cela a été le cas pour l’ancienne députée du parlement cantonal zougois Jolanda Spiess-Hegglin qui s’est éloignée de la politique après avoir été cyberharcelée. Toutefois, après ce douloureux épisode, elle a créé Netzcourage, une association qui milite contre la haine, le racisme et la violence sur Internet. Pour cela, elle a reçu le prix 2021 de la Fondation Somazzi. Cependant, malgré la reconnaissance du travail de Netzcourage, il reste difficile pour l’association de lever suffisamment de fonds.

Cyberharcèlement : l’agression perpétuelle

En Suisse, entre 5 à 10% des élèves sont victimes de harcèlement, selon des études menées à Genève en 2012 et en Valais en 2013. Les primaires (4-12 ans) sont les plus exposés. Certes, que se soit en milieu scolaire ou ailleurs, le harcèlement a toujours existé. Mais la différence entre la pratique du harcèlement actuel et le harcèlement d’avant l’usage d’Internet, c’est que de nos jours il se poursuit dans notre poche, dans notre sac à main, dans notre salle de bain, lorsque nous sommes à domicile, pendant nos vacances… puisque nous continuons à rester en contact avec le monde et les harceleurs à travers nos téléphones mobiles. La violence devient alors cyberviolence et le harcèlement cyberharcèlement, d’autant qu’il est plus facile de harceler par machine interposée plutôt que de visu. L’objet informatique dépersonnalise l’agression rendant toute empathie impossible. Si les garçons sont plus prompts à s’en prendre à une victime en présentiel, les filles sont davantage adeptes du harcèlement sur les réseaux sociaux.

Les différents types de violences

Dans son livre (Cyber)harcèlement, sortir de la violence à l’école et sur les écrans, paru chez C&F Editions, Bérengère Stassin explique et décortique, d’une manière accessible à chacun, les mécanismes des différents types de violences tout en nous en donnant les définitions. Elle explique également les conséquences physiques et psychologiques qu’engendrent ces agressions sur le court et le long terme. Ce livre a été pensé comme un ouvrage de synthèse, une revue des faits d’actualités qui dès lors qu’on les analyse, se montrent éclairants sur le mécanisme des phénomènes de violence et de harcèlement et de la manière dont cela continue hors de l’école. Il est aussi question des actions préventives et éducatives menées au sein de différents établissements scolaires.

Ce livre vous permettra de reconnaître les exactions que votre enfant subit peut-être à l’école ou que vous pouvez subir vous-même dans le cadre d’une association, de votre travail, d’une activité sportive ou autre… L’ouvrage, édité en France, donne des adresses valables pour l’Hexagone mais, à la fin de cet article, j’insérerai quelques liens d’associations qui apportent un soutien aux victimes, surtout aux plus jeunes, qui sont confrontées à ce problème, hélas, en expansion.

La violence scolaire

« La violence scolaire revêt différentes formes : violence entre élèves, violence des élèves envers les enseignants, violences des enseignants envers les élèves, violence institutionnelle. Toutefois, 90% des faits graves sont commis par les élèves qui y sont scolarisés, par des élèves sur d’autres élèves et parfois par des élèves sur des enseignants. En outre les agressions physiques sérieuses sont très rares, la violence scolaire étant majoritairement composée d’agressions mineures et d’incivilités, soit de micro-violence : bousculades intentionnelles, vols, insultes, réflexions racistes, sexistes, homophobes… mais répétées.

La violence sous toutes ses formes

Les insultes proférées en face à face dans la cour de récréation ou sur le chemin de l’école trouvent généralement un écho au sein des médias sociaux. Les filles sont deux fois plus victimes de cyberharcèlement que les garçons, et les jeunes homosexuel-l-es et les jeunes transgenres risquent quatre fois plus d’endurer un épisode de cyberviolence que les jeunes hétérosexuel-le-s cisgenres ».

Il est désolant de relever que les premières victimes de harcèlement et de cyberharcèlement sont les personnes hors normes, qui sortent du lot, qui ne se conforment pas ou ne correspondent pas au mode de fonctionnement du groupe. Il est encore plus désolant de constater que les jeunes sont les premiers à vouloir imposer des morales et des stéréotypes venus de temps archaïques, puisque qu’ils s’appuient sur des archétypes éculés pour nuire à l’image et à la réputation des victimes. Les premières choses à enseigner seraient sans doute le respect d’autrui, la tolérance de la diversité des personnes et des modes de vie.

Parmi les différentes violences décrites dans cet ouvrage on trouve le sexting, le revenge porn (généralement l’amoureux éconduit qui poste des vidéos intimes d’ébats sexuels) le happy slapping (des violences physiques filmées qui se terminent par du vidéolynchage), les challenges qui mettent l’intégrité physique et la santé en danger, le flaming et le raid numérique (cyberviolences de meute), le roasting (une sorte d’automutilation digitale), les discours de haine, l’usurpation d’identité pour nuire à l’autre…

« La lutte contre ces phénomènes passe par l’éducation : à l’empathie, aux médias et à l’information, à l’intelligence des traces et à l’esprit critique. L’usage que les adolescents font du web est riche et varié et bien loin de se résumer à ces actes malveillants. Puiser dans leurs compétences et leurs goûts numériques et parler de leurs usages pourrait permettre de sortir de la violence, à l’école et sur les écrans ».

Bérengère Stassin : biographie

Maître de de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université de Lorraine et membre du Centre de recherche sur les médiations (Crem). Elle enseigne à l’IUT Nancy-Charlemagne et dans la formation des professeurs documentalistes. Ses recherches portent sur les médiations des numériques, les communautés en ligne et l’identité numérique qu’elle interroge au prisme de la cyberviolence et du cyberharcèlement scolaires.

Harcèlement et cyberharcèlement : à qui s’adresser en Suisse ?

Les liens et adresses qui peuvent vous aider

Il suffit de cliquer sur les noms surlignés pour avoir directement accès aux liens.

147 : numéro de téléphone que les enfants et les adolescent-e-s peuvent composer en cas d’urgence. Le 147 a aussi un site et une page Instagram. Le 147 est une ntenne de Pro Juventute.

Netzcourage : association de soutien aux victimes de cyberharcèlement.

Stop Suicide :  prévention du suicide des jeunes.

143 : numéro de téléphone de La Main Tendue.

Sources :

  • Cyber)harcèlement sortir de la violence à l’école et sur les écrans, Bérengère Stassin, C&F éditions.
  • Bibliothèque de La Chaux-de-Fonds
  • Quotidien Le Temps
  • RTS
  • Quotidien ArcInfo

Lectures et maladies : de la schizophrénie à la pandémie avec Marion Canevascini et Claude Darbellay

Violences et douceurs

En lisant L’Épidémie, on soupçonnerait aisément Claude Darbellay de complotisme. Tout y est : un grand projet liant les pharmas, la haute finance, l’OMS, le Haut Commissariat aux Réfugiés, des politiques d’ici et d’ailleurs et des mafias. Des expériences sans scrupules faites sur des êtres humains. Un monde prêt à tout pour imposer sa loi. Seule ombre au tableau : L’Épidémie, dont la deuxième édition vient de sortir chez Infolio, est parue pour la première fois aux Éditions G d’Encre en 2007, soit 12 ans avant les premiers cas de Covid-19. On ne peut donc guère accuser son auteur de prendre le train en marche ou de profiter de la pandémie pour vendre du livre. A la rigueur, on peut imaginer que les complotistes s’inspirent de son livre pour élaborer leurs arguments. Les conjectures s’arrêtent là même si, depuis plus d’un an, nous vivons des situations schizophrénisantes. Toutefois, la schizophrénie, la vraie, pas le mot qu’on glisse en tant que métaphore au hasard d’une conversation, ressemble à toute autre chose. Avec beaucoup de pudeur, Marion Canevascini s’est penchée sur cette maladie dans un très beau livre illustré que je tiens à vous présenter avant de revenir sur L’Épidémie.

Marion Canevascini : Notre frère

Paru aux Éditions Antipodes Notre frère, le roman graphique de Marion Canevascini, est particulièrement touchant. Actuellement la parole se libère. De plus en plus, on laisse de la place dans les livres et les médias aux personnes qui souffrent d’un handicap ou d’une maladie mentale. On donne aussi facilement l’occasion de s’exprimer aux parents ou aux conjoints. Il est plus rare d’entendre la souffrance de la fratrie. La douleur des enfants qui « vont bien » et, dont le frère ou la sœur qui présente une pathologie, efface l’enfance en retenant l’entière attention des parents. Avec délicatesse, le livre de Marion Canevascini raconte ses souvenirs : l’arrivée de la maladie dans une famille qui compte trois enfants. Face aux étrangetés de leur frère ainé et au désarroi de leurs père et mère, les deux sœurs cadettes s’unissent pour exister. Dans cet ouvrage aux dessins et aux textes épurés, ce sont les blancs des pages et les mots tus qui s’inscrivent dans le ressenti.

Ce témoignage sensible d’une pathologie évoquée entre les lignes permet aux plus jeunes d’aborder, de questionner et d’être accompagnés dans la maladie. En effet, il existe beaucoup de littérature sur la schizophrénie mais pratiquement aucun écrit ne s’adresse à des enfants.

Biographie de l’artiste

 Artiste fribourgeoise, Marion Canevascini, étudie les Lettres à l’Université de Fribourg et notamment le rapport entre le texte et l’image. Elle partage aujourd’hui son activité entre peinture, écriture, et enseignement.

 

 

Claude Darbellay : L’Épidémie

Dès les premières lignes, Claude Darbellay nous entraîne dans une aventure labyrinthique à un rythme qui laisse peu de pauses pour souffler. Rien ne nous est épargné : les meurtres et les morts se succèdent, les hypothèses nous mènent sur des chemins que l’on se voit obligé de rebrousser, on saute d’un pays à l’autre. Même la froide torture est au rendez-vous. Les personnes qui mènent l’enquête tentent de se rassurer en se raccrochant à ce qu’elles savent et qui ne devrait pas exister. Frank le narrateur, raconte ce qu’il a vu, espérant avertir l’humanité du danger qui la menace. Les Grands Manitous le laissent faire convaincus que, de toute façon, personne n’y croira.

 L’Epidémie : extrait

 « Il s’agissait d’allier santé, jeunesse, performance et donc, Charles Larson rit, bonheur. C’était en tout cas en ces termes que Fabio Rossi avait vendu son projet à la GlaxoSmithKline. Rendre à un corps vieillissant les performances de sa jeunesse. Parce que, pour le marché, ce créneau était porteur de gigantesques profits. La clientèle potentielle avait les moyens d’acquérir LE traitement qui accélérait la réparation des tissus musculaires. En vieillissant, nous perdons environ un tiers de notre masse musculaire. L’exercice constant, soulever de la fonte dans un fitness par exemple, pratiquer un sport, même à haute dose, ne fait que ralentir le processus. Trouver un moyen biologique de l’arrêter, voire de l’inverser, c’est la gloire et la fortune.

Nous avons commencé, comme souvent en laboratoire avec des souris blanches…

L’idée, c’était de stimuler l’augmentation de la croissance musculaire à n’importe quel âge et sans exercice. Ce que promettent toutes les cliniques spécialisées dans des cures hors de prix. Ce que nous espérions aussi, l’époque voulait ça, c’était démocratiser notre découverte en multipliant le nombre de clients. »

 

Claude Darbellay : l’interview

 – La première édition de L’Epidémie a été publiée en 2007 aux Éditions G d’Encre. D’où a surgi l’idée de ce roman ?

Cette idée m’est venue d’un événement et d’une peinture. L’événement c’est le SRAS, une pneumonie atypique pour faire simple, apparue en 2003, qui avait fait peu de victimes mais généré une grande panique, avec des déclarations alarmistes de dirigeants, aussi bien à Singapour qu’au Canada ou en Chine où tous les lieux de divertissement (théâtres, cinémas, cafés internet) ainsi que les bibliothèques avaient été fermés. Les mariages avaient aussi été ajournés. J’avais lu un article dans un journal anglais où l’OMS avertissait du danger. Or, l’OMS, en anglais, c’est la WHO, the World Health Organization. Qui peut être confondu avec sa traduction en français de QUI. On y ajoute un point d’interrogation et on a le départ d’une enquête sur qui est responsable de ces mesures anti SRAS et dans quel but. Et, au niveau de la fiction, on a déjà un des responsables : l’OMS. Voici pour l’événement. Quant à la peinture, c’est un tableau de Dürrenmatt qui m’a inspiré le premier chapitre où le président du conseil d’administration d’une firme helvétique est pendu au lustre de la salle du conseil par sa cravate. Il s’agit du tableau : « L’Ultime assemblée générale de l’établissement bancaire fédéral » peint en 1966. Tableau qui montre une scène apocalyptique : des banquiers se sont pendus à des lustres, d’autres se tirent une balle dans la tête. C’est le départ du roman. Pourquoi le président d’un conseil d’administration est-il pendu à sa cravate par un commando ? Qui est responsable ? L’OMS et l’industrie pharmaceutique seraient-elles mêlées à cet assassinat et dans quel but ?

– Ce roman vous a-t-il demandé beaucoup de recherches et de documentation?

Oui. J’ignorais tout de la vie des virus. Mais j’étais enseignant dans un lycée où est enseignée la biologie. J’ai donc demandé à un professeur de biologie de me donner de la documentation. Il m’a répondu, « accorde-moi une semaine ». Une semaine plus tard, j’avais une pile de livres, de documents, d’articles. Et le professeur m’a dit, « Tiens, lis ça. Après, quand tu auras bien assimilé la matière, je te donnerai la suite. » Cela m’a pris un temps certain pour en venir à bout. Avant la publication, le même professeur a relu tous les chapitres du roman concernant les laboratoires et la description des épidémies pour que tout soit rigoureusement exact. Ceci afin de créer un « effet de réalité » et de donner du crédit à ce que raconte la fiction.

– Votre livre fait référence aux mondes de la littérature et de l’art puisqu’on y croise Dürrenmatt, Nietzsche, Niki de St-Phalle, le poète américain William Stafford… tout en mélangeant enquête, industrie pharmaceutique et politique. Résultat : un thriller à la Robin Cook en plus intellectuel. Aviez-vous envie de conquérir un lectorat qui d’habitude s’intéresse peu aux lectures populaires ?

La question du lectorat est importante, certes. Je ne voulais pas écrire pour un lecteur particulier, mais donner du plaisir à un lectorat qui soit le plus large possible. J’espérais que le roman crée son lectorat. Il y a deux façons de voir les choses, je crois. Soit on calibre un texte pour qu’il corresponde à un public cible, on en fait un produit qui va séduire des consommateurs, soit on crée un roman qui, par ses qualités intrinsèques, va attirer les lecteurs. Aujourd’hui, c’est plutôt la première démarche qui prédomine. L’ennui, c’est qu’elle s’accompagne d’un code esthétique. On y « émotionne » beaucoup, et la compréhension doit être « Nescafé », immédiatement soluble. On appelle ça « les lois du marché ». Il faut saluer ici le travail des auteurs qui continuent de vouloir « faire de la littérature » et des éditeurs qui les soutiennent.

– Avec le recul avez-vous l’impression d’avoir écrit un roman qui anticipait la pandémie de la Covid-19 ?

Oui, je crois que ce roman anticipait la pandémie de la Covid-19. Pour une bonne raison. Les rouages sont les mêmes que ceux décrits dans le roman. Il y a cependant quelques différences de poids. La pandémie du roman était fictionnelle et les morts à venir. La situation actuelle a vu apparaître quelques aspects assez inquiétants, outre la situation sanitaire. Ce sont des mesures étatiques qui sont proches de l’absurdie. J’attends toujours que l’on m’explique pourquoi il n’était pas dangereux d’assister à un culte ou à une messe pour cinquante personnes et pourquoi ce n’était pas la même chose pour un théâtre ou une salle de concerts. Mais plus grave, derrière toute décision politique se profile une conception du monde et je ne partage pas la division entre « biens essentiels » et « biens inessentiels ». Division dont les librairies ont fait les frais, par exemple. Ont aussi été rognés des droits démocratiques, au nom de la santé qui a remplacé la liberté. Ce n’est plus « liberté, égalité, fraternité ». La liberté a cédé la place à la santé. Avec une armada de virologues, de médecins, d’experts en tout genre à l’égo surpuissant. Or, rappelons-nous que le Titanic a été construit pas des spécialistes et l’Arche par des amateurs !

– Une question que je pose à tous les auteurs: à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ou quel personnage littéraire auriez-vous aimé être ?

J’aurais aimé être Sancho Panza du Don Quichotte de Cervantès. C’est lui qui, juché sur son âne, commente les « exploits » de son maître, Alonso Quijano, qui a la tête farcie de romans de chevalerie et qui attaque des moulins à vent en les confondant avec des géants. Il est l’auteur de son maître, en fait, parsemant le récit de remarques ironiques, de jeux d’esprit, de proverbes espagnols détournés. Il nous invite à faire un pas de côté pour entrer dans la réalité ou, pour citer Lao Tseu, comme le fait Lopez, le philosophe de « l’Épidémie » : « Voyons ce qui est et non ce que nous aimerions voir ».

Interview : Dunia Miralles

 

Claude Darbellay : la biographie

Né en 1953 au Sentier, dès l’âge de dix-huit ans, il travaille comme manœuvre sur les chantiers, poseur de faux plafonds, monteur de parois mobiles afin de subvenir à ses besoins. Il fait des études de lettres à l’Université de Neuchâtel avant de voyager en Italie, dans l’East End londonien et à Grenade où il étudie le castillan. De retour en Suisse, il s’installe à La Chaux-de-Fonds et y enseigne le français et l’anglais à l’école supérieure de commerce.

Son œuvre a été distinguée par divers prix, Le Grand Prix poètes d’aujourd’hui 1984, le Prix Bachelin 1994, le Prix Louis-Guillaume 1995, le Prix Alpes-Jura 1996, et le Prix Michel Dentan 1999 pour Les prétendants.

L’écrivain Claude Darbellay. Photographie libre de droits.

 

 

Sources :

  • Notre frère, roman graphique, Marion Canevascini, éd. Antipodes
  • Éditions Antipodes
  • L’Épidémie, roman d’anticipation, Claude Darbellay, éd. Infolio
  • Claude Darbellay, écrivain et poète
  • Wikipédia

Lettre à mes aînés: de Suisse, d’Espagne ou d’ailleurs, je pense à vous

Ce que le corps peut supporter

Nous naissons pour le meilleur et pour le pire. Le pire est toujours possible. Le meilleur nous aide à vivre, à supporter la vie quand, parfois, arrive le pire. Je me reconnais privilégiée et sais que, le pire peut, hélas, s’avérer bien pire que le pire supposé. Ma mère me disait souvent un dicton espagnol qui s’est fréquemment vérifié: “Que Dios no te dé jamás todo lo que tu cuerpo soporte”. Que Dieu ne te donne jamais tout ce que ton corps peut supporter. Quand je me plonge dans l’histoire de l’humanité, j’éprouve un vertige en me remémorant ces mots, couramment répétés dans ma famille qui a connu une guerre fratricide et une terrible après-guerre. Pour les croyants, comme pour les athées, cette phrase prend probablement tout son sens en cette période de Pâques. Surtout, en cette année particulière où célébrations, festivités et déplacements vacanciers ont été annulés, ou remis à l’imagination de chacun et à l’inventivité des communautés. “Que Dieu -que la vie- ne te donne jamais tout ce que ton corps peut supporter”. Qui croyait pouvoir supporter un confinement? Et pourtant…

Le décès d’un être cher fait également partie des choses que l’on n’imagine pas endurer. Puis, malgré les larmes, la vie nous apprend que c’est possible. Dès les premiers instants de notre existence, la maladie et la mort nous accompagnent, même si nous préférons les ignorer. Puis, soudain, elles surgissent. Intempestives. Pour nous autres privilégiés occidentaux qui croyions pouvoir les narguer, les combattre, les oublier, les voici aussi dévastatrices qu’un ouragan. J’ai toujours su qu’elles habitent parmi nous. Mais, ce qui me déstabilise actuellement, c’est qu’elles pourraient emporter, quasiment d’un seul coup de faux, plusieurs personnes que j’aime sans que je puisse les soutenir, les embrasser ou participer à une cérémonie d’adieux. Douloureux constat pour celles et ceux qui ont leurs familles ici. Plus attristant encore pour celles et ceux qui avons les nôtres au-delà des frontières.

Lettre et souvenirs au temps du Covid-19

Le journal ArcInfo, en collaboration avec l’émission Porte-plume, de la RTS La 1ère, m’a demandé d’écrire une lettre pour les aînés. Je l’ai adressée à ma famille en me rappelant des moments et des ambiances qui ont embelli mon enfance. Après sa publication, j’ai reçu des messages de personnes qui se sont identifiées à mon écrit, qui connaissent la même situation, même si leurs proches se trouvaient dans le périmètre de l’Helvétie, tout comme des personnes ayant leurs familles, pères, mères, enfants en Italie, au Portugal, en Serbie ou ailleurs. On m’a aussi demandé d’en faire la traduction pour les immigrés de langue castillane ne sachant pas encore le français. C’est pourquoi, je publie également ce courrier dans ce blog, avec sa version espagnole légèrement augmentée.

A tous, en ces temps de nouveau Coronavirus, je souhaite de Bonnes Pâques. Que la joie et la santé s’invitent à votre table malgré ces curieuses circonstances. Que la vie ne vous donne jamais tout ce que vous êtes capables de supporter.

Pour ma part, je reviendrai le 7 mai avec des romans, des nouvelles et des poèmes. En attendant, je me confine pour écrire mon prochain ouvrage où il ne sera guère question de cet étrange printemps 2020.

Lettre aux aînés

La Chaux-de-Fonds, le 2 avril 2020

Chers papa, mama, tantes et oncles,

J’ai eu le bonheur de grandir dans une famille élargie où l’on formait un clan. Je me souviens de vous jeunes, beaux, la bouche pleine de calembours et l’esprit farceur. Dans ma mémoire, j’ai des instants de bonheur. Je ne marchais pas encore. L’oncle Jésus me lançait par-dessus sa tête et tante José, la fiancée de Pepe, louchait pour m’amuser. Je la trouvais belle avec les grains de beauté qu’elle s’était tatoués sur le visage. Et comme j’étais fière, dans ma petite tenue blanche, avec mes gants en dentelle, lorsque je tenais la traîne de la robe de mariée de la cousine Marga. Qu’il m’épatait l’oncle Angel, avec les radios qui avaient probablement diffusé la voix du Général Guisan, qu’il récupérait, bricolait et réparait. Pour nous divertir, tante Violeta construisait des cabanes au salon ou préparait des sandwichs avant une promenade en forêt. Papa, je me souviens de nos premières vacances à la mer. A l’époque, on s’habillait de tee-shirts colorés façon batik, et Los Payos chantaient « Vamos a la playa calienta el sol ». Tu m’as appris à nager en me tenant par le menton. Et toi mama, sublime quand tu sortais avec papa, avec tes bottes lacées et ta courte jupe en daim. Mais le soir, en djellaba, tu me lisais des contes de Perrault ou des frères Grimm. Je me rappelle aussi: les mères des copines bêchant leur potager, les voisins du quartier taillant les fruitiers, mon institutrice de 2ème année primaire que j’aimais tant. Vous me donniez l’impression que l’existence s’apparentait au printemps. Que je ne grandirais jamais. Que pour toujours vous resteriez jeunes et forts. Puis le temps a fait son œuvre. La famille s’est éparpillée, comme souvent chez les immigrés. Une partie est restée ici. L’autre est retournée en Espagne. Mais vous faites tellement partie de moi, que je vous croyais immortels. Et soudain, le Covid-19 est apparu en rappelant les règles! Qu’elles sont cruelles ces règles ! A présent, j’ai peur de vous perdre, surtout vous, père et mère. En particulier toi, mama, qui te trouve dans le cyclone, pas très loin de Pepe et José, dans une région de la Péninsule ibérique où les personnes de votre âge meurent par centaines. Je m’aperçois, que je pense à vous. Que mon cœur vous suit. Tout comme il accompagne les personnes qui m’ont vu grandir et, qui à présent, en Suisse comme en Espagne, sont éloignées de ceux qu’ils aiment. Alors pas de mauvaise blague, s’il vous plaît. Prenez soin de vous, por favor. Je veux vous revoir.

Je vous embrasse.

Dunia

Si vous souhaitez écouter cette lettre très joliment lue par Manuella Maury, cliquez sur Porte-plume, La Première, RTS. Vous pourrez écouter la lettre à ma famille à partir des minutes 16:49. Participent également Anne Claire Martin, Bernard Comment, Anne-Marie Perrinjaquet.

 

Mi carta para los mayores

La Chaux-de-Fonds, el 2 de abril de 2020

Queridos papá, mamá, tíos y tías,

Aunque estábamos muy bien integrados en Suiza, tuve la suerte de crecer en una familia donde entre padres, tíos, tías, primos y primas formábamos un clan. A la primera generación, os recuerdo jóvenes, guapos, con la boca llena de bromas y de chistes. Mi memoria rebosa de momentos felices. Aun no andaba, cuando el tío Jesús me arrojaba hasta el techo mientras me reía a carcajadas. También recuerdo como, la tía José, antes de que fuera mi tía porque en ese momento era la prometida de mi tío Pepe, el hermano de mi madre, me sentaba en sus rodillas y ponía los ojos bizcos para divertirme. Que guapísima era con los lunares que se había tatuado en la cara un día en que, a su hermana y a ella, les dio por distraerse con tinta y agujas. Y lo orgullosa que estaba yo, entrando en la iglesia cuando se caso la prima Marga, con mi vestidito blanco y los guantes de encaje, sosteniendo la cola del vestido de la novia. Y cuánto me fascinaba mi tío Angelito, con las radios que recuperaba, limpiaba y reparaba. Eran tan antiquísimas que, probablemente, cuando habían transmitido la voz del General Guisan, el héroe suizo de la Segunda Guerra Mundial durante la movilización, ya tenían unos cuantos años y hasta habían anunciado los estrenos de las películas de Rudolfo Valentino. Para entretenernos, la tía Violeta construía cabañas con mantas y sillas en medio del salón o preparaba bocadillos antes de llevarnos de paseo por el bosque, en invierno, bajo la nieve. Papá, recuerdo nuestras primeras vacaciones junto al mar, en Mallorca. En aquella época, solíamos vestirnos tipo hippies, con camisetas teñidas con la técnica de batik, muy guais, y Los Payos cantaban “Vamos a la playa calienta el sol”. Me enseñaste a nadar sosteniéndome por la barbilla. En cuanto a ti, mamá, que bella y sublime te veía cuando salías de fiesta con papá, con tus botas de cordones y tu falda corta en piel de ante. Pero por lo general, cuando andabas por casa, te vestías con una chilaba comprada en el rastro de Madrid –cuanto me gustaba el rastro de entonces- y antes de apagar la luz, cuando ya estaba en la cama, me leías cuentos de Perrault o de los hermanos Grimm. También recuerdo: las madres de mis amiguitas regando las huertas que en ese momento tenían casi todas las casas antiguas de nuestro barrio, los vecinos podando los árboles frutales, y mi profesora de segundo año de primaria a la que tanto quería. Todos me dabais la impresión que la vida era una eternal primavera. Que yo nunca crecería y que vosotros os mantendríais jóvenes y fuertes para siempre. Pero, el tiempo hizo su cruel trabajo. La familia se disperso, como suele ocurrir con los inmigrantes. Algunos nos quedamos aquí. Sobre todo la segunda generación. Otros regresaron a España, incluso ciertas personas de la tercera generación nacidas en Suiza. Pero hacéis tan parte de mí, que pensaba que erais inmortales. Pero de repente apareció el Covid-19, recordándonos las reglas! ¡Qué duras son esas reglas! Ahora tengo miedo de perderos, en particular vosotros, padre y madre. Especialmente tú, mamá, que vives en el ciclón, no lejos de Pepe y José, en una región de la Península Ibérica donde la gente de tu edad se está muriendo por cientos. Me doy cuenta que pienso en vosotros. Que mi corazón os sigue. Que acompaña la gente que me vio crecer y que ahora, en Suiza como en España, está lejos de sus seres queridos. Así que, aunque seáis chistosos, por favor, evitad las bromas pesadas. Cuidaros por favor. Que quiero volver a veros.

Besos a todos.

Dunia

 

Photographies / Fotografias :

  • Mon 3ème anniversaire / Mi cumpleaños: 3 años
  • Avec ma mère: mes premières vacances à la mer / Con mi madre: mis primeras vacaciones cerca del mar.

 

Lecture: “Lolita la véritable histoire” de Sarah Weinman

Sally Horner: la tragique inspiratrice de Lolita

Sally Horner a 11 ans lorsqu’elle est kidnappée dans le New Jersey en 1948.

Orpheline de père, issue d’un milieu pauvre, elle n’est pas très populaire à l’école. Pour la mettre à l’épreuve ses “amies” la défient de voler dans un libre-service. Le pédophile Frank La Salle, qui se trouve sur les lieux, voit le larcin. Il en profite pour se faire passer pour un agent du FBI et mettre l’enfant sous son contrôle. Durant 21 mois, il tiendra la fillette sous son emprise. Le ravisseur, un mécanicien quinquagénaire, lui fera traverser les États-Unis tout en abusant d’elle. Ce fait divers, cité dans Lolita de Vladimir Nabokov, aurait inspiré l’écrivain pour créer ses personnages. Il s’en est toujours défendu. Peut-être ne voulait-il pas que l’on réduise son œuvre littéraire à la littéralité. D’autant que l’écrivain traitait de l’attirance des vieux messieurs pour les très jeunes filles, voire même de la pédophilie, depuis 1929. Penché, depuis longtemps, sur l’écriture de Lolita, il en éprouvait parfois une certaine désespérance. A tel point que Vera, son épouse, a une fois sauvé le manuscrit des flammes. C’est donc probablement au moment où Nabokov a pris connaissance du drame de Sally Horner, qu’il a trouvé les clés du roman. En effet, comme Frank La Salle, Humbert Humbert, l’agresseur imaginé par le grand écrivain, emmène l’enfant sur les routes, de motel en motel et l’inscrit à l’école en se faisant passer pour son père.

Lolita la véritable histoire, le livre de Sarah Weinman est paru aux Éditions du Seuil. Extrêmement détaillé, il analyse le fonctionnement de l’enfant, éloignée de ses proches, qui ne reçoit de l’amour que de la part de l’homme qui la viole et la manipule. Souvent à l’extérieur, en contact avec d’autres personnes, Sally ne tente jamais de s’échapper. C’est Ruth, une voisine de campement, mère de 9 enfants qui a été mariée 10 fois, qui remarque l’étrange façon de marcher de Sally. Elle en déduit que son “père” lui inflige des sévices peu dicibles. Elle l’a fait venir dans sa caravane pour l’interroger. Sally se confie à elle. La voisine met son téléphone à la disposition de la fillette pour qu’elle appelle chez elle. Chose étonnante: cette mère de famille nombreuse, qui s’occupe sommairement de ses enfants, ne remarque pas que sa propre fille a été abusée par Frank La Salle. Ce qui tend à confirmer l’idée que la réalité dépasse souvent la fiction. Par ailleurs, le destin de Sally s’avère plus tragique que celui de Lolita. Une fois “sauvée”, malgré son étonnante intelligence, elle ne parvient pas à se réintégrer socialement. Les filles la méprisent et les garçons la traitent de pute. A 15 ans, elle meurt renversée par un camion.

Une reconstitution de l’Amérique des années 1940

Le livre aborde énormément de sujets: l’affaire Horner, l’enquête de police, le lien avec Lolita, l’écriture de Nabokov, la place que la littérature tient dans sa vie, un meurtre de masse, le kidnapping de June Robles une riche héritière, les difficultés que l’écrivain rencontre dans le milieu de l’édition avant et après la publication de son chef-d’œuvre, de sa passion pour la chasse aux papillons… J’en passe. Cette lecture m’a souvent donné l’impression que Sarah Weinman se laissait déborder par ses recherches. J’ai peiné à comprendre où elle voulait en venir mais, plus j’avançais dans le livre, plus cette surabondance d’évènements et d’explications m’encourageait à le poursuivre. Sa fidèle reconstitution de l’Amérique des années 1940 nous aide, notamment, à mieux comprendre la mère, une veuve indigente débordée de travail qui laisse partir sa fille avec un inconnu et les motifs pour lesquels la police néglige cette affaire.

Un livre moralisateur

En revanche, la journaliste reproche à la beauté de l’écriture de Nabokov d’occulter le désarroi de la fillette. Un point qui déplaît aux admirateurs de l’écrivain.

De toujours on a tenté de prouver que Nabokov était pédophile. Personne n’a jamais rien trouvé ni démontré. Soupçonne-t-on Maxime Chattam ou Agatha Christie d’être de pervers assassins sous prétexte qu’ils savent décrire le crime, la psychologie du criminel et nous tenir en haleine? L’auteur, lui-même, a toujours soutenu que l’enfant était manipulée et abusée. Ce sont les yeux de ceux qui l’ont lu, qui ont perçu Lolita comme une jeune perverse. Mais elle n’est perverse qu’à travers les fantasmes de son agresseur et de certains lecteurs. Or, Sarah Weinman, semble reprocher à l’auteur d’avoir consacré son livre au criminel plutôt qu’à la victime. Que son écriture, trop savante et raffinée, occulte la monstruosité de la situation et les sentiments de l’enfant. Mais ce n’était pas son propos. Nabokov souhaitait pénétrer l’esprit de l’agresseur, sonder son arrogance. Il y est remarquablement parvenu. S’intéresser aux sentiments de l’abuseur plutôt qu’à ceux de l’abusée c’était son droit d’auteur. Il n’en reste pas moins que Lolita la véritable histoire est une excellente enquête, très bien documentée.

A noter: si vous souhaitez vous plonger dans le ressenti de Lolita d’une manière plus romanesque qu’à travers un essai, je vous recommande Journal de L. (1947-1952) de Christophe Tison, évoqué au mois de décembre 2019 sur ce blog.

“Le petit livre des rêves” d’Alain Cancilleri et Emma Altomare

Rêves et philosophie

En cette période de fêtes, de longues nuits et de prochaine St-Sylvestre, j’ai envie de nous plonger dans un livre qui peut être lu de 3 à 103 ans. Que l’on peut lire aux enfants qui nous entourent s’ils n’ont pas encore accès à la lecture. Un moment de douceur qui invite aux songeries.  Peut-être même à la philosophie. “Le petit livre des rêves” paru aux Editions White Star, est composé de citations d’auteurs choisies par Emma Altomare et illustrées par Alain Cancilleri.

Introduction: par Emma Altomare

“Certains les font les yeux ouverts, d’autres les yeux fermés, quitte à ne pas se les rappeler, parfois, au réveil… Mais peu importe, car nos rêves ne cessent jamais. Certains les poursuivent depuis l’enfance avec une telle persévérance qu’ils parviennent à les réaliser. D’autres en

changent continuellement, et qu’importe s’ils les métamorphosent ou pas. Parce que le leur beauté réside dans leur simple existence, parce qu’il est beau de les poursuivre et de voir là où ils veulent bien nous mener. C’est parfois juste où nous avions toujours souhaité nous trouver, ou bien ils vont vers quelque chose que nous avions même pas imaginé.

 

 

Mais là où ils nous emmènent, il y a toujours ce petit quelque chose que nous ne soupçonnions pas qui les rend encore plus beaux. Parce que les rêves, qu’ils soient grands ou petits, qu’ils soient réalisables ou utopiques, nous emportent toujours quelque part. Partons alors à la découverte du voyage que nous proposent les rêves racontés sur ces images et ces poèmes. En songeant aux mots de Martin Luther King, I have a dream“.

 

 

Pause

Je vous souhaite de superbes Fêtes et une merveilleuse entrée dans la Nouvelle Année.

Après une courte pause hivernale, ce blog reprendra le 9 janvier 2020.

 

 

Jérôme Meizoz : un auteur tendre, constant et prolifique

Jérôme Meizoz: érudition et discrétion

Sans tapage, ni déclarations fracassantes, le valaisan Jérôme Meizoz écrit et la liste de ses publications est longue. Essayiste, il s’adonne également à la poésie, aux récits historico-socio-politiques et à la fiction. En 2018, il devient le lauréat du Prix suisse de littérature pour Faire le garçon, un roman documentaire pertinent et tendre, sur les contraintes que l’on impose aux hommes, dès leur plus jeune âge, afin d’en faire de vrais modèles de masculinité selon les normes sociales en vigueur à la fin du XXème siècle dans une campagne catholique. En ce jour de St-Valentin où quitter, partir ou être seul-e, semble souvent plus pesant qu’un autre jour, j’ai choisi de vous présenter un poème qui décrit le désœuvrement que l’on éprouve parfois dans les gares. Paru dans Terrains vagues, éditions de L’Aire -2007-, un recueil réédité par L’Âge d’Homme – «Poche suisse », 2015.

 

Jérôme Meizoz :  biographie succincte

Jérôme Meizoz, né en 1967 en Valais, vit à Lausanne. Ecrivain et professeur de littérature française à l’Université de Lausanne, auteur de diverses études consacrées à Rousseau, Töpffer, Ramuz, Céline, à des auteurs suisses (Chappaz, Bille, Cherpillod, Nessi, Lovay) comme à la littérature française contemporaine (Annie Ernaux, Pierre Bergounioux). Son premier récit, Morts ou vif (Zoé, 1999) a reçu la mention «Livre de la Fondation Schiller Suisse 2000». Il a publié notamment Les Désemparés (Zoé, 2005), Terrains vagues (L’Aire, 2007), Fantômes (En bas, 2010), Séismes (Zoé, 2013), Haut Val des loups (Zoé, 2015). En 2018, le roman Faire le garçon (Zoé), reçoit un Prix suisse de littérature.

Pour davantage d’information, vous pouvez consultez son site où écouter l’entretien accordé à Mélanie Croubalian dans son émission Entre nous soit dit – RTS- lors de la réédition de Terrains Vagues. Meizoz y déclare aimer écrire -ou plutôt prendre des notes- dans les trains.

Afin de rester dans l’ambiance de l’auteur et de donner un écho au poème de ce 14 février, je vous invite à découvrir une vidéo tournée à la gare Genève-Cornavin d’où, Jérôme Meizoz, nous explique l’importance que l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau revêt encore aujourd’hui.

 

Clémentine Faïk-Nzuji Madiya: littérature orale et interculturalité

Clémentine Faïk-Nzuji Madiya : la tradition orale pour inspiration

Les premiers vers de Clémentine Faïk-Nzuji Madiya, professeure, philosophe, écrivaine et poétesse kino-congolaise paraissent en 1967.

Sa poésie inspirée de la tradition orale, érotique, souvent voluptueuse, se réfère au pays natal, à la femme, la mère, l’amante et l’épouse. Elle décrit aussi certaines situations tragiques comme dans le poème ci-dessous :

 

Clémentine Faïk-Nzuji Madiya est née à Tshofa le 21 janvier 1944 dans la province du Kasaï-Oriental, en République démocratique du Congo. Elle fait ses études à l’institut religieux du Sacré-Cœur, puis à l’École normale moyenne de Kinshasa. Au début des années 1960, elle obtient une licence en philologie africaine de l’Université nationale du Zaïre et commence sa carrière de poétesse. De 1964 à 1966, elle dirige le « cercle culturel de la Pléiade » à l’Université Lovanium. Son amour pour la poésie l’amène, en 1969, au Festival de Dakar où elle remporte le premier prix du concours de poésie Léopold Sédar Senghor. Elle réalise des études à l’Université de la Sorbonne Paris III et devient Docteur d’Etat ès Lettres et Sciences Humaines. Elle enseigne les littératures orales et la stylistique africaines, d’abord à l’Université Nationale du Zaïre de 1972 à 1978, puis à l’Université de Niamey de 1978 à 1980. Depuis 1981, elle enseigne la linguistique, les littératures orales et les cultures africaines à l’Université Catholique de Louvain, en Belgique.

De 1986 à 2016, elle a dirigé le Centre international des langues, littératures et traditions d’Afrique au service du développementCILTADE-  qu’elle avait fondé, et au sein duquel elle a poursuivi ses recherches dans les domaines de la linguistique bantu générale, et dans ceux de la symbologie, des tatouages et des scarifications. Cette organisation a été dissoute en 2016.

Actuellement, elle continue des recherches à titre personnel et collabore avec des institutions universitaires africaines, notamment avec la Faculté de Philosophie Saint-Pierre Canisius Kimwenza, à Kinshasa, RD Congo et à  l’IFAN – Institut fondamental d’Afrique noire- à Dakar au Sénégal. Elle est régulièrement invitée dans des institutions universitaires européennes pour des consultations et des expertises. Ses nombreuses publications scientifiques se regroupent essentiellement dans les domaines des littératures orales, de la symbolique africaines et de l’interculturalité. Ces recherches l’ont l’amenée à participer à de multiples rencontres scientifiques internationales, à donner de nombreuses conférences et à animer des séminaires sur ses thèmes de recherche.

Clémentine Faïk-Nzuji Madiya a aussi été lauréate au Concours de nouvelles en langues africaines de l’Afrique centrale, organisé par l’Académie Royale des Sciences d’Outre-Mer -Belgique, 1987- et lauréate au Concours de la Meilleure Nouvelle de langue française organisé par Radio France-International à Paris en 1990.

 

Vous pouvez consulter le site de Clémentine Faïk-Nzuji Madiya en cliquant ici.

Sources :

-Poètes d’Afrique et des Antilles, de Hamidou Dia, Editions de la Table Ronde

– Wikipédia

-Groupe culturel et artistique “Kamikaze”.

 

Jacques Prévert : poète indépendant et libre penseur

Jacques Prévert poète libertaire et antisystème

Jacques Prévert, l’un des poètes les plus enseignés dans les écoles de langue française, était un virulent antimilitariste doublé d’un anticléricaliste exacerbé, ce que l’on a souvent caché au public en préférant faire valoir ses textes sur l’enfance et la nature plutôt que ceux jugés polémiques. Admiré et encensé par les libertaires, engagé mais trop autonome pour faire partie d’un mouvement, il revendiquait une liberté de penser indépendante. Il ne s’est jamais engagé dans un parti et a toujours refusé de se laisser assimiler aux surréalistes bien qu’il ait participé à leur mouvement.

Sans doute parce qu’il m’évoque quelque souvenir personnel, je rends hommage à son poème Alicante dans mon livre CD intitulé à l’identique. Mes textes poétiques, mis en musique et chantés, se situent tous dans une ville touristique de cette province d’Espagne. La logique aurait voulu que j’intitule cette œuvre Benidorm. A ma connaissance, Jacques Prévert n’a rien écrit sur ce qui, à l’époque, était un village de pêcheurs. Appeler une poésie et mon livre comme le poème qui suit, m’inspirait davantage que de les nommer comme ce qui est devenu une station balnéaire de tourisme de masse. Ainsi, je me sens soutenue par le velours et la simplicité des mots d’un poète populaire.

Jacques Prévert : un proche des surréalistes

Né à Neuilly-sur-Seine le 4 février 1900, sa famille l’élève entouré de littérature et de théâtre. Les études l’ennuient. Il quitte l’école à l’âge de 15 ans. Lors de son service militaire à Istanbul, il rencontre Marcel Duhamel qui le présente aux cercles littéraires de l’époque. A leur retour à Paris, Marcel Duhamel héberge Jacques Prévert dans l’hôtel familial qui devient le quartier général des surréalistes, à commencer par Raymond Queneau. Peu argentés, logés gratuitement, ils inventent et s’adonnent au jeu des cadavres exquis dont le nom est trouvé par Prévert.

Prévert auteur pour le théâtre prolétarien

Au début des années 1930, le collectif théâtral Octobre, qui intervient notamment parmi les ouvriers en grève, le contacte. Face au théâtre bourgeois, Octobre, adepte de l’agitprop, souhaite favoriser l’émergence d’un théâtre du peuple et prolétarien. Prévert écrit alors à charge contre l’ordre établi, caricaturant les politiciens et les gros industriels, ridiculisant la bourgeoisie, valorisant les ouvriers.

Prévert artiste et scénariste

Jacques Prévert commence également à écrire des scénarios pour le cinéma, entre autres pour son ami Jean Renoir, et devient l’auteur des films français les plus célèbres des années 1930-1940, comme Le Crime de Monsieur Lange ou Les Enfants du paradis de Marcel Carné. Auteur de plusieurs recueils de poèmes, dont l’incontournable Paroles paru en 1946, d’où est tiré Alicante, sa poésie devient populaire grâce au langage familier qu’il utilise et aux divers jeux de mots qu’il imagine. Il a également réalisé de nombreux collages.

Jacques Prévert décède le 11 avril 1977 à Omonville-la-Petite.

 

Sources:

Editions Gallimard, collection Folio

-Éternels Éclairs

Stéphen Moysan

-Un jour un poème

-Wikipédia

Jürg Schubiger : la philosophie et la psychologie au service de la littérature jeunesse

Des poèmes doux pour tous les âges

Psychologue, Jürg Schubiger, fils d’un éditeur suisse alémanique, a toujours vécu dans le monde du livre. Bien qu’il soit l’auteur d’une thèse sur Franz Kafka et d’œuvres s’adressant aux adultes, on le connaît principalement pour ses livres pour enfants, des livres si charmants qu’ils séduisent aussi les grands.

Le poème ci-dessous est extrait de « Deux qui s’aiment ». Conseillé dès 6 ans, ce recueil comprend une vingtaine de poèmes sur le thème de l’amour. Wolf Erlbruch, qui l’a illustré, a choisi de coupler des animaux amoureux avec qui faire la paire semble improbable : oie et chat, lièvre et sauterelle, chien et poisson rouge ! Seuls lapins, canards et ours restent entre eux. Une manière tendre, pleine de tact, d’apprendre à s’ouvrir à l’autre quelle que soit son allure, sa provenance ou son genre. Par ailleurs, si vous avez gardé une âme douce, vous pouvez lire ces poèmes à l’élu-e de votre cœur, quel que soit votre âge.

 

 

Jürg Schubiger est né en 1936 à Zurich et a grandi à Winterthur. Après une adolescence et une entrée dans l’âge adulte riches de diverses expériences et de séjours dans le sud de l’Europe, il étudie la littérature allemande, la psychologie et la philosophie. Après ses études, il a travaillé dans une maison d’édition spécialisée dans les manuels scolaires, jusqu’à ce qu’il ouvre, en 1979, son propre cabinet de psychologie auquel il consacre la majeure partie de son temps. A sa retraite, il reprendra l’écriture de manière intensive.

Jürg Schubiger a surtout écrit de la littérature jeunesse, mais également de nombreux contes et romans pour adultes. Son œuvre poétique et philosophique s’adresse également à un public moins jeune sans doute parce que l’auteur, comme il le disait lui-même, écrit ses histoires sur deux niveaux : « Les enfants doivent trouver leurs propres points de contact et les adultes ne doivent pas perdre la joie du texte. Par conséquent, écrire pour les enfants signifie toujours “aussi pour les enfants” ».

Son œuvre littéraire pour la jeunesse est complète: de 1978 à 2013,  19 livres sont publiés indépendamment de nombreux articles dans des journaux, des magazines et des anthologies. Traduite dans de nombreuses langues, elle a été couronnée par le prix “Hans Christian Andersen“ en 2008.

Jürg Schubiger est décédé le 15 septembre 2014 .

Sources :

Éditions La joie de lire

– Wikipédia

 

Fanny Vaucher : la poésie du dessin

De l’histoire vraie au dessin poétique avec Paprika et le clan des Bruxellois

En ce jour de fête pour beaucoup d’enfants, je me suis penchée sur les poétiques dessins de Fanny Vaucher. Cette ancienne élève de l’École des Arts Appliqués de Genève, qui possède un Master en lettres, illustre –entre autres- la série d’albums jeunesse Paprika qui relate l’histoire vraie d’une chatte recueillie par l’écrivaine Bernadette Richard. Quand la lecture n’est pas encore acquise –ou pas tout à fait avec aisance– l’illustration joue le rôle d’une écriture, d’un langage visuel universel ou le texte n’est plus forcément le meilleur vecteur d’information. Par ailleurs, les dessins aident à mémoriser les phrases, le langage, l’histoire, tout en sensibilisant les enfants à l’Art.

 

Paprika en trois albums

Paprika et le clan des Bruxellois vient de paraître aux éditions L’Âge d’Homme. C’est le troisième album de cette série après Paprika sauvée de la rue et Paprika prend l’avion. Imaginé et rédigé par Bernadette Richard, illustré par Fanny Vaucher, dans Paprika sauvée de la rue, le premier album de la série, on découvre la protagoniste, son frère et sa sœur, trois chatons nés sur un parking en Guadeloupe. Leur maman chatte est très maigre. Elle a toujours faim. Un soir, comme d’habitude, elle part chasser après avoir caché ses petits dans des trous. Elle ne revient pas. Alors qu’ils sont presque morts de peur et de faim, une gentille dame vient les sauver. Dans le tome II, on vole au-dessus des océans avec la petite boule de poils quand Paprika prend l’avion. Paprika et le clan des Bruxellois, nous emmène à Bruxelles, où résidait l’écrivaine à l’époque. Les chats qui vivent déjà sous ce toit lui réservent un accueil peu amène mais… comme dans les contes les plus classiques, tout finit bien. Les histoires de cette petite chatte s’adressent à des enfants entre 7 et 8 ans, parfois moins, si elles leurs sont lues par des adultes.

Fanny Vaucher: entre la Suisse et la Pologne

« Après un diplôme en Lettre de l’Université de Lausanne, Fanny Vaucher se lance dans sa passion du dessin et suit une formation d’illustration et bande dessinée de l’école des Arts appliqués de Genève. Depuis, elle travaille comme illustratrice et auteure entre la Suisse et la Pologne. Fruit de ses deux ans de résidence en Pologne, elle publie Pilules polonaises aux Editions Noir sur Blanc en 2013, à partir du blog éponyme qu’elle anime toujours. Elle a participé à des expositions collectives à Varsovie, Budapest, Munich, Genève et Lausanne, et figure au sommaire du numéro de Strapazin sur la bande dessinée en Pologne. Elle participe à BDFIL dans le cadre de l’exposition Waterproof en 2013 et pour le projet Périples masculins en 2014. S’investissant également dans le fanzinat, elle est la cofondatrice du fanzine collectif de BD La bûche, dont le premier numéro paraît à l’occasion de BDFIL 2015 (espace microédition) ». Biographie 2019, extraite du site BDFIL. Sa collaboration avec Bernadette Richard a débuté en 2013.

Bénéfices: pour la protection des animaux

En imaginant cette série de petits livres illustrés, facilement compréhensibles par des enfants d’âges divers, Bernadette Richard – Prix Edouard Rod 2018, pour son ouvrage Heureux qui comme paru aux éditions d’Autre Part – souhaite sensibiliser les plus jeunes, de manière ludique, à la défense des animaux. Les bénéfices de ces livres sont reversés à diverses associations de protection des animaux. Par ailleurs la série continue. D’autres albums sont déjà prévus.

 

Rencontres et dédicaces :

– Ce samedi 8 décembre, à 14h, à la librairie Basta, à Lausanne, Fanny Vaucher dédicacera tous ses livres – y compris ceux qui s’adressent à des lecteurs plus âgés.

– Le jeudi 20 décembre, de 17h à 19h, Fanny Vaucher et Bernadette Richard dédicaceront Paprika et le clan des Bruxellois à la librairie Payot, à la Chaux-de-Fonds.

 

 

A savoir :

Actuellement , Paprika sauvée de la rue, le tome I, est en cours de réimpression. Il est épuisé – y compris chez l’éditeur. La seule librairie ou l’on peut encore l’obtenir avant les fêtes, c’est chez Payot à la Chaux-de-Fonds. Vous pouvez le commander en écrivant à la librairie. Pour ce faire cliquez ici, puis écrivez à la librairie en cliquant sur le lien en rouge qui apparaîtra.

 

 

Sources :

-Dossier documentaire L’illustration dans l’édition jeunesse

-BDFIL

Le blog «Écrire à mille : littérature romande et autres arts»

-Bernadette Richard