Lecture : “Pépites” de Sylvie Blondel un voyage élégant et cruel

Pépites : quand la réalité change de dimension

Du Léman aux sommets des Alpes, de Kyoto à Zurich, de Pompéi à l’île de Pâques, Sylvie Blondel nous invite à effectuer un voyage dont la douceur et la légèreté ne sont que de trompeuses apparences. Avec un raffinement cruel Pépites, son dernier livre, un recueil de nouvelles paru aux Éditions L’Âge d’Homme, nous distille des instants de vie dont la sérénité n’est qu’une surface au fallacieux miroitement. On entre dans son livre en toute confiance, séduit par l’élégance de l’écriture et, mot après mot, l’on se retrouve, on ne sait pas comment, témoin de relations familiales péniblement banales, dans un accident d’avion, dans des amours impossibles et des ruptures abruptes, dans des viols ou des féminicides. Avec Sylvie Blondel pas de description trash. Juste un basculement de la réalité. Une altération des perceptions qui nous emmène dans des mondes étranges proches de la folie. On croit partir pour un périple autour du monde alors qu’en réalité elle nous entraîne dans l’inconscient de ses protagonistes or, ce que l’on y trouve, est souvent féroce.

 

Pépites : extraits

« Depuis mon plus jeune âge, j’aimais le sport. Ce qui me plaisait c’était le sprint : partir comme une flèche, tout donner pendant deux minutes et m’écrouler à bout de souffle. » La nuit verte

 « Au petit matin, j’aime me rendre sur les berges pour prendre des photos des montagnes. Le Grammont noir ne m’inspire pas, je préfère les pentes bleu pâle alentour. En face, dans les hauts de Vevey, les vignes dorées sont nimbées de brume. » Café crime

« Il eut honte d’avoir été aussi excentrique. En vieillissant, il s’était un peu ouvert aux autres, il était moins imbu de lui-même : il souffrait de la solitude après son divorce. Un point commun avec Danaé.

Il aurait donné n’importe quoi pour une soirée d’amour, n’importe quoi pour serrer une femme dans se bras, n’importe quoi pour retrouver le désir.

L’apparition de Danaé, par les voies insondables d’Internet ou du destin, tombait à pic.

Il y vit sa dernière chance de bonheur. Il décida de lui rendre visite à Genève ou elle résidait. » Modification

« On choisit d’être hanté par le diable. Il aime à se loger au creux d’une âme vide ou plutôt avide de sensations troubles. Le diable vient toquer à la porte, jour après jour, sous différentes formes, jusqu’à ce qu’on affronte son démon intérieur. Marguerite était persuadée que son bonheur viendrait de l’extérieur sous une forme magique. » Le diable est ici

 « Nous avions la même taille, raison pour laquelle le metteur en scène nous avait choisis. Nous formions un couple par la magie du théâtre, des jumeaux en somme.

Sur scène nous étions deux soldats encagoulés et pétrifiés. Gardiens du palais d’Hérode, visages couverts d’un bas nylon couleur chair, uniforme noir.

Te souviens-tu ? Nous étions deux soldats étouffant sous les projecteurs ». Quelque chose entre nous

 « La vie est longue. Trop longue, mais je ne m’ennuie pas. Je suis bien ici. C’est l’essentiel. » La maison vide

 « A un certain moment, la femme est nue. Elle se promène. S’étire gracieusement. Elle passe sans doute à la salle de bain, car la caméra n’a rien enregistré pendant au moins trente minutes. Elle s’est lavée et a nettoyé ses vêtements, les a longuement passés au sèche-cheveux rangés dans le placard. Masami ne devait pas sentir d’odeur suspecte ». Dévorer

« Mon passeport suisse et mes mains innocentes ne me dispensent pas d’ouvrir ma valise. Tout y est désordre après les secousses de l’avion. L’employé aux gants blancs examine mes affaires. Il émet des paroles étouffées sous son masque de coton blanc, il parle une sorte d’anglais saccadé, enseigné à l’école par des professeurs qui ne sont jamais sortis de leur pays. Je me fais répéter ses paroles et feins avoir compris. Je réponds à ses questions sur mes objets que je peine à reconnaître. J’explique une nouvelles fois les raisons de ma visite : c’est écrit en majuscules sur ma fiche d’entrée : visite amicale à une connaissance de Fukuoka. Un système de flicage qui ne me dit rien de bon.

Fukuoka est le chef-lieu des Yakuzas, la mafia japonaise, on attend longtemps avant de traverser la rue et il y a des embouteillages sans fin. Quel rapport ? Eh bien, les Yakuzas gèrent le marché des sémaphores, ils ont donc tout intérêt à installer des feux de signalisation tous les vingt mètres. On marche et on attend. Le feu est rouge. » Loin du réconfort

 

Sylvie Blondel : la biographie

Sylvie Blondel, romancière, est née à Lausanne. Après des études de lettres modernes à l’Université de Lausanne, elle devient professeur de français au gymnase. Un parcours jalonné d’autres activités, notamment le journalisme à Radio Suisse Internationale ainsi que le théâtre. Son recueil de nouvelles : « Le Fil de soie », éditions de l’Aire, 2010, s’inspire de ses voyages. En 2015, elle publie le roman : « Ce que révèle la nuit », PEARLBOOKSEDITION, qui relate la vie d’un astronome vaudois du 18e siècle. D’autres textes figurent dans des recueils collectifs : « Le livre des Suites » éditions l’Âge d’Homme, 2018 suivi de « Tu es la sœur que je choisis » éditions d’En bas, 2019. En 2021 paraît un nouveau recueil de nouvelles : « Pépites », aux éditions l’Âge d’Homme.

Remarque : le recueil de nouvelles « Le Fil de Soie » est disponible en livre audio (3 CD), sur demande, auprès de l’auteure.

Vous pouvez également retrouver Sylvie Blondel dans ce blog, en cliquant ici, dans une entrevue réalisée lors de la parution de son roman « Ce que révèle la nuit ».

 

Sources :

  • Pépites, recueil de nouvelles, Sylvie Blondel, Éditions L’Âge d’Homme
  • Association Vaudoise des Écrivains

Libraires, éditeurs et auteurs romands : les sacrifiés du confinement littéraire (1)

La sinistrose du milieu littéraire

Depuis début 2020 et mars 2021, considérées comme non-essentielles, les librairies suisses ont été fermées par deux fois. Toutes ont subi d’énormes pertes. Si cela s’est avéré difficile pour les libraires cela s’est révélé encore plus cruel pour les éditeurs. Actuellement, les librairies commencent à se « refaire » grâce à leur rayon « développement personnel » -pour celles qui vendent ces publications. Ces ouvrages, déjà fort prisés avant la pandémie, ont encore gagné en lecteurs grâce à elle. Ce n’est pas le cas des éditeurs romands. Beaucoup sont sur le point de glisser leur clé sous le paillasson. Financièrement, les auteurs avons peu perdu.  Pourquoi ? Parce qu’un bassin aussi réduit que la Suisse romande ne permet pas de vivre de l’écriture. Covid ou pas, la plupart d’entre nous n’entrons, ni n’entrerons jamais dans nos frais. Notre récompense est constituée du plaisir des lecteurs à se plonger dans nos livres, de nos rencontres avec eux et avec nos camarades de la littérature. L’écriture se nourrit de lectures, de prises de notes, de rencontres et de recherches diverses qui souvent demandent un investissement financier. Écrire un livre suppose des mois de travail, de longues heures de solitude devant une feuille de papier ou un ordinateur et souvent des frais que le quidam ne peut pas imaginer –repérages, déplacements, acquisition de livres, de matériel informatique, etc. D’où la sinistrose, voire la dépression, que les auteurs et autrices romands ayant sorti un livre durant 2020 et début 2021 se coltinent en ce moment. Ils se sentent frappés d’une double peine : au long travail jamais rémunéré à sa juste valeur, s’ajoute la détresse d’avoir passé des mois à écrire pour alimenter le pilon.

 

Lire local : soutenir les éditeurs et auteurs romands

Avec la fermeture des librairies, les annulations des salons et autres manifestations littéraires, les auteurs romands ayant sorti un livre durant ces confinements ont perdu des mois de travail. Personne n’était au rendez-vous : ni les librairies – qui ont fait au mieux de ce qu’elles pouvaient malgré les contraintes -, ni les salons littéraires, ni les lecteurs puisque les médias ne s’intéressent, souvent, qu’aux auteurs déjà plus que reconnus par le grand public. Certes, la commande de livres par Internet a bien fonctionné. Les libraires ont souvent pris des commandes par e-mail ou par téléphone et fait des envois postaux. Certains ont même livré à domicile. Hélas, ce mode de vente favorise surtout les GAFAM et une certaine littérature commerciale, généralement hexagonale ou nord-américaine. Les livres des auteurs suisses, publiés par des éditeurs romands, ne se vendent généralement qu’en librairie, conseillés par le ou la libraire. Si les points de vente de nos livres sont fermés, nos lecteurs ignorent leur existence. Mais il est encore temps pour lire local. C’est pourquoi je publie, ci-dessous, la liste des livres romands que j’ai présenté en 2020. En cliquant sur la référence, vous aurez directement accès à l’article complet.

Littérature romande : des lectures pour tous les goûts

Fondre, Marianne Brun, roman biographique, éd. BSN press : ce récit retrace la vie de l’athlète Samia Yusuf Omar qui avait représenté la Somalie aux JO de Pékin en 2008. Quatre en plus tard, elle disparaissait en Méditerranée en essayant de joindre l’Italie afin de poursuivre son rêve de médaille tout en échappant à un pays en guerre.

Mémoire des cellules, Marc Agron, roman, éd. L’Âge d’Homme : ce thriller psychologique, écrit avec une très belle plume, nous plonge dans le milieu de l’art contemporain tout en nous contant des histoires très humaines. Tellement humaines que l’auteur n’a pas hésité à transformer l’artiste uranaise Pamela Rosenkranz en personnage de fiction.

Touché par l’amour, tout Homme devient poète, collectif, poésies courtes, éd. Kadaline : livre poétique accessible à tous. L’ouvrage, pas plus grand qu’une main, contient des courts textes célébrant l’amour, écrits par trente-deux acteurs et actrices des lettres romandes, notamment Marc Voltenauer, Mélanie Chappuis, Nicolas Feuz, Abigail Seran ou Gilles de Montmollin. Il peut aisément aider à déclarer votre flamme à une personne aimée. Contrairement à ce que le titre peut laisser croire, beaucoup de textes ne sont pas genrés. Cela permet d’offrir ou de recevoir ce livre quelles que soient nos préférences amoureuses.

Le monde est ma ruelle, d’Olivier Sillig, courts textes de voyages, éd. de L’Aire : cet ouvrage nous emmène de Lausanne au Mexique en passant par l’Allemagne, l’Afrique ou l’Amérique du Sud. Derrière son allure tranquille, ce romancier aux multiples casquettes passe sa vie à globe-trotter. Parcourir les rues et les places, regarder vivre les gens, photographier, s’imprégner des ambiances, prendre des notes, occupe une partie de son existence. Rédigées dans un style concis, presque lapidaire, il nous livre ces déambulations par flashs.

Les Aigrettes, Jean-Luc Fornelli, haïkus humoristiques, éd. du Roc : si le nom de ce trouvère ne vous semble pas familier, peut-être que Gossip, qui participait à l’émission La Soupe est Pleine de la RTS La 1ère, éveillera vos souvenirs. Il s’agit du même artiste,  « un poète givré même l’été » ainsi que l’annonce son ouvrage d’épigrammes et autres haïku(ku) suisses – tels qu’il les a baptisés. Fornelli nous propose de chopiner en sa compagnie avec une poésie tendre, comique, parfois ironique ou un tantinet grivoise.

Tu es la sœur que je choisis, collectif, nouvelles, éd. d’en Bas : cet ouvrage est l’aboutissement d’une initiative du quotidien indépendant Le Courrier. Le journal genevois a demandé à des écrivaines romandes un texte littéraire : une parole de femme, pas forcément militante sur le sujet des discriminations liées au sexe. Ces textes, d’une grande force littéraire et poétique, racontent des vies de femme sans tomber dans le militantisme. Un livre dont je conseille particulièrement la lecture aux hommes qui souvent, malgré eux, ignorent les problèmes spécifiques que les femmes doivent affronter.

L’Horizon et après, Bernadette Richard, illustrations de Catherine Aeschlimann, éd. Torticolis et Frères : cet ouvrage réunit des nouvelles inédites et des récits publiés dans divers livres collectifs, journaux et magazines : le journal Longines, Montres Passion, Hull et Erti Editeur à Paris, le site des Éditions Cousu Mouche… Des textes acides, visionnaires, glauques ou même érotiques. Un dessin de Catherine Aeschlimann illustre chaque nouvelle. Cela donne un côté précieux à ce livre accessible à toutes les bourses.

Je publierai la suite de cette liste la semaine prochaine. DM

« Tant pis pour l’amour » : la BD qui explique les mécanismes de la manipulation affective

Tant pis pour l’amour : de l’idylle à la manipulation

Sophie a grandi en province, entourée de rivières où elle péchait l’écrevisse avec les mains. Lors d’une soirée, elle rencontre Marcus. Rapidement, elle en tombe amoureuse. L’homme, un comédien reconnu qui vit à Paris, lui fait comprendre que ce coup de foudre est réciproque. Dans un premier temps, il se comporte en amoureux parfait. Ensemble, ils passent des moments merveilleux. Le charme opère. Envoûtée, Sophie, qui pourtant se méfiait de la passion amoureuse, change radicalement sa vie pour lui plaire. Elle en vient même à déménager, à changer de région, pour se rapprocher de lui. Mais Marcus montrera très vite sa face obscure, celle d’un manipulateur qui la sadise psychologiquement. Quand elle ose le confronter à ses mensonges et incohérences, il devient verbalement violent et humiliant. Les réactions irrationnelles, voire hallucinantes de son compagnon, mènent Sophie à la culpabilisation puis à la dépression.

Tant pis pour l’amour : survivre à une relation toxique

Ce roman graphique raconte une histoire vraie. Celle qu’a vécue l’illustratrice et narratrice du livre. Relatée avec beaucoup d’humour, on s’y plonge comme dans un Tintin. D’autant que Sophie Lambda a eu l’excellente idée d’y introduire son ours Chocolat, une peluche gourmande qui s’adonne joyeusement à quelques vices dont l’ivrognerie. Spirituel, cocasse et plein d’à propos, Chocolat ne manque pourtant pas de sagesse puisqu’il tient le rôle de l’ange gardien ou de voix de la conscience. Bien qu’elle soit éducative, « Tant pis pour l’amour » est une BD distrayante et amusante.

L’auteure souligne qu’elle s’est contentée de relater ce qui lui est arrivé lors d’une relation amoureuse. La personne perverse est donc un mâle hétérosexuel blanc et celle qui se laisse prendre au piège une femme hétérosexuelle blanche. Elle précise cependant que les manipulateurs peuvent avoir n’importe quel âge, être issus de tous les milieux et de toutes les cultures. Que cela concerne tous les genres et toutes les préférences sexuelles. Que les manipulateurs et manipulatrices se rencontrent partout y compris dans les relations  « amicales », parmi nos collègues de travail ou au sein de la famille. Afin de ne pas enfermer les personnes toxiques dans une seule et unique case, le terme manipulateur est utilisé pour ces trois cas de figure : le-la pervers-e narcissique, le-la vampire psychique ou le-la sociopathe.

Un passage de la BD m’a particulièrement interpellée : quand Sophie explique qu’il ne faut pas confondre sauver sa vie et sa santé mentale avec la lâcheté ou le ghosting. Fuir, disparaître en bloquant la personne toxique de toutes parts, c’est l’unique solution pour échapper aux manipulateurs et manipulatrices. « Être lâche c’est disparaître sans donner de nouvelles à quelqu’un qui ne nous a jamais fait de mal. Quitter un bourreau c’est sauver sa peau. La lâcheté c’est un manque de respect violent fait dans le plus grand des silences ». En revanche, fuir un manipulateur ou une personne toxique, c’est se respecter soi-même. A noter: les manipulateurs sont extrêmement doués pour jouer les victimes de ghosting auprès de leurs amis ou sur les réseaux sociaux.

Apprendre à reconnaître un manipulateur et réagir

L’histoire de Sophie se divise en plusieurs parties. La première nous montre comment la jeune femme se laisse insidieusement manipuler par Marcus, jusqu’au jour où elle s’aperçoit qu’elle est dans une relation destructrice.

Dans la deuxième partie, elle le quitte. Totalement déstabilisée par ces quelques mois de relation toxique, elle demande l’aide d’une professionnelle pour se reconstruire.

Dans la troisième partie, elle démonte les pièges qui lient le chasseur à sa proie. Sophie Lambda n’épargne personne. Pas même le manipulé qui souvent s’imagine plus fort qu’il n’est en réalité.

En fin de livre, on trouve un Violentomètre. Cet outil permet à tout un chacun de mesurer la violence qu’une autre personne lui fait subir. Suivent quatre pages d’adresses et de numéros de téléphones ou les victimes de violences physiques ou psychologiques peuvent trouver une écoute ou du secours. Elles se situent toutes en France. Cependant, si vous vivez en Suisse et que vous êtes victime de violences, faites une recherche sur internet avec les mots suivants : violences psychologiques ( ou physiques ) avec le nom de votre canton ou de votre ville, vous serez rapidement dirigée vers une association près de chez vous.

Bon à savoir : si vous souhaitez faire le test du Violentomètre sans acheter le livre, on le trouve facilement sur la toile. Créé en Amérique latine pour que les femmes puissent mesurer les violences qu’elles subissent et comprendre le moment où elles sont en danger, le Violentomètre peut aisement être utilisé par les hommes.

“Tant pis pour l’amour” est un roman graphique que je n’hésiterais pas à placer entre les mains de chaque adolescent et de beaucoup d’adultes.

 

Sophie Lambda : la biographie

Illustratrice autodidacte, elle est née en 1986 à Besançon, en Franche-Comté. Elle grandit à Vesoul qu’elle quitte à 19 ans, après avoir arrêté ses études pour cumuler, durant trois ans, des expériences professionnelles diverses : fille au pair en Irlande, charcutière à Super U, ouvrière dans une usine en Suisse, vendangeuse, serveuse ou caissière. Elle reprend un cursus universitaire à Montbéliard et enchaîne cinq ans d’études de langues étrangères appliquées au e-commerce. C’est en parallèle à ses études qu’en 2010 elle crée son pseudonyme Sophie Lambda et ouvre un blog BD. Elle y raconte ses anecdotes de voyages, d’étudiante et des petites tranches de vie. Le blog et les réseaux sociaux aidant, elle décroche ses premiers contrats d’illustratrice alors qu’elle est encore étudiante. En 2014, elle termine son master 2 et se lance à plein temps, en freelance, dans l’illustration. Depuis, elle travaille pour l’édition, la publicité et la communication.

 

Sources :

  • Tant pis pour l’amour, Sophie Lambda, Éditions Delcourt.
  • Bibliothèque de La Chaux-de-Fonds

 

 

Mary Shelley : une érudite tragique, amoureuse et féministe

Mary Shelley : la courte durée d’une heureuse jeunesse

Dans la nuit du 16 juin 1816, Lord Byron et ses amis, entre autres Percy Shelley et Mary Wollstonecraft Godwin qui deviendra plus tard Mary Shelley, séjournent à la villa Diodati, à Cologny dans la banlieue de Genève. L’éruption du volcan indonésien Tambora, quelques mois auparavant, provoque de terribles perturbations du climat. De 1816, les documents de l’époque soulignent que ce fut une année sans été. Enfermé dans la maison par les orages qui se suivent, fasciné par le surnaturel, pour se divertir le petit groupe lit des histoires d’horreur. Afin de diversifier les rares activités de cette singulière villégiature, Lord Byron propose qu’ils écrivent chacun une histoire de fantômes. Mary, qui sera la seule à terminer un récit, imagine quelque chose de totalement nouveau en s’inspirant d’un cauchemar qu’elle avait eu. Considéré comme le premier roman de science-fiction lors de sa parution, Frankenstein ou le Prométhée moderne, qui à présent figure parmi les classiques de la littérature, eut certes un succès immédiat mais dut également essuyer quelques critiques peu amènes. Très jeune, l’érudite et innovante Mary Shelley devra affronter les rugosités de l’existence.

Mary Shelley : journal d’affliction

Italie, été 1822. Le poète Percy Shelley traverse le golfe de Livourne à bord d’un petit voilier qu’il vient d’acheter. La mer est agitée. L’embarcation chavire. Le jeune écrivain meurt. Sa veuve n’a pas encore 25 ans. La douleur soudaine, brutale, anéantit la jeune femme déjà durement éprouvée par le décès de trois de ses quatre enfants. Elle entame alors l’écriture d’un cahier intitulé Journal d’affliction. Elle le tiendra jusqu’en 1844. Une œuvre bouleversante, écrite par une femme brisée qui consigne les souvenirs de son amour, de sa souffrance, de sa solitude. Ces pages sont considérées parmi les plus belles de la littérature romantique. Traduites par Constance Lacroix, elles paraissent en 2017 sous le titre Que les étoiles contemplent mes larmes un très bel ouvrage publié par les éditions Finitude. Après une courte jeunesse, exaltante et heureuse, la vie de Mary Shelley ne sera qu’une suite de deuils. Ces drames la plongeront dans une profonde et incurable dépression, d’autant que les personnes opposées à la relation qu’elle a eue avec son défunt mari, lui feront chèrement payer cette passion. Pour survivre elle écrit, étudie, s’attache follement à son fils Percy Florence et s’acharne à faire reconnaître le talent de Percy Shelley, le seul et unique grand amour de sa vie.

Extraits du journal :

17 novembre 1822

La douleur est préférable à l’absence de douleur. Ma peine me rappelle tout du moins que j’ai connu des jours meilleurs. Jadis, entre toutes, je me vis accorder le bonheur. Puisse ce souvenir ne jamais me quitter ! Celui qui passe auprès des ruines d’une vieille demeure, non loin d’une sente déserte et triste, n’y prête pas garde. Mais qu’il apprenne qu’un spectre, gracieux et farouche, hante ses murs, et voilà qu’elle se pare d’une beauté et d’un intérêt singuliers. Ainsi pourrait-on dire de moi que je ne suis plus rien mais que je vécus un jour, et que je chéris jalousement la mémoire de ce que je fus.

Quand le vautour de mon chagrin s’endort un instant sur sa proie, sans que se relâche jamais l’étau de ses serres cependant, je me sens glisser dans une léthargie plus terrible encore que le désespoir.

19 mars 1823

L’étude m’est devenue plus que nécessaire que l’air que je respire. En façonnant mon esprit à un perpétuel questionnement et à un examen systématique, elle offre une alternative bienfaisante au tumulte de mes rêveries. Le contentement que j’éprouve à me sentir maîtresse de moi éclaire ma vie présente, et l’espoir de me rendre plus digne de mon cher disparu m’apporte un réconfort qui adoucit jusqu’à mes heures les plus désolées.

Mary Shelley : des parents philosophes et hors normes

Mary Wollstonecraft Godwin naît le 30 août 1797 à Londres, fille de deux philosophes hors normes et en avance sur leur temps : Mary Wollstonecraft maîtresse d’école, femme de lettres, féministe convaincue, auteure d’un pamphlet contre le système patriarcal Défense des droits de la femme (1792) ,et de William Godwin précurseur de la pensée anarchiste. Anticonformiste, le couple ne vit pas sous le même toit. Dix jours après la naissance de sa fille, Mary Wollstonecraft meurt emportée par la fièvre puerpérale. Mary et sa sœur Fanny Imlay -âgée de trois ans et demi et née de l’union de Mary Wollstonecraft avec le spéculateur Gilbert Imlay– seront élevées par William.

Mary Shelley: une enfant surdouée

Mary a quatre ans quand William Godwin épouse une veuve mère de deux enfants. Avec elle, le philosophe conçoit un fils. William inculque les idées de leur mère à ses filles. Très rapidement Mary se montre exceptionnellement intelligente et passionnée par l’apprentissage de choses complexes. Les enfants vivent entourés des plus grands intellectuels de l’époque à qui leur père ouvre toujours sa porte.

Mary ne suit pas une scolarité habituelle. Son père assure lui-même en partie son instruction en lui enseignant les matières les plus diverses. Godwin a l’habitude d’offrir à ses enfants des sorties éducatives et ils ont accès à sa bibliothèque. Mary reçoit une éducation exceptionnelle et rare pour une fille du début du 19e siècle. Elle a une gouvernante, un professeur particulier, et lit les manuscrits de son père portant sur l’histoire grecque et romaine.

Souvent, elle et sa sœur Fanny, vont lire et étudier au cimetière de Saint Pancras, près de la tombe de leur mère.

Mary Shelley: Percy un amour passionnel et sulfureux

Lors d’une visite que Percy Bysshe Shelley rend à son père, elle tombe éperdument amoureuse du poète. Elle le sait marié mais ne voit pas d’inconvénient à ce que cet homme brillant, qui cumule les problèmes dus – entre autres – à son athéisme, lui fasse du charme. En 1814, à l’âge de seize ans, elle commence une relation avec lui. En sa compagnie, elle quitte le domicile familial et l’Angleterre. Le couple se rend en France et en Suisse. Cette union courrouce énormément le père de Percy. Dès lors, et pendant tout le reste de sa vie, il mettra une énergie incroyable à rendre infernale l’existence de Mary, d’autant qu’il était en mauvais termes avec son fils. Durant ce périple, elle tombe enceinte de son premier enfant. Elle le perdra à sa naissance.

Humiliée, offensée et enceinte, Harriet l’épouse de Percy, peu ouverte à l’amour libre, les suit. Le sulfureux Lord Byron ajoute rapidement à la confusion lui qui, partout où il passe, jette le trouble. Dans The Encyclopedia of Science Fiction, John Clute, n’hésite pas à affirmer que Fanny, la sœur de Mary, était devenue la maîtresse du Lord.

La communauté amicale qu’ils forment avec Lord Byron et d’autres personnes, se dissout après deux suicides : celui de sa sœur Fanny Imlay et celui de Harriet Westbrook, l’épouse de Shelley, qui choisit de se noyer.

Mary et Percy se marient en 1816, après la mort d’Harriet. Trois autres enfants naissent de leur union. Seul le petit Percy Florence survit à l’enfance. Mary Shelley vit la perte de chaque enfant comme une tragédie. A partir de la mort de la première-née, la vie de Mary Shelley ne sera plus qu’une suite de drames dont elle ne se remettra jamais.

A Londres, Percy Shelley s’absente souvent pour éviter les créanciers. La menace de la prison pour dettes, leur mauvaise santé et la peur de perdre la garde de leurs enfants, incite le couple à quitter l’Angleterre pour l’Italie en 1818. Deux de leurs enfants y mourront.

Percy décède avant son trentième anniversaire. Son corps est incinéré mais son cœur a d’abord été enlevé. Mary l’a enveloppé dans une page de poésie. Elle transportera cette relique pendant un quart de siècle, jusqu’à la fin de ses jours. Après la mort de son mari, Mary se bat pour que l’œuvre du poète soit diffusée. Certains chercheurs n’hésitent pas à affirmer que, sans le travail accompli par Mary, Percy B. Shelley aurait sombré dans l’oubli.

Mary Shelley: un talent et une érudition tardivement reconnus

Bien que Mary Shelley ait écrit six romans après le premier ainsi que des récits de voyage, des biographies de personnages historiques espagnols, portugais et français, des nouvelles et des poèmes, aucune des œuvres ultérieures n’atteint la popularité de Frankenstein ou le Prométhée moderne. Ses œuvres percutantes, féministes et innovantes abordent des sujets chers au 20e et 21e siècles. Mathilda (1819) a pour thème l’inceste et le suicide. Cette œuvre est jugée si scandaleuse et immorale, qu’elle ne sera publiée qu’en 1959. Considéré comme le meilleur de sa production, Le dernier homme (1826), roman qu’il faudrait peut-être lire ou relire en ce moment, raconte la destruction de la race humaine, entre 2073 et 2100, par les guerres et la peste. Par ailleurs, l’auteure utilise les biographies qu’elle écrit, souvent très politisées, pour faire avancer la cause féminine comme dans Lodore (1835) son autobiographie romancée. Selon Wikipédia, dans ce roman, l’écrivaine prend position sur des questions politiques et idéologiques, en premier lieu l’éducation des femmes et leur rôle dans la société. Le roman dissèque la culture patriarcale qui sépare les sexes et contraint les femmes à être dépendantes des hommes.

Le 1er février 1851, à l’âge de cinquante-trois ans, Mary Shelley meurt à Londres d’une tumeur au cerveau. Elle est enterrée à l’église St Peter, à Bournemouth.

Selon les biographies romantiques et victoriennes, Mary Shelley aurait sacrifié son œuvre pour soutenir son mari puis, après sa disparition, le faire publier. Toutefois, dans les années 1970, elle est réhabilitée. Dégagée de l’ombre de son époux, elle est à présent considérée comme une précurseure et une écrivaine à part entière. On lui accorde l’invention de la science-fiction, d’avoir amorcé les études de genres et engendré un mythe universel.

Portrait de Mary Shelley par Richard Rothwell (1840). National Gallery Londres.

Sources:

  • Que les étoiles contemplent mes larmes, Journal d’affliction, Mary Shelley, éditions Finitude.
  • Buscarbiografias
  • Campus n°124
  • Wikipédia

Livre collectif : « Tu es la sœur que je choisis » aux Éditions d’en bas

Tu es la sœur que je choisis : féminisme et littérature

Illustration: Albertine

… « Non pas que je sois féministe, bien au contraire, mais je trouvais intéressant d’expliquer un mot auquel on prête tant de versions différentes et contre lequel on a pas mal de préventions, faute peut-être de l’avoir bien compris ». Ces paroles, dites par l’une des femmes parmi les plus libres et libérées du XIXe siècle, l’artiste peintre et poétesse Marguerite Burnat-Provins, commence la préface de Sylviane Dupuis qui introduit le livre collectif Tu es la sœur que je choisis. Paru aux Éditions d’en bas, à l’occasion de la grève des femmes 2019, dont on fêtera le premier anniversaire le 19 de ce mois-ci, et qui faisait suite à la grève de juin de 1991, Tu es la sœur que je choisis rassemble les textes de plus de trente autrices romandes et les dessins de cinq illustratrices.

 

Tu es la sœur que je choisis : littérature et poésie

Cet ouvrage est l’aboutissement d’une initiative du quotidien indépendant Le Courrier. Ce journal genevois avait demandé à des écrivaines un texte littéraire: « Une parole de femme, pas forcément militante (car la littérature ne supporte pas que l’on l’enrégimente) mais portant « sur le sujet des discriminations liées au sexe » ». J’avoue qu’il m’a fallu du temps avant de me décider à ouvrir ce recueil que j’ai avalé d’une traite. Pas pour des questions idéologiques. Plutôt parce que je suis soupçonneuse. Je ne crois pas toujours ce que l’on me dit lorsqu’on tente de me vendre quelque chose. Je craignais d’avoir à lire une sorte d’essai militant, or je ne suis pas toujours d’humeur à lire un essai, encore moins un essai politique. Mais ce livre collectif s’astreint à ce qu’il annonce : des textes d’une grande force littéraire et poétique qui racontent des vies de femme sans tomber dans le militantisme ou l’esprit revanchard. Un livre dont je conseille particulièrement la lecture aux hommes qui souvent, malgré eux, ignorent les problèmes spécifiques que les femmes devons affronter. Quant à moi, comme le rôle que je me suis assigné dans ce blog n’est pas de jouer les critiques littéraires mais de présenter des livres et des auteurs qui me touchent, et que la distanciation commence aussi à me peser, je ne prendrai, en l’occurrence, aucune distance. J’avoue m’être reconnue dans plusieurs textes qui m’ont bouleversée. Yvette Théraulaz m’a même arraché des larmes, m’obligeant à interrompre la lecture que je faisais à voix haute à un proche.

Tu es la sœur que je choisis : ni illuminées ni hystériques

Certaines personnes s’imaginent que les injustices ressenties par les femmes sont l’affaire de deux ou trois illuminées ou de quelques « harpies hystériques » comme disent beaucoup d’hommes croisés sur ma route. En réalité, les injustices faites aux femmes sont très fortement perçues par les fillettes qui ne comprennent pas le pourquoi de ces discriminations et qui se contentent mal « d’un parce que c’est comme ça ». Et ce, depuis toujours. J’ai entendu ma grand-mère dire qu’elle aurait aimé travailler comme un homme plutôt que d’être femme au foyer. Je me souviens de ma mère, me racontant sa contrariété ainsi que l’injustice qu’elle ressentait, lorsqu’elle avait une vingtaine d’années dans le Madrid franquiste de la fin années 1950, pas vraiment un endroit ou fourmillaient les idées féministes, quand ses frères cadets sortaient sans rendre de comptes à quiconque. Par contre, sa sœur et elle, largement ainées, avaient des horaires strictes et devaient fournir la liste des lieux et des personnes fréquentées. Mais à l’usure, elle a fini par plier – oh, de loin pas toujours, heureusement – et je me rappelle de mon incompréhension, quand je la voyais courir tous les midis pour préparer le dîner, après une matinée de travail et avant de repartir à la fabrique, pendant que mon père lisait le journal tranquillement installé dans son fauteuil. Mon sentiment d’injustice. Ma révolte d’être une fille plutôt qu’un garçon. De tous temps, les femmes, et surtout les petites filles que nous avons été, avons eu une conscience aiguë des dizaines d’injustices que l’on nous impose d’un « parce que c’est comme ça, parce que t’es une fille ». Beaucoup d’entre nous finissons par les intégrer. D’autres pas, et ce livre raconte des histoires dans lesquelles chaque femme peut se reconnaître à un moment ou l’autre. J’en conseille la lecture aux hommes pour qu’ils puissent mieux appréhender et comprendre l’univers de leurs mères, sœurs, compagnes ou filles, même si nous sommes toutes différentes et si nos expériences de vie sont diverses. Cependant, parmi ces textes, il y en a probablement un ou deux qui peuvent correspondre au vécu ou aux pensées de l’une de leurs proches.

Tu es la sœur que je choisis: lecture essentielle

Quant aux femmes disons que… le livre porte bien son titre. Chacune – ou presque – pourra se reconnaître dans l’une des histoires évoquées, chacune pourra se sentir la sœur d’une ou de plusieurs autrices.

Pour ma part, j’ai reconnu mes sœurs, dans les interventions d’Yvette Théraulaz, Céline Cerny, Anne Pitteloud, Sylvie Blondel, Odile Cornuz, Amélie Plume et Mary Anna Barbey. J’ai également apprécié une histoire qui ne peut laisser indifférent aucun écrivain ni écrivaine, quel que soit son genre ou ses préférences sexuelles : Bel-Air de Carole Dubuis. Une nouvelle aussi audacieuse que celle de Sabine Dormond qui nous emmène au Vatican faire une demande au Saint-Père.

Mais ce livre, qui navigue entre amour, violence, sexe, tendresse, poésie, révolte, réflexivité et humour, ne se raconte pas. Le raconter le réduirait à “des histoires de bonnes femmes” or, cet ouvrage qui ne s’appesantit guère sur les revendications, est une lecture essentielle. J’insiste: surtout pour les hommes parce que nous les femmes… savons ce que suppose être une femme.

Quant aux 5 illustratrices, dont Fanny Vaucher de qui j’avais déjà parlé en ce lieu ou Albertine, qui vient de recevoir le prestigieux prix HANS CHRISTIAN ANDERSEN 2020 pour l’ensemble de son œuvre, c’est à la fois avec drôlerie et sobriété qu’elles nous font entrer dans la thématique.

Quelques phrases extraites de « Tu es la sœur que je choisis »

« J’ai le droit d’aimer quand il me soulève dans ses bras et que mes pieds ne touchent pas terre ». Marie-Christine Horn

« Il m’a montré que malgré les cases assignées on a, parfois, dans ce qu’on est et dans ce que l’on fait, une part de liberté ». Marie-Claire Gross

« Tu me l’as expliqué, ça ne va pas cette ménopause, ton corps te fait mal et tes fils et ton mari n’y comprennent rien ». Lolvé Tillmanns

« Elle devait changer son bébé, elle ne pouvait pas, elle n’avait plus de mains, elle n’avait que des moignons ». Anne Bottani-Zuber

« Il se penche en enfilant des gants de latex dont le claquement sur ma peau me fait frissonner ». Céline Cerny

« De tout le festival, je n’ai pas su s’il me draguait, tout comme je n’ai pas su non plus si la jeune auteure essayait de me séduire. » Aude Seigne

 

« Elle rejoint son homme autour du plan de travail. » Mélanie Chappuis

« Comme beaucoup de petites filles, je rêve de ma robe blanche. » Rachel Zufferey

Tu es la sœur que je choisis : les illustratrices et autrices

Sources:

  • «Tu es la sœur que je choisis » Éditions d’en bas
  • Photographies : Dunia Miralles. Réalisées à La Chaux-de-Fonds, Neuchâtel et Lausanne.

 

Un livre 5 questions: “Le cri du lièvre” de Marie-Christine Horn

Le cri du lièvre de Marie-Christine Horn: révolte contre la violence domestique

Selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), une personne meurt toutes les deux semaines en Suisse, soit 25 personnes par an, des conséquences de la violence domestique. L’an passé, 27 personnes sont décédées en raison de violence domestique, dont 24 femmes. Un peu plus de la moitié (59%) de ces 27 homicides se sont produits entre partenaires. Les 27 homicides ont été commis par 25 personnes prévenues, dont 88% d’hommes.

D’après des informations obtenues par la RTS, on tue davantage de femmes en Suisse qu’en Espagne, qu’en Grèce ou qu’en Italie. On recense en Suisse 0,40 meurtre de femme pour 100’000 femmes, alors que cette proportion est de 0,13 en Grèce, 0,27 en Espagne, 0,31 en Italie et 0,35 au Royaume-Uni. Plus de féminicides sont en revanche enregistrés en France (0,50) et en Allemagne (0,55).

Le cri du lièvre de Marie-Christine Horn: l’histoire

Ces chiffres douloureux sont rébarbatifs à lire. Pour mieux nous les donner à comprendre, pour que l’on puisse exactement entrer dans une réalité dont la souffrance ne se mesure pas en statistiques, Marie-Christine Horn a écrit « Le cri du lièvre » paru chez BSN Press. Pour échapper aux violences de son mari, une femme maltraitée se réfugie à la montagne où elle retrouve des forces. Malgré cette récupération, elle imagine l’hiver lui prendre la vie sans que cela ne l’émeuve. Mais un lièvre pris dans un piège l’a fait changer d’avis et retourner chez elle.

La phrase extraite du livre:

“Je commençais à réaliser que le prince charmant dont mon coeur était tombé amoureux n’avait jamais réellement existé et la sonnerie du réveil me catapultait en enfer au lieu de m’extraire du cauchemar”.

Le cri du lièvre interview de Marie-Christine Horn

Quels motifs vous ont incité à écrire ce livre ?

Le roman noir a pour ambition de traiter une thématique sociale forte liée à son époque ou son pays. Auteure du genre, sensible à la cause féminine et révoltée par le manque de moyens mis en œuvre pour résoudre la problématique des violences domestiques, il me semblait tout à fait naturel d’apporter ma contribution à la cause par le prisme de la création littéraire dans un style qui m’est familier.

Dans votre roman, l’une victime de violences conjugales tue son mari. Est-ce une façon de venger toutes les victimes de violences par compagnon ou ex-compagnon ?

La réponse à la violence ne devrait jamais être la violence, même si parfois ça titille. Cela revient à donner du prétexte, du grain à moudre à la meule avec pour résultat un partage des torts et une atténuation des faits de base qui ont provoqué l’ire. Je crois profondément que le désir de vengeance est surtout nuisible à celui qui le nourrit, et maintient un lien qui gagnerait à être rompu. A contrario, je ne suis pas une fanatique du pardon, car certains actes ou paroles ne méritent ni compassion, ni empathie. C’est un droit, peut-être le dernier, qui appartient à celui qui est sollicité de le concéder ou non, et c’est faux de croire qu’on ne trouve de répit quand l’accordant. Que chacun porte seul le poids du bagage qu’il a paqueté de la même façon. Mais la vengeance, ça, non. C’est une perte de temps et le temps est précieux. De manière générale, on finit toujours par subir les conséquences de ses actes, parce qu’à la fin du bail, il nous revient à tous de payer ce qu’on a cassé. Cette certitude m’a toujours suffi à refermer la porte derrière moi sans la claquer. Dans Le Cri du lièvre, le mari n’est pas tué par sa femme, c’est sa propre violence qui se retourne contre lui. Elle se contente de laisser faire sans intervenir, comme ce fut le cas lorsque sa propre vie était mise en péril dans l’indifférence générale.

Dans le Cri du lièvre, l’une des victimes de violences conjugales finit par ne plus supporter une autre victime qu’elle accueille pourtant chez elle. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi avez-vous mis en scène cette irritation ?

Cette irritation est également la conséquence d’un tout. Il est nécessaire au préalable de se pencher sur la personnalité de la narratrice, son état d’esprit au moment où elle décide de refuser la société et ses contraintes, dont son mari, ses parents et l’ensemble des autres êtres humains font partie intégrante. Elle n’accueille pas chez elle des victimes, mais opte encore une fois pour la fuite quand il s’agit de soustraire des chairs aux sévices, sans anticiper les enchaînements qui vont suivre. Manu vit l’instant présent depuis le jour où elle a choisi la montagne. Elle n’anticipe rien, accepte la faim, le froid, la douleur, la crasse, l’inconfort matériel et physique du moment où elle n’est plus obligée. Ce ne sont pas ses compagnes d’infortune qu’elle ne supporte plus, mais bien le bruit, les concessions et l’horreur de la violence ordinaire dont elle-même a su s’affranchir et qu’elle n’entend pas revivre.

Auriez-vous des propositions à faire pour que cessent les violences conjugales et les féminicides?

J’aimerais croire qu’on arrivera un jour à faire cesser les féminicides, mais cela me semble toutefois utopique et impossible sans un changement radical du mode de fonctionnement humain et social. Cependant je reste intimement convaincue qu’un durcissement drastique des lois et des peines, qu’elles soient réellement dissuasives, permettrait de réduire le nombre de victimes. Si on est capable de le faire aujourd’hui pour les récidivistes de la route, par exemple, on devrait être apte à adopter la tolérance zéro en matière de violences domestiques également. Aujourd’hui, on empêche plus facilement un homme de conduire après s’être fait arrêté en état d’ébriété que de pénétrer au domicile de la femme qu’il a battue au sang.

La question que je pose à chaque auteur-e: à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

J’adorerais être Elizabeth Bennet dans Orgueil et préjugés, mais je me sens souvent plus proche d’une Fantine, en vérité.

Interview réalisée par Dunia Miralles

Dédicaces de Marie-Christine Horn

Le 17 octobre : bibliothèque de Riddes
Le 14 décembre : Payot Yverdon

Biographie de Marie-Christine Horn

Auteure, chroniqueuse et scénariste née à Fribourg, Marie-Christine Horn a signé son premier roman en 2006, un policier intitulé La Piqûre. Son deuxième ouvrage, La malédiction de la chanson à l’envers, une fiction jeunesse parue en 2008, obtient le prix des Jeunes Lecteurs de Nanterre 2009.

Elle est aussi l’auteure de La Toupie : vivre avec un enfant hyperactif (Xenia, 2011), Le Nombre de fois où je suis morte (Xenia, 2012), Tout ce qui est rouge (L’Âge d’homme, 2015) et 24 Heures (BSN Press, 2018), un roman noir sur fond de course automobile.

Marguerite Burnat-Provins : la passion à fleur de peau

Marguerite Burnat-Provins: l’exaltation de l’amour et de la volupté

En 1906 paraît, chez Säuberlin & Pfeiffer à Vevey, une publication intitulée Le Livre pour toi. S’ensuit un énorme scandale, non seulement sur la Riviera mais également en Valais. L’esclandre est rapidement étouffé, mais le livre est réédité à Paris en 1907 ce qui contribuera à donner de la visibilité à son auteure. Écrit par l’artiste peintre et dessinatrice Marguerite Burnat-Provins, une femme mariée à un notable veveysan, il s’adresse à l’amant de celle-ci, Paul Kalbermatten, un jeune ingénieur dont la famille réside à Sion. Ce livre, vibrant de passion et d’un désir sexuel que la bienséance et «l’honneur» interdit aux femmes de cette époque – de nos jours il ne sera pas moins malvenu et inconvenant qu’une personne mariée affiche publiquement son inclination pour une amante ou un amant – est une magnifique déclaration d’amour empreinte de lumière, que la jalousie et le manque de l’être aimé enténèbrent parfois.

Marguerite Burnat-Provins: de Paris à la Suisse

Marguerite Burnat-Provins naît à Arras en 1872, dans le Pas-de-Calais, en France, dans une famille riche et cultivée qui deviendra nombreuse. Soutenue par son père, elle s’adonne à l’écriture et la peinture. En 1891, elle monte à Paris suivre une formation artistique au sein d’institutions privées – l’École des beaux-arts étant encore fermée aux femmes. À vingt-quatre ans, elle se marie avec Adolphe Burnat, un architecte suisse. Le couple emménage à Vevey, d’où l’époux est originaire. De santé fragile, dès 1898, conseillée par l’artiste Ernest Biéler, l’un de ses amis, Marguerite fait de nombreux séjours à Savièse. Le soleil et le climat du Valais conviennent à sa santé. La créativité de Marguerite Burnat-Provins s’en trouve accrue. Elle réalise peintures, broderies, affiches et poursuit plusieurs projets littéraires.

Marguerite Burnat-Provins: amoureuse et libre à la folie

En 1906, elle rencontre Paul de Kalbermatten, un jeune ingénieur de la région avec qui elle entretient une liaison extraconjugale passionnée dans la maison mise à disposition par Ernest Biéler. Leur liaison offusque et fait un tel tapage, que l’artiste se voit obligée de renoncer aux séjours valaisans qu’elle aime tant. Elle divorce d’Adolphe Burnat en 1908 et se remarie avec Paul. Le couple voyage puis vit à Bayonne. Lors de la Première Guerre mondiale Paul est mobilisé en Suisse. Marguerite reste en seule France. Un choc dont elle ne se remettra pas. Rongée par la maladie, saisie par des crises d’angoisses morbides, elle exécute une série d’œuvres picturales hallucinées qu’elle prétend réaliser sous dictée. Cette période est également perturbée par les problèmes qu’elle rencontre avec ses éditeurs et l’indifférence de sa famille envers sa carrière. Toutefois, elle fait de nombreux voyages qui l’amènent à rencontrer des gens de lettres en Bretagne, dans le Midi, en Algérie, au Maroc et en Amérique du Sud.

En 1925, Marguerite apprend que Paul est épris de Jeanne Cartault d’Olive. La mort de sa sœur Marthe, puis de sa mère, le dépouillement de Paul par les Allemands et des problèmes de santé toujours plus présents la perturbent beaucoup. Ébranlée par les monstrueuses retombées de la guerre, elle trouve un peu de consolation dans la religion. En parallèle à la publication de ses livres, Marguerite Burnat-Provins poursuit sa création picturale jusqu’à son décès en 1952, quinze ans avant Paul qui, entre temps s’est remarié avec Jeanne.

Une vidéo réalisée par L’UNIL et L’ECAL. Poèmes et œuvres picturales de Marguerite Burnat-Provins.

 

Sources :

-Le livre pour toi, Editions L’Aire bleue

Catherine Dubuis

Association des amis de Marguerite Burnat-Provins

Site de la Collection de L’art Brut, Lausanne

Annette Mbaye d’Erneville

Initiatrice du féminisme en Afrique

Poème d’Annette Mbaye d’Erneville, première poétesse africaine d’expression française.

 

Annette Mbaye d’Erneville est née en 1929 au Sénégal. Ses premiers poèmes remontent à 1952. Elle est la vraie précurseure de la poésie féminine négro-africaine. Journaliste, elle fait également partie des initiatrices du mouvement féministe africain. Sa maison à Dakar, surnommée La Roulotte, est un véritable salon littéraire que visitent tous les écrivains de passage au Sénégal.

Ses thèmes soulignent la souffrance, la révolte et l’amour qui appartiennent foncièrement à la femme et à l’Afrique. Ses vers parlent de trahison, de nostalgie, d’humanité, de solitude et de regrets ainsi que de certains aspects de la négritude. Ses poèmes se construisent autour d’images visuelles frappantes, aux cadences musicales appropriées. Sa poésie ne cesse d’explorer son amour pour l’humanité, les déboires des entreprises humaines et le pouvoir des femmes africaines.

Sources :

-Poètes d’Afrique et des Antilles, de Hamidou Dia, Editions de la Table Ronde

La Voix de la Poésie