Livres, éditeurs et auteurs romands : les sacrifiés du confinement (2)

Le combat des éditeurs romands

Lire romand c’est soutenir les éditeurs et les auteurs de proximité, mais pas uniquement. Certes, la crise tout le monde y a droit et, si certains considèrent la littérature comme une chose dispensable, il faut tout de même rappeler qu’elle participe entièrement à l’économie. En effet, sous l’étiquette « NON ESSENTIEL » se cache une réalité très terre-à-terre. La littérature ne se compose pas uniquement d’une bande d’écrivaillon-ne-s qui se regardent le nombril en alignant des mots sur du papier. Elle s’ancre dans un pan de l’économie bien réel : des librairies et des libraires, des imprimeries et des imprimeurs, des éditeurs, des transporteurs, des distributeurs, des représentants, des employés de commerce, des bureaux, du mobilier, des comptables, des locaux de stockage et d’autres pour la vente, du matériel informatique, des juristes, des journalistes, des graphistes, des correcteurs, des apprentis dans plusieurs corps de métiers et j’en passe. Dans la débâcle actuelle, comme dans la restauration, ce sont les plus petits les plus touchés. Surtout ceux qui viennent de créer leur entreprise. Marilyn Stellini, fondatrice les éditions Kadaline en 2019, souligne « Les librairies ont rouvert, mais les embouteillages dans les rayons défavorisent largement les petites structures. Raison pour laquelle Kadaline a suspendu toutes les parutions du premier semestre, reportées ultérieurement. Sans parler du manque de salons littéraires qui peuvent représenter un apport dans le chiffre d’affaires. » Dès le début de la pandémie, les librairies ont prévenu les éditeurs qu’elles ne pourraient pas payer ce qu’elles leurs devaient. Quelques uns ont dû utiliser les aides perçues en tant que salaire pour payer les factures courantes de leur maison d’édition (locaux, chauffage, électricité, etc). Résultat : certains, sont sans salaire depuis plusieurs mois alors que, même en temps “normal” l’édition romande ne permet guère de remplir un bas de laine. Autre effet boule de neige : actuellement les éditeurs suisse romands croulent sous les retours des libraires. Les fermetures imposées aux commerces dit “non-essentiels”, ne leur ont pas permis de vendre les livres parus durant les deux confinements. Andonia Dimitrijevic, directrice des Éditions L’Âge d’Homme précise : « Les éditeurs vivons sur les mises en vente. Sans mise en vente cela devient hardcore. De plus, pour ceux qui avons également des stocks et une partie de nos affaires en France, c’est très compliqué. Nous ne pouvons plus aller à Paris ou nous déplacer comme nous devrions le faire pour que notre entreprise fonctionne normalement. Les librairies font de nouveau d’excellentes ventes, mais les librairies ne représentent pas à elles seules le monde du livre. Vendre du livre ou le produire ce n’est pas du tout la même chose. Pour les éditeurs romands la situation reste bloquée. En ce moment, nous manquons d’argent pour tout. Notamment pour engager le personnel dont nous aurions besoin pour relancer nos entreprises ou pour publier de nouveaux auteurs. A l’Âge d’Homme, ces prochains mois nous ne pourrons pas publier tous les livres que nous avions prévu et aucun premier ouvrage. Nous n’allons travailler qu’avec des auteurs dont les libraires et les lecteurs connaissent déjà le travail. » Une situation assez ironique alors que la plupart des éditeurs sont submergés sous les premiers romans, le confinement ayant inspiré de nouvelles vocations d’écrivains. Les genres qui ont inspiré celles et ceux qui se sont lancé dans la littérature : la science-ficition et les romans d’anticipation. Toutefois, ces nouveaux arrivants devront s’armer de patience avant de voir leurs romans publiés. Si toutefois un jour ils sont publiés. Actuellement, la majorité des éditeurs en sont surtout repousser les parutions qu’ils avaient prévues pour 2021, tout en anticipant qu’il y aura pléthore de publications dans les prochains mois. Déjà, ils s’attendent à ce que beaucoup d’entre elles passent à la trappe faute de place dans les rayons des libraires. En sont à prévoir qu’il y aura un manque à gagner et qu’ils devront gérer cette donnée. Ces réalités les éditeurs suisses romands, petits ou à peine plus grands, les affrontent depuis le début de la pandémie. Une situation qui risque de perdurer les mois à venir face aux géants de l’édition hexagonale qui, sans prendre de risques, vont envahir les rayons des librairies avec des ouvrages de développement personnel et des auteurs bankables.

 

Livres romands présentés en 2020

La semaine passée j’ai publié une partie de la liste des auteurs suisses romands dont j’ai présenté les livres en 2020. En voici la deuxième et dernière partie. Lire local, c’est non seulement permettre à la littérature suisse d’exister. C’est participer à l’économie de nos cantons.

 

A l’aube des mouches, poésie, Arthur Billerey, éd. de L’Aire : un recueil de poèmes par l’un des fondateurs de la revue littéraire romande La cinquième saison. Passionné par les mots écrits, Arthur Billerey a également créé la chaîne Youtube Trousp, entièrement consacrée au livre.

Fleurs imaginaires , poésie, Corinne Reymond, éd. Torticolis et Frères : avec empathie et tendresse, Corinne Reymond rend hommage aux personnes happées par l’âge ou la maladie.  Sa longue carrière d’aide-soignante aux soins à domicile, en EMS, à l’hôpital ou en hôpital psychiatrique, l’a menée à écrire ses expériences avec les patients. Dans son métier, plus que les soins, ce qu’elle recherche c’est le relationnel, le contact avec les gens, apprécier qui ils sont, sentir leurs états d’âme, se pencher sur l’histoire de leur vie. “Plus on devient âgé, plus ça devient riche” dit-elle. Une richesse qu’elle n’a pas voulu laisser perdre.

Balles neuves, roman, Olivier Chapuis, éd. BSN Press : malgré l’amour de son épouse, de sa fille et de son fils, Axel Chang éprouve une jalousie et une haine grandissantes envers Roger Federer à qui tout réussi. Une obsession qui le conduit à la dérive. Un récit peu conventionnel, Axel Chang étant le personnage d’un tapuscrit imaginé par un auteur en mal de reconnaissance, agacé par les succès du sportif d’élite devant qui toutes les portes s’ouvrent pendant que lui croupit. Conseillé et coaché par un écrivain mondialement célèbre, le créateur d’Axel Chang poussera son histoire jusqu’à ses extrêmes limites.

Dernier concert à Pripyat, roman, Bernadette Richard, éd. L’Âge d’Homme : dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, eut lieu dans l’ex-Union Soviétique, dans la centrale nucléaire de Tchernobyl, l’accident atomique le plus dévastateur de l’histoire. Une hécatombe qui a coûté l’existence de milliers de personnes et péjoré la vie d’autant de survivants. Passionnée par la question nucléaire, la journaliste et romancière Bernadette Richard nous emmène dans la Zone interdite de Pripyat. Le livre raconte l’histoire de trois jeunes garçons qui fuient de chez eux en compagnie d’une vieille dame la nuit de la catastrophe. Quelques années plus tard, les trois compagnons deviennent stalkers. Défiant les dangers de la contamination, ils pénétreront régulièrement dans La Zone interdite, non seulement pour l’explorer, mais aussi pour lui rendre ses lettres de noblesse à travers la musique. Au cours de leurs expéditions, ils rencontreront tous les réprouvés et désœuvrés du système soviétique.

Roman de gares, roman, Jean-Pierre Rochat, éd. D’Autre part : Dèdè est obligé d’abandonner sa ferme dans le Jura bernois après cinquante ans de labeur. En plein hiver, il part sur les routes accompagné d’un jeune âne. Avec son équipage, il espère descendre, à pied, dans le sud de la France en s’arrêtant de ferme en ferme pour y trouver assiette et logis selon la coutume des journaliers d’autrefois. Empreint de tradition et de souvenirs bienveillants, Dèdè s’imagine que les paysans lui ouvriront leur porte comme lui-même ouvrait la sienne quand il possédait sa propre demeure. Il doit déchanter. Par chance, deux femmes exceptionnelles croiseront son chemin.

Soupirs du soir, roman, Jean-Michel Borcard, éd. Torticolis et Frères : dans un style cinématographique, les péripéties de deux anciens dératiseurs : l’alcoolique, plutôt de droite, Carl Meinhof et l’antifa Joseph Miceli ouvrier dans une scierie. Malgré leurs différences, les deux hommes cultivent une amitié qui ne se dissout dans aucun liquide. Si on ne reconnaissait pas Bulle et sa région, on imaginerait les ambiances décrites dans la campagne du Maine ou dans une petite ville du Montana. Le roman exhale les milieux ruraux et alternatifs, la sueur du travail manuel, le bois fraîchement coupé dont on fabrique les flûtes douces et parfois les cercueils, les vapeurs d’essence, le sang d’abattoir et même les effluves de l’amour.

Les Enfers, roman, Patrick Dujany, éd. Torticolis et Frères : pas loin d’un village au doux nom luciférien, au cours de l’une de ces fameuses torrées comme on n’en fait que sur les crêtes et les flans du massif du Jura, quatre membres de Burning Plane, un groupe de death-metal-core, agrémentent leurs saucisses de champignons hallucinogènes. Pour améliorer le goût de la forestière cuisine, ils l’arrosent de trop d’alcool. C’est au milieu de cette débauche culinaire qu’apparaît Satan. Aux quatre gastronomes, il propose de devenir un groupe de rock mondialement connu, à condition qu’ils lui vendent leurs âmes.

Les choses gonflables, roman, Miguel Angel Morales, éditions Torticolis et Frères : Miguel Angel Morales s’est distingué en fondant le collectif Plonk & Replonk. Mais pas uniquement. Pendant longtemps, il a tenu les chroniques rock du feu quotidien L’Impartial et animé des émissions pour RTN. Les Choses Gonflables ne se résument pas. Elles se lisent. Le récit se déroule, au départ, dans un monde étrange qui ressemble à une parodie du nôtre. Un endroit où vivent les Ploucs et les Beaux. Puis, peu à peu, on change de plan comme si les personnages se promenaient d’univers en univers, dans des mondes parallèles qui se superposent.

Libraires, éditeurs et auteurs romands : les sacrifiés du confinement littéraire (1)

La sinistrose du milieu littéraire

Depuis début 2020 et mars 2021, considérées comme non-essentielles, les librairies suisses ont été fermées par deux fois. Toutes ont subi d’énormes pertes. Si cela s’est avéré difficile pour les libraires cela s’est révélé encore plus cruel pour les éditeurs. Actuellement, les librairies commencent à se « refaire » grâce à leur rayon « développement personnel » -pour celles qui vendent ces publications. Ces ouvrages, déjà fort prisés avant la pandémie, ont encore gagné en lecteurs grâce à elle. Ce n’est pas le cas des éditeurs romands. Beaucoup sont sur le point de glisser leur clé sous le paillasson. Financièrement, les auteurs avons peu perdu.  Pourquoi ? Parce qu’un bassin aussi réduit que la Suisse romande ne permet pas de vivre de l’écriture. Covid ou pas, la plupart d’entre nous n’entrons, ni n’entrerons jamais dans nos frais. Notre récompense est constituée du plaisir des lecteurs à se plonger dans nos livres, de nos rencontres avec eux et avec nos camarades de la littérature. L’écriture se nourrit de lectures, de prises de notes, de rencontres et de recherches diverses qui souvent demandent un investissement financier. Écrire un livre suppose des mois de travail, de longues heures de solitude devant une feuille de papier ou un ordinateur et souvent des frais que le quidam ne peut pas imaginer –repérages, déplacements, acquisition de livres, de matériel informatique, etc. D’où la sinistrose, voire la dépression, que les auteurs et autrices romands ayant sorti un livre durant 2020 et début 2021 se coltinent en ce moment. Ils se sentent frappés d’une double peine : au long travail jamais rémunéré à sa juste valeur, s’ajoute la détresse d’avoir passé des mois à écrire pour alimenter le pilon.

 

Lire local : soutenir les éditeurs et auteurs romands

Avec la fermeture des librairies, les annulations des salons et autres manifestations littéraires, les auteurs romands ayant sorti un livre durant ces confinements ont perdu des mois de travail. Personne n’était au rendez-vous : ni les librairies – qui ont fait au mieux de ce qu’elles pouvaient malgré les contraintes -, ni les salons littéraires, ni les lecteurs puisque les médias ne s’intéressent, souvent, qu’aux auteurs déjà plus que reconnus par le grand public. Certes, la commande de livres par Internet a bien fonctionné. Les libraires ont souvent pris des commandes par e-mail ou par téléphone et fait des envois postaux. Certains ont même livré à domicile. Hélas, ce mode de vente favorise surtout les GAFAM et une certaine littérature commerciale, généralement hexagonale ou nord-américaine. Les livres des auteurs suisses, publiés par des éditeurs romands, ne se vendent généralement qu’en librairie, conseillés par le ou la libraire. Si les points de vente de nos livres sont fermés, nos lecteurs ignorent leur existence. Mais il est encore temps pour lire local. C’est pourquoi je publie, ci-dessous, la liste des livres romands que j’ai présenté en 2020. En cliquant sur la référence, vous aurez directement accès à l’article complet.

Littérature romande : des lectures pour tous les goûts

Fondre, Marianne Brun, roman biographique, éd. BSN press : ce récit retrace la vie de l’athlète Samia Yusuf Omar qui avait représenté la Somalie aux JO de Pékin en 2008. Quatre en plus tard, elle disparaissait en Méditerranée en essayant de joindre l’Italie afin de poursuivre son rêve de médaille tout en échappant à un pays en guerre.

Mémoire des cellules, Marc Agron, roman, éd. L’Âge d’Homme : ce thriller psychologique, écrit avec une très belle plume, nous plonge dans le milieu de l’art contemporain tout en nous contant des histoires très humaines. Tellement humaines que l’auteur n’a pas hésité à transformer l’artiste uranaise Pamela Rosenkranz en personnage de fiction.

Touché par l’amour, tout Homme devient poète, collectif, poésies courtes, éd. Kadaline : livre poétique accessible à tous. L’ouvrage, pas plus grand qu’une main, contient des courts textes célébrant l’amour, écrits par trente-deux acteurs et actrices des lettres romandes, notamment Marc Voltenauer, Mélanie Chappuis, Nicolas Feuz, Abigail Seran ou Gilles de Montmollin. Il peut aisément aider à déclarer votre flamme à une personne aimée. Contrairement à ce que le titre peut laisser croire, beaucoup de textes ne sont pas genrés. Cela permet d’offrir ou de recevoir ce livre quelles que soient nos préférences amoureuses.

Le monde est ma ruelle, d’Olivier Sillig, courts textes de voyages, éd. de L’Aire : cet ouvrage nous emmène de Lausanne au Mexique en passant par l’Allemagne, l’Afrique ou l’Amérique du Sud. Derrière son allure tranquille, ce romancier aux multiples casquettes passe sa vie à globe-trotter. Parcourir les rues et les places, regarder vivre les gens, photographier, s’imprégner des ambiances, prendre des notes, occupe une partie de son existence. Rédigées dans un style concis, presque lapidaire, il nous livre ces déambulations par flashs.

Les Aigrettes, Jean-Luc Fornelli, haïkus humoristiques, éd. du Roc : si le nom de ce trouvère ne vous semble pas familier, peut-être que Gossip, qui participait à l’émission La Soupe est Pleine de la RTS La 1ère, éveillera vos souvenirs. Il s’agit du même artiste,  « un poète givré même l’été » ainsi que l’annonce son ouvrage d’épigrammes et autres haïku(ku) suisses – tels qu’il les a baptisés. Fornelli nous propose de chopiner en sa compagnie avec une poésie tendre, comique, parfois ironique ou un tantinet grivoise.

Tu es la sœur que je choisis, collectif, nouvelles, éd. d’en Bas : cet ouvrage est l’aboutissement d’une initiative du quotidien indépendant Le Courrier. Le journal genevois a demandé à des écrivaines romandes un texte littéraire : une parole de femme, pas forcément militante sur le sujet des discriminations liées au sexe. Ces textes, d’une grande force littéraire et poétique, racontent des vies de femme sans tomber dans le militantisme. Un livre dont je conseille particulièrement la lecture aux hommes qui souvent, malgré eux, ignorent les problèmes spécifiques que les femmes doivent affronter.

L’Horizon et après, Bernadette Richard, illustrations de Catherine Aeschlimann, éd. Torticolis et Frères : cet ouvrage réunit des nouvelles inédites et des récits publiés dans divers livres collectifs, journaux et magazines : le journal Longines, Montres Passion, Hull et Erti Editeur à Paris, le site des Éditions Cousu Mouche… Des textes acides, visionnaires, glauques ou même érotiques. Un dessin de Catherine Aeschlimann illustre chaque nouvelle. Cela donne un côté précieux à ce livre accessible à toutes les bourses.

Je publierai la suite de cette liste la semaine prochaine. DM

Editions BSN press : 10 ans de publications indépendantes (2)

Jean Chauma : du flingue à la plume

C’est le doigt de Jean Chauma, un ancien braqueur, qui s’est appuyé sur la gâchette du pistolet de départ de BSN press. Giuseppe Merrone, le directeur de cette maison d’éditions, dit de lui : « C’est un auteur exceptionnel qui vient du monde du crime. C’est une écriture qui vient de l’intérieur. Il sait écrire. Il a un style à lui, sans la légèreté des fariboles qu’on nous vend sous le label polar. Cela reste sans équivalent ». Premier livre de BSN press, Le Banc de Jean Chauma, a donné les premiers tons de cette maison d’édition. « Il n’avait pas fini sa phrase que je dégainais mon calibre, il a pris la bastos au-dessus de l’œil gauche, un autre coup de feu a tonné, une balle est entrée dans ma poitrine, j’ai tiré une seconde fois, le jeune Corse s’est plié en deux. Les Champs-Élysées étaient encore remplis de monde, le Luger à la main, je me suis mis à courir. » Noire serait l’écriture. Noires seraient les ambiances de BSN press ainsi que Giuseppe le souhaitait.

BSN press : du noir au catalogue diversifié

L’on a parfois soupçonné Giuseppe Merrone de s’être dirigé vers le crime et le roman noir influencé par ses origines napolitaines. Il préfère en rire plutôt que de s’en offusquer. Infatigable travailleur qui a toujours l’impression de commettre une faute morale lorsqu’il se repose, c’est en manager qu’il choisit ses lignes éditoriales. Après avoir créé BSN press en Asie du Sud-Est, souhaitant entre autres publier des auteurs thaïs, birmans, cambodgiens ou laotiens – les meilleurs auteurs japonais et chinois ayant tous été aspirés par les grandes maisons d’éditions parisiennes –, Giuseppe Merrone se rend à l’évidence. Malgré de nombreux voyages, il continue à vivre en Suisse. Cela complique la coordination. Trouver de bons traducteurs s’avère difficile. Il rapatrie donc son entreprise et mène une étude de marché. Il s’aperçoit qu’à l’époque, vers 2009 – 2010, le roman noir, qu’il préfère au polar pur et dur, est peu exploité en Suisse romande. Il se lance dans ce créneau. Condition : qu’il y ait une critique sociale. Que l’écrit mette en lumière les dysfonctionnements de notre société. Mais, rapidement, il s’aperçoit qu’il n’y a pas assez d’auteurs de noir en Suisse romande. Il s’intéresse donc à des écrivains comme Edmond Vullioud, un maître des longues phrases, ou à Claire Genoux dont le style est très littéraire. C’est pourquoi dans sa collection Fictio, le noir côtoie la poésie, le théâtre, des nouvelles et des auteur-e-s comme Abigail Seran. Son récit D’ici et d’ailleurs, paru durant la fermeture des librairies imposée par le confinement, bien que d’une grande mélancolie, apporte une touche de blanc.

 

Abigail Seran : D’ici et d’ailleurs

D’une écriture élégante et posée, les livres d’Abigail Seran se penchent souvent sur les histoires familiales et sur leur impact sur le présent. Sans précipitation, D’ici et d’ailleurs nous invite à reconstituer, en compagnie de Léanne devenue Léa, la vie d’un oncle mourant. Ce voyage, qui commence par un séjour chez la mère de la protagoniste, dans l’appartement ou elle a grandi, l’amènera d’une maison de retraite jusqu’en Irlande. Ce faisant, cette femme d’affaire à qui tout réussi, devra affronter un passé qui l’obligera parfois à se retrouver aussi désemparée qu’une adolescente. Extrait : « D’autorité, ma mère vint s’asseoir au fond de mon lit. Posture ancienne. Je repliai instinctivement mes jambes, me redressai et calai mon dos contre le mur. Réaction adolescente. Ma gestuelle suffit à ce qu’elle poursuive.

– J’espère que tout se passera bien… »

 

BSN press : une grande littérature en petit format

A peine plus grand qu’un poche Folio, cette première édition D’ici et d’ailleurs, comme tous les livres des collections Fictio et Uppercut, est facilement transportable. Constamment assoiffé de lecture, Giuseppe Merrone se déplace toujours avec 3 ou 4 livres qu’il ouvre dès qu’un moment le lui permet. Ce fils de modestes immigrés s’est donc naturellement tourné, durant toute sa vie, vers le livre de poche léger et peu onéreux qui renferme autant de plaisir et de savoir qu’un grand format. C’est ainsi qu’il a choisi d’imprimer de nouvelles parutions dans un format agréable pour le transport et le porte-monnaie. Plus étonnant et séduisant : découvrir que la police de ces ouvrages est aérée et lisible même pour de mauvais yeux.

 

La collection Uppercut

Après une réflexion portant sur le marché du livre, cherchant ce qui y manquait, Giuseppe crée Uppercut. Cette collection allie à la fois le sport, un thème peu abordé en littérature, et tous les autres genres – noir, psychologique, amour, sociologique… – pourvu que l’on nage, escrime, pédale ou tape dans un ballon. Autre exigence de Merrone pour cette collection : des textes courts qu’on reçoit comme un coup de poing et qui peuvent être lus le temps d’un match de foot ou d’un trajet en train Neuchâtel – Zürich. Parmi ces micro-fictions, on trouve deux auteurs genevois à la plume affutée : Lolvé Tillmanns et Florian Eglin. Connu pour la trilogie ayant pour héros Solal Aronowicz – Editions de la Baconnière – Florian Eglin nous entraine sur le RING avec pour toile de fond la politique genevoise et internationale fortement influencées par une pandémie du nom de HAZ. L’histoire : Noah, jeune arménien naturalisé depuis peu et brillant étudiant, entre en politique grâce au soutien de Katia de Constant, la fondatrice du parti genevois La Droite. Les ambitions du jeune homme sont claires : être élu au Grand Conseil. Noah vit depuis un an avec Lashana, une jeune rwandaise. Le jour, les deux jeunes gens mènent des vies très différentes, mais, le soir, ils ont un point commun : leur passion pour la boxe thaïlandaise. Mais, peu à peu, l’on comprend qu’une personne tire les ficelles depuis l’Arménie.

 

J’ai beaucoup apprécié FIT de Lolvé Tillmanns. L’écrivaine encastre chaque phrase dans l’autre pour créer un puzzle parfait. Malgré des moments dramatiques, ce texte qui se déroule dans une salle de fitness et dont le thème est l’obsession du corps idyllique, m’a beaucoup amusée. En effet, je suis toujours hilare lorsqu’on me montre l’être humain sous toutes ses ridicules diversités, ce que Lolvé Tillmanns a très bien su écrire. Extrait : « Je devrais arrêter de fumer, c’est laid les rides et le teint gris des fumeuses. Je transpire dès le premier pas vers la gare, saloperie de canicule. La clim des trains ne fonctionne pas, et l’air des bus assoiffe plus sûrement le mammifère que le sable brûlant du Sahara. Pourtant je n’ai pas envie d’entrer dans le centre, douze heure de salle, fait chier. Je m’installe livres, Stabilo, téléphone. Je sens ces vagues dans mon corps, Stan y a laissé des souvenirs, comme s’il avait fait des ricochets dans mon ventre. Et dire que je pensais que Ralph était un bon amant, je ris toute seule. » Chez BSN press, parmi les livres parus durant la fermeture des librairies, on peut également retrouver Lolvé Tillmanns avec Anne-Sophie Subilia dans Genève – Kin, une correspondance entre deux écrivaines d’ici avec le romancier de Kinshasa Richard Ali A Mutu et la promotrice du livre kinois Miss M. Bangala. Ce projet a été porté par Max Lobe, écrivain genevois d’origine camerounaise.

 

Giuseppe Merrone : l’interview

A vos débuts dans l’édition, pensiez-vous que votre entreprise tiendrait 10 ans ?

Dans ce travail le profit rapide n’existe pas. Selon les informations que j’avais recueillies, je savais qu’il me faudrait souffrir dix ans. C’est le temps qu’il faut pour que l’édition devienne rentable. Il faut constituer un catalogue et ça se fait étape par étape. D’autant qu’au début on n’est pas pris au sérieux or la reconnaissance du milieu est importante. Ceci dit, je n’avais pas compté sur la Covid qui a sérieusement érodé cette échéance de dix ans. Par chance, les parutions académiques me permettent de survivre.

– Et vous survivez facilement ?

J’ai la chance d’être une petite structure. Je travaille seul avec des indépendants : je paie tout le monde, y compris les droits d’auteur, avec un maximum de ponctualité, je tente d’être régulier. (L’écrivaine que je suis sourit, car nombreux sont les éditeurs qui ne paient jamais, ou rarement, les droits d’auteur pour les motifs que nous comprendrons en lisant l’entier de l’entrevue). Une maison d’édition a toujours des problèmes de trésorerie. Ma politique c’est de payer tout le monde et de voir ce qui reste. L’auteur n’est axé que sur son livre mais quand on est de ce côté-ci de l’entreprise, si l’on ne fait pas attention, ça peut vite devenir très difficile. Grâce à ma petite structure souple, malgré les difficultés que je rencontre en cette période, pour l’instant je m’en sors. Mais le livre est un objet complexe qui, malgré ce que tout le monde s’imagine, est vendu très bon marché. Quand on sait le nombre de personnes et d’entreprises qui participent à son élaboration – écrivains, imprimeurs, distributeurs, libraires… – on s’aperçoit que son prix est vraiment dérisoire. Le livre ne pourrait pas exister si éditeurs, graphistes et auteurs ne faisaient pas une grande partie du travail bénévolement.

– Quelle influence la pandémie a-t-elle eue sur BSN press ?

J’ai dû considérablement repenser le calendrier des publications. Pour un éditeur de ma taille, il est difficile de sortir des livres quand les librairies sont fermées. L’alternative supposée de la vente en ligne ne fait qu’accentuer les phénomènes de concentration, et favorise de fait les grandes enseignes. Pour 2021, afin de fêter les 10 ans, j’avais un programme très ambitieux : sortir deux livres par semaine durant un mois, avec des tables rondes, des débats, des dédicaces, des pièces de théâtre. De ce programme, il ne reste qu’une version très réduite. Une bonne partie a dû être annulée ou repoussée, y compris les publications. De plus, le monde de l’édition n’a été soutenu que marginalement par les pouvoirs publics, et pour ce qui me concerne l’arrêt de l’activité n’a pu être compensé que par l’existence de réserves et par la faiblesse de mes charges fixes. Les médias, quant à eux, n’ont pas toujours brillé par leur soutien aux acteurs locaux du livre. Dommage. La Suisse romande compte de très bons éditeurs et d’excellents écrivains qui mériteraient des retombées financières et symboliques plus consistantes. Bien entendu, l’absence de lisibilité sur l’avenir des mesures sanitaires a aggravé cette phase critique.

-Avez-vous des projets malgré la crise ?

Je voudrais continuer à développer la collection Uppercut et les sujets sur le sport. J’en suis loin d’en avoir fait le tour. J’ai aussi envie d’augmenter les publications liées au théâtre. Cet art m’intéresse beaucoup d’autant qu’il me permet d’être partie prenante dans les créations comme avec Après la vague de Mélanie Chappuis. C’est très intéressant et très beau de participer au processus de la création collective. Sinon je vais là ou il me semble qu’il y a un truc à développer. Potentiellement, je peux tout faire.

 

Sources :

  • Entrevue de Giuseppe Merrone par Dunia Miralles
  • Editions BSN press
  • Entre nous soit dit  RTS
  • ViceVersa Littérature
  • Payot librairie

Cécile Guilbert : « Écrits Stupéfiants » drogues et littérature de Homère à Despentes

Un essai dédié aux écrits influencés par les psychotropes

Ma littérature est largement empreinte de drogue. C’est quasiment le thème principal de Swiss trash mais elle apparaît également dans Fille facile et Inertie. Raison pour laquelle je me suis précipitée chez mon dealeur de livres, lorsque j’ai entendu parler, à sa parution en septembre 2019, d’Écrits stupéfiants un essai de Cécile Guilbert. Parue chez Robert Laffont, cette bible répertorie les écrivains – et quelques écrivaines – qui ont écrit sous l’influence de produits psychotropes. Ou du moins à leur sujet. Après un prologue autobiographique de l’auteur, le livre nous emmène pour un long voyage dans les paradis et les enfers artificiels : « de l’Inde védique à l’époque contemporaine des drogues de synthèse, des pharmacopées antiques et moyenâgeuses à la vogue moderne des psychostimulants en passant par l’opiophagie britannique, le cannabis romantique, l’opiomanie coloniale, la morphine ou l’éther fin-de-siècle, l’invention du « junkie » au XXe siècle et la révolution psychédéliques des années 60. » Un volume de 1440 pages, imprimé sur un papier aussi fin que celui dont on roule les joints, contenant plus de 300 textes écrits par 220 auteurs. Les grands classiques y côtoient les contemporains ou des signatures moins connues ou parfois oubliées. Je ne peux citer tous les auteurs dont on peut lire les lignes qui se réfèrent aux drogues. L’on ne s’étonne guère d’y rencontrer Gérard de Nerval, Jack Kerouac, Françoise Sagan, Hubert Selby Jr ou André Malraux. C’est plus surprenant lorsqu’on y croise Hérodote, qui écrivait sous l’influence du chanvre, les sœurs Brontë ou Pline L’Ancien. Mais l’on y cite également une pléthore de personnages historiques comme Napoléon ou Joséphine de Beauharnais, des musiciens de toutes les époques et de tous les genres musicaux, des artistes peintres ou de music-hall… j’en passe. Je suis toutefois surprise de ne pas y avoir trouvé Guillaume Dustan, écrivain homosexuel et directeur de collection aux éditions Balland, décédé en 2005, ou Johann Zarca, prix de Flore 2017, actuellement l’écrivain le plus expert de l’Hexagone en matière de drogues diverses. Peu importe ! Son contenu reste si vaste, que je l’inhale peu à peu, sniffant deci delà pour ne pas sombrer dans une overdose de lecture stupéfiante mais dont je ne regrette en rien l’acquisition.

 

Écrits stupéfiants : un essai en quatre parties

Pour chaque drogue, à la suite de son histoire sacrée, médicale et culturelle, est proposée une anthologie chronologique de textes précédés d’instructions détaillées. Pour classer les drogues, les auteurs qui s’y réfèrent et leurs textes, Cécile Guilbert a choisi une manière plus littéraire que scientifique. Elle se réfère à la liste, désormais un peu obsolète mais fort poétique, établie en 1928 par le pharmacologue allemand Louis Lewin. « Cette somme se divise en quatre grandes parties : Euphorica (opium, morphine, héroïne), Phantastica (cannabis, plantes divinatoires, peyotl et mescaline, champignons hallucinogènes, LSD) Inebrientia (éther, solvants) Excitantia (cocaïne et crack, amphétamines, ecstasy, GHB… »

 

Écrits stupéfiants : quelques extraits

Ce livre « qui révèle une pratique universelle, peut aussi se lire comme une histoire parallèle de la littérature mondiale tous genres confondus puisqu’on y trouve des poèmes, des récits, des romans, des nouvelles, du théâtre, des lettres, des journaux intimes, des essais, des comptes rendus d’expériences, des textes médicaux et anthropologiques… ». De la partie Euphorica, j’insère ci-dessous une page du livre recadrée ou l’éloge faite à la morphine par un inconnu. Suivent des minis extraits des autres types de drogues.

Euphorica :

Phantastica :

« En même temps, dans l’ombre de cette lumière, la peur se nichait en lui. Il n’osait détourner le regard vers les recoins où s’esquissaient des mouvements. Et la lumière gagnait encore en intensité. Les chandeliers commençaient déjà à étinceler; ils se changeaient en joyaux. » Ernst Jünger. Stupéfiant : LSD.

« Je passe sous silence la façon dont le jus qu’on en tire, mis dans les oreilles (quelques gouttes suffisent) tue toute espèce de vermine à laquelle la putréfaction aurait donné naissance, ainsi que toute autre petite bête qui y serait entrée. » François Rabelais. Stupéfiant : cannabis

 

Inebreantia :

« Cela nous apprend ce que les femmes viennent chercher rue de la Ferme : là encore, le poison n’est qu’un prétexte. Ce ne sont point des éthéromanes convaincues ; elles ne souhaitent pas ces sensations d’engourdissement qui tentent les clients du bar de la rue Monge ; elles veulent seulement dîner en tête-à-tête, loin des hommes, et toujours passer en tête-à-tête la nuit tranquillement. Et si elles boivent de l’éther, c’est uniquement pour fouetter leurs sens. » René Schwaeblé. Stupéfiant : éther

 

Excitantia :

« La petite poudre blanche, en lui entrant par le nez, lui donna une sensation de fraîcheur aromatique, comme si des huiles essentielles de cèdre et de thym s’étaient volatilisées dans sa gorge. Quelques parcelles, en passant des narines à l’arrière bouche, lui provoquèrent une légère cuisson au fond de la gorge et un goût amer sur la langue. » Pitigrilli. Stupéfiant : cocaïne.

 

Cécile Guilbert : une essayiste qui connaît son sujet

Les stupéfiants offrent à la création artistique et littéraire, parfois industrielle ou scientifique, des univers que l’on aurait négligés sans leur consommation. Cependant, l’essayiste reste persuadée qu’ils ne participent en rien au talent ou au génie d’un créateur. Si l’on a du génie, les toxiques apporteront PEUT-ÊTRE une touche de plus, tout en nous faisant risquer d’y laisser notre peau et notre art. Si l’on a un talent médiocre, en prendre n’apportera rien. Elle diminuera même la qualité de l’œuvre. Mais qu’elle affaiblisse ou détruise, la drogue reste un puissant moteur de création. La preuve en est cet ouvrage.

Née à la fin de 1963, Cécile Guilbert est entrée en « stupéfiants » à l’âge de 13 ans, en pleine explosion punk, d’abord à travers la littérature de Baudelaire et de Burroughs ensuite avec de l’éther. A quatorze ans, elle consomme pour la première fois du LSD et, à Majorque, fume ses premiers joints. En 1979, lors d’une soirée à Montréal, un homme plus âgé qu’elle lui offre pour la première fois de la cocaïne. Elle inhale de l’héroïne à 19 ans. Ça lui plaît beaucoup, ce qui ne l’empêche pas d’entrer à Science Po. Toutefois, au fil des années, les drogues la rendent de plus en plus paranoïaque. Ce qui l’incite à échanger une addiction pour une autre : elle délaisse un peu les stupéfiants « classiques » pour s’adonner sans retenue à la lecture de Saint-Simon, Nabokov, Proust, Kafka… Du coup, elle rate la décennie de l’ecstasy et de toutes les drogues synthétiques qui ont suivi préférant lire, écrire et voyager. Elle consomme toujours des psychoactifs, mais ils l’intéressent de moins en moins. Fin 2003, elle fête ses quarante ans dans une orgie de cocaïne mais depuis plus rien. Elle a longtemps regretté de n’avoir jamais essayé l’opium et la mescaline, des plaisirs dont elle ne s’enivre qu’à travers la lecture et l’écriture. Essayiste, romancière, journaliste et critique littéraire, Cécile Guilbert est l’auteur d’une œuvre publiée chez Gallimard et Grasset composée d’essais ( Saint-Simon ou L’Encre de la Subversion, Pour Guy Debord, L’Écrivain le plus libre…) des récits (Réanimation), de romans (Le Musée national, Les Républicains), de préfaces et d’anthologies. Elle a reçu le prix Médicis de l’essai en 2008 pour Warhol Spirit. Elle a préfacé pour la collections Bouquins les œuvres de Vladimir Nabokov, Sacher-Masoch et Bret Easton Ellis.

Sources :

  • Écrits Stupéfiants, Cécile Guilbert, Éditions Robert Laffont
  • France Culture

“Les Choses Gonflables” de Miguel Angel Morales : ni Plonk ni Replonk

Miguel Angel Morales : un air de chat-chat-rock

Homme félin aux vies multiples, Miguel Angel Morales s’est distingué en fondant le collectif Plonk & Replonk. Mais pas uniquement. Cet espagnol typique du Jura – comme il se présente lui-même – né à Barcelone en 1963 mais qui vit aux Barrières, a, pendant longtemps, tenu les chroniques rock du feu quotidien L’Impartial et animé des émissions pour RTN. Il a également collé des affiches ; travaillé comme graphiste ; œuvré à la création du club Bikini Test ; brûlé les scènes européennes – même une new-yorkaise – avec le Jivaros Quartet. Mythique, ce groupe suisse inspiré par les Ramones et le Velvet Underground, s’était fort bien imposé dans les eighties. Plus tard, c’est avec le trio de rock psychédélique Sunday Ada, que Miguel Angel a distillé des ballades hallucinogènes. Infatigable, il vient, avec une patte joliment griffue, d’ajouter une vie à toutes les autres en publiant son premier roman : Les Choses Gonflables aux Éditions Torticolis et Frères.

 

Les Choses Gonflables de Miguel Angel Morales : l’histoire

Les Choses Gonflables ne se résument pas. Elles se lisent. Le récit se déroule, au départ, dans un monde étrange qui ressemble à une parodie du nôtre. Un endroit où vivent les Ploucs et les Beaux. Puis, peu à peu, on change de plan comme si les personnages se promenaient d’univers en univers, dans des sortes de mondes parallèles qui se superposent. Miguel Angel Morales (sans trait d’union entre Miguel et Angel parce que les prénoms composés ne prennent pas de trait d’union en espagnol) parle ainsi de son livre dans une interview accordée à RJB:

« C’est assez spectaculaire, mais néanmoins c’est écrit sur le ton de la banalité la plus totale. C’est un bouquin à tiroirs, mais je vous rassure tout de suite, ça commence par un point A et ça se finit par un point Z en laissant quelques portes ouvertes. Il y a des fausses trappes et des fausses pistes. C’est un peu comme un fromage dont vous seriez la souris. Il vous faut entrer dedans. Vous faites les trous, vous vous nourrissez de ce que vous voulez, vous en sortez puis, vous y revenez plus tard ».

« Ce n’est pas le langage Plonk, il n’y a pas de joliesses ou d’absurdités gratuites. Le but ce n’était pas de faire ça. Mais évidemment, comme je suis l’un des trois Plonk d’origine, les lecteurs s’amuseront peut-être à se dire, tiens ça oui… ça, peut être ça… Délibérément, j’ai fait en sorte que ce ne soit pas du Plonk. Maintenant, là, j’ai juste envie de montrer ce que moi je suis ».

En étant brève, je dirai que Les Choses Gonflables est un livre qui dépeint, avec des tons surréalistes, le cirque qu’est la vie. A moins que, plutôt qu’un cirque, ce ne soit une arène.

 

 

Les choses gonflables de Miguel Angel Morales: extraits

« Depuis qu’il s’est fait Beau, je n’ai plus vu mon snobinard de frère. Celui que je vois régulièrement sur le plateau de « Nos amis le sport », par contre, c’est cet Arthur tout sourire qui se raconte et s’étale. Sa vie, son œuvre, ses sous-vêtements importés du reste du monde qui coûtent telle ou telle somme en francs beaux et qu’il recommande à tous ceux qui savent. Moi, j’ignore. Ses chronos (il est recordman de choses). Ses compléments alimentaires (il mange). C’est à Musclorama, le rendez-vous du muscle Impasse Jean-Jacques Sisyphe, que mon frère perdu a ses habitudes de mascotte sous contrat. Des tas de dupes vont y souffrir, sur des tapis roulant à toute vitesse, en direction de nulle part. Faut aimer. Il me fait suer avec son sport. Ses sponsors et ses soutiens, des Beaux de Beau Gotha. Ferait beau qu’un Plouc sponsorise quoi que ce soit. Cet Arthur aux gencives élastiques et la dentition en miroir a choisi son camp. C’est peut-être mieux comme ça. Lui et moi, on n’a jamais pu se blairer. Pourquoi je m’énerve comme ça ? »

« Nous sirotons en silence notre vin de tapis, pas trop malheureux, sur le moment. Hélas, nous avons si mal choisi l’heure de notre petite expédition que voilà les Choses Gonflables qui apparaissent à l’horizon de notre torpeur, dérivant au ralenti avec toute leur suffisance synthétique. Tinckey (ou Mickin), Middock, Bianca Castasio et toute l’atroce équipe à valves. C’est à devenir fou. Nous nous cassons vite fait. Joop à tôt fait de nous distancer sur son gadget à vapeur. Merci papa, merci maman. »

« Le lendemain, ça déchante plus qu’autre chose. Rien ou pas grand-chose dans la presse officielle. Rien non plus dans l’autre, dont l’acte de naissance se fait attendre. Posté chez Titi Rantaplan, Avenue Jean-Jacques Camion – je précise toujours car c’est une adresse très classe et je suis l’un des rares Ploucs à s’y inviter -, je tends l’oreille, je guette l’éventuel journaliste, le sbire en goguette, la pipelette corruptible. Le surlendemain – après m’être fendu d’un nombre modeste, mais suffisant, de baffes incitatives -, j’ai une idée plus précise du nouveau fait divers. Ce type assez con que je n’appréciais guère n’est plus de ce monde. Je peux maintenant mettre un nom sur le gus : Empaphos. Le mec qui aimait jouer à la Belle au bois dormant ! Son corps a été découvert éparpillé en petits morceaux dans sa petite chambre indestructible, sanglante à faire peur. Une boucherie sans nom avec pour témoin muet le fameux cochon obscène torché par un peintre sans talent. Marrant, si j’ose dire. L’affaire Empaphos représente une nouvelle barre trop haute pour nos braves sbires. Jean-Philémon Patapon doit fumer par les oreilles. Après le boulanger-pâtissier, ami du peuple, l’intello chiant par excellence. Non, ça n’a pas de sens. Ubluglute a toujours été ce lieu où il ne se passe ni rien, ni rien de plus, ni rien de trop. Il s’y passe un peu et ça suffit. Les déchaînements de violence, c’est bon pour les projections de minuit de Rikiki Patafiol et basta. La bizarrerie ordinaire, la nazerie bas de gamme, on les connaît, on les aime. Il faut aimer le peu qu’on a. Mais cette folie-ci n’est pas à notre échelle et ne présage rien de bon. Et merde. On n’était pas bien, comme ça ? »

Et si le monde réel, et si la vraie vie s’assimilaient à ce que décrit le roman de Miguel Angel Morales ? Je vous laisse seuls juges.

Sources :

  • Les choses gonflables, Miguel Angel Morales, éditions Torticolis et Frères
  • Le Temps
  • ArcInfo
  • RJB

 

Pause hivernale

A toutes et tous je souhaite, malgré les circonstances, un Superbe Noël et une Merveilleuse Année 2021. En ce moment la pesante réalité a pris le pas sur la rêverie et les projets à long terme, mais qui sait ? En 2021 les choses changeront peut-être positivement. Je vous le souhaite. Je nous le souhaite.

A présent, ce blog va prendre une longue pause pendant que je me pencherai sur d’autres écrits. Je reviendrai le premier jeudi du mois mars avec de nouvelles lectures d’ici et d’ailleurs : des BD, des nouvelles, de la poésie, de la littérature classique et contemporaine.

Pour ne pas rater sa réouverture, abonnez-vous à la newsletter.

Que le bonheur soit avec vous.  A bientôt.

Dunia Miralles

“Les Enfers” de Patrick Dujany: à grand train en direction de La Géhenne avec Duja

Les Enfers : un village qui inspire les écrivains

Ces derniers mois, un village des Franches-Montagnes faisant partie de la paroisse de Montfaucon, l’un des moins habité de Suisse, autrefois rattaché au département français du Mont-Terrible, a singulièrement inspiré les écrivains. Guère étonnant. Cet endroit porte un nom qui éveille l’imaginaire. La légende raconte qu’après le défrichage de ce territoire, qui comprend aussi une tourbière, une épaisse fumée en émana durant des mois. Il n’en fallu pas davantage pour qu’on le nomme Les Enfers. De quoi titiller les chasseurs de fantômes et les écrivains, qu’ils soient admirateurs des poètes du XIXe siècle ou friands de littérature horrifique. Deux livres se déroulant, partiellement, dans ce coin de pays sont parus cet automne. C’est aux Éditions de Fallois que l’on trouve Lucie d’enfer de l’écrivain genevois Jean-Michel Olivier. Un conte noir qui reprend le mythe de la dévoreuse d’hommes, de la mante religieuse qui consomme des mâles forcément voués à la mort. Vous pouvez lire une excellente critique de cet ouvrage en cliquant ici.

Les Enfers a également séduit un natif de cette région, l’enfant terrible de la RTS, le séditieux Patrick Dujany, dit Duja, qui vient de sortir un grimoire death-metalcore qui nous explose les yeux.

Les Enfers de Patrick Dujany : death-metal-core et satanisme

Si Patrick Dujany n’est pas un mâle blanc, cisgenre, hétéronormé, avec un cerveau formaté au siècle dernier, il feint avec génie. Je n’ai pas fouillé sa vie intime et ne sais rien de personnel à son propos. Il se peut, qu’elles que soient ses origines, sa vie, son identité de genre, ses préférences sexuelles et ses pensées profondes, qu’il ait uniquement souhaité écrire un livre hard-death-metal-core aussi lourd que la musique dont se charge ses lignes. Ce qui est encore, et heureusement, la liberté de chaque écrivain-e. Tour infernal parfaitement réussi. Je suggère aux censeurs bien-pensants et politiquement corrects que produit ce XXIe siècle, de s’éloigner de cet ouvrage comme je conseillerais aux anges de fuir les sabots fourchus de Belzébuth si, finir méchamment écrasés n’entre pas dans leurs projets. Les autres… les nostalgiques du XXe siècle et des festivités rock’n’roll au cynisme gras du bide, façon fin de millénaire, puant le houblon d’une mauvaise mousse, c’est probablement de rire qu’ils s’écraseront en lisant la prose épaisse de Dujany. A-t-il écrit Les Enfers, paru aux Éditions Torticolis et Frères, après l’ingestion de trois bouteilles de Damassine, cinq poignées de psilocybes et quelques bouffées de crystal méth ? Je l’ignore. En revanche, je suis en mesure d’affirmer que chaque phrase amène sa claque de trash, de métaphores méphistophéliques et de diaboliques trouvailles. Aussi léger qu’un cinq tonnes parqué sur un nid d’hirondelles, Dujany nous jette sans peine en enfer. Un lieu fort bien habité. Guidés par Lemmy Kilmister, on y rencontre une ribambelle de personnalités : Winnie l’ourson, Colombo, Jimi Hendrix, Simone de Beauvoir, Bruce Lee, David Bowie… et j’en passe.

Les Enfers de Patrick Dujany : l’histoire

Pas loin d’un village au doux nom luciférien, au cours de l’une de ces fameuses torrées comme on n’en fait que sur les crêtes et les flans du massif du Jura, quatre membres de Burning Plane, un groupe de death-metal-core, agrémentent leurs saucisses de champignons hallucinogènes. Pour améliorer le goût de la forestière cuisine, ils l’arrosent de trop d’alcool. C’est au milieu de cette débauche culinaire qu’apparaît Satan. Aux quatre gastronomes, il propose de devenir un groupe de rock mondialement connu, à condition qu’ils lui vendent leurs âmes. Guère embarrassés d’hésitations, ils acceptent. Mais quand on danse avec le Diable, c’est toujours lui qui mène le bal. C’est ainsi que, lors d’une tournée en Norvège, un terrible accident de la route transporte directement le vilain quatuor en enfer.

A la fois grotesque, fantastique, saignant, scatologique et ordurier mais avec suffisamment de bouffonnerie pour que rien ne puisse être pris au sérieux, Les Enfers nous propose une virée dans un univers qui oscille entre le cinéma de Quentin Tarantino et celui de David Lynch. A noter que j’ai dû m’appliquer pour trouver un passage qui puisse être lu de tous sans qu’il n’offense (presque) personne.

 

Patrick Dujany: Les Enfers extrait

“Tandis que la lune, aussi pâle qu’une gothique en phase terminale, segmentait ses stroboscopiques rayons à travers les membres mouvants des conifères chahutés par une sèche bise, une silhouette s’avança des ténèbres, dorénavant vibrantes, pour tournoyer autour de nos musiciens en phase ascendante.

Le Diable s’approcha de Panosse et d’Abel, alors qu’écrasés dans un buisson innocent, Dallas et Seb s’étranglaient d’une passion toute fraternelle. Légèrement agacé par ce manque patent de discipline, il fit tomber la foudre au milieu d’une tourbière dans laquelle copulaient deux martres.

Le rappel à l’ordre fut efficace. Abel tomba dans les pommes, Pan caillait sur place et les deux abrutis se relevèrent, aussi blancs que des merdes de laitier trempées dans de l’eau de Javel.

Le Diable leur expliqua lors d’un monologue abyssal qu’il avait besoin de renouveler son stock d’âmes pures et rêveuses. En échange d’un succès planétaire, il leur offrait l’asile éternel dans son club rock des Enfers.

Choqué, déchiré et en pleurs Abel demanda prestement où il devait signer. Abel pensa furtivement que le groupe n’avait pas le choix et les deux autres continuaient de s’enguirlander à propos d’histoires indépendantes de la situation.

Soucieux de remettre un peu d’ordre dans la procédure, le Diable leur précisa qu’il avait besoin de leurs quatre signatures sur le document officiel, qu’il présenta dans un jaillissement de poussières, d’étincelles et de flammèches rougeoyantes.

Devenir un groupe qui compterait, côtoyer les stars du hard, fermer leurs sales gueules aux policiers du rock national qui les méprisaient, se taper des groupies façon trombone en coulisses et faire la noce comme des gorets dans les meilleurs repères métal de la planète, voilà qui avait de la gueule.

Et tant pis pour les flammes de l’enfer, on verrait plus tard. Pour ceux qui pensaient que la mort allait être de tout repos, la perspective d’une fin possible prenait des allures de pensum sans fin.

Qu’importe les tourments d’une grosse saison en enfer, les quatre membres sévèrement psilocybés de Burning Plane apposèrent leurs fébriles signatures, sur un parchemin en flammes que Panosse contemplait avec un dernier doute incandescent bientôt cramé de fascination.

Puis brutalement, la lumière chut”.

 

Biographie de Patrick Dujany :

Patrick Dujany dit Duja.

Né à Moutier le 12 octobre 1972, Patrick Dujany (alias Duja) est un animateur de radio et de télévision, producteur et chanteur. Depuis 2014, il taquine aussi la plume. Après avoir travaillé pour la radio Couleur 3, il est passé à La Première où il a notamment animé Bille en tête en compagnie de l’historien gastronome Philippe Ligron. Actuellement, il arpente les gares des villes suisses, pour l’émission de la RTS la 1ère Gare à vous, à la rencontre de l’histoire et des personnalités locales.

Musicien d’une formation underground, en juillet 2003 MXD, son groupe de crossover et electro-metal – Duja connaît à la perfection le thème de son dernier livre – est passé en concert aux Eurockéennes de Belfort.

 

Sources :

  • Les Enfers, Patrick Dujany, éditions Torticolis et frères
  • Lucie de l’enfer, Jean-Michel Olivier, éditions de Fallois
  • Fattorius, blog de Daniel Fattore
  • Histoire de la Commune des Enfers
  • RTS
  • Wikipédia

Jean-Michel Borcard : « Soupirs du soir » un fumet de littérature américaine à Bulle

Les Éditions Torticolis et Frères : invitation à un Noël décapant

Pour les personnes qui abhorrent les contes de Noël et les sucreries proposées à ces dates, j’ai déniché trois lectures ébouriffantes aux Éditions Torticolis et frères. Ces éditeurs se décrivent eux-mêmes comme “sérieux, sympathiques et persévérants”. Sans ligne éditoriale, ils ne publient que leurs coups de cœur littéraires à condition que les auteurs leur semblent amicaux. Au grand jamais, ils n’éditeraient Nothomb ou Houellebecq, aussi talentueux et connus soient-ils, si Les Tortis, (comme on les appelle dans le milieu), venaient à les percevoir imbuvables. Houellebecq et Nothomb pourraient les supplier à plat ventre (ce qui, ma foi, m’étonnerait tout de même un tantinet) qu’ils refuseraient leur prose s’ils les pressentaient suffisants ou malveillants. Décidés à déboulonner ce qu’ils appellent « la littérature ornementale », Torticolis et Frères sortent avec le même bonheur des essais de journalistes, que de la fantasy, que la délicate poésie de Corinne Reymond ou d’Anne-Sophie Dubosson, que des nouvelles d’un style classique ou des romans totalement déjantés. Avec eux chaque parution est une surprise. Pour exorciser cette odieuse année 2020, ils la finissent en apothéose en publiant trois fous furieux inspirés. Aujourd’hui, je vous présenterai le fribourgeois Jean-Michel Borcard, digne héritier de Frédéric Dard et de Charles Bukowski. Demain, le troublion de la RTS Patrick Dujany alias Duja, nous proposera, avec son deuxième ouvrage, une tournée en enfer avec un groupe de death-metal-core. Jeudi, Miguel Angel Morales, fondateur du collectif Plonk & Replonk, nous emmènera dans l’univers des Ploucs et des Beaux. Avec ces trois livres, vous passerez un Noël et un Nouvel-An sans masque médical, ni gestes barrières, ni alcool hydraulique – mais peut-être avec une caisse de bière -, dans des mondes souterrains qui se moquent de la distanciation et du politiquement correct. Trois livres délirants qui, par coïncidence, se relient entre eux : dans Les soupirs du soir  Jean-Michel Borcard se réfère à Les Ecorcheresses, le premier roman de Patrick Dujany, alors que celui-ci cite, dans Les Enfers, Bikini Test le club rock chaux-de-fonnier pour lequel Miguel Angel Morales a travaillé.

 

Les trois derniers nés des Éditions Torticolis et Frères.

 

Jean-Michel Borcard : le style américain en pays fribourgeois

Autodidacte de la littérature comme John Fante ou Bukowski qu’il a biberonné pour s’échapper d’une vie qui ne l’a pas ménagé, Jean-Michel Borcard raconte, dans un style cinématographique, les péripéties de deux anciens dératiseurs : l’alcoolique, plutôt de droite, Carl Meinhof et l’antifa Joseph Miceli ouvrier dans une scierie. Malgré leurs différences les deux hommes, vaguement paumés, cultivent une amitié qui ne se dissout dans aucun liquide. Si on ne reconnaissait pas Bulle et sa région, on imaginerait les ambiances décrites dans Les soupirs du soir dans la campagne du Maine ou dans une petite ville du Montana. Le roman exhale les milieux ruraux et alternatifs, la sueur du travail manuel, le bois fraîchement coupé dont on fabrique les flûtes douces et parfois les cercueils, les vapeurs d’essence, le sang d’abattoir et même les effluves de l’amour. Les personnages, hauts en couleurs, nous emmènent dans une suite d’aventures, qui vont de la descente punitive dans un fief fasciste à l’antre d’un baron barjo, en passant par des porcheries. Le tout arrosé d’alcool et enfumé d’opium. Dans Les soupirs du soir, on retrouve les personnages du premier roman de Jean-Michel Borcard L’asile du Baron que je n’ai pas lu mais dans lequel je vais m’empresser de plonger. Par chance, chaque livre peut être lu indépendamment de l’autre. En guise de musique d’avenir, l’auteur nous promet un troisième opus avec les mêmes protagonistes. J’en trépigne d’impatience !

 

Jean-Michel Borcard : extrait de Les Soupirs du soir

“- On a les flics au cul !

Ils se sont retournés.

– Et merde !

J’étais pied au plancher et cette bagnole envoyait ! C’était une BMW, comme les braqueurs de banque je vous dis ! Le bruit du moteur envahissait l’habitacle et participait à la peur. Je tirais chaque rapport dans le rouge. Les aiguilles témoignaient de la folie : on fonçait. A la sortie d’une courbe, on est partis en dérapage dans un crissement de pneus. J’ai contrebraqué. On a failli percuter un abribus. J’avais perdu toute ma vitesse, mais avec la puissance de cette bagnole, j’ai vite retrouvé une cadence de fuyards. Les autres commençaient à avoir peur. Ils s’accrochaient aux poignées comme des petits vieux. J’ai pris une rue qui descendait. On a fait un saut. Les quatre roues ont décollé du sol. Un instant d’apesanteur qu’on a ressenti dans le ventre. A la réception le moteur a tapé sur la route. Ça a dû provoquer des gerbes d’étincelles.

– T’as pété le carter !

– On va serrer et se retrouver comme des cons.

Il fallait continuer et ne pas se laisser démoraliser. D’ailleurs, j’avais distancé les flics, je n’apercevais plus leurs feux bleus dans le rétroviseur. Je me suis d’abord réjoui avant d’en déduire que c’était suspect : ils devaient nous attendre plus loin pour nous barrer le passage. Et qu’est-ce que je pourrais faire ? On ne fonce pas sur la police ! J’essayais de ne pas y penser. Sur la route de Bourguillon, on volait littéralement. On volait. Un avion au ras du sol. Les phares qui perçaient la nuit. Le défilement du bitume. L’intimidation des arbres.

Au bout de la ligne droite, on a plongé dans une suite de virages.

– On est raides cette fois ! a prédit Trotsky.

Il avait peut-être raison. On a glissé de l’arrière. Le talus semblait nous attendre. Je jouais du volant pour nous maintenir sur la route. Plus un mot. La peur. Le roulis de la voiture menaçait de nous envoyer dans une série de tonneaux mortels à coup sûr. Je nous fabriquais des souvenirs qui allaient nous réveiller la nuit.

-Ralentis ! a gueulé Christopher, c’est juste après la vieille grange (il était venu repérer une planque quelques jours auparavant).

J’ai planté les freins et j’ai viré sur un chemin de terre. Les cailloux frappaient l’intérieur des ailes. La bagnole bougeait dans tous les sens. Par endroits, c’était défoncé par les tracteurs, c’était bourré d’ornières et d’empreintes de pneus à chevrons. Ça passait en cognant sous les planchers…”

 

Biographie de Jean-Michel Borcard

L’écrivain Jean-Michel Borcard. Photo: Béatrice Del Mastro

Né en 1978, Jean-Michel Borcard n’a que 8 ans quand la vie sans fard le percute à la mort de sa mère. Grâce au soutien de son père et de ses frères, il passe une enfance plutôt heureuse. Il fait ses écoles obligatoires en Gruyère. A l’adolescence, il se vautre sur un canapé pour visionner des centaines de vidéos. Désintéressé par les études et les diplômes, il commence à travailler dans une scierie. Après plusieurs années dans le métier du bois, il le quitte pour faire divers boulots : magasinier, machiniste, déménageur tout en lisant tout ce qui lui tombe sous la main, sans trêve ni répit, presque jusqu’à la folie. Et, en romançant les rencontres qui l’ont guéri de l’ennui et du vide… il écrit, écrit, écrit…  parce qu’il a lu des livres qui lui ont sauvé la vie !

 

Sources:

  • Les soupirs du soir, Jean-Michel Borcard, éd. Torticolis et Frères
  • Éditions Torticolis et Frères

 

 

Jean-Pierre Rochat : « Roman de gares » arrêts sur instants douloureux ou amoureux

Roman de gares : le goût de l’amour

A présent, il m’est rare de retrouver les émois amoureux éprouvés durant mon enfance ou adolescence envers les héros ou héroïnes d’un livre. Avec une agréable surprise, j’ai goûté à cette délicieuse sensation en lisant le dernier ouvrage de Jean-Pierre Rochat. Roman de gares vient de paraître aux Editions d’Autre Part. A travers sa prose, l’écrivain a su m’instiller l’amour et le désir qu’il ressent pour les deux femmes qui le sauvent du désespoir. A l’inverse, j’ai également pu plonger dans le sensuel penchant amoureux qui attire ces femmes vers Dèdè, un homme d’une si grande sensibilité qu’il sait nous tenir sous son charme. Au cours de ses pérégrinations, Jean-Pierre Rochat, qui se confond avec le personnage de Dèdè, – avec des accents graves pour que cela signifie grand-père en turc – nous fera également découvrir la manière dont il écrit ses romans ainsi que les poètes et les écrivains qu’il aime : Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Marcel Aymé

 

Roman de gares de Jean-Pierre Rochat : l’histoire

Dèdè est obligé d’abandonner sa ferme dans le Jura bernois après cinquante ans de labeur. En plein hiver, il part sur les routes accompagné d’un jeune âne. Avec son équipage, il espère descendre, à pied, dans le sud de la France en s’arrêtant de ferme en ferme pour y trouver assiette et logis selon la coutume des journaliers d’autrefois. Empreint de tradition et de souvenirs bienveillants, Dèdè s’imagine que les paysans lui ouvriront leur porte comme lui-même ouvrait la sienne quand il possédait sa propre demeure. Il doit déchanter. De nos jours les campagnes se sont repliées sur elles-mêmes. A peine si on les laisse, son âne et lui, malgré une température peu clémente, s’installer sous le toit d’une remise. Ces mœurs, nouvelles et hostiles, n’améliorent guère la mélancolie et les idées suicidaires qui le rongent depuis qu’il a été contraint de se séparer de tout ce qu’il aimait : son coin de terre, ses vieux murs, ses animaux, ses livres… Il rêvait d’accueils chaleureux, d’échanges humains et de partage, il ne trouve que des visages fermés et des battants clos. Quitter cette existence, qui peu à peu anéantit ses idéaux et lui refuse tout ce qu’il aime de la vie, le hante. Tout lui est-il vraiment refusé ? Non pas tout. Deux femmes traverseront sa route. La première, une personne mariée à un homme puissant avec qui elle s’ennuie, vénère son talent d’écrivain. Elle lui offrira admiration, échanges intellectuels, luxe et volupté. La seconde, une ouvrière qui travaille dans une boulangerie industrielle, lui apportera joie et fraîcheur, une manière d’appréhender la vie au jour le jour, de croquer l’instant sans penser au lendemain. Avec Roman de Gares, Jean-Pierre Rochat nous emmène dans le passé de Dèdè, dans la nostalgie du partage traditionnel qui se pratiquait dans les milieux ruraux ainsi que dans les idéaux de mai 1968 qui ont marqué sa jeunesse. Bercé par ses illusions, la découverte des campagnes du XXIème siècle s’avérera amère. Par bonheur, l’amour et le sexe sauveront Dèdè d’une mort à laquelle il songe trop souvent.

 

Roman de gares de Jean-Pierre Rochat : extraits

« Ce serait facile de me déclarer dépressif en plus de SDF, les SDF sont tous un peu dépressifs. Et toi qui avouerais à ton mari suffisant : je fréquente et fricote avec un SDF, quelle plaisanterie ! Serait-ce par esprit de provocation, ou par mansuétude ? Je sais bien que non, nous partageons un rêve commun, trois bouts de ficelle. Le bus n° 8 traverse la banlieue, avec à son bord des femmes et des hommes qui montent ou descendent à chaque arrêt, une poussette, un déambulateur, une cuite carabinée, un sac à commissions, une cigarette en attente de l’air libre pour se faire allumer ; je me dis merde, c’est ça la vie ?  La banlieue passée, le cimetière dépassé, les premières fermes exploitées et quelques villas hors zone, construites à l’aide de dérogations obtenues en haut lieu, au-dessus des lois et de la population ordinaire.

Aujourd’hui est un jour de l’année où tous sont à la fête, sans exception autre que nous deux, tu me reçois chez toi en vitesse – faudrait pas qu’on se fasse prendre sur le vif, on serait pendus sur la place publique. Tu m’appelles du fond du pâturage, je te sens venir au galop, crinière au vent, nous nous poursuivons pour mieux nous rejoindre ; je gravis ton mont de Vénus et te caresse, là où le plaisir voile ton regard en te faisant soupirer d’aise ; j’embrasse ton nez, ta bouche, ton nez, ta bouche… à l’infini. Recommençons, c’est tellement bon une femme satisfaite et souriante étendue sur le dos, pendant qu’à ses côtés j’essaie de reprendre mon souffle, avant de repartir pour un tour d’honneur.

Nous sommes nus, après nous être ébattus inlassablement d’orgasme en orgasme, comme si j’étais un jeune étalon bien avoiné et toi une jument en pleine chaleur.

Il y a un quart d’heure de marche jusqu’à l’arrêt terminus du bus n° 8 menant à la gare. J’étais à nouveau rattrapé, récupéré, envahi par le spleen : pas celui de Paris, en Suisse nous avons aussi des spleens bien de chez nous, parfois même un dégoût de la vie, de nos forêts sombres et nos ciels gris, nos fleurs du mal ou notre saison en enfer. A la gare, une grande partie des passagers descend du bus pour prendre le train. J’aimerais être plus optimiste, les sanglots longs c’est trop con, je viens de prendre mon pied, un super pied de tous les tonnerres de Dieu, alors je ne vais pas recommencer à pleurnicher, même si ma turne est merdique et mes bouquins stockés dans des cartons au fond d’un garage bordélique. »

Jean-Pierre Rochat : biographie

L’écrivain paysan J.P Rochat. ©Gérard_Benoit_à_la_Guillaume

Jean-Pierre Rochat vit à Bienne dès l’âge de sept ans. Après un court passage en maison de correction, qu’il évoque dans Roman de gares, il devient berger : à l’alpage en été et comme journalier en plaine l’hiver. De 1974 à 2019 il exploite, avec sa famille, un domaine au sommet de la montagne de Vauffelin, et devient un éleveur réputé de chevaux Franches-Montagnes. Il commence à écrire vers la fin des années 1970. En 2012, L’Écrivain suisse allemand lui vaut le prix Michel-Dentan. En 2019, le prix du roman des Romands lui est décerné pour Petite Brume. Ce livre raconte l’histoire d’un paysan qui vit un drame en devant vendre sa ferme, son bétail et sa jument, baptisée Petite Brume.

Vous pouvez lire la chronique de Jean-Marie Félix / RTS – Culture et écouter son entretien avec Jean-Pierre Rochat en cliquant ici.

 

Sources :

  • Roman de gares de Jean-Pierre Rochat, éditions D’Autre Part
  • Wikipédia

 

Olivier Chapuis : qui veut tuer Roger Federer ?

Balles Neuves : le roman d’une aliénante obsession

Axel Chang, un homme honnête et travailleur, époux d’une femme aimante et père de deux enfants, vend des produits électroménagers dans un grand magasin. Une personne banale, peu imaginative et presque invisible, qui tient sa place dans la société. Toutefois, malgré l’amour de son épouse, de sa fille et de son fils, il commencera peu à peu à éprouver une jalousie et une haine grandissantes envers Roger Federer – souvent réduit à ses initiales – à qui tout réussi. Une obsession qui le conduira à la dérive. Telle est la trame du roman d’Olivier Chapuis. Un récit peu conventionnel, Axel Chang étant le personnage d’un tapuscrit imaginé par un auteur en mal de reconnaissance, agacé par les succès du sportif d’élite devant qui toutes les portes s’ouvrent, pendant que lui croupit. Conseillé et coaché par un écrivain mondialement célèbre, le créateur d’Axel Chang poussera son histoire jusqu’à ses extrêmes limites. Une intéressante mise en abîme où la personne d’Olivier Chapuis se confond avec celle de l’écrivain aigri de son roman. Ont-ils des points communs ? Il nous le dira plus tard durant l’entrevue. Balles Neuves vient de paraître chez BSN Press, dans la collection Fictio.

Balles Neuves : extraits

« Consterné, Axel Chang avale une gorgée de café insipide, la touillette au coin de la bouche, tandis qu’autour de lui crépitent rires et plaisanteries – parfait écho de sa désillusion rampante. La comparaison entre les gains des dix ou vingt meilleurs joueurs et ceux des autres, de tous les autres, lui semble abominable. Comment cela est-il possible ? Pourquoi les joueurs moins bien lotis ne se révoltent-ils pas ? La loi de l’offre et de la demande s’applique-t-elle au monde du tennis, du sport en général ? A la lecture de cet édifiant article, Axel se rend compte que RF, Nadal, Murray et ses copains du top ten sont des produits de marketing comme ceux dont il vante qualité et efficacité à longueur de journée, ils sont yaourts, aspirateurs, montres de luxe, raquettes high-tech, shorts griffés, Audi cabriolet, pommeaux de douche ou stores à lamelles, ils gagnent et rapportent, ce sont des caisses enregistreuses sur pattes, des hommes et femmes-sandwichs bardés de raisons sociales, des pions sur l’échiquier économique… Axel a envie de vomir. Il lève les yeux de son magazine, rencontre les regards de ses collègues, entend leurs rires se diffracter entre ses pensées, les observe un instant, hilares et contents d’être là, dans ce temple de la consommation, comme s’ils avaient laissé leur bon sens au vestiaire ».

« Tout le monde entretient des manies, bien sûr. Certains sportifs se signent en pénétrant sur un terrain, d’autres enfilent toujours la chaussette droite avant la gauche, ne s’assoient jamais à droite des douches au vestiaire, refusent de sortir en premier du même vestiaire… Médecins, agents fiduciaires, coiffeurs, personne n’échappe à ce genre de superstitions censées rassurer, donner un cadre – suppose Axel, lui qui n’a jamais eu l’impression de rigidifier ainsi son quotidien. Il a même entendu parler d’artistes, musiciens ou écrivains, les uns obsédés par la propreté dans les loges, les autres obligés de se raser avant d’écrire, ou de s’épiler sous les bras, ou d’écouter en boucle la sempiternelle chanson qui placera leur créativité sur orbite. Les tennismen n’y échappent pas… »

Après avoir lu ce passage, j’envoie un e-mail à Olivier Chapuis pour savoir si lui aussi a des rituels avant de commencer à écrire. Il y répond dans l’heure par un courriel que je m’autorise à publier :

« J’arrache des poils sur le dos de mon chat.

Je plaisante.
Des jeux sur mon ordinateur, jeux de cartes ou de lettres, pour glisser d’un monde à l’autre, puis je mets les écouteurs et j’écoute de la techno pendant l’écriture (parfois du métal).
Je ne me suis jamais rasé les aisselles. La barbe oui, parfois.

D’autres questions ? »

Maintenant que nous sommes entrés dans son intimité, que nous savons qu’il goûte la techno et le métal, il peut effectivement répondre à d’autres questions peut-être d’ordre plus littéraire. Quoique…

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Un livre 5 questions : Balles Neuves entrevue avec Olivier Chapuis

Quels sont les points communs et les différences entre vous et Roger Federer ?

Notre principal point commun : nous sommes suisses. J’ai pratiqué le tennis durant mon enfance, puis épisodiquement à l’âge adulte – je n’ai plus touché une raquette depuis environ quinze ans, principalement faute de partenaires. Si Federer cassait ses raquettes quand il était junior, je lançais les miennes de colère. Les différences, eh bien il est suisse-allemand, ironise Olivier Chapuis avec un sourire.

Plus sérieusement, il est beaucoup plus doué et a cette volonté de pousser l’effort à son paroxysme, même à l’entraînement, volonté qui m’habite très peu. Il y a cette hargne, peut-être ce besoin de reconnaissance aussi qui le pousse à se dépasser – hargne qui me fait défaut, en tous cas sur le plan de l’effort physique, même si je pratique pas mal de sports différents et que je me suis dépassé, parfois.

J’ai écrit ce livre pour comprendre mon agacement face au personnage médiatique de Federer (pas face au joueur, dont j’admire le style, le jeu, la force) et pour analyser notre rapport aux stars du sport. Pourquoi les aimons-nous, les détestons-nous, pourquoi une telle admiration face à des gens que nous connaissons uniquement en deux dimensions, à qui nous n’avons jamais parlé, avec qui nous ne boirons jamais un verre ? Pour anecdote, j’étais à l’école avec un futur footballeur pro, avec qui j’ai joué au foot avant qu’il ne parte pour un plus grand club ; là, je peux honnêtement dire que je l’admirais parce que c’était un copain, que nous jouions à la récré ensemble, que je connaissais ses parents, etc.

Le livre est né progressivement. D’habitude, je conçois un plan avec un début, une fin et toute une série de scènes qui jalonneront l’histoire. Là, je suis parti avec l’idée d’un écrivain frustré qui écrit sur ses frustrations, puis la création du personnage d’Axel Chang est venue tout naturellement, j’étais en quelque sorte cet écrivain frustré qui avait besoin d’un personnage pour se détacher du cœur du sujet pour, paradoxalement, mieux y plonger. Et l’histoire s’est déroulée devant moi comme une sorte de route, une route nationale. Mais pas une autoroute, je serais arrivé trop vite à destination, ajoute Olivier Chapuis avec un brin d’ironie.

Dans “Balles Neuves” l’on trouve deux histoires en une. Celle de l’auteur qui n’est connu que dans sa région et qui laisse un écrivain mondialement célèbre exercer son ascendant sur lui, et celle de son personnage Axel Chang totalement obsédé par Roger Federer. Est-ce votre manière de mettre en lumière le statut de la majorité des écrivains ? ( quasiment tous inconnus en dehors de leur région ndlr). De détester et de dénigrer les rares personnes qui atteignent les objectifs dont rêvent la majorité ?

Dénigrer ou haïr quelqu’un, c’est dépenser son énergie inutilement – la rancune fait davantage mal à la personne qui la porte qu’à sa cible, et c’est bien ce que vit Axel Chang. À force de cumuler les frustrations et d’en rendre responsable Federer, il crée et aggrave son propre malheur jusqu’à un paroxysme qui montre bien à quel point le ressentiment, la colère mal maîtrisée peuvent se retourner contre nous, un peu comme un chien battu finit par mordre son maître.

D’un autre côté, on peut vouer une telle admiration, un tel amour aux gens qui nous font du mal que la question reste ouverte : déteste-t-il vraiment Federer ?

Je ne suis pas d’un naturel jaloux. Un peu envieux, parfois, je ne peux pas le nier, mais je ne souhaite à aucun écrivain de tomber de son piédestal – si cela doit arriver, il ou elle tombera tout-e seul-e sans que j’aie besoin de le souhaiter. Ouvrir le débat quant au statut des écrivains en Suisse prendrait trop de place ici, mais c’est toujours la même rengaine : il pleut toujours là où c’est mouillé. Pourquoi, par exemple, ne pas suivre le modèle des concerts rock avec un groupe en tête d’affiche et un ou deux groupes régionaux en ouverture ? En littérature, ça donnerait un auteur ou une auteure connu-e en interview en compagnie d’un ou deux auteurs moins médiatisés qui profiteraient d’apparaître en public.

A votre avis, quel est actuellement le rôle du sport ou de la littérature à grand spectacle dans lesquels se précipitent beaucoup d’appelés alors qu’il y a peu d’élus ?

Le sport à grand spectacle, c’est le fric, la performance et donc la dope. Les jeux du cirque moderne. Les sportifs deviennent nos héros, nos dieux, ils remplacent nos parents (nos premiers héros, non ?), jouent le rôle d’humains immatériels à admirer, ce sont des Barbie et Ken articulés et doté de paroles – si on regarde bien les chanteurs et chanteuses formatées actuellement, tout le monde est beau, jeune et souriant, il n’y a plus de place pour les moches (selon les canevas modernes), c’est pareil pour les écrivains, on doit montrer une tronche séduisante et avenante – heureusement que Houellebecq est là pour briser cette tendance, dit Olivier en éclatant de rire.

Quant à la littérature d’aujourd’hui… Elle déborde, tout le monde écrit, tout le monde a une bonne histoire à raconter et la balance sur Amazon sans souci de qualité de fond ou de forme, c’est dommage car la majorité des textes sont noyés dans la masse. Mais il y a toujours de très belles choses, il faut prendre la peine de fouiner, fouiller, se renseigner, découvrir. Ça demande un petit effort, parce que la littérature dont parlent tous les médias est une littérature souvent formatée, bien comme il faut, très suisse en somme, que tout le monde doit avoir lue sous peine de passer pour le cuistre de service. Il me semble qu’en Suisse, les éditeurs prennent plus de risques, osent davantage publier des textes hors normes, peut-être un peu confidentiels, mais intéressants. J’ai l’impression que la France, pour parler littérature non traduite, est plus frileuse sur ce plan-là.

De votre livre, il ressort une sorte de relation œdipienne entre Axel Chang et Roger Federer, ou plutôt un fantasme œdipien puisque RF, comme vous l’appelez, ignore totalement l’existence d’Axel Chang. Pensez-vous que les personnes qui sont amoureusement, ou haineusement, obsédées par une célébrité ont des manques qui viennent de leur enfance ?

Pour moi, la folie est l’état normal de l’être humain, ne serait-ce qu’à cause d’un élément terriblement complexe et qu’il ne maîtrise quasiment pas : son cerveau. La société nous apprend la normalité, notre éducation y contribue, ce qui nous permet de vivre plus ou moins en harmonie, la logique voudrait que tout le monde ait l’air un peu disjoncté.

Nos obsessions viennent sans doute de nos manques, elles permettent de canaliser (ou d’aggraver) nos angoisses, et nous espérons toujours combler ces manques – en pure perte, évidemment. Le rapport œdipien est intéressant parce qu’en écrivant ce roman, je voulais en savoir davantage sur mon agacement envers Federer, et il m’est apparu plus ou moins clairement que ma réaction a un rapport avec mon lien paternel – mon père était brillant dans à peu près tout, j’ai grandi dans son ombre sans pouvoir vraiment atteindre la lumière, mais je ne vais pas trop développer, ça deviendrait de la psychologie de bazar. Donc oui, Axel Chang a un rapport œdipien avec Federer, même si je ne l’ai pas consciemment voulu en écrivant cette histoire.

La question que je pose à chaque auteur-e: à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

Le Grand Meaulnes, pour ses caractéristiques psychologiques.

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Olivier Chapuis : biographie

Olivier Chapuis est né au siècle dernier, un dimanche de Pâques, l’année où un squelette de mammouth a été déterré à la Vallée de Joux.

Scolarité banale. Olivier Chapuis rate la dernière marche de l’école obligatoire, qu’il franchit l’année suivante. Sa formation commerciale le pousse dans des bureaux administratifs, vers des emplois peu créatifs – même pas récréatifs. Durant cette période, l’armée lui apprend la vacuité.

À 25 ans, Olivier Chapuis décide de faire quelque chose de sa vie. Il empoigne un stylo, computérise ses textes, se crée un univers, brasse le fond de son âme, bidouille sa vie de manière à la rendre agréable. À force de persévérance, le fruit prend racine et se multiplie. Olivier Chapuis publie quelques nouvelles, un roman, d’autres nouvelles… La littérature anglo-saxonne a influencé son parcours littéraire, mais il ne crache pas sur le reste du monde tout en ne lisant que des traductions – il sera polyglotte dans une autre vie.

Olivier Chapuis tient un blog littéraire à découvrir ici.

Au sujet de Balles Neuves vous pouvez l’écouter dans une interview de la RTS La Première.

Vous pouvez également le voir, toujours au sujet de Roger Federer et de son dernier roman, sur le site de la RTS dans la partie culturelle du 12h45.

Olivier Chapuis. Photographie @Anne Bichsel.

Deux lectures 5 questions : Arthur Billerey, d’« A l’aube des mouches » à « La Cinquième Saison »

Lectures pour des plages de repos

Poème d’Arthur Billerey. Recueil: A l’aube des mouches

La distanciation n’oblige pas à bronzer dans la solitude. Avec un livre ou une revue nous sommes toujours en compagnie. Ce dernier billet, avant la longue pause que prendra ce blog cet été, propose deux lectures : A l’aube des mouches, un recueil de poèmes d’Arthur Billerey et la revue littéraire romande La cinquième saison, dont le 11ème numéro Passage du poème, qui vient de paraître, est entièrement consacré à l’art de Polhymnie. Le jeune poète en est l’une des têtes pensantes. Passionné par les mots écrits, Arthur Billerey vient aussi de créer la chaîne Youtube Trousp, entièrement consacrée au livre. « J’ai eu l’idée de créer Trousp car je réfléchissais, pendant le confinement, à la question suivante : par quel moyen la littérature et la poésie peuvent réinvestir l’espace public ? Je me suis dit que réinvestir l’espace public numérique était déjà un premier acte. Et puis je crois qu’il est important de parler littérature, en plus de l’écrire. Les auteurs et les autrices, après avoir noirci le papier, ont encore les hauts fourneaux de l’imagination qui fument. Du moins pour les inspirés. Ils ont donc leur mot à dire. » Pour l’instant cette jeune chaîne apprend à marcher. Nul doute qu’elle saura bientôt courir et danser.

 

La cinquième saison : revue littéraire romande

Chaque trimestre, La cinquième saison invite des plumes de tous bords à se prêter au jeu de la contrainte et de la chronique. Nouvelles, portraits et fragments, récits de voyage, entretiens et tribunes libres, autant de genres qu’elle brandit dans ses pages aux côtés des trésors dormant dans les tiroirs des éditeurs. Chaque numéro est dédié à un thème ce qui permet de couvrir tout le panel de la littérature actuelle. Entre ses pages l’on rencontre les auteur-e-s qui font la littérature romande du moment, des plus confirmés aux plus jeunes espoirs. Mais pas uniquement. Comme démontré par ce onzième numéro, l’on y croise également des disparus, comme Chessex ou Nietzsche, et des écrivain-e-s, des quatre coins de la francophonie, tout à fait vivants. Extrait de la quatrième de couverture :

« Ces acteurs – la poésie logeant en chacun de nous – ne se limitent pas aux terres encloses de Suisse romande délimitées par la frontière de Saint-Gingolph, de Pontarlier ou Genève, derrière laquelle il y a la France. Il était cardinal que les acteurs sollicités se trouvent à Paris, à Genève, à Sainte-Colombe-sur-Gand, à Devesset, à Chavannes-près-de-Renens, à Vevey ou à Fribourg, à Mons comme au Luxembourg. Autrement dit qu’il y ait une réponse unanime et francophone. N’habitons-nous pas une langue, plutôt qu’un pays ? dirait Paul Célan. « Pourquoi publiez-vous de la poésie ? » et « Pourquoi lisez-vous de la poésie ? » sont les deux grandes questions qui orientent ce numéro et qui donnent la parole aux éditeurs et aux lecteurs. » Dans tous les numéros de La cinquième saison, les textes des autrices et auteurs vivants sont inédits.

Naturellement, ce Passage du poème attribue les fauteuils d’honneur aux poètes. Toutefois, selon la coutume de la revue, une grande place est laissée à la critique – Peu importe où nous sommes d’Antoinette Rychner, Rivières, tracteurs et autres poèmes d’Alain Rochat… On y lit également des interviews d’auteurs : François Debluë ou Alain Freudiger.

 

Arthur Billerey : A l’aube des mouches

L’été, en particulier cet été 2020 qui impose un éloignement sanitaire, est un moment propice pour découvrir la poésie comme l’écrit si bien Fabienne Althaus-Humerose, la créatrice du Prix du roman des Romands. Dans ce dernier numéro de La cinquième saison, elle nous conseille d’oublier ce que l’on nous a enseigné à l’école. A la place, elle propose de nous laisser aller à la lecture, sans nous préoccuper ni de la versification, ni du rythme des mots. Elle nous suggère d’abandonner l’idée que la poésie est un art qui ne s’adresse qu’aux initiés, un style littéraire trop abscons pour les néophytes. Elle nous exhorte à enfermer dans un galetas poussiéreux le cliché d’une lecture savante et empesée, qu’il faudrait religieusement appréhender dans un silence monacal. Au contraire, elle nous enjoint à nous adonner à la poésie sur le sable d’une plage, dans le bus, dans le train ou à une table de bistrot. Partout où un temps fractionné permet une lecture courte, partout où la vie bouillonne. « Mettez un livre de poèmes dans votre sac et ouvrez-le de temps à autre… Ne vous interrogez pas sur les intentions du poète, mais sur les intentions que vous pouvez dès lors admettre pour vous. Ne retenez pas ce qui vous paraît incompréhensible, retenez ce que vous avez intensément et profondément vu et saisi. » C’est pourquoi, pendant ces vacances, je vous incite à découvrir Arthur Billerey. A l’aube des mouches, paru aux Éditions de l’Aire, nous emmène avec suavité dans des mondes à doubles faces ou s’insinuent la poésie du quotidien. Des jardins où les tiges des roses ne manquent pas d’épines et où ce qui paraît surréaliste devient soudainement limpide. Les poèmes choisis ne sont pas représentatifs du contenu de l’ouvrage qui nous emporte avec bonheur d’un paysage ou d’un sentiment à l’autre. Ils correspondent uniquement à l’humeur qui m’habitait au moment de ma lecture. Quant au jeune poète fourmillant d’idées, il écrit actuellement son prochain recueil : Le réchauffement syllabique.

Entrevue : Arthur Billerey poète, assistant éditorial, brasseur d’idées littéraires

– Comment est née la revue littéraire “La cinquième saison” ?

Personnes qui participent au 11ème numéro de La cinquième Saison intitulé Passage du poème .

La cinquième saison est née au moment de la mort de L’Hebdo, qui était un magazine généraliste, avec un accent sur la littérature. Face à la disparition inquiétante de cette tribune littéraire, des acteurs et des actrices du milieu du livre se sont réunis pour fomenter quelque chose. Après plusieurs réunions et délibérations, il est resté une petite équipe, prête à s’investir totalement, bénévolement et artistiquement pour offrir aux lettres romandes l’écho dont elles avaient cruellement besoin. Et cela devait passer par l’épanchement. Une revue, ce n’est pas un journal limité par la taille de ses colonnes. Les auteurs et les autrices peuvent y aller franco, librement, noircir le papier et laisser courir leur plume. Plusieurs rubriques sont constantes. La plus importante, la rubrique Critique, permet à la rédaction de chroniquer les parutions actuelles, de veiller à ce qu’il y ait une réponse à tous ces livres publiés dont certains, dans la cohue tumultueuse des nouveautés, n’ont parfois pas plus d’écho qu’une bouteille à la mer. La rubrique Entretien permet de connaître l’opinion, sur tel ou tel sujet, de celles et ceux qui travaillent dans le livre. Il y aussi toujours une rubrique inventée, plutôt récréative, qui correspond au thème du numéro, ainsi qu’une rubrique Poésie. Pour accompagner le texte, la revue s’étoffe d’une poignée d’illustrations qui introduisent les rubriques et qui font de la revue papier, en plus d’être un trésor de mots et d’idées, un coffre de papier à ouvrir. Pour paraphraser Flaubert, on pourrait dire que la ligne éditoriale de La cinquième saison est de marcher droit sur un cheveu suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vulgaire.

Le dernier numéro, Passage du poème, est entièrement destiné à la poésie. L’idée était de profiter du vent doux et favorable du Printemps des Poètes, et de la Poésie, qui n’ont finalement jamais eu lieu à cause de la crise sanitaire. C’est le premier numéro qui s’intéresse de près à un genre, qui lui cherche des poux. L’expérience sera peut-être réitérée avec le théâtre, l’essai, ou allez savoir, le roman courtois. Pour toutes ces folles équipées, la rédaction compte aujourd’hui deux nouveaux rédacteurs, Romain Debluë, poète et philosophe, ainsi que l’éditrice Florence Schluchter-Robins. Les autres membres fondateurs sont Christophe Gaillard, professeur et écrivain, ainsi que le soussigné.

– Vous écrivez vous-même de la poésie. D’où vient votre intérêt pour cet art?

L’intérêt que j’ai pour la poésie vient des mots. Il y a une puissance d’évocation dans un poème. Cela peut aller de la découverte d’un monde derrière le monde, une sorte d’Atlantide sur commande, quand les mots surgissent torrentiellement, à une découverte moins prestigieuse, plus quotidienne, comme une pièce retrouvée sous le canapé, quand les mots surgissent d’un coin sombre. Et puis, il y a dans un poème une gymnastique sonore et une manie furieuse à saisir ce qui nous dépasse. Sans tomber dans un romantisme démodé, j’aime que la poésie reste un moyen de traduire nos rires, nos révoltes, nos passions et notre spleen éternel. Un poème sans émotion, qui se mord la queue dans l’inertie sa propre accélération, ne vaut pas plus que la gousse brisée d’une cacahuète. Hormis des poèmes, des critiques et des notes inachevées, je n’écris rien. Écrire un roman est un art trop difficile.

– Qu’essayez-vous de nous transmettre à travers la poésie ? 

Poème d’Arthur Billerey. A l’aube des mouches

En vérité, je ne sais pas trop ce que j’essaye de transmettre. Il est peut-être fou de croire que les poètes transmettent un message clair, médité et cousu main en écrivant un poème. Je crois que les poèmes qu’on écrit sont les plus mauvais. Les meilleurs sont ceux qui s’écrivent eux-mêmes, et qui s’écrient ensuite, sans autre base de départ qu’une intuition, qu’un sentiment, ou que la sonorité du mot lui-même. Et puis quand bien même, s’il y avait une volonté du poète à transmettre un message, le lecteur, avec ses yeux de lecteur, y décèlerait peut-être autre chose. C’est comme la forme des nuages. Vous y voyez un chien enragé alors que votre ami y voit un pamplemousse.

Malgré cela, il y a quand même des recoupements dans mon travail, des décors qui reviennent, des tournures, un vocabulaire, etc. Il y a une part de quotidien, d’humour, de recherche et de lumière bourdonnante, dans A l’aube des mouches.

– A la fin de votre recueil vous citez des poètes, à savoir Corinne Desarzens qui signe la préface, Apollinaire ou Jean-Pierre Schlunegger qui vous ont inspiré certains de vos poèmes. Quels sont les poètes que vous lisez et ceux qui vous inspirent ?

Je lis ceux que vous mentionnez et des poètes plus actuels, comme par exemple Pierre-Alain Tâche, Alexandre Voisard, Jacques Chessex, Laurent Galley, Jean Pierre Siméon, Jacques Roman, Katia Bouchoueva, Brigitte Gyr, Venus Khoury Ghata, Maram Al-Masri. Je suis souvent inspiré en lisant les autres. J’ose les fouiller au corps, comprendre la façon dont ils travaillent. Mais j’avoue revenir sans cesse à Apollinaire, Aragon, Paul Eluard et Jean-Claude Pirotte, qui sont des bougies longue durée sur ma table de chevet.

– La question que je pose à tous les interviewés : à quel poème vous identifiez-vous ?

J’aime beaucoup le dernier tercet de Tristesse, ce classique français d’Alfred de Musset.

Dieu parle, il faut qu’on lui réponde / Le seul bien qui me reste au monde / Est d’avoir quelquefois pleuré

Retenir de toute une vie que nous ne possédons rien d’autre que nos pleurs, au final, est assez vertigineux. Vous imaginez, une larme peut contenir tout ce qui, de votre naissance à votre retraite, vous aura mouillé le codeur. Quelle éclaboussure! Adieu les télévisions, les voitures et les maisons. Vous n’emportez avec vous qu’une valise étanche et il y a une larme à l’intérieur. Pourvu que ce soit une larme de joie.

Entrevue réalisée par Dunia Miralles

Biographie d’Arthur Billerey

Arthur Billerey est né au cœur de la Grande Brasserie d’Audincourt. Après des études en Arts, Lettres et Langues, il est diplômé d’un master spécialisé dans l’édition du livre. Assistant éditorial à L’Aire, il codirige avec passion la collection métaphore, dédiée à la poésie. Membre fondateur de La cinquième saison, chroniqueur au Regard Libre, il suit l’actualité littéraire au poil et il vient de créer Trousp, une chaîne Youtube dédiée au livre. Il a publié dans des ouvrages collectifs, des revues. Son premier recueil, intitulé À l’aube des mouches, est dédié à tous ceux qui salivent tôt.

Pause estivale

Après une longue pause estivale, durant laquelle je m’aventurerai dans d’autres styles littéraires, je reprendrai les activités de ce blog le jeudi 17 septembre. Bonnes vacances! DM.