Ana de Jesús : écrivaine, poétesse, carmélite et amie de Thérèse d’Avila

Ana de Jesús: une poésie ardente

Au Moyen Âge, la vie d’une femme se découpe en 3 périodes : l’enfance qui dure jusqu’à 7 ans, la jeunesse qui va jusqu’à 14 ans et la vie de femme qui commence à 14 et s’arrête prématurément à 28 ans. Ensuite, elle entre dans la vieillesse alors que l’homme n’est considéré comme vieux qu’à partir de 50 ans. A 7 ans filles et garçons prennent des voies différentes. Aux garçons on enseigne le « noble art » de la guerre et aux filles à broder, tisser ou filer. A cet âge, leur famille peut les offrir à un couvent mais à l’extérieur aussi leur éducation est souvent confiée à des moniales. Elles leur apprennent la lecture et les travaux d’aiguille. Les filles sont ainsi mieux instruites que les garçons à qui l’on n’enseigne que la meilleure façon de guerroyer. Parfois elles étudient même le latin, les sciences et un peu de médecine. Toutefois, cette éducation n’a qu’un seul but : la soumission à l’homme, le mariage et la maternité. Les femmes qui ne se sentent pas attirées par la soumission à un mari ou par l’enfantement, ainsi que celles qui souhaitaient s’instruire davantage, doivent entrer au couvent. Il n’y a pas d’autre alternative hormis la prostitution. A la Renaissance la condition de la femme se dégrade encore. Pendant cette période, dans l’histoire espagnole, la femme n’est  considérée que comme un récipient qui doit s’abstenir de toute émotion, un simple réceptacle de la semence de l’homme destiné à la procréation. Dans ce cas, il semble évident que, pour certaines, la passion pour Dieu et les extases mystiques soient infiniment plus attirantes que la vie proposée à une femme lambda. Est-ce la crainte d’un mariage forcé qui incite Ana Lobera à faire vœu de chasteté à l’âge de 10 ans?

Considérée comme l’une des premières poétesses de langue castillane –espagnol- l’on prétend que ses poésies, dont très peu nous sont parvenues, n’étaient pas très pertinentes. Actuellement, on la connaît surtout pour ses lettres et d’autres documents. Toutefois, cette grande amie de Sainte Thérèse d’Avila a écrit un poème qui m’interpelle par son ardeur, par sa force passionnelle presque charnelle lorsque qu’elle s’adresse à Dieu. On n’en connaît que sa traduction française, l’original en espagnol ayant été perdu. Si l’on retirait les mots « Seigneur » ou « Dieu », et qu’on les remplaçait par le nom d’une personne, ce poème serait d’une flamme et d’une violence amoureuse presque « indécente ». D’où ma fascination. Je l’ai extrait de Las primeras poetisas de lengua castellana  paru aux Ediciones Siruela.

Ana de Jesús: le couvent plutôt que le mariage

Ana Lobera, qui deviendra Ana de Jesús – Anne de Jésus – voit le jour près de Valladolid, en Espagne, le 25 novembre 1545. Elle serait née sourde et muette. Elle a un grand frère, Cristobal, qui par la suite deviendra jésuite. Son père meurt peu de temps après sa naissance. A ses 7 ans un miracle a lieu : elle commence à ouïr et à parler. Sa mère meurt lorsqu’elle a 9 ans. On confie les enfants à leur grand-mère maternelle. A dix ans, la petite Ana fait vœu de chasteté contre l’avis de son aïeule qui prévoit de la marier. A 14 ans, elle est devenue une magnifique jeune fille et sa grand-mère n’en démord pas: elle doit se marier. En 1560, à 15 ans, pour échapper aux projets d’épousailles de la vieille dame, elle et son frère s’installent à Plasence, chez leurs grands-parents paternels.

Toutefois, sa grand-mère paternelle veut également la marier et le prétendant choisi s’escrime à vouloir la séduire. A 16 ans, pour casser définitivement tout projet de mariage et imposer sa décision de prendre le voile, elle provoque un coup d’éclat. Lors d’une réception familiale, elle se fait attendre par toute l’assistance avant de se présenter vêtue d’un drap noir, les cheveux coupés n’importe comment. L’assemblée, sa famille et le prétendant comprennent enfin sa détermination et acceptent sa décision. Plus personne ne cherchera à la marier ou à contrecarrer ses projets. Novice carmélite à Plasence, elle devient rapidement la disciple préférée de celle qui deviendra Sainte Thérèse d’Avila. En 1571, elle fait ses vœux religieux définitifs dans l’Ordre du Carmel.

Ana de Jesús et Thérèse d’Avila : complicité et amitié

Thérèse, qui tient Ana en haute estime, en fait sa confidente. Les deux femmes ont l’une pour l’autre un grand respect et une profonde amitié. Thérèse établit une correspondance intense avec Ana. Elle partage avec elle ses idées, ses doutes, tous les soucis qui la préoccupent. Elle lui communique également toutes les grâces spirituelles qu’elle affirme recevoir. Mais Thérèse et ses adeptes doivent durement affronter les Pères Généraux de l’Ordre qui souhaitent mettre un terme à la réforme des constitutions élaborées par Thérèse. Cette dernière demande à Ana de détruire toutes les lettres qu’elle lui a destinées afin qu’elles ne tombent pas entre les mains de l’Inquisition. La mort dans l’âme, toutes deux brûlent leur correspondance.

Ana de Jesús : sa fidélité pour Thérèse l’envoie au cachot

Après le décès de Thérèse d’Avila en 1586, le père Doria, nouvellement élu supérieur général pour l’ordre, prône une obéissance stricte à la règle et aux supérieurs, ainsi que de nombreuses pénitences et mortifications. Quelques religieuses, avec à leur tête Ana de Jesús, tentent de garder l’esprit carmélitain de Thérèse d’Avila. En 1590 Ana, soutenue par d’autres religieuses, écrit au pape Sixte V. Elle lui demande de figer les constitutions établies par Thérèse d’Avila. Le pape répond favorablement ce qui provoque l’impétueuse colère du supérieur général de l’ordre. Il sanctionne les religieuses et retire à Ana de Jesús la charge de prieure. Il la condamne également à la réclusion dans la prison du couvent. Elle n’est autorisée à sortir de son cachot que pour assister à la messe deux fois par an. L’intervention du roi d’Espagne allège la peine à une messe par mois. Après la mort de Doria en 1594, la mère Ana est libérée de prison et retrouve la charge de prieure du couvent.

Ana de Jesús : des écrits précieux pour L’Histoire

Les poèmes d’Ana ne réussissent pas à convaincre, mais ses déclarations, ses écrits, ses procès-verbaux et ses échanges épistolaires permettent de mieux aborder l’histoire de cette période. Dans ces documents, elle affirme avoir une mission religieuse : selon la volonté de Dieu, elle doit propager la réforme thérésienne en dehors de l’Espagne. Ainsi elle voyagera, et vivra hors du couvent… toujours sous le mandat divin. Ses lettres révèlent une femme qui sait s’occuper des besoins matériels nécessaires à l’expansion de l’Ordre. Elle quitte l’enceinte du couvent pour mieux lui consacrer sa vie. Bien qu’elle ait des problèmes avec la cellule masculine des Carmes déchaux, ainsi que des frictions avec l’Inquisition à propos de la publication des œuvres de Sainte Thérèse, elle sait comment mener à bien l’expansion des Carmélites déchaussées. A la mort de Saint Jean de la Croix, Ana hérite aussi des documents et des lettres concernant la relation spirituelle qu’il entretenait avec Sainte Thérèse. Elle participe à la fondation des couvents de Grenade, Madrid, Ségovie et Malaga, et poursuit son œuvre à Paris, Louvain, Mons, Anvers et Bruxelles.

Les lettres conservées ont été écrites entre 1590 et 1621. Elles couvrent toute sa vie religieuse. Faisant référence à différents personnages de l’époque, elles sont d’une grande valeur historique. Leur contenu diffère selon les destinataires. Parmi ses écrits et l’abondante collection de lettres, figurent aussi des documents concernant la vie de Sainte Thérèse, à savoir les fondations monastiques, les conseils spirituels ou encore la traduction en flamand de ses œuvres. D’autres documents sont plus intimes et personnels. Ana y parle de ses sentiments, de la souffrance due à la distance qui la sépare de Thérèse ou à ses problèmes de santé. Ses connaissances approfondies des écrits et de la spiritualité de sa guide spirituelle, soulignent une fidélité constante à l’esprit thérésien, une grande ténacité et une conviction absolue en son travail. Elle s’implique entièrement dans la préparation de l’édition princière des œuvres de Sainte Thérèse.

Malgré la fragilité de sa santé, Ana de Jesús travaille d’arrache-pied. Jusqu’à l’âge de 60 ans, elle fonde des couvents et n’arrêtera d’écrire que quelques jours avant sa mort à Bruxelles en 1621, le 4 mars à l’âge de 75 ans.

Sources:

  • “Las primeras poetisas de lengua castellana” Ediciones Siruela
  • Cecilia Guiter Viader
  • Histoire pour tous
  • Artehistoria
  • Blog : Teresa de la rueca a la pluma
  • Wikipédia

Kenshin Sumitaku : moine et poète de l’âme

Le haïku de l’Ascension

Moine bouddhiste et poète, Kenshin Sumitaku a passé de longues périodes hospitalisé. Avant de prendre le monastique nom de Kenshin, il s’appelait Harumi. Bien que le prénom Harumi, « Beauté de Printemps », soit habituellement donné aux filles, il vient probablement du fait qu’il est né à l’équinoxe de printemps. Premier enfant du couple Sumitaku, sa sœur naît l’année suivante. A quatre, ils forment une famille unie qui le soutiendra à chaque tournant de sa vie. En cette période d’Ascension, j’ai choisi un haïku qui me semble correspondre au dépouillement avec lequel nous quittons la vie terrestre.

Kenshin Sumitaku : de la cuisine à la prêtrise

Né le 21 mars 1961 à Okayama au Japon, enfant, Kenshin, qui à l’époque s’appelle encore Harumi, est un grand lecteur de mangas. Il souhaite devenir dessinateur. Finalement, il prend une autre voie et, en 1978, obtient un diplôme de cuisinier. En 1980, il se dirige vers l’entretien de véhicules tout en se passionnant pour le bouddhisme.

En 1983, il est ordonné prêtre après avoir suivi des cours de bouddhisme par correspondance. Lors d’une cérémonie tenue au temple Nishi-Honganji de Kyoto, il reçoit le prénom Kenshin qui signifie Dévotion. Avec de l’argent que ses parents lui prêtent, il monte un ermitage et en octobre il se marie. Son épouse est enceinte d’un mois.

Kenshin Sumitaku : de la maladie à la poésie

En février 1984, à la veille de ses 23 ans, on lui diagnostique une leucémie aiguë. On l’hospitalise dans sa ville. Sa sœur, qui est infirmière, veille sur lui. Bien que sa femme soit enceinte, ses beaux-parents exigent et obtiennent un divorce. En juin, son ex-épouse accouche d’un garçon. L’enfant est pris en charge par les parents de Kenshin, mais il passe la plupart de son temps dans la chambre d’hôpital de son père.

Immobilisé par la maladie, Kenshin commence à écrire des haïkus. A la forme traditionnelle, dont les codes impliquent un long apprentissage, il préfère la forme libre. Il étudie plusieurs représentants émérites de ce courant et devient membre de la revue Sōun, alors la seule à accueillir le haïku libre. A l’époque, au Japon, les poètes qui écrivent de cette manière sont rares et peu considérés. Mais Keishin est dans l’urgence et n’a pas le temps d’apprendre les codes complexes des haïkus traditionnels.

Début 1985, son état s’améliore suffisamment pour qu’il puisse sortir de l’hôpital. Pendant quelques mois, Kenshin se consacre à la promotion du haïku libre. La revue Sōun n’a accepté que deux de ses poèmes. Ils paraissent en février. Au mois d’août, il participe à l’élaboration de Kaishi, une nouvelle revue de haïku libre fondée par l’ancien rédacteur de Sōun. Ils deviennent amis. À la fin de l’été, Kenshin doit définitivement retourner à l’hôpital. En décembre, il publie à compte d’auteur un recueil de ses poèmes.

Début 1987, la chimiothérapie cesse d’agir. Kenshin entre en phase terminale. Il souffre de douleurs extrêmes et constantes, de vertiges, de nausées et il vomit du sang. Près de lui : son manuscrit. Le 7 février 1987, à l’hôpital d’Okayama, Kenshin meurt de leucémie aiguë myéloïde, veillé par sa sœur. Il avait 25 ans et dix mois et laisse 281 haïkus.

Kenshin Sumitaku : publication

En mai 1987, son ami Ikehata contacte les éditions Yayoi Shobō qui publient déjà les Œuvres complètes de Hōsai dont Kenshin se sentait très proche. En juillet, ils acceptent le projet de publier un recueil posthume avec tous les haïkus de Kenshin. Il est intitulé Mikansei ce qui signifie Inachevé. Beaucoup de ses compositions font référence au temps passé entre deux hôpitaux et à son expérience de la maladie et de la souffrance. Grâce à ses amis, sa réputation va grandir lentement mais sûrement et Harumi Sumitaku, devenu Kenshin Sumitaku, deviendra simplement Kenshin, les Japonais désignant traditionnellement par leur seul prénom leurs poètes préférés.

Les deux dernières années de sa vie, conscient de sa fin proche, il les aura consacrées à écrire des haïkus. Au Japon, il est connu comme le poète de l’âme.

Sources:

A lire ou à relire : « Nouvelles histoires extraordinaires » d’Edgar Allan Poe

Le Masque de la Mort Rouge : récit parfait pour un déconfinement

Parfois, il est agréable de relire un livre dix, vingt ou quarante ans après une première lecture. Certaines expériences personnelles et d’autres ouvrages permettent aux textes de révéler des sens que nous n’avions pas perçus la première fois. Si vous fouillez dans votre bibliothèque, peut-être y trouverez-vous Nouvelles histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe, considéré comme le père du polar. Durant cette aventure Covid-19, j’ai relu cet écrivain, l’un de mes amours littéraires de jeunesse, l’un de mes pères en littérature. Je me suis penchée spécifiquement sur ce livre, car je me souvenais vaguement du Masque de la Mort Rouge, l’une des nouvelles qu’il contient. A l’adolescence, elle ne m’avait pas vraiment interpellée. J’avais un faible pour Le Puits et le Pendule et une admiration horrifiée pour Le Chat Noir et La Chute de La Maison Usher. Toutefois, durant ce confinement, j’ai redécouvert ce récit qui rappelle que nous ne pouvons pas ignorer la maladie, nous comporter comme si elle n’existait pas. Sinon, elle risque de nous rattraper. En cette première semaine de retour « à la presque normale » et à l’excitation joyeuse, peut-être un peu imprudente, qu’elle nous procure, elle prend un sens très singulier et pertinent.

 

Le Masque de la Mort Rouge : résumé

Cette nouvelle se situe dans une région imaginaire ravagée par la Mort Rouge, une maladie plus terrifiante que la peste. Entre la contamination et la mort, il ne se passe qu’une demie heure. Les malades sentent soudainement des douleurs aigües, un vertige, puis ils suintent du sang par les pores, jusqu’à la dissolution de leur corps. Quand ses domaines sont à moitié dépeuplés par la meurtrière contagion, le prince Prospero, un intrépide fêtard, convoque un millier d’amis, choisis parmi les chevaliers et les dames de sa cour, de vigoureux joyeux lurons en bonne santé. Avec eux, il s’enferme dans l’une de ses abbayes fortifiées. Tout est organisé pour qu’ils puissent être ravitaillés sans être contaminés, sans avoir à se soucier ni de la Mort Rouge, ni du désespoir et de la dévastation qu’elle provoque à l’extérieur. Au bout de cinq à six mois de fêtes permanentes, le prince décide d’organiser un grand bal masqué qui s’étend sur les sept salons de l’abbaye. Toutes les salles respirent la joie, hormis la dernière dans laquelle quasiment personne ne s’aventure. Couverte de tentures noires, le prince y a fait installer une horloge qui sonne toutes les heures avec une telle énergie qu’on l’entend dans toute la fortification. Au son du carillon, musiciens et danseurs sont obligés de s’arrêter, le geste suspendu, ce qui met tout le monde mal à l’aise. Les coups de minuit sont si longs et sinistres que la peur tétanise les participants. C’est alors que le prince remarque, parmi les convives, un costume de très mauvais goût. Barbouillé de sang, le masque représente un cadavre raidi par la Mort Rouge. Couteau à la main et talonné par ses invités, le prince Prospero s’élance avec bravoure à la poursuite de l’importun qui, ainsi déguisé, prétend se moquer de lui. Arrivé dans la salle de l’horloge, l’inconnu se retourne et fait face aux personnes qui le suivent. Une seconde après, le prince s’écroule brusquement sur le tapis terrassé par la mort. Un par un, tous les convives commencent à tomber dans toutes les salles de l’orgie qui s’inondent de sang. La Mort Rouge s’est invitée au bal alors que personne ne l’attendait.

 

Baudelaire fasciné par Poe

La première fois que Baudelaire ouvre un livre de Poe, il est la fois épouvanté et fasciné. Vingt ans avant lui, l’américain avait écrit ce qu’il aurait voulu écrire. Cependant, bien qu’il l’ait traduit, Baudelaire n’est jamais allé dans le courant de Poe. Le poète français s’est très peu adonné à la prose. Ses poèmes n’ont pas grand-chose en commun avec ceux de l’auteur du Corbeau. Toutefois, les deux ont eu des vies cataclysmiques. Extrêmement persécutés, tous deux ont été et malmenés par le destin. Ces similitudes ont probablement rapproché le Parisien des écrits du Bostonnais, et contribué à l’admiration qu’il éprouvait pour lui.

En 1856, dans la préface de la première publication, en France, des Histoires Extraordinaires, Charles Baudelaire fait un portrait d’Edgar Allan Poe. Extrait :

« Il y a, dans l’histoire littéraire, des destinées analogues, de vraies damnations, – des hommes qui portent le mot guignon écrit en caractères mystérieux dans les plis sinueux de leur front. L’Ange aveugle de l’expiation s’est emparé d’eux et les fouette à tour de bras pour l’édification des autres. En vain leur vie montre-t-elle des talents, des vertus, de la grâce ; la Société a pour eux un anathème spécial, et accuse en eux les infirmités que sa persécution leur a données. – Que ne fit pas Hoffmann pour désarmer la destinée, et que n’entreprit pas Balzac pour conjurer la fortune ? – Existe-t-il donc une Providence diabolique qui prépare le malheur dès le berceau, – qui jette avec préméditation des natures spirituelles et angéliques dans des milieux hostiles, comme des martyrs dans les cirques ? Y a-t-il donc des âmes sacrées, vouées à l’autel, condamnées à marcher à la mort et à la gloire à travers leurs propres ruines ? Le cauchemar des Ténèbres assiègera-t-il éternellement ces âmes de choix ? Vainement elles se débattent, vainement elles se ferment au monde, à ses prévoyances, à ses ruses ; elles perfectionneront la prudence, boucheront toutes les issues, matelasseront les fenêtres contre les projectiles du hasard ; mais le Diable entrera par la serrure ; une perfection sera le défaut de leur cuirasse, et une qualité superlative le germe de leur damnation. »

 

Edgar Allan Poe : poursuivi par La Camarde

Edgar Allan Poe était hanté par la mort. Depuis son enfance, les cadavres s’accumulent autour de lui. Alors qu’il a deux ans et demi ou trois ans, le décès de sa mère tuberculeuse le marque pour toujours. Par la suite, la tuberculose ou l’alcoolisme emportera tout ceux qu’il aime.

 

Edgar Allan Poe : une enfance et une jeunesse déchirées

Sa mère, Elizabeth Arnold, née en Angleterre d’une dynastie d’acteurs, arrive vers l’âge de 9 ans aux États-Unis. Excellente danseuse, chanteuse, comédienne, elle a un superbe répertoire. Elle sait jouer tous les rôles. Très vite, elle devient la mascotte de l’Amérique. A 11 ans, elle perd sa mère. A 15 ans, elle se marie. A 18 ans, elle devient veuve. Eliza rencontre ensuite le père d’Edgar, David Poe, que les critiques, qui le détestent, appellent « face de muffin » car il n’a, semble-t-il, aucun talent. Ce jeune fils de famille a fui les siens et abandonné les études de droit. Il monte sur les planches pour plaire à Elizabeth, mais donne la réplique sans nulle inspiration. De plus, comme de nos jours, la vie de comédien est difficile. Eliza et David manquent continuellement de moyens financiers. A l’âge de 24 ans, totalement alcoolique, David part sur les routes chercher de l’argent et s’évapore dans la nature. A ce moment-là, Edgar a deux ans et demi, un grand frère, William Henry Léonard, appelé Henry. Rosalie, la petite sœur, voit le jour quelques mois après le départ de leur père.

Né dans un théâtre de Boston le 19 janvier 1809, Edgar fera un mythe de sa mère comédienne. Sa mort prématurée, et son regard immense et dévorant, le poursuivront son existence durant. La tuberculose est une maladie spectaculaire. Les gens deviennent émaciés, avec des joues très rouges et de grands yeux brillants. L’image du regard, des yeux, traversera toute son œuvre. Dans ses récits, les personnages féminins sont à la fois éthérés et macabres.

A partir du décès de sa mère, en 1811, Edgar ne connaît que des abandons. A la mort de celle-ci, on sépare la fratrie. John Allan, un commerçant de denrées coloniales, recueille le garçonnet, mais le traite comme un chien qu’il aurait offert à sa femme pour la consoler de ne pas avoir d’enfant. Elle est probablement stérile puisque John a des descendants illégitimes. Les relations entre Edgar et John Allan sont difficiles. Très vite, Edgar, qui a besoin d’un regard constant sur lui, décide que le monde sera sa scène et devient un mystificateur, ce qui détériore ses relations avec son beau-père.

Ses études sont difficiles. Il peine à s’intégrer aux autres. La période de l’université s’avère un calvaire. Fréquentée par des jeunes hommes aristocratiques, riches, despotiques et turbulents, Edgar, pauvre et rêveur, n’y trouve pas sa place. D’autant, que les étudiants habitués au pouvoir, se permettent tout et n’importe quoi. Poe est terrifié par une scène où, lors d’une bagarre, l’un des étudiants arrache, à un homme, un morceau de chair gros comme la main. Ses études se passent mal.

A la mort de son épouse, John Allan, son beau-père, se remarie et ne veut plus rien savoir d’Edgar.

 

Edgar Allan Poe: une vie tumultueuse et sulfureuse

Sa tante Maria Clemm, le reçoit en 1829, à Baltimore, après sa dispute avec John Allan. Maria Clemm est la plus jeune sœur de son père. Bien que cette mère de huit enfants ait une vie malheureuse, elle l’accueille avec joie, ce qui permet à Edgar de retrouver son grand frère Henry. Quand Maria Clemm ouvre ses portes à l’écrivain, il ne lui reste que Virginia la petite dernière de 9 ans. Pour la première fois, le poète goûte à la vie de famille. Pour remercier sa tante, il devient le précepteur de Virginia. Mais, en retrouvant son frère, qui est complétement alcoolique, il rencontre l’éthylisme. Auparavant, il n’avait pas eu l’occasion de boire. Mais ce frère qui a une vie très mondaine et qui l’introduit dans tous les salons, l’entraîne dans la boisson. Edgar admire Henry, un talentueux conteur qui mène une existence fantastique et fait des choses extraordinaires. Dans cette fraternité retrouvée, Edgar se reconstruit. Cette vie est merveilleuse pour lui. Son frère l’amuse, Maria Clemm s’occupe de l’intendance et, lui transmet son savoir à Virginia. Par la suite, sa relation avec la fillette deviendra une clé importante de son écriture.

A Baltimore, Poe entre dans le journalisme en tant que critique et correcteur. Excellent journaliste, il donne à connaître la littérature européenne aux États-Unis. Malgré ses périodes d’alcoolisme, on l’engage dans les journaux car, en avance sur son temps, il a  compris l’importance du marketing. Sa plume tranchante scalpe ses victimes. Acharné, il ne s’arrête que lorsque le sang coule. On dit que ses critiques sont écrites «au tomahawk» ce qui lui vaut le surnom de L’Indien. Ses « assassinats » journalistiques augmentent tellement les tirages, que lorsque Poe estime que la polémique tarde, il intervient sous divers pseudonymes, n’hésitant pas à se contredire lui-même pour mettre de l’huile sur le feu.

Poe et son frère écrivent des contes ensemble. Ils se sont fabriqués un avatar de leurs deux noms cryptés : Edgar Léonard. Quand son frère meurt en 1831, Poe est bouleversé. C’est alors qu’il écrit son premier conte. Sa production devient alors très riche et diverse. Il produira notamment un essai, Eurêka, qui préfigure le Big Bang qui ne sera découvert qu’un siècle plus tard.

Edgar se marie avec Virginia alors qu’elle n’a que 13 ans. Les biographes prétendent que ce mariage n’a jamais été consommé. Il aurait épousé sa cousine, en falsifiant des papiers officiels, pour qu’elle échappe à un autre cousin à qui elle aurait dû être confiée pour parfaire son éducation. De Virginia, il a surtout besoin de l’admiration et du regard – encore et toujours les yeux qui le poursuivent. De plus, il adore jouer à Pygmalion. Toutefois, le poète plait beaucoup aux femmes et, pour son bonheur – ou son malheur -, compte énormément d’aventures en dehors de son mariage. Virginia meurt de la tuberculose à 24 ans, l’âge auxquels meurent ses proches en général. Ce décès l’accable.

Poe est un cérébral avec une lucidité implacable que l’on ne retrouve qu’à travers la littérature. Sa réalité est le lieu de ses désastres. Le lieu où il perd la face, où il est abandonné. Mais il se répare à travers l’écriture.

Très populaire, il fait beaucoup parler de lui. Les journaux sont toujours pleins de ses hauts-faits et scandales. Cependant, en 1845, la publication du Corbeau, son écrit le plus connu, lui apporte enfin une vraie gloire. En apparaissant partout, le corbeau est sujet à une sorte de marchandising. Actuellement, on en aurait fait des t-shirts et des figurines. D’ailleurs, de nos jours, l’on trouve des t-shirt imprimés qui rappellent ce poème. Mais déjà, à l’époque, à New-York, tout est corvusé. Même la silhouette de l’auteur se voit transformée en corbeau, ce qui en rajoute à sa sulfureuse réputation.

Certes, la vie de Poe a été marquée par l’alcoolisme, mais beaucoup moins que le mythe ne le prétend. Cette réputation d’ivrogne invétéré lui aurait été faite par ses détracteurs. L’on sait à présent, de source sûre, qu’il avait de longues périodes d’abstinence. L’étude de la calligraphie de ses manuscrits, prouve qu’il écrivait en étant sobre. En revanche, il souffrait probablement de maladies nerveuses et cérébrales induites par les traumas subis durant son enfance et au long de sa vie. Ce que l’on appellerait, aujourd’hui, des troubles de la personnalité. En effet, Poe a traversé des périodes de deuils effroyables et d’épuisants moments de pauvreté. A tel point qu’il se déplaçait couramment à pied, sur de longues distances, par exemple de Richmond à Washington -200 km- pour livrer ses textes. Souvent, sa tante Maria Clemm mendiait, entre autres, chez les éditeurs et directeurs de journaux pour que sa fille et son gendre puissent survivre.

Sa mort est entourée de mystère. A la fin de sa vie, il n’a que quarante ans. Ayant tout perdu, sans ressources, il descend de New-York vers le sud. Il s’arrête à Philadelphie. La ville est complètement ravagée par le choléra. Ce séjour s’avérera affreux pour lui. Finalement, le 27 septembre 1849, il prend le vapeur. On le retrouve le 3 octobre, à Baltimore, complètement hagard et dépenaillé. On l’interne dans le service des alcooliques de l’hôpital. Après avoir déliré durant plusieurs jours, il meurt le 7 octobre 1849.

La théorie la plus largement admise est qu’il aurait été victime de la corruption et de la violence qui sévissaient lors des élections. La ville était alors en pleine campagne électorale. Des agents des deux camps parcouraient les rues, d’un bureau de vote à l’autre, faisant boire aux naïfs un mélange d’alcool et de narcotiques afin de les traîner, abrutis par le détonant cocktail, au bureau de vote. Pour parfaire le stratagème, on changeait la tenue de la victime, qui pouvait également être battue. Edgar Poe, qui souffrait d’une maladie de cœur, n’aurait pas résisté à un tel traitement.

 

Sources :

– France Culture : La compagnie des oeuvres, avec Isabelle Viéville Degeorges et Marie Bonaparte.

– Nouvelles Histoires Extraordinaires, Edgar Allan Poe, préface de Tzevtan Todorv, notes de Charles Baudelaire, Éditions Folio Gallimard.

– Edgar Allan Poe, Isabelle Viéville Degeorges, Editions Léo Scheer.

– Wikipédia.

 

 

Lettre à mes aînés: de Suisse, d’Espagne ou d’ailleurs, je pense à vous

Ce que le corps peut supporter

Nous naissons pour le meilleur et pour le pire. Le pire est toujours possible. Le meilleur nous aide à vivre, à supporter la vie quand, parfois, arrive le pire. Je me reconnais privilégiée et sais que, le pire peut, hélas, s’avérer bien pire que le pire supposé. Ma mère me disait souvent un dicton espagnol qui s’est fréquemment vérifié: “Que Dios no te dé jamás todo lo que tu cuerpo soporte”. Que Dieu ne te donne jamais tout ce que ton corps peut supporter. Quand je me plonge dans l’histoire de l’humanité, j’éprouve un vertige en me remémorant ces mots, couramment répétés dans ma famille qui a connu une guerre fratricide et une terrible après-guerre. Pour les croyants, comme pour les athées, cette phrase prend probablement tout son sens en cette période de Pâques. Surtout, en cette année particulière où célébrations, festivités et déplacements vacanciers ont été annulés, ou remis à l’imagination de chacun et à l’inventivité des communautés. “Que Dieu -que la vie- ne te donne jamais tout ce que ton corps peut supporter”. Qui croyait pouvoir supporter un confinement? Et pourtant…

Le décès d’un être cher fait également partie des choses que l’on n’imagine pas endurer. Puis, malgré les larmes, la vie nous apprend que c’est possible. Dès les premiers instants de notre existence, la maladie et la mort nous accompagnent, même si nous préférons les ignorer. Puis, soudain, elles surgissent. Intempestives. Pour nous autres privilégiés occidentaux qui croyions pouvoir les narguer, les combattre, les oublier, les voici aussi dévastatrices qu’un ouragan. J’ai toujours su qu’elles habitent parmi nous. Mais, ce qui me déstabilise actuellement, c’est qu’elles pourraient emporter, quasiment d’un seul coup de faux, plusieurs personnes que j’aime sans que je puisse les soutenir, les embrasser ou participer à une cérémonie d’adieux. Douloureux constat pour celles et ceux qui ont leurs familles ici. Plus attristant encore pour celles et ceux qui avons les nôtres au-delà des frontières.

Lettre et souvenirs au temps du Covid-19

Le journal ArcInfo, en collaboration avec l’émission Porte-plume, de la RTS La 1ère, m’a demandé d’écrire une lettre pour les aînés. Je l’ai adressée à ma famille en me rappelant des moments et des ambiances qui ont embelli mon enfance. Après sa publication, j’ai reçu des messages de personnes qui se sont identifiées à mon écrit, qui connaissent la même situation, même si leurs proches se trouvaient dans le périmètre de l’Helvétie, tout comme des personnes ayant leurs familles, pères, mères, enfants en Italie, au Portugal, en Serbie ou ailleurs. On m’a aussi demandé d’en faire la traduction pour les immigrés de langue castillane ne sachant pas encore le français. C’est pourquoi, je publie également ce courrier dans ce blog, avec sa version espagnole légèrement augmentée.

A tous, en ces temps de nouveau Coronavirus, je souhaite de Bonnes Pâques. Que la joie et la santé s’invitent à votre table malgré ces curieuses circonstances. Que la vie ne vous donne jamais tout ce que vous êtes capables de supporter.

Pour ma part, je reviendrai le 7 mai avec des romans, des nouvelles et des poèmes. En attendant, je me confine pour écrire mon prochain ouvrage où il ne sera guère question de cet étrange printemps 2020.

Lettre aux aînés

La Chaux-de-Fonds, le 2 avril 2020

Chers papa, mama, tantes et oncles,

J’ai eu le bonheur de grandir dans une famille élargie où l’on formait un clan. Je me souviens de vous jeunes, beaux, la bouche pleine de calembours et l’esprit farceur. Dans ma mémoire, j’ai des instants de bonheur. Je ne marchais pas encore. L’oncle Jésus me lançait par-dessus sa tête et tante José, la fiancée de Pepe, louchait pour m’amuser. Je la trouvais belle avec les grains de beauté qu’elle s’était tatoués sur le visage. Et comme j’étais fière, dans ma petite tenue blanche, avec mes gants en dentelle, lorsque je tenais la traîne de la robe de mariée de la cousine Marga. Qu’il m’épatait l’oncle Angel, avec les radios qui avaient probablement diffusé la voix du Général Guisan, qu’il récupérait, bricolait et réparait. Pour nous divertir, tante Violeta construisait des cabanes au salon ou préparait des sandwichs avant une promenade en forêt. Papa, je me souviens de nos premières vacances à la mer. A l’époque, on s’habillait de tee-shirts colorés façon batik, et Los Payos chantaient « Vamos a la playa calienta el sol ». Tu m’as appris à nager en me tenant par le menton. Et toi mama, sublime quand tu sortais avec papa, avec tes bottes lacées et ta courte jupe en daim. Mais le soir, en djellaba, tu me lisais des contes de Perrault ou des frères Grimm. Je me rappelle aussi: les mères des copines bêchant leur potager, les voisins du quartier taillant les fruitiers, mon institutrice de 2ème année primaire que j’aimais tant. Vous me donniez l’impression que l’existence s’apparentait au printemps. Que je ne grandirais jamais. Que pour toujours vous resteriez jeunes et forts. Puis le temps a fait son œuvre. La famille s’est éparpillée, comme souvent chez les immigrés. Une partie est restée ici. L’autre est retournée en Espagne. Mais vous faites tellement partie de moi, que je vous croyais immortels. Et soudain, le Covid-19 est apparu en rappelant les règles! Qu’elles sont cruelles ces règles ! A présent, j’ai peur de vous perdre, surtout vous, père et mère. En particulier toi, mama, qui te trouve dans le cyclone, pas très loin de Pepe et José, dans une région de la Péninsule ibérique où les personnes de votre âge meurent par centaines. Je m’aperçois, que je pense à vous. Que mon cœur vous suit. Tout comme il accompagne les personnes qui m’ont vu grandir et, qui à présent, en Suisse comme en Espagne, sont éloignées de ceux qu’ils aiment. Alors pas de mauvaise blague, s’il vous plaît. Prenez soin de vous, por favor. Je veux vous revoir.

Je vous embrasse.

Dunia

Si vous souhaitez écouter cette lettre très joliment lue par Manuella Maury, cliquez sur Porte-plume, La Première, RTS. Vous pourrez écouter la lettre à ma famille à partir des minutes 16:49. Participent également Anne Claire Martin, Bernard Comment, Anne-Marie Perrinjaquet.

 

Mi carta para los mayores

La Chaux-de-Fonds, el 2 de abril de 2020

Queridos papá, mamá, tíos y tías,

Aunque estábamos muy bien integrados en Suiza, tuve la suerte de crecer en una familia donde entre padres, tíos, tías, primos y primas formábamos un clan. A la primera generación, os recuerdo jóvenes, guapos, con la boca llena de bromas y de chistes. Mi memoria rebosa de momentos felices. Aun no andaba, cuando el tío Jesús me arrojaba hasta el techo mientras me reía a carcajadas. También recuerdo como, la tía José, antes de que fuera mi tía porque en ese momento era la prometida de mi tío Pepe, el hermano de mi madre, me sentaba en sus rodillas y ponía los ojos bizcos para divertirme. Que guapísima era con los lunares que se había tatuado en la cara un día en que, a su hermana y a ella, les dio por distraerse con tinta y agujas. Y lo orgullosa que estaba yo, entrando en la iglesia cuando se caso la prima Marga, con mi vestidito blanco y los guantes de encaje, sosteniendo la cola del vestido de la novia. Y cuánto me fascinaba mi tío Angelito, con las radios que recuperaba, limpiaba y reparaba. Eran tan antiquísimas que, probablemente, cuando habían transmitido la voz del General Guisan, el héroe suizo de la Segunda Guerra Mundial durante la movilización, ya tenían unos cuantos años y hasta habían anunciado los estrenos de las películas de Rudolfo Valentino. Para entretenernos, la tía Violeta construía cabañas con mantas y sillas en medio del salón o preparaba bocadillos antes de llevarnos de paseo por el bosque, en invierno, bajo la nieve. Papá, recuerdo nuestras primeras vacaciones junto al mar, en Mallorca. En aquella época, solíamos vestirnos tipo hippies, con camisetas teñidas con la técnica de batik, muy guais, y Los Payos cantaban “Vamos a la playa calienta el sol”. Me enseñaste a nadar sosteniéndome por la barbilla. En cuanto a ti, mamá, que bella y sublime te veía cuando salías de fiesta con papá, con tus botas de cordones y tu falda corta en piel de ante. Pero por lo general, cuando andabas por casa, te vestías con una chilaba comprada en el rastro de Madrid –cuanto me gustaba el rastro de entonces- y antes de apagar la luz, cuando ya estaba en la cama, me leías cuentos de Perrault o de los hermanos Grimm. También recuerdo: las madres de mis amiguitas regando las huertas que en ese momento tenían casi todas las casas antiguas de nuestro barrio, los vecinos podando los árboles frutales, y mi profesora de segundo año de primaria a la que tanto quería. Todos me dabais la impresión que la vida era una eternal primavera. Que yo nunca crecería y que vosotros os mantendríais jóvenes y fuertes para siempre. Pero, el tiempo hizo su cruel trabajo. La familia se disperso, como suele ocurrir con los inmigrantes. Algunos nos quedamos aquí. Sobre todo la segunda generación. Otros regresaron a España, incluso ciertas personas de la tercera generación nacidas en Suiza. Pero hacéis tan parte de mí, que pensaba que erais inmortales. Pero de repente apareció el Covid-19, recordándonos las reglas! ¡Qué duras son esas reglas! Ahora tengo miedo de perderos, en particular vosotros, padre y madre. Especialmente tú, mamá, que vives en el ciclón, no lejos de Pepe y José, en una región de la Península Ibérica donde la gente de tu edad se está muriendo por cientos. Me doy cuenta que pienso en vosotros. Que mi corazón os sigue. Que acompaña la gente que me vio crecer y que ahora, en Suiza como en España, está lejos de sus seres queridos. Así que, aunque seáis chistosos, por favor, evitad las bromas pesadas. Cuidaros por favor. Que quiero volver a veros.

Besos a todos.

Dunia

 

Photographies / Fotografias :

  • Mon 3ème anniversaire / Mi cumpleaños: 3 años
  • Avec ma mère: mes premières vacances à la mer / Con mi madre: mis primeras vacaciones cerca del mar.

 

A lire ou à relire : « Le Démon » de l’écrivain Hubert Selby Jr.

Le Démon de Hubert Selby Jr : quand la réussite sociale ne suffit plus

L’auteur Hubert Selby Jr. sur la couverture du Démon.

A l’heure où, de plus en plus d’Américains, achètent des armes pour protéger leur famille des éventuels pillards mus par le Covid-19, j’ai ressorti une métaphore de la déliquescence des États-Unis. En ces moments d’incertitude, certaines personnes éprouvent le besoin de se plonger dans de douces littératures. D’autres, en revanche, en appellent à un violent exorcisme pour passer le cap. Dans ce cas, je ne peux que conseiller la lecture du Démon de Hubert Selby Jr. Si vous avez aimé American Psycho, écrit quinze ans plus tard par Breat Easton Ellis, et dont on dit qu’il s’est inspiré du Démon pour imaginer son roman, vous apprécierez la descente aux enfers de Harry White, jeune cadre new-yorkais à qui tout réussit. Le parfait symbole du rêve américain. Mais son démon intérieur le mènera à une autodestruction inéluctable.

Le Démon de Hubert Selby Jr. : résumé

Harry White est un homme qui a devant lui une brillante carrière de cadre. Il vit avec ses parents, travaille dans le centre de New-York et couche à tout va avec des femmes mariées. Il aime les séduire, les manipuler et s’en éloigner. Jusque là, rien d’extraordinaire. Il n’est ni le premier, ni le dernier, à se conduire en Don Juan. Mais dans sa tête quelque chose disjoncte. Une anxiété croissante, un désir de dépassement, une insatiabilité qui le dévore de l’intérieur. De plus, son supérieur lui intime quasiment l’ordre de se marier afin qu’il puisse avoir de l’avancement. Jouer le jeu de la « normalité » – femme, famille, jolie maison en banlieue – est une condition sine qua non pour monter dans l’échelle sociale. Il épouse donc la douce Linda avec laquelle il a deux beaux enfants et achète une jolie maison. Tout est apparemment idyllique mais, au plus profond de lui, Harry éprouve une angoissante insatisfaction. Pire, les états décrits par l’auteur, ressemblent davantage à ce que ressent un toxicomane en manque de drogue, plus qu’à une simple frustration. Tremblements, anxiété, sueurs, incapacité à travailler correctement. Son démon demande à être nourri. Il lui donne à manger, mais son Mal en redemande encore, et de plus en plus hard. Coucher avec des femmes, même avec des clochardes, ne suffira plus à Harry. Il lui faut commettre des vols mais, bientôt, sa dose d’adrénaline ne sera plus assez forte. Plusieurs fois, tel un alcoolique, il tentera l’abstinence. Mais, à chaque rechute, la sale bête qui le ronge exigera plus de soumission. Le démon qui lui bouffe la raison et l’énergie, finira par le conduire au meurtre.

Extraits d’après la traduction de Marc Gibot

Dès la première page, dès la première ligne, l’auteur nous inflige une claque :

« Ses amis l’appelaient Harry. Mais Harry n’encu.ait pas n’importe qui. Uniquement des femmes… des femmes mariées.

Avec elles, on avait moins d’emmerdements. Quand elles étaient avec Harry, elles savaient à quoi s’en tenir. Pas question d’aller dîner ou de prendre un verre. Pas question de baratin. Si c’est ce qu’elles attendaient elles se foutaient dedans ; et si elles commençaient à lui poser des questions sur sa vie, ou à faire des allusions à une liaison possible, il se barrait vite fait. Harry refusait toute attache, toute entrave, tout embêtement. Ce qu’il voulait, c’était bais.r quand il avait envie de bais.r, et se tirer ensuite, avec un sourire et un geste d’adieu.

Il trouvait que coucher avec une femme mariée était beaucoup plus jouissif. Pas parce qu’il bais..t les femmes d’un autre, ça Harry s’en foutait, mais parce qu’il devait prendre certaines précautions pour ne pas être découvert. Il ignorait toujours ce qui pouvait se produire, et son appréhension augmentait son excitation ».

Plus loin, au chapitre 4 :

« Ouais, il règne à New-York, l’été, une atmosphère de fête. Les salauds… Parlons-en de leur fête… avec le temps qu’il fait en ce moment. Ah, il est chouette le temps ! Si foutrement chaud et humide qu’on se croirait sous la douche, tellement on transpire. Et tous ces connards qui puent encore plus que des bêtes. Z’ont jamais entendu parler de savon, d’eau et de dentifrice. Bon Dieu, quelle puanteur ! Putains de vieux dégueulasses. On jurerait qu’ils se frottent les aisselles avec de l’ail et des oignons… et qu’ils mâchonnent des sous-vêtements douteux. »

Très mal reçu par la critique littéraire étasunienne lors de sa parution, Le Démon est l’œuvre de Hubert Selby Jr. que les francophones préfèrent.

Ci-dessous, découvrez Le Démon avec une création radiophonique de France Culture à écouter:

Biographie de Hubert Selby Jr.

Hubert Selby Jr. est né à Brooklyn, en 1928, dans une famille défavorisée. Peu scolarisé, à seize ans, il s’engage dans la marine marchande. Atteint de tuberculose, il démissionne pour être hospitalisé durant quatre ans, de 1946 à 1950. Durant son hospitalisation, il commence à lire compulsivement tout ce qui lui tombe entre les mains: les modes d’emploi des médicaments, des romans classiques ou contemporains, de la philosophie. L’idée qu’il pourrait lui aussi écrire commence peu à peu à germer en lui. La maladie, l’alcool, la drogue, les hôpitaux psychiatriques et même la prison font partie de sa vie jusqu’au jour où il achète une machine à écrire. En 1964, Last to Brooklyn paraît aux États-Unis et rencontre immédiatement du succès. Il publie ensuite d’autres romans – Retour à Brooklyn, La Geôle, Le Démon -, toujours salués par la critique. Après un silence de près de trente ans, il publie Le Saule  en 1999, et Waiting Period.

Hubert Selby Jr. est mort à Los Angeles le 26 avril 2004 à l’âge de 75 ans.

Vous pouvez aussi découvrir plus amplement sa vie, dans cette émission diffusée sur France Culture le 5 juin 2011.

Acheter des livres durant le confinement

Si vous souhaitez lire pendant votre confinement, renseignez-vous. Beaucoup de librairies, y compris des librairies indépendantes, livrent exceptionnellement à domicile, mais vous pouvez aussi commander chez les éditeurs et chez les auteurs parfois. Du moins chez les auteurs suisses.

Source

  • Le Démon, Hubert Selby Jr., Éditions 10-18

 

Poème: le Roi absent

Intronisé par le désir et l’amour

La sagesse exige distance et modération. Ce en quoi le désir et l’amour, quand la passion s’en mêle, sont l’antithèse de la sagesse. D’autant que les premiers émois, à l’instar des amours contrariées, des amours impossibles ou des amours que la distance sépare, s’avèrent souvent d’une extraordinaire puissance évocatrice. Dans notre imaginaire dépouillé de raison, l’être aimé devient elfe, magicien, déesse, fée, aigle ou roi, posant ainsi les fondations des futures déceptions quand la réalité nous rattrape.

“Est-ce qu’on est maître de devenir ou de ne pas devenir amoureux ? Et quand on l’est, est-on maître d’agir comme si on ne l’était pas ?” demandait Diderot. J’ajouterai même: sommes-nous maîtres de nos chimères lorsque nous sommes amoureux?

J’ai écrit ce poème alors que des centaines de kilomètres me tenaient éloignée d’une personne qui éveillait ma passion. Amoureuse, je n’ai jamais su être sage, ni modérée, ni raisonnable. L’objet de mes sentiments devient forcément magnifique. Sublime. Transcendant. Unique et royal.

 

Lecture: “Lolita la véritable histoire” de Sarah Weinman

Sally Horner: la tragique inspiratrice de Lolita

Sally Horner a 11 ans lorsqu’elle est kidnappée dans le New Jersey en 1948.

Orpheline de père, issue d’un milieu pauvre, elle n’est pas très populaire à l’école. Pour la mettre à l’épreuve ses “amies” la défient de voler dans un libre-service. Le pédophile Frank La Salle, qui se trouve sur les lieux, voit le larcin. Il en profite pour se faire passer pour un agent du FBI et mettre l’enfant sous son contrôle. Durant 21 mois, il tiendra la fillette sous son emprise. Le ravisseur, un mécanicien quinquagénaire, lui fera traverser les États-Unis tout en abusant d’elle. Ce fait divers, cité dans Lolita de Vladimir Nabokov, aurait inspiré l’écrivain pour créer ses personnages. Il s’en est toujours défendu. Peut-être ne voulait-il pas que l’on réduise son œuvre littéraire à la littéralité. D’autant que l’écrivain traitait de l’attirance des vieux messieurs pour les très jeunes filles, voire même de la pédophilie, depuis 1929. Penché, depuis longtemps, sur l’écriture de Lolita, il en éprouvait parfois une certaine désespérance. A tel point que Vera, son épouse, a une fois sauvé le manuscrit des flammes. C’est donc probablement au moment où Nabokov a pris connaissance du drame de Sally Horner, qu’il a trouvé les clés du roman. En effet, comme Frank La Salle, Humbert Humbert, l’agresseur imaginé par le grand écrivain, emmène l’enfant sur les routes, de motel en motel et l’inscrit à l’école en se faisant passer pour son père.

Lolita la véritable histoire, le livre de Sarah Weinman est paru aux Éditions du Seuil. Extrêmement détaillé, il analyse le fonctionnement de l’enfant, éloignée de ses proches, qui ne reçoit de l’amour que de la part de l’homme qui la viole et la manipule. Souvent à l’extérieur, en contact avec d’autres personnes, Sally ne tente jamais de s’échapper. C’est Ruth, une voisine de campement, mère de 9 enfants qui a été mariée 10 fois, qui remarque l’étrange façon de marcher de Sally. Elle en déduit que son “père” lui inflige des sévices peu dicibles. Elle l’a fait venir dans sa caravane pour l’interroger. Sally se confie à elle. La voisine met son téléphone à la disposition de la fillette pour qu’elle appelle chez elle. Chose étonnante: cette mère de famille nombreuse, qui s’occupe sommairement de ses enfants, ne remarque pas que sa propre fille a été abusée par Frank La Salle. Ce qui tend à confirmer l’idée que la réalité dépasse souvent la fiction. Par ailleurs, le destin de Sally s’avère plus tragique que celui de Lolita. Une fois “sauvée”, malgré son étonnante intelligence, elle ne parvient pas à se réintégrer socialement. Les filles la méprisent et les garçons la traitent de pute. A 15 ans, elle meurt renversée par un camion.

Une reconstitution de l’Amérique des années 1940

Le livre aborde énormément de sujets: l’affaire Horner, l’enquête de police, le lien avec Lolita, l’écriture de Nabokov, la place que la littérature tient dans sa vie, un meurtre de masse, le kidnapping de June Robles une riche héritière, les difficultés que l’écrivain rencontre dans le milieu de l’édition avant et après la publication de son chef-d’œuvre, de sa passion pour la chasse aux papillons… J’en passe. Cette lecture m’a souvent donné l’impression que Sarah Weinman se laissait déborder par ses recherches. J’ai peiné à comprendre où elle voulait en venir mais, plus j’avançais dans le livre, plus cette surabondance d’évènements et d’explications m’encourageait à le poursuivre. Sa fidèle reconstitution de l’Amérique des années 1940 nous aide, notamment, à mieux comprendre la mère, une veuve indigente débordée de travail qui laisse partir sa fille avec un inconnu et les motifs pour lesquels la police néglige cette affaire.

Un livre moralisateur

En revanche, la journaliste reproche à la beauté de l’écriture de Nabokov d’occulter le désarroi de la fillette. Un point qui déplaît aux admirateurs de l’écrivain.

De toujours on a tenté de prouver que Nabokov était pédophile. Personne n’a jamais rien trouvé ni démontré. Soupçonne-t-on Maxime Chattam ou Agatha Christie d’être de pervers assassins sous prétexte qu’ils savent décrire le crime, la psychologie du criminel et nous tenir en haleine? L’auteur, lui-même, a toujours soutenu que l’enfant était manipulée et abusée. Ce sont les yeux de ceux qui l’ont lu, qui ont perçu Lolita comme une jeune perverse. Mais elle n’est perverse qu’à travers les fantasmes de son agresseur et de certains lecteurs. Or, Sarah Weinman, semble reprocher à l’auteur d’avoir consacré son livre au criminel plutôt qu’à la victime. Que son écriture, trop savante et raffinée, occulte la monstruosité de la situation et les sentiments de l’enfant. Mais ce n’était pas son propos. Nabokov souhaitait pénétrer l’esprit de l’agresseur, sonder son arrogance. Il y est remarquablement parvenu. S’intéresser aux sentiments de l’abuseur plutôt qu’à ceux de l’abusée c’était son droit d’auteur. Il n’en reste pas moins que Lolita la véritable histoire est une excellente enquête, très bien documentée.

A noter: si vous souhaitez vous plonger dans le ressenti de Lolita d’une manière plus romanesque qu’à travers un essai, je vous recommande Journal de L. (1947-1952) de Christophe Tison, évoqué au mois de décembre 2019 sur ce blog.

Un livre 5 questions: “Mémoire des cellules” de Marc Agron

Mémoire des cellules de Marc Agron: art contemporain et thriller psychologique

Galeriste et libraire spécialisé en livres anciens, Marc Agron dirige depuis plus de vingt ans la prestigieuse Librairie Univers à Lausanne. Entré en littérature avec Mémoire des cellules, publié par les Éditions l’Âge d’Homme en 2017, son deuxième livre Carrousel du vent a été salué par toute la critique et sélectionné pour le prix des lecteurs de la Ville de Lausanne en 2019. Son troisième livre Rêver d’Alma  paraîtra chez le même éditeur en 2020.

Je reviens sur Mémoire des cellules qui vient de sortir en format de poche, aux Éditions L’Âge d’Homme, avec une préface de Michel Thévoz écrivain, historien de l’art, philosophe, professeur à L’UNIL, ancien conservateur du Musée Cantonal des Beaux-Arts, à Lausanne, et qui est également à l’origine de l’initiative de la création de la Collection de l’art brut.

Dans ce thriller psychologique, une très belle plume nous plonge dans le milieu de l’art contemporain tout en nous contant des histoires très humaines. Tellement humaines que l’auteur n’a pas hésité à transformer en personnage de fiction Pamela Rosenkranz, l’artiste multimédia uranaise qui utilise la lumière, le liquide, la performance, la sculpture, la peinture ou l’installation pour illustrer ses concepts.

La quatrième de couverture :

« Envoyé pour un reportage à la Biennale de Venise, Maximilien observe un public perplexe face à une installation monumentale de 200 000 litres d’eau croupie. Il décide alors d’entrer en «  résistance » contre l’art contemporain ». Mais l’auteur en parle probablement mieux:

“Mon livre c’est surtout deux histoires en une. Le milieu de l’art (contemporain ou pas) est « mon » univers et j’ai pensé qu’il serait bon de situer l’histoire dans ce cadre-là tout comme « Carrousel du vent » démarre dans une librairie de livres anciens, mon milieu encore, pour raconter une histoire en parallèle. Il s’agit pour moi, comme pour un scénographe, de situer l’histoire dans un cadre où je me sens à l’aise. Les deux ouvrages ont en commun d’interroger la mémoire, et surtout, l’oubli. Rêver d’Alma  bouclera ce triptyque”.

La phrase extraite du livre :

« Entre l’absurde et le grotesque, le public hétéroclite ne voyait pas la différence ».

 

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Mémoire des cellules : l’interview de Marc Agron

Dans Mémoire des cellules, un jeune critique d’art projette de dynamiter une œuvre contemporaine qu’il considère vide de sens. Haïssez-vous l’art contemporain ?

Mon personnage ne peut pas comprendre qu’on puisse aller si loin dans la provocation. Mais surtout, il n’accepte pas le contenu et le titre de la feuille explicative du curateur qui est censé éclairer le visiteur, perdu sans cela. Le curateur prive ainsi l’amateur de toute possibilité d’imagination propre, car conditionné par le « mode d’emploi ».

J’aime l’art contemporain. J’ai davantage de « soucis » avec certains théoriciens qui se mettent au premier plan, par leurs textes abscons, par leur égocentrisme et souvent, hélas, par leur (in)culture, ce qui donne parfois des textes d’une absurdité affligeante. Dans mon livre, Maximilien est plutôt « étonné », il ne comprend pas, il voudra rencontrer l’artiste. Pamela Rosencrantz, une vraie artiste, devient alors un personnage de fiction.

Dans votre livre, Pamela R. gagne sa vie grâce à la célébrité apportée par ses installations. Pourtant, elle nourrit une véritable passion pour Vallotton et l’art ancien en général. Elle confesse, dans l’intimité, profiter de l’art contemporain pour grassement gagner sa vie. Les artistes contemporains seraient-ils des imposteurs à vos yeux ?

Certainement pas. Mais il y a des exceptions. Ils doivent provoquer, ils doivent inventer de nouvelles manières de s’exprimer, de nouveaux langages, de nouvelles formes d’expression etc. Et aussi, secouer (du moins nos consciences) ! Mais, au cours de leur formation (même autodidacte) ils doivent acquérir un savoir-faire. Être aussi « artisans. »

Quand un artiste, ne sachant rien faire d’autre que de monter superbement un projet (cours enseigné à l’ECAL à la place de celui du dessin) et se dit « enfant de Duchamp », il insulte l’art moderne et contemporain à la fois. Duchamp est un immense peintre qui, justement, dit à un moment donné  « Je vous emm… ». Alors qu’il est au sommet de son art, il commence à faire des installations (géniales), employant tout son savoir-faire, sa technique, sa culture gigantesque, son humour…

Selon vous, à quoi devrait ressembler l’art contemporain ?

Un medium qui intrigue, interroge, provoque, suscite la curiosité. Qui émeut, donne à réfléchir. Qui construit des ponts entre les cultures et les gens. Il peut être politique, mais c’est mieux s’il est poétique. Il ne doit être ni pédant, ni moralisateur. Il ne doit pas pousser le riche à se justifier ni le pauvre à s’encanailler. Mais surtout, il faut que l’artiste soit « artisan » de la matière qu’il transforme pour créer une œuvre d’art.

Vous vous prétendez macho. Or, dans votre roman, on finit par découvrir que l’homme est tout aussi victime que la femme du masculinisme. Pouvez-vous nous expliquer votre vision des relations humaines, ou du moins à quoi elles tiennent ? Les contraintes et soumissions qu’elles supposent ?

Je me prétends macho ? Peut-être dit-on cela de moi. Quand j’ai de la peine avec un certain féminisme, je me rappelle immédiatement ce qu’ont dû faire les homosexuels pour ne plus être stigmatisés et pour obtenir le droit de vivre normalement. Je suis d’accord avec le combat féministe, il est plus que nécessaire. Et il faut parfois forcer la dose pour avancer dans ce qui ne devrait pas être un « combat ».

Dans mon livre, c’est l’homme qui ne peut suivre son penchant naturel et devra prouver à ses camarades qu’il peut sortir avec une femme. Et c’est la FEMME qui est bienveillante et le « sauve » des moqueries de ses copains qui le traitent de « pédale ». Les femmes sont l’élément central de mes deux romans et de leurs héroïnes. Ce sera le cas aussi dans mon prochain roman.

Je ne suis pas pour la suppression de Madame, Monsieur, je trouve qu’il faut qu’il y ait une « différence » (et l’on sait que la différence est une richesse ) entre les femmes et les hommes, en l’honneur des un(es) ou des autres. Ma(dame), ne signifie pas pour moi l’idée de possession, Mon(sieur), non plus. L’unisexité est une absurdité qui enlèvera toute poésie à notre existence.

Il faut redécouvrir la valeur du monde en refusant l’image négative, ne pas condamner l’homme face à la femme parce qu’il se dit Homme, mais parce qu’il se comporte mal, pas plus que le puissant en tant que puissant mais parce qu’il peut être injuste.

La question que je pose à tous les auteurs : à quel personnage littéraire vous identifiez vous ?

A plusieurs, sans doute. A Darley dans le Quatuor d’Alexandrie pour le regard implacable sur le monde qui l’entoure et sur lui-même. Il y a dans mes livres au moins un personnage qui est « moi » mais qui ne me ressemble pas forcément ni physiquement, ni culturellement… mais il dira ce que je pense sur un sujet ou un autre.

Je m’identifie aussi aux « fainéants et orgueilleux » de Albert Cossery, dans leur désir naïf d’observer les injustes, les hommes de pouvoir, et de s’en moquer à travers leur humour, leur seule arme, et de combattre les privilèges que certains s’octroient de manière criminelle …

Interview réalisée par Dunia Miralles

 

Biographie de Marc Agron tirée de Vice Versa Littérature

Né en 1963 à Zagreb mais arrivé en Suisse à l’âge de 19 ans, Marc Agron Ukaj étudie à l’Université de Neuchâtel, puis poursuit avec une formation de libraire, spécialiste en livres anciens. En 1996, lui et sa femme fondent une librairie à Lausanne, la Librairie Univers. Parallèlement à cette activité, il met un pied dans le théâtre aux côtés d’Agota Kristof, au sein de la compagnie Tumulte, puis à la Tarentule de St-Aubin. En collaboration avec Jérôme Meizoz, il travaille également sur des textes de Ramuz, donnant lieu à une publication aux éditions Marguerat. Il publie régulièrement des catalogues de livres anciens et précieux, et écrit lui-même dans diverses revues littéraires. En outre, Marc Agron Ukaj organise des expositions d’art contemporain.

Ci-dessous une interview de Marc Agron par Isabelle Falconnier, au Lausanne Palace le 13 octobre 2018.

Lecture: “L’Amour sous algorithme” de Judith Duportail

Tinder: abuse-moi que je devienne dingue de toi!

Un peu larguée sur le sujet Tinder, plutôt que de m’inscrire sur le site, j’ai préféré lire le livre de Judith Duportail “L’Amour sous algorithme” paru aux Éditions Goutte d’Or. Édifiant. D’autant que mardi, j’écrivais cette publication quand le journal Le Temps a sorti un article intitulé “Une enquête révèle comment Tinder & Cie siphonnent nos données“. Tinder est l’une des applications les plus rentables au monde juste derrière Netflix, Line et Spotify. Ses têtes pensantes ne sont donc pas des philanthropes qui se démènent pour nous rendre heureux. Leur unique objectif c’est de gagner beaucoup d’argent par -presque- tous les moyens.

Tinder: une drogue dure

Suite a une rupture sentimentale, Judith Duportail, journaliste indépendante qui écrit, entre autres, pour le journal Le Temps – mais aussi pour Les Inrocks, Philosophie magazine ou The Guardian – s’inscrit sur Tinder. Très vite, elle devient addicte. Comme avec une drogue, après la merveilleuse première prise elle a envie de recommencer. Ce qu’elle fait sans retrouver l’euphorie des premières sensations. Pour pallier au manque, elle s’y adonne aussi souvent que possible avec de plus en plus de frénésie. Survient alors un état d’insécurité et de dépression. En effet, au début elle se sent belle et désirée, ce qui la renforce et la booste incroyablement. Puis, rapidement, après quelques échanges sans intérêt et des rencontres décevantes, elle s’aperçoit que tout le monde zappe d’une personne à l’autre en espérant “trouver mieux au rayon”. Dès lors, un vide intérieur la malmène sans qu’elle parvienne pour autant à renoncer à Tinder. Ce désarroi l’incite à réaliser une enquête sur cette application. Rapidement, elle découvre que, dans le but de nous rendre dépendants, elle est conçue comme les machines à sous.

“La première à avoir compris comment les réseaux sociaux et applications comme Tinder titillent notre cerveau pour nous donner sans cesse envie d’y revenir est Natasha Dow Schüll, anthropologue à l’université de New-York et auteur d’Addiction by design. Un des mécanismes psychologiques les plus puissants de l’addiction est celui de la récompense aléatoire et variable. Tout tient dans le fait de ne pas savoir si cette fois-ci vous allez recevoir une récompense et de quelle nature. Un message? Un match? Et un match de qui? OK, le mécanisme m’a d’abord paru léger. Pourtant, ça nous enchaîne comme des prisonniers à leurs barreaux. Les machines à sous qui fonctionnent très simplement sur ce système, rapportent plus aux États-Unis que l’industrie du baseball, du cinéma et des parcs d’attractions réunis, écrit l’anthropologue”.

Tinder: une application qui reproduit le schéma patriarcal

L’enquête conduit Judith Duportail à se mettre en contact avec Jessica Pidoux, doctorante en humanité digitale à l’EPFL qui a écrit sa thèse sur les modèles scientifiques des algorithmes des sites de rencontre. C’est ainsi qu’elle apprend que Tinder reproduit le modèle patriarcal des relations hétérosexuelles.

Un homme mature, avec un bon revenu, aura un bon score. Sa rencontre avec des femmes jeunes et moins éduquées sera encouragée par l’algorithme. En revanche, une femme éduquée, qui gagne bien sa vie, aura un score de désirabilité bas. Ce qui est un bonus pour un homme est un malus pour la femme. Impossible d’y échapper. A tout instant, Tinder contrôle nos données sur son site ainsi que sur tous les sites couplés à cette application – dont Facebook. Ainsi nos photographies, notre manière de formuler les phrases, ce qu’on like, est constamment analysé ce qui lui permet -entre autres – d’en déduire notre QI.

Et ce n’est pas un délire de journaliste mal aimée shootée à Tinder. C’est écrit noir sur blanc dans les brevets Tinder que Judith Duportail parvient à se procurer – non sans difficulté – et qu’elle décortique ligne par ligne.

Les recherches de la sociologue Eva Illouz interpellent également Judith Duportail.

“Elle explique (Eva Illouz) que nos cœurs brisés ne le sont pas uniquement de notre fait. Notre société capitaliste a fait de l’amour un marché avec des gagnants et des perdants. Avant Karl Marx, on pensait aussi, par exemple, que la pauvreté était la conséquence d’une basse moralité, et non le fruit d’une organisation sociale injuste… Selon elle, les sites et applications de rencontre ont créé un marché de transaction intime. Les utilisateurs sont en compétitions les uns avec les autres pour obtenir un rendez-vous et se transformer eux-mêmes en marchandises. Les femmes hétérosexuelles en quête d’une relation sont les agents occupant la position la plus faible sur le marché… La sociologue explique: “Les hommes utilisent leurs prouesses sexuelles ou le nombre de partenaires pour se sentir validés. Les femmes, elles, veulent être aimées. Ces dernières sont alors plus dépendantes des hommes, elles demandent l’exclusivité quand les hommes veulent de la quantité.”

Conclusion: mesdames, si vous êtes intelligentes, diplômées, si vous cherchez l’amour et que vous êtes attirée par les hommes de votre âge ou plus jeunes que vous, fuyez Tinder. Ou alors, devenez des Doña Juana sans application ni implication.

Si le sujet vous intéresse, écoutez cette conférence de Judith Duportail.

 

 

Un livre 5 questions: “Fondre” de Marianne Brun

Fondre de Marianne Brun: histoire d’un rêve brisé

Mercredi 15 janvier, le Lausanne Palace et la Ville de Lausanne proposeront dans le cadre des Jeux Olympiques de la Jeunesse 2020 et de Lausanne en Jeux, de rencontrer quatre autrices qui ont écrit des textes autour du sport: Marie-Claire Gross, Claire Genoux, Marianne Brun et Émilie Boré.

Je me suis penchée sur Fondre, paru chez BSN Press. Le récit de l’écrivaine franco-suisse Marianne Brun, relate la vie d’athlète de Samia Yusuf Omar qui a représenté la Somalie aux JO de Pékin en 2008. Quatre en plus tard, elle disparaissait en Méditerranée en essayant de joindre l’Italie afin de poursuivre son rêve de médaille tout en échappant à un pays en guerre. Avec beaucoup de tact, Marianne Brun  nous fait découvrir le parcours d’une femme qui permet de donner corps et visage aux migrants.

 

Fondre: quatrième de couverture

“On a tellement mal, dans sa chair et dans sa tête, qu’on ne maîtrise plus rien. Le corps est en roue libre, détaché de l’esprit, et l’esprit s’emballe grimpe dans les tours. On hallucine. On se voit entrer dans le tunnel, avec la lumière blanche. On est dedans, on court, on va vers ça, vers la lumière au bout du tunnel, et sa promesse de paix.”

La phrase extraite du livre:

“C’est ainsi que, pour tuer l’idée qu’on allait la marier à Abdinasir, que sa honte embrasserait la sienne et que leur couple reproduirait la misère dans laquelle vivaient leurs parents respectifs, elle reprend la course comme d’autres se remettent à boire.”

Fondre: interview de Marianne Brun

Comment vous est venue l’idée de raconter l’histoire de Samia Yusuf Omar ?

J’ai fait la connaissance de cette jeune athlète somalienne par un article du Monde paru à sa mort en 2012. J’ai fondu en larmes, la boule au ventre. Je n’ai pas mis longtemps à comprendre pourquoi cette mort me heurtait à ce point. A l’époque, j’habitais depuis deux ans à Zurich et je suivais des cours d’allemand avec des Somaliens, des Érythréens, des Kurdes… Cette disparition tragique me laissait entrevoir les atrocités qui avaient dû jalonner leurs parcours, la force de caractère qu’il leur avait fallu pour arriver jusqu’ici et, dans le même temps, elle m’obligeait à reconsidérer avec humilité ma propre condition d’immigrée incroyablement favorisée par la donne géopolitique.

J’ai archivé l’article, comme beaucoup d’autres, sans savoir s’il me servirait un jour ni pour quoi. Et Samia est revenue me hanter, par périodes, lorsque je faisais la liste des histoires qu’il me restait à écrire.

Le temps passant, j’ai continué à éprouver une peine infinie pour elle. Elle qui s’était battue à la loyale. Elle pour qui l’Occident n’avait rien fait. Elle qui pourtant incarnait nos valeurs fondamentales d’émancipation et de performances individuelles. Si tous les autres migrants, comme on les appelle aujourd’hui, nous semblent étrangers au point que nous les reléguons à des cohortes de chiffres anonymes, elle nous ressemble, et elle est morte, un peu par notre faute.

Et puis un jour, j’ai appris que BSN Press développait une collection de courts romans sur le sport et j’ai ressorti l’article. Il a fallu que je trouve un angle pour raconter son parcours. J’ai repensé à ces jeunes hommes qui étaient en cours avec moi. Eux, comme moi, comme nous tous, avons un rêve, enfants. Mais tous, autant que nous sommes, nous n’arriverons pas à l’atteindre. Samia en avait un. Il l’a poussée à se surpasser. C’est ce thème de la vocation, de la force qui s’impose à nous dans nos jeunes années et qui éclaire notre destin, que j’ai tâché de fouiller en faisant de chaque chapitre une étape. Son parcours devient ainsi épique et universel. Je voulais que tout lecteur puisse s’identifier à elle et réfléchir ensuite à sa propre vocation et aux contraintes géopolitiques qui pèsent ‘injustement’ sur certains.

Est-il facile de se documenter sur une personne décédée, issue d’un pays corrompu, ravagé par les conflits et la famine ? Comment avez vous procédé ? Avez-vous contacté Teresa Krug?

Oui, c’est très simple, il suffit d’ouvrir internet ! J’ai fait des mois de recherches sans jamais bouger de ma chaise. Ce travail de documentation est à la base de tous mes travaux d’écriture, que ce soit pour un scénario ou un roman. Fouiller, chercher, vérifier, recouper les informations, passer de sites en sites, comparer les récits etc. J’ai mis deux ans à écrire ‘Fondre’ parce qu’à chaque avancée de l’histoire, je replongeais dans une documentation qui m’ouvrait de nouvelles perspectives.

En revanche, non, je n’ai pas contacté Teresa Krug. J’avais à ma disposition ses interviews concernant sa rencontre avec Samia, ses documentaires et ses articles de presse. C’était suffisant pour savoir comment me servir d’un tel personnage. J’avais besoin d’elle pour être un révélateur de Samia. Pour qu’elle la révèle à elle-même mais aussi pour qu’elle révèle ses pensées, pour qu’elle parle en son nom. En tant que journaliste, ce personnage me laissait une belle marge de manœuvre. Alors non, je ne sais pas si elle écoute Oasis, par exemple. Mais comme elle est Britannique, je le suppose. Je fais du ‘vrai’, avec du faux. C’est aussi à ça que sert la documentation que je peux amasser.

Et pour en venir à Samia, j’avais finalement très peu d’informations. J’avais réussi à traduire une interview de sa sœur aînée, exilée au Pays-Bas, qui racontait sa mort, en compagnie d’un voisin dont elle était restée proche et que je n’ai pas intégré à mon histoire. Elle racontait également que Samia avait un rêve. Ce rêve de podium. C’est la seule chose qui ait été documentée. Je ne sais rien d’autre sur elle, ni sur sa vie intérieure. Par les témoignages de Teresa Krug, j’ai su que Samia avait pu partir en Éthiopie dans les camps d’entraînement. Comment elle y a vécu ? Personne ne le sait. On sait juste pourquoi elle en est partie. Et puis, sa fin tragique est plus sordide encore que ce que j’ai inventé. Elle est morte enceinte de plusieurs mois, vraisemblablement violée. C’était ma limite. Je ne voulais pas rendre sa mort pathétique en rajoutant du drame au drame. Le sentiment d’écœurement ou d’apitoiement n’aiderait pas le lecteur à réfléchir à son parcours. Je tenais aussi à offrir sur la fin une ouverture sur d’autres parcours de migrants, parler des camps de réfugiés, des problèmes ethniques, des problèmes de langue…

En écrivant cette biographie quelle part avez vous laissé à votre imaginaire, ou votre intuition ?

Je n’ai pas l’impression d’imaginer quoi que ce soit, ni d’utiliser une quelconque intuition. J’ai des infos d’un côté, une réalité à trous de l’autre. Je les fais coïncider. Si je sais que la piste de course du stade de Mogadiscio est impraticable, alors il est évident que Samia ne s’y est jamais entraînée donc que le jour de sa course au JO, c’est la première fois qu’elle chausse des pointes. J’en tire ensuite les conclusions qui s’imposent.

En fait, chaque personnage se définit par son environnement culturel et je m’efforce de voir le monde à sa hauteur, avec ses yeux. Je pars de postulats, comme en sciences. Pour Samia le postulat était simple : au vu de sa gestuelle et de son maintient sur toutes les photos et les vidéos que j’ai vues d’elle, j’en déduis que c’est une jeune fille réservée. Donc j’en fais un personnage qui parle peu – mais qui agit. J’en fait une jeune fille effacée et farouche, qui veut rester libre sans pour autant se faire remarquer. Ce n’est pas une rebelle, ni une héroïne de Marvel. Ceci étant, j’avoue que c’est un postulat qui m’arrange. J’aime les protagonistes taiseuses, comme dans mon premier roman, L’Accident, ou qu’on n’écoute pas, comme dans le second, La Nature des choses. Samia court, c’est son seul moyen d’expression. Elle parle peu, elle pense peu. Elle rêve. Et elle n’a qu’un rêve, récurrent.

Ensuite, pour sa course, et surtout pour ce qu’elle éprouve en courant, j’ai beaucoup mis de moi. J’ai un rapport particulier à mon corps. J’ai toujours intellectualisé, noté, consigné les souffrances qu’il endure dans l’effort, par exemple. J’ai transposé sur elle, en elle, ce que je ressens. J’ai également beaucoup discuté avec des coureurs de fond et d’ultra-trails, regardé un grand nombre de vidéos sur les camps en Ethiopie et au Kenya pour comprendre la psychologie du coureur.

De même pour ce village de femmes dans lequel elle arrive au terme de sa course dans le désert. Je ne sais pas s’il existe, en tout cas, suivant tous les recoupements de mes infos, il est fort probable qu’on tombe dessus un jour.

Si Samia était arrivée jusqu’à nous et qu’elle avait vécu dans votre quartier, pensez-vous que vous auriez pu être amie avec elle ? Où préférez-vous les personnages d’encre et de papier tel que vous les imaginez plutôt qu’en chair et en os?

Pour être amie avec quelqu’un, il ne suffit pas d’habiter le même quartier, il faut fréquenter les mêmes sphères sociales, parler la même langue avec un background culturel assez voisin, avoir un passé traumatique ou un projet de vie communs… On ne va pas se mentir, on est trop différentes pour être amie. Je pense que notre relation aurait été à peu de choses près la même que celle qu’elle a eu avec Teresa Krug. Un rapport filial et protecteur plutôt qu’une relation d’égale à égale comme en amitié. Ça n’empêche pas l’amour. J’aurais voulu la protéger et l’aider. Et peut-être m’aurait-elle craint ou rejetée, se sentant assez forte pour se débrouiller seule…

Ceci étant, j’ai aimé l’effort que ça a été de me mettre à son niveau, dans son point de vue et dans sa peau. J’ai tout fait pour ne jamais être dans la condescendance.

La question que je pose à chaque auteur-e: à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

Question troublante. Je me rends compte que je ne me suis jamais identifiée sciemment à un personnage de fiction… Mais on va dire que dès que la catharsis opère, dès que je suis émue ou que je me mets à voir le monde sous un autre angle, je suis en train de m’identifier aux personnages… Donc potentiellement, je m’identifie à tous – et à aucun à la fois. Sans distinction de genre. Je peux même être Croc Blanc ou Le Nez de Gogol !

Interview réalisée par Dunia Miralles

 

Marianne Brun. Photographie ©Louise Anne Bouchard

Marianne Brun: biographie et actualités

Après une hypokhâgne et un DEA de Lettres Modernes à la Sorbonne (Paris IV), elle est chargée de développement cinéma (Bord de mer, de Julie Lopes Curval (Caméra d’Or Cannes 2002) ; Brodeuses, d’Eléonore Faucher (Grand Prix de la Semaine de la Critiques Cannes 2004)).

En 2004, elle s’installe en Suisse comme scénariste fiction (Left Foot Right Foot (2014), de Germinal Roaux (3 Quartz du Cinéma Suisse dont Meilleure Photographie) ; L’Enfance d’Icare (2011), d’Alex Iordachescu avec Guillaume Depardieu), documentaire (Grand et Petit (2018), de Camille Budin, Sélection Nationale Cinéma du Réel) et film en VR (Genève 1850, un voyage révolutionnaire (2019) court-métrage produit par Artanim, plus de 10.000 spectateurs en 5 mois d’exploitation).

Elle est également l’auteure de trois romans salués par la critique (L’Accident (2014) éd L’Age d’Homme – avec le soutien de la Fondation Leenards, La Nature des choses (2016) éd L’Age d’Homme, Fondre (2018) éd BSNPress – finaliste Prix de l’Académie Hors Concours (FR)).

Elle vit à Zurich avec son compagnon et leurs deux enfants.

Actualité cinéma 2020 :

Tournage de Wahashtini, long-métrage de fiction coécrit avec Tamer Ruggli (Tipi’mages(CH)/Les Films des Tournelles (FR)) et fin du tournage de Colombine, long-métrage coécrit avec Dominique Othenin-Girard (Dreampixies)

Sortie de Trou noir, court-métrage de fiction coécrit avec Tristan Aymon (Terrain Vague) et de l’Affaire du Mayflowers, court-métrage de fiction écrit en collaboration avec Viola von Scarpatetti et Simon Pelletier (Biviofilm)

Écriture de Les Voleurs, long-métrage de fiction pour Pierre Monnard (LangFilm)

Actualité de Fondre

Soirée de lancement des Jeux Olympique de la Jeunesse à Lausanne – 15 janvier 2020 à 18h. Rencontre animée par Madame Isabelle Falconnier.

Découvrez le site de Marianne Brun en cliquant ici.

Au sujet de Fondre, écoutez une interview de Marianne Brun, à la RTS en cliquant ici.