Jean-Pierre Rochat : « Roman de gares » arrêts sur instants douloureux ou amoureux

Roman de gares : le goût de l’amour

A présent, il m’est rare de retrouver les émois amoureux éprouvés durant mon enfance ou adolescence envers les héros ou héroïnes d’un livre. Avec une agréable surprise, j’ai goûté à cette délicieuse sensation en lisant le dernier ouvrage de Jean-Pierre Rochat. Roman de gares vient de paraître aux Editions d’Autre Part. A travers sa prose, l’écrivain a su m’instiller l’amour et le désir qu’il ressent pour les deux femmes qui le sauvent du désespoir. A l’inverse, j’ai également pu plonger dans le sensuel penchant amoureux qui attire ces femmes vers Dèdè, un homme d’une si grande sensibilité qu’il sait nous tenir sous son charme. Au cours de ses pérégrinations, Jean-Pierre Rochat, qui se confond avec le personnage de Dèdè, – avec des accents graves pour que cela signifie grand-père en turc – nous fera également découvrir la manière dont il écrit ses romans ainsi que les poètes et les écrivains qu’il aime : Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Marcel Aymé

 

Roman de gares de Jean-Pierre Rochat : l’histoire

Dèdè est obligé d’abandonner sa ferme dans le Jura bernois après cinquante ans de labeur. En plein hiver, il part sur les routes accompagné d’un jeune âne. Avec son équipage, il espère descendre, à pied, dans le sud de la France en s’arrêtant de ferme en ferme pour y trouver assiette et logis selon la coutume des journaliers d’autrefois. Empreint de tradition et de souvenirs bienveillants, Dèdè s’imagine que les paysans lui ouvriront leur porte comme lui-même ouvrait la sienne quand il possédait sa propre demeure. Il doit déchanter. De nos jours les campagnes se sont repliées sur elles-mêmes. A peine si on les laisse, son âne et lui, malgré une température peu clémente, s’installer sous le toit d’une remise. Ces mœurs, nouvelles et hostiles, n’améliorent guère la mélancolie et les idées suicidaires qui le rongent depuis qu’il a été contraint de se séparer de tout ce qu’il aimait : son coin de terre, ses vieux murs, ses animaux, ses livres… Il rêvait d’accueils chaleureux, d’échanges humains et de partage, il ne trouve que des visages fermés et des battants clos. Quitter cette existence, qui peu à peu anéantit ses idéaux et lui refuse tout ce qu’il aime de la vie, le hante. Tout lui est-il vraiment refusé ? Non pas tout. Deux femmes traverseront sa route. La première, une personne mariée à un homme puissant avec qui elle s’ennuie, vénère son talent d’écrivain. Elle lui offrira admiration, échanges intellectuels, luxe et volupté. La seconde, une ouvrière qui travaille dans une boulangerie industrielle, lui apportera joie et fraîcheur, une manière d’appréhender la vie au jour le jour, de croquer l’instant sans penser au lendemain. Avec Roman de Gares, Jean-Pierre Rochat nous emmène dans le passé de Dèdè, dans la nostalgie du partage traditionnel qui se pratiquait dans les milieux ruraux ainsi que dans les idéaux de mai 1968 qui ont marqué sa jeunesse. Bercé par ses illusions, la découverte des campagnes du XXIème siècle s’avérera amère. Par bonheur, l’amour et le sexe sauveront Dèdè d’une mort à laquelle il songe trop souvent.

 

Roman de gares de Jean-Pierre Rochat : extraits

« Ce serait facile de me déclarer dépressif en plus de SDF, les SDF sont tous un peu dépressifs. Et toi qui avouerais à ton mari suffisant : je fréquente et fricote avec un SDF, quelle plaisanterie ! Serait-ce par esprit de provocation, ou par mansuétude ? Je sais bien que non, nous partageons un rêve commun, trois bouts de ficelle. Le bus n° 8 traverse la banlieue, avec à son bord des femmes et des hommes qui montent ou descendent à chaque arrêt, une poussette, un déambulateur, une cuite carabinée, un sac à commissions, une cigarette en attente de l’air libre pour se faire allumer ; je me dis merde, c’est ça la vie ?  La banlieue passée, le cimetière dépassé, les premières fermes exploitées et quelques villas hors zone, construites à l’aide de dérogations obtenues en haut lieu, au-dessus des lois et de la population ordinaire.

Aujourd’hui est un jour de l’année où tous sont à la fête, sans exception autre que nous deux, tu me reçois chez toi en vitesse – faudrait pas qu’on se fasse prendre sur le vif, on serait pendus sur la place publique. Tu m’appelles du fond du pâturage, je te sens venir au galop, crinière au vent, nous nous poursuivons pour mieux nous rejoindre ; je gravis ton mont de Vénus et te caresse, là où le plaisir voile ton regard en te faisant soupirer d’aise ; j’embrasse ton nez, ta bouche, ton nez, ta bouche… à l’infini. Recommençons, c’est tellement bon une femme satisfaite et souriante étendue sur le dos, pendant qu’à ses côtés j’essaie de reprendre mon souffle, avant de repartir pour un tour d’honneur.

Nous sommes nus, après nous être ébattus inlassablement d’orgasme en orgasme, comme si j’étais un jeune étalon bien avoiné et toi une jument en pleine chaleur.

Il y a un quart d’heure de marche jusqu’à l’arrêt terminus du bus n° 8 menant à la gare. J’étais à nouveau rattrapé, récupéré, envahi par le spleen : pas celui de Paris, en Suisse nous avons aussi des spleens bien de chez nous, parfois même un dégoût de la vie, de nos forêts sombres et nos ciels gris, nos fleurs du mal ou notre saison en enfer. A la gare, une grande partie des passagers descend du bus pour prendre le train. J’aimerais être plus optimiste, les sanglots longs c’est trop con, je viens de prendre mon pied, un super pied de tous les tonnerres de Dieu, alors je ne vais pas recommencer à pleurnicher, même si ma turne est merdique et mes bouquins stockés dans des cartons au fond d’un garage bordélique. »

Jean-Pierre Rochat : biographie

L’écrivain paysan J.P Rochat. ©Gérard_Benoit_à_la_Guillaume

Jean-Pierre Rochat vit à Bienne dès l’âge de sept ans. Après un court passage en maison de correction, qu’il évoque dans Roman de gares, il devient berger : à l’alpage en été et comme journalier en plaine l’hiver. De 1974 à 2019 il exploite, avec sa famille, un domaine au sommet de la montagne de Vauffelin, et devient un éleveur réputé de chevaux Franches-Montagnes. Il commence à écrire vers la fin des années 1970. En 2012, L’Écrivain suisse allemand lui vaut le prix Michel-Dentan. En 2019, le prix du roman des Romands lui est décerné pour Petite Brume. Ce livre raconte l’histoire d’un paysan qui vit un drame en devant vendre sa ferme, son bétail et sa jument, baptisée Petite Brume.

Vous pouvez lire la chronique de Jean-Marie Félix / RTS – Culture et écouter son entretien avec Jean-Pierre Rochat en cliquant ici.

 

Sources :

  • Roman de gares de Jean-Pierre Rochat, éditions D’Autre Part
  • Wikipédia

 

Mary Shelley : une érudite tragique, amoureuse et féministe

Mary Shelley : la courte durée d’une heureuse jeunesse

Dans la nuit du 16 juin 1816, Lord Byron et ses amis, entre autres Percy Shelley et Mary Wollstonecraft Godwin qui deviendra plus tard Mary Shelley, séjournent à la villa Diodati, à Cologny dans la banlieue de Genève. L’éruption du volcan indonésien Tambora, quelques mois auparavant, provoque de terribles perturbations du climat. De 1816, les documents de l’époque soulignent que ce fut une année sans été. Enfermé dans la maison par les orages qui se suivent, fasciné par le surnaturel, pour se divertir le petit groupe lit des histoires d’horreur. Afin de diversifier les rares activités de cette singulière villégiature, Lord Byron propose qu’ils écrivent chacun une histoire de fantômes. Mary, qui sera la seule à terminer un récit, imagine quelque chose de totalement nouveau en s’inspirant d’un cauchemar qu’elle avait eu. Considéré comme le premier roman de science-fiction lors de sa parution, Frankenstein ou le Prométhée moderne, qui à présent figure parmi les classiques de la littérature, eut certes un succès immédiat mais dut également essuyer quelques critiques peu amènes. Très jeune, l’érudite et innovante Mary Shelley devra affronter les rugosités de l’existence.

Mary Shelley : journal d’affliction

Italie, été 1822. Le poète Percy Shelley traverse le golfe de Livourne à bord d’un petit voilier qu’il vient d’acheter. La mer est agitée. L’embarcation chavire. Le jeune écrivain meurt. Sa veuve n’a pas encore 25 ans. La douleur soudaine, brutale, anéantit la jeune femme déjà durement éprouvée par le décès de trois de ses quatre enfants. Elle entame alors l’écriture d’un cahier intitulé Journal d’affliction. Elle le tiendra jusqu’en 1844. Une œuvre bouleversante, écrite par une femme brisée qui consigne les souvenirs de son amour, de sa souffrance, de sa solitude. Ces pages sont considérées parmi les plus belles de la littérature romantique. Traduites par Constance Lacroix, elles paraissent en 2017 sous le titre Que les étoiles contemplent mes larmes un très bel ouvrage publié par les éditions Finitude. Après une courte jeunesse, exaltante et heureuse, la vie de Mary Shelley ne sera qu’une suite de deuils. Ces drames la plongeront dans une profonde et incurable dépression, d’autant que les personnes opposées à la relation qu’elle a eue avec son défunt mari, lui feront chèrement payer cette passion. Pour survivre elle écrit, étudie, s’attache follement à son fils Percy Florence et s’acharne à faire reconnaître le talent de Percy Shelley, le seul et unique grand amour de sa vie.

Extraits du journal :

17 novembre 1822

La douleur est préférable à l’absence de douleur. Ma peine me rappelle tout du moins que j’ai connu des jours meilleurs. Jadis, entre toutes, je me vis accorder le bonheur. Puisse ce souvenir ne jamais me quitter ! Celui qui passe auprès des ruines d’une vieille demeure, non loin d’une sente déserte et triste, n’y prête pas garde. Mais qu’il apprenne qu’un spectre, gracieux et farouche, hante ses murs, et voilà qu’elle se pare d’une beauté et d’un intérêt singuliers. Ainsi pourrait-on dire de moi que je ne suis plus rien mais que je vécus un jour, et que je chéris jalousement la mémoire de ce que je fus.

Quand le vautour de mon chagrin s’endort un instant sur sa proie, sans que se relâche jamais l’étau de ses serres cependant, je me sens glisser dans une léthargie plus terrible encore que le désespoir.

19 mars 1823

L’étude m’est devenue plus que nécessaire que l’air que je respire. En façonnant mon esprit à un perpétuel questionnement et à un examen systématique, elle offre une alternative bienfaisante au tumulte de mes rêveries. Le contentement que j’éprouve à me sentir maîtresse de moi éclaire ma vie présente, et l’espoir de me rendre plus digne de mon cher disparu m’apporte un réconfort qui adoucit jusqu’à mes heures les plus désolées.

Mary Shelley : des parents philosophes et hors normes

Mary Wollstonecraft Godwin naît le 30 août 1797 à Londres, fille de deux philosophes hors normes et en avance sur leur temps : Mary Wollstonecraft maîtresse d’école, femme de lettres, féministe convaincue, auteure d’un pamphlet contre le système patriarcal Défense des droits de la femme (1792) ,et de William Godwin précurseur de la pensée anarchiste. Anticonformiste, le couple ne vit pas sous le même toit. Dix jours après la naissance de sa fille, Mary Wollstonecraft meurt emportée par la fièvre puerpérale. Mary et sa sœur Fanny Imlay -âgée de trois ans et demi et née de l’union de Mary Wollstonecraft avec le spéculateur Gilbert Imlay– seront élevées par William.

Mary Shelley: une enfant surdouée

Mary a quatre ans quand William Godwin épouse une veuve mère de deux enfants. Avec elle, le philosophe conçoit un fils. William inculque les idées de leur mère à ses filles. Très rapidement Mary se montre exceptionnellement intelligente et passionnée par l’apprentissage de choses complexes. Les enfants vivent entourés des plus grands intellectuels de l’époque à qui leur père ouvre toujours sa porte.

Mary ne suit pas une scolarité habituelle. Son père assure lui-même en partie son instruction en lui enseignant les matières les plus diverses. Godwin a l’habitude d’offrir à ses enfants des sorties éducatives et ils ont accès à sa bibliothèque. Mary reçoit une éducation exceptionnelle et rare pour une fille du début du 19e siècle. Elle a une gouvernante, un professeur particulier, et lit les manuscrits de son père portant sur l’histoire grecque et romaine.

Souvent, elle et sa sœur Fanny, vont lire et étudier au cimetière de Saint Pancras, près de la tombe de leur mère.

Mary Shelley: Percy un amour passionnel et sulfureux

Lors d’une visite que Percy Bysshe Shelley rend à son père, elle tombe éperdument amoureuse du poète. Elle le sait marié mais ne voit pas d’inconvénient à ce que cet homme brillant, qui cumule les problèmes dus – entre autres – à son athéisme, lui fasse du charme. En 1814, à l’âge de seize ans, elle commence une relation avec lui. En sa compagnie, elle quitte le domicile familial et l’Angleterre. Le couple se rend en France et en Suisse. Cette union courrouce énormément le père de Percy. Dès lors, et pendant tout le reste de sa vie, il mettra une énergie incroyable à rendre infernale l’existence de Mary, d’autant qu’il était en mauvais termes avec son fils. Durant ce périple, elle tombe enceinte de son premier enfant. Elle le perdra à sa naissance.

Humiliée, offensée et enceinte, Harriet l’épouse de Percy, peu ouverte à l’amour libre, les suit. Le sulfureux Lord Byron ajoute rapidement à la confusion lui qui, partout où il passe, jette le trouble. Dans The Encyclopedia of Science Fiction, John Clute, n’hésite pas à affirmer que Fanny, la sœur de Mary, était devenue la maîtresse du Lord.

La communauté amicale qu’ils forment avec Lord Byron et d’autres personnes, se dissout après deux suicides : celui de sa sœur Fanny Imlay et celui de Harriet Westbrook, l’épouse de Shelley, qui choisit de se noyer.

Mary et Percy se marient en 1816, après la mort d’Harriet. Trois autres enfants naissent de leur union. Seul le petit Percy Florence survit à l’enfance. Mary Shelley vit la perte de chaque enfant comme une tragédie. A partir de la mort de la première-née, la vie de Mary Shelley ne sera plus qu’une suite de drames dont elle ne se remettra jamais.

A Londres, Percy Shelley s’absente souvent pour éviter les créanciers. La menace de la prison pour dettes, leur mauvaise santé et la peur de perdre la garde de leurs enfants, incite le couple à quitter l’Angleterre pour l’Italie en 1818. Deux de leurs enfants y mourront.

Percy décède avant son trentième anniversaire. Son corps est incinéré mais son cœur a d’abord été enlevé. Mary l’a enveloppé dans une page de poésie. Elle transportera cette relique pendant un quart de siècle, jusqu’à la fin de ses jours. Après la mort de son mari, Mary se bat pour que l’œuvre du poète soit diffusée. Certains chercheurs n’hésitent pas à affirmer que, sans le travail accompli par Mary, Percy B. Shelley aurait sombré dans l’oubli.

Mary Shelley: un talent et une érudition tardivement reconnus

Bien que Mary Shelley ait écrit six romans après le premier ainsi que des récits de voyage, des biographies de personnages historiques espagnols, portugais et français, des nouvelles et des poèmes, aucune des œuvres ultérieures n’atteint la popularité de Frankenstein ou le Prométhée moderne. Ses œuvres percutantes, féministes et innovantes abordent des sujets chers au 20e et 21e siècles. Mathilda (1819) a pour thème l’inceste et le suicide. Cette œuvre est jugée si scandaleuse et immorale, qu’elle ne sera publiée qu’en 1959. Considéré comme le meilleur de sa production, Le dernier homme (1826), roman qu’il faudrait peut-être lire ou relire en ce moment, raconte la destruction de la race humaine, entre 2073 et 2100, par les guerres et la peste. Par ailleurs, l’auteure utilise les biographies qu’elle écrit, souvent très politisées, pour faire avancer la cause féminine comme dans Lodore (1835) son autobiographie romancée. Selon Wikipédia, dans ce roman, l’écrivaine prend position sur des questions politiques et idéologiques, en premier lieu l’éducation des femmes et leur rôle dans la société. Le roman dissèque la culture patriarcale qui sépare les sexes et contraint les femmes à être dépendantes des hommes.

Le 1er février 1851, à l’âge de cinquante-trois ans, Mary Shelley meurt à Londres d’une tumeur au cerveau. Elle est enterrée à l’église St Peter, à Bournemouth.

Selon les biographies romantiques et victoriennes, Mary Shelley aurait sacrifié son œuvre pour soutenir son mari puis, après sa disparition, le faire publier. Toutefois, dans les années 1970, elle est réhabilitée. Dégagée de l’ombre de son époux, elle est à présent considérée comme une précurseure et une écrivaine à part entière. On lui accorde l’invention de la science-fiction, d’avoir amorcé les études de genres et engendré un mythe universel.

Portrait de Mary Shelley par Richard Rothwell (1840). National Gallery Londres.

Sources:

  • Que les étoiles contemplent mes larmes, Journal d’affliction, Mary Shelley, éditions Finitude.
  • Buscarbiografias
  • Campus n°124
  • Wikipédia

Carlos Drummond de Andrade: un baiser pour un retour en douceur

Carlos Drummond de Andrade: fleur de baiser

Après la clémence de cet étrange été et une longue absence, pour mon retour j’ai choisi la douceur du baiser invisible du poète moderniste brésilien Carlos Drummond de Andrade. En septembre 2018, j’avais déjà publié l’un de ses poèmes que vous pouvez trouver ici avec sa biographie. Celui de ce jour est issu de La machine du monde, et autres poèmes, paru aux éditions Gallimard dans une traduction de Didier Lamaison.

 

 

Poème: le Roi absent

Intronisé par le désir et l’amour

La sagesse exige distance et modération. Ce en quoi le désir et l’amour, quand la passion s’en mêle, sont l’antithèse de la sagesse. D’autant que les premiers émois, à l’instar des amours contrariées, des amours impossibles ou des amours que la distance sépare, s’avèrent souvent d’une extraordinaire puissance évocatrice. Dans notre imaginaire dépouillé de raison, l’être aimé devient elfe, magicien, déesse, fée, aigle ou roi, posant ainsi les fondations des futures déceptions quand la réalité nous rattrape.

“Est-ce qu’on est maître de devenir ou de ne pas devenir amoureux ? Et quand on l’est, est-on maître d’agir comme si on ne l’était pas ?” demandait Diderot. J’ajouterai même: sommes-nous maîtres de nos chimères lorsque nous sommes amoureux?

J’ai écrit ce poème alors que des centaines de kilomètres me tenaient éloignée d’une personne qui éveillait ma passion. Amoureuse, je n’ai jamais su être sage, ni modérée, ni raisonnable. L’objet de mes sentiments devient forcément magnifique. Sublime. Transcendant. Unique et royal.

 

Un livre 5 questions: ” Touché par l’amour, tout Homme devient poète” un beau livre pour la St-Valentin

Quand l’amour inspire 32 écrivaines et écrivains

Un jour, pendant qu’elle se douchait, raconte la directrice de la jeune maison d’éditions KADALINE dans une vidéo, elle a imaginé un livre poétique accessible à tous. L’ouvrage, pas plus grand qu’une main, devrait contenir de courts textes célébrant l’amour. Pourrait servir de déclaration sentimentale à la St-Valentin. Ou à toute date idoine pour livrer nos sentiments à une personne aimée. Poésie en tête et tout feu tout flamme, elle s’est rendue au Salon du Livre de Genève 2019 et a demandé aux auteurs qu’elle appréciait de participer à son projet. Au total trente-deux ont répondu favorablement, autant de femmes que d’hommes. Bien que française d’origine, Marilyn Stellini, fondatrice du Salon du livre romand, prend à cœur la défense de la littérature romande. Les personnes invitées à écrire Touché par l’amour, tout Homme devient poète devaient être Suisses ou vivre en Suisse ou être éditées en Suisse. Contrairement à ce que le titre pourrait laisser croire, beaucoup de textes ne sont pas genrés. Ça permet d’offrir ce livre, ou de le recevoir, quelles que soient nos préférences amoureuses. On ne peut pas en dire autant des œuvres d’art qui illustrent cet ouvrage débordant de lyrisme mais, grâce à leur délicate beauté, on peut facilement se projeter en elles. Experte indépendante et généraliste en art, commissaire-priseur et auteure, Déborah Perez a choisi les œuvres et les artistes qui illustrent les textes:  Vallotton, Fragonard, Rubens, Suzuki Harunobu, Delacroix… Il en résulte un petit livre plein d’amour et de beauté, s’adressant à chacun. Contre toute attente, malgré la pléthore d’images et d’auteurs, il est parfaitement cohérent.

L’étreinte amoureuse, 1886, Albert Besnard
Artiste: Albert Besnard, 1886

Marilyn Stellini se dit très fière de cet ouvrage et très émue par ce que les contributeurs ont donné d’eux-mêmes. Beaucoup de participants, à l’instar de Nicolas Feuz ou de Marc Voltenauer “sont sortis de leur zone de confort, l’ensemble est brut, intense, authentique et sensible sans jamais verser dans la mièvrerie” dit-elle. Parmi les écrivains on retrouve -entre autres- Mélanie Chappuis dont la réputation littéraire n’est plus à souligner, Daniel Bernard ancien directeur de Léman Bleu, journaliste et auteur fort connu dans les milieux du théâtre et du cinéma, Marie-Christine Horn dont le dernier livre a défrayé la chronique, Quentin Mouron, le jeune troublion des lettres romandes… Pour ma part, j’avoue avoir un faible pour le texte poétique du vaudois Pierre Yves Lador.

 

Touché par l’amour, tout Homme devient poète : interview de l’éditrice Marilyn Stellini

– Comment vous est venue l’idée d’éditer ce livre ?

Artiste: Constant Mayer, 1866

L’idée m’est venue lorsque je me suis remémorée les débuts de notre relation avec mon mari. Il est plutôt chiffres et pratique que lettres, et il m’offrait souvent des petites cartes avec des peintures ou photos avec des extraits d’œuvres littéraires pour exprimer son amour.

J’ai donc imaginé ce petit livre, format boîte de chocolats, à offrir pour la Saint-Valentin ou toute autre occasion romantique, ou simplement pour soi-même ; un ouvrage avec des textes courts pour les gens qui sont rebutés par la lecture, associés à des œuvres d’art pour les compléter d’un aspect visuel qui transcende la lecture.

– Sur quels critères avez-vous choisi les auteurs ?

Toutes les plumes de ce collectif sont des personnes que j’ai déjà croisées personnellement, et dont j’admire la qualité d’écriture et le parcours. J’ai aussi préféré des auteurs qui écrivent habituellement tout autre chose que du lyrisme, prévoyant que ça donnerait quelque chose de plus intéressant, et je n’ai pas été déçue. J’ai choisi trente-deux auteurs parce que je souhaitais autant de textes avec des sensibilités et des styles différents, et s’il y avait le risque d’un résultat très éclectique, le livre est finalement harmonieux tout en donnant la possibilité à chacun de trouver des textes qui correspondront à ses goûts.

Artiste: Gustave Caillebotte, 1877

– Les œuvres d’art sélectionnées sont toutes très classiques. Quel rapport entretenez-vous avec l’art ?

Je suis amatrice sans être connaisseuse. Je sais que j’ai une préférence pour le figuratif ou semi-figuratif, et que je n’ai pas beaucoup d’affinités avec l’art contemporain en règle générale. Mais comme je le disais, je ne suis pas vraiment connaisseuse, donc j’ai laissé le soin à une spécialiste de faire la sélection des œuvres, il s’agit de Déborah Perez, auteure du collectif par ailleurs.

– Quels sont les futurs projets de votre jeune maison d’éditions?

Un récit autobiographique va paraître, un roman jeunesse bilingue, un recueil de contes pour la jeunesse également, un recueil de nouvelles de Fantasy, et plusieurs romans de littérature générale. Je marche à l’instinct et ne cherche pas à définir de ligne éditoriale stricte. Je l’avais fait dans la précédente maison d’édition et je me suis retrouvée enfermée dans cette ligne éditoriale. Une maison d’édition doit faire circuler les idées et les émotions, quelques soient leur forme, c’est du moins le projet avec Kadaline.

La question que je pose à chaque personne impliquée dans la littérature : à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

Je m’identifie d’une manière ou d’une autre à tous les personnages, du moins principaux, des livres que je lis, sinon, je n’arrive pas à accrocher. Mais si je dois en choisir un… pour être subversive, je dirais que j’ai un côté Marquise de Merteuil, le manque d’empathie mis à part. Je pourrais aussi citer Anne Shirley de la série La Maison aux pignons verts, qui m’a fait penser à moi enfant.

Entrevue réalisée par Dunia Miralles

 

Marilyn Stellini directrice des Editions Kadaline.

Biographie de Marilyn Stellini

Née en 1986 dans l’est de la France, Marilyn Stellini a suivi un cursus littéraire avant de travailler pour diverses maisons d’édition en tant que correctrice, lectrice de comité ou assistante éditoriale, d’abord en France, puis en Suisse. Elle s’est ensuite consacrée plusieurs années à son activité d’écrivaine avant de revenir vers sa vocation première et d’ouvrir les éditions Kadaline. En 2014, elle a fondé Le Salon du livre romand, qui poursuit son chemin sous d’autres présidences depuis 2017 ; et en 2018, le Groupe des Auteurs Helvétiques de Littérature de Genre (GAHeLig).
Les œuvres d’art qui illustrent l’article paraissent dans l’ouvrage mentionné.
Couverture: Pierre-Auguste Cot, 1873

Un livre 5 questions: “Mémoire des cellules” de Marc Agron

Mémoire des cellules de Marc Agron: art contemporain et thriller psychologique

Galeriste et libraire spécialisé en livres anciens, Marc Agron dirige depuis plus de vingt ans la prestigieuse Librairie Univers à Lausanne. Entré en littérature avec Mémoire des cellules, publié par les Éditions l’Âge d’Homme en 2017, son deuxième livre Carrousel du vent a été salué par toute la critique et sélectionné pour le prix des lecteurs de la Ville de Lausanne en 2019. Son troisième livre Rêver d’Alma  paraîtra chez le même éditeur en 2020.

Je reviens sur Mémoire des cellules qui vient de sortir en format de poche, aux Éditions L’Âge d’Homme, avec une préface de Michel Thévoz écrivain, historien de l’art, philosophe, professeur à L’UNIL, ancien conservateur du Musée Cantonal des Beaux-Arts, à Lausanne, et qui est également à l’origine de l’initiative de la création de la Collection de l’art brut.

Dans ce thriller psychologique, une très belle plume nous plonge dans le milieu de l’art contemporain tout en nous contant des histoires très humaines. Tellement humaines que l’auteur n’a pas hésité à transformer en personnage de fiction Pamela Rosenkranz, l’artiste multimédia uranaise qui utilise la lumière, le liquide, la performance, la sculpture, la peinture ou l’installation pour illustrer ses concepts.

La quatrième de couverture :

« Envoyé pour un reportage à la Biennale de Venise, Maximilien observe un public perplexe face à une installation monumentale de 200 000 litres d’eau croupie. Il décide alors d’entrer en «  résistance » contre l’art contemporain ». Mais l’auteur en parle probablement mieux:

“Mon livre c’est surtout deux histoires en une. Le milieu de l’art (contemporain ou pas) est « mon » univers et j’ai pensé qu’il serait bon de situer l’histoire dans ce cadre-là tout comme « Carrousel du vent » démarre dans une librairie de livres anciens, mon milieu encore, pour raconter une histoire en parallèle. Il s’agit pour moi, comme pour un scénographe, de situer l’histoire dans un cadre où je me sens à l’aise. Les deux ouvrages ont en commun d’interroger la mémoire, et surtout, l’oubli. Rêver d’Alma  bouclera ce triptyque”.

La phrase extraite du livre :

« Entre l’absurde et le grotesque, le public hétéroclite ne voyait pas la différence ».

 

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Mémoire des cellules : l’interview de Marc Agron

Dans Mémoire des cellules, un jeune critique d’art projette de dynamiter une œuvre contemporaine qu’il considère vide de sens. Haïssez-vous l’art contemporain ?

Mon personnage ne peut pas comprendre qu’on puisse aller si loin dans la provocation. Mais surtout, il n’accepte pas le contenu et le titre de la feuille explicative du curateur qui est censé éclairer le visiteur, perdu sans cela. Le curateur prive ainsi l’amateur de toute possibilité d’imagination propre, car conditionné par le « mode d’emploi ».

J’aime l’art contemporain. J’ai davantage de « soucis » avec certains théoriciens qui se mettent au premier plan, par leurs textes abscons, par leur égocentrisme et souvent, hélas, par leur (in)culture, ce qui donne parfois des textes d’une absurdité affligeante. Dans mon livre, Maximilien est plutôt « étonné », il ne comprend pas, il voudra rencontrer l’artiste. Pamela Rosencrantz, une vraie artiste, devient alors un personnage de fiction.

Dans votre livre, Pamela R. gagne sa vie grâce à la célébrité apportée par ses installations. Pourtant, elle nourrit une véritable passion pour Vallotton et l’art ancien en général. Elle confesse, dans l’intimité, profiter de l’art contemporain pour grassement gagner sa vie. Les artistes contemporains seraient-ils des imposteurs à vos yeux ?

Certainement pas. Mais il y a des exceptions. Ils doivent provoquer, ils doivent inventer de nouvelles manières de s’exprimer, de nouveaux langages, de nouvelles formes d’expression etc. Et aussi, secouer (du moins nos consciences) ! Mais, au cours de leur formation (même autodidacte) ils doivent acquérir un savoir-faire. Être aussi « artisans. »

Quand un artiste, ne sachant rien faire d’autre que de monter superbement un projet (cours enseigné à l’ECAL à la place de celui du dessin) et se dit « enfant de Duchamp », il insulte l’art moderne et contemporain à la fois. Duchamp est un immense peintre qui, justement, dit à un moment donné  « Je vous emm… ». Alors qu’il est au sommet de son art, il commence à faire des installations (géniales), employant tout son savoir-faire, sa technique, sa culture gigantesque, son humour…

Selon vous, à quoi devrait ressembler l’art contemporain ?

Un medium qui intrigue, interroge, provoque, suscite la curiosité. Qui émeut, donne à réfléchir. Qui construit des ponts entre les cultures et les gens. Il peut être politique, mais c’est mieux s’il est poétique. Il ne doit être ni pédant, ni moralisateur. Il ne doit pas pousser le riche à se justifier ni le pauvre à s’encanailler. Mais surtout, il faut que l’artiste soit « artisan » de la matière qu’il transforme pour créer une œuvre d’art.

Vous vous prétendez macho. Or, dans votre roman, on finit par découvrir que l’homme est tout aussi victime que la femme du masculinisme. Pouvez-vous nous expliquer votre vision des relations humaines, ou du moins à quoi elles tiennent ? Les contraintes et soumissions qu’elles supposent ?

Je me prétends macho ? Peut-être dit-on cela de moi. Quand j’ai de la peine avec un certain féminisme, je me rappelle immédiatement ce qu’ont dû faire les homosexuels pour ne plus être stigmatisés et pour obtenir le droit de vivre normalement. Je suis d’accord avec le combat féministe, il est plus que nécessaire. Et il faut parfois forcer la dose pour avancer dans ce qui ne devrait pas être un « combat ».

Dans mon livre, c’est l’homme qui ne peut suivre son penchant naturel et devra prouver à ses camarades qu’il peut sortir avec une femme. Et c’est la FEMME qui est bienveillante et le « sauve » des moqueries de ses copains qui le traitent de « pédale ». Les femmes sont l’élément central de mes deux romans et de leurs héroïnes. Ce sera le cas aussi dans mon prochain roman.

Je ne suis pas pour la suppression de Madame, Monsieur, je trouve qu’il faut qu’il y ait une « différence » (et l’on sait que la différence est une richesse ) entre les femmes et les hommes, en l’honneur des un(es) ou des autres. Ma(dame), ne signifie pas pour moi l’idée de possession, Mon(sieur), non plus. L’unisexité est une absurdité qui enlèvera toute poésie à notre existence.

Il faut redécouvrir la valeur du monde en refusant l’image négative, ne pas condamner l’homme face à la femme parce qu’il se dit Homme, mais parce qu’il se comporte mal, pas plus que le puissant en tant que puissant mais parce qu’il peut être injuste.

La question que je pose à tous les auteurs : à quel personnage littéraire vous identifiez vous ?

A plusieurs, sans doute. A Darley dans le Quatuor d’Alexandrie pour le regard implacable sur le monde qui l’entoure et sur lui-même. Il y a dans mes livres au moins un personnage qui est « moi » mais qui ne me ressemble pas forcément ni physiquement, ni culturellement… mais il dira ce que je pense sur un sujet ou un autre.

Je m’identifie aussi aux « fainéants et orgueilleux » de Albert Cossery, dans leur désir naïf d’observer les injustes, les hommes de pouvoir, et de s’en moquer à travers leur humour, leur seule arme, et de combattre les privilèges que certains s’octroient de manière criminelle …

Interview réalisée par Dunia Miralles

 

Biographie de Marc Agron tirée de Vice Versa Littérature

Né en 1963 à Zagreb mais arrivé en Suisse à l’âge de 19 ans, Marc Agron Ukaj étudie à l’Université de Neuchâtel, puis poursuit avec une formation de libraire, spécialiste en livres anciens. En 1996, lui et sa femme fondent une librairie à Lausanne, la Librairie Univers. Parallèlement à cette activité, il met un pied dans le théâtre aux côtés d’Agota Kristof, au sein de la compagnie Tumulte, puis à la Tarentule de St-Aubin. En collaboration avec Jérôme Meizoz, il travaille également sur des textes de Ramuz, donnant lieu à une publication aux éditions Marguerat. Il publie régulièrement des catalogues de livres anciens et précieux, et écrit lui-même dans diverses revues littéraires. En outre, Marc Agron Ukaj organise des expositions d’art contemporain.

Ci-dessous une interview de Marc Agron par Isabelle Falconnier, au Lausanne Palace le 13 octobre 2018.

Lecture: “Journal de L. (1947-1952)” de Christophe Tison

Christophe Tison: l’écrivain qui donne la parole à Lolita

l’enfant abusée du roman de Vladimir Nabokov

Le 19 novembre, le Prix du Style, qui récompense explicitement le style littéraire d’une œuvre, était décerné à Christophe Tison pour son livre “Journal de L. (1947-1952)”, paru aux Éditions Goutte d’Or au dernier mois d’août. Un récit audacieux où l’écrivain donne la parole à Lolita, l’enfant kidnappée et abusée sexuellement dans le roman éponyme de Vladimir Nabokov. Un personnage fictif mondialement connu mais dont personne ne sait les pensées.

Vladimir Nabokov: Lolita ou les délires d’un pédophile

« Je possède toutes les caractéristiques qui, selon les auteurs traitant des goûts sexuels des enfants, éveillent des réactions libidineuses chez une petite fille : la mâchoire bien dessinée, la voix grave et sonore, les mains musclées, les épaules larges. De plus je ressemble, paraît-il à un chanteur de charme ou à un acteur pour qui Lo a le béguin ».

Lolita a 12 ans quand Humbert Humbert la voit pour la première fois. Immédiatement son désir s’éveille. Un émoi qu’il confond parfois avec de l’amour. Cependant, à aucun moment, on ne sent le moindre respect ou le plus petit sentiment envers la fillette. A part son physique de nymphette, presque tout, en elle, l’irrite: sa vulgarité d’enfant américaine, son manque de culture, son goût pour la nourriture vite ingurgitée… Qu’à cela ne tienne! A la mort accidentelle de la mère, Hum – comme Lolita l’appelle- s’arrange pour la kidnapper et la garder à sa merci, notamment en la menaçant de la placer dans un orphelinat.

Pour écrire son roman, Vladimir Nabokov s’était inspiré d’un fait divers. Au plaisir de la langue – dans la traduction de Maurice Couturier – et à celui de la construction de l’histoire, proches de la perfection, s’ajoute un autre motif pour lequel Lolita mérite d’être lu: on s’immerge totalement dans l’esprit du pédophile Humbert Humbert. A qui l’on a souvent envie de casser la figure. Ou autre chose. Toutefois, sans l’approuver, sa psychologie mérite d’être analysée et approfondie.

Malgré les maintes excuses qu’il cherche à sa pédophilie, Humbert Humbert évoque sans cesse, avec effroi, son penchant pour les très jeunes filles. “Pourquoi alors ce sentiment d’horreur dont je ne puis me défaire? Lui ai-je subtilisé sa fleur?” A travers les yeux du protagoniste toutes les femmes sont insipides et tous les hommes porcins. Des sentiments de Lolita que dit-il? Rien. Pour son agresseur, elle n’est que chair à consommer.

 

Christophe Tison: la voix de Lolita

Le roman de Vladimir Nabokov se présente comme la confession de Humbert Humbert, rédigée en prison avant son procès pour meurtre. De cette confession, il attend la compréhension et la mansuétude des jurés. Ce détail n’a pas échappé à Christophe Tison: pourquoi un criminel serait-il sincère? Honnête? Pourquoi dirait-il la vérité? La plupart des pédophiles prétendent que l’enfant les a séduit. Eux ne voulaient pas. L’enfant voulait. C’est, d’ailleurs, ce que tout le monde a retenu, puisque, le surnom Lolita – du prénom Dolores qui signifie Douleurs en espagnol, ce qui n’est probablement pas un hasard, Nabokov était un écrivain trop cultivé, minutieux et intelligent pour laisser une telle énormité s’immiscer inopinément dans ses lignes – est devenu synonyme de jeune fille qui aguiche les adultes. Définition contre laquelle Christophe Tison s’insurge. En imaginant que Lolita tenait un journal, comme beaucoup de préadolescentes de ces années-là, il nous conte l’histoire avec le regard et les sentiments de l’enfant. En découleront des évènements d’une logique implacable. Sans voyeurisme, rien ne lui sera épargné: ni l’ennui, ni le dégoût, ni le manque de sa mère, ni les moqueries des adolescents, ni le viol, ni … je n’en écrirai pas davantage afin de ne pas dévoiler le livre.

Christophe Tison connaît parfaitement son sujet et les trajectoires, souvent tragiques, des personnes violées durant leur enfance. Lui-même abusé par un adulte de l’âge de 9 à 15 ans, il avait déjà écrit un premier livre sur ce thème “Il m’aimait“. Une autobiographie qui montre l’emprise exercée par les abuseurs et le système d’autodéfense que développe l’enfant violé. Cette -mauvaise- expérience vécue dans le corps et le psychisme de l’écrivain, donne toute sa vraisemblance au “Journal de L. (1947-1952)”. L’auteur nous rappelle également qu’à la fin des années 1940 la parole d’une personne mineure n’avait aucune valeur.

“Je tourne devant la porte. Je demande quoi à l’intérieur? Appeler la police? Et pour dire quoi? Je prépare mes phrases. On va me demander d’où je viens et si je suis perdue, on va appeler le motel, et Hum, avant même la police. Si ça se trouve, la police dort elle aussi. Je ne sais pas à quoi sert la police! Arrêter les méchants? Mais Hum n’est pas un vrai méchant, je veux dire, pas comme dans les films.”

Malgré la violence du sujet, le récit est écrit avec délicatesse, pudeur, parfois même avec poésie:

“Je le laisse parler. Il adore ça, parler.

Moi je veux juste aller quelque part. J’en ai assez des fleurs, des papillons, des musées et des leçons de Hum. Assez de lire des livres qu’il m’offre (Madame Bovary, cette truffe), et de porter les robes et les souliers qu’il m’achète. Assez des chambres d’hôtel où il ne faut pas faire de bruit et des haltes dans des chemins creux. Et parader dans des petites villes comme Shakespeare, Nouveau Mexique, avec Hum à mes côtés.

Quand même, je pense souvent à Emma Bovary. A sa mort. Un liquide noir sort de sa bouche. Une femme si belle et tellement perdue. Je l’aime bien. Pourquoi n’a-t-elle pas fui? Je me pose la question pour moi. Elle, enfermée dans sa petite ville française avec son piano et son bovin de mari, et moi perdue sur les routes, assise dans cette voiture à côté de cet homme fin et cultivé… Je ne suis pas un point de crayon sur une carte du guide, même pas portée disparue dans l’immensité anonyme de l’Amérique.

Je suis la jeune fille en cavale, vous ne voyez pas? Évadée de force. Trop douce est ma peau, trop doux mon sourire. Je veux qu’on me rattrape, je veux entendre les sirènes de la police derrière moi. Et qu’on me ramène à la maison où je pourrais enfin dormir.”

“Journal de L. (1947-1952)” est également parcouru par la révolte envers la condition de la femme au milieu du XXe siècle:

“On nous dresse à dire oui. Oui dans la cuisine, oui au salon, oui au lit. Avec le ton adapté: oui, oui chéri, ohhhhh oui! Oui à l’homme qui sera notre mari, seul et unique jusqu’à notre mort, dès qu’on aura prononcé le premier oui à l’église. Est-ce que je veux être ça? Une jument qu’on engrosse, une poule pondeuse, une vache qu’on trait, tout en même temps? C’est ça qui m’attend quand je serai grande? C’est ça mon avenir de rêve quand je serai débarrassée de Hum?”

Nabokov était sans doute un génie. Christophe Tison ne l’est pas moins.

 

Interview de Christophe Tison pour “Journal de L. (1947-1952)”.

Un livre 5 questions : « Nos vies limpides » de Valérie Gilliard

Nos vies limpides de Valérie Gilliard: un mélange de poésie et de crue réalité

Dans une langue tendre et poétique, l’écrivaine Valérie Gilliard nous emmène dans un monde onirique d’une cruauté bien réelle. Pour accorder nos cœurs au diapason de celui de ses personnages, Valérie Gilliard s’est attachée à la lettre E. Chacun des prénoms des dix femmes, dont elle conte un moment de vie, commence par un E. Une lecture ou l’on peut facilement reconnaître une sœur, une voisine ou cette dame que l’on croise tous les samedis au marché.

Edwige amarrée dans ses lignes aspire au changement.

Elisabeth parvenue aux regrets nourrit sa frustration.

Elsuinde sonde le temps et les jours dans sa boule.

Eden, dans les éclats, scrute la brume atomique.

Elke rencontre un être et se met à chanter.

Eulalie aux aguets s’oublie déconnectée.

Elphie nettoie et lustre un peu la ville.

Emérence voudrait bien donner.

Estée décidément s’en va.

Edge refuse et recule.

Entre les pages de Nos vies limpides, paru aux Éditions de L’Aire, il y a des larmes, des hésitations, mais aussi des sourires et des instants de bonheur d’une douceur presque naïve.

La phrase extraite du livre :

“Décidément, les hommes murs ne sont plus si attirants une fois qu’on a passé soi-même la quarantaine, se dit Edwige”.

 

Nos vies limpides: interview de Valérie Gilliard

– Vous êtes enseignante au gymnase d’Yverdon or vos personnages sont souvent des personnes à la dérive, un peu paumées, décrites avec une grande sensibilité comme si vous les souffriez dans votre propre chair. Comment faites-vous pour plonger aussi profondément dans leurs problèmes, leurs vies, alors qu’à première vue vous faites partie de la classe moyenne un peu privilégiée.

Je pense que nous sommes tou(te)s à la dérive, peu importe notre classe sociale ou le montant de notre compte en banque. Collectivement. La dérive, c’est ce sentiment que le sol sous nos pieds est d’une solidité toute relative, qu’il n’est pas loin de se dérober. A quoi tient notre assise de tous les jours ? A nos horaires, aux gens qui dépendent de nous et dont nous devons nous occuper, aux contraintes imposées pas nos jobs, ou à l’autodiscipline que nous avons mise sur pied… tout ceci est très fragile si l’on y pense (d’ailleurs nous passons notre temps à éviter d’y penser).

Mises à part de rares personnes vivant dans de hautes sphères bourgeoises, il me semble que nos destins d’aujourd’hui, en pays occidental, ne sont pas si contrastés qu’à d’autres époques. Ne sommes-nous pas plus ou moins tous des « moyens » ? Pour ma part, j’ai la chance de vivre dans une petite ville plutôt modeste pour la Suisse, une ville qui a été ouvrière et dont le tissu social est à la fois hétéroclite et très serré : je veux dire que nous vivons les uns avec les autres. Il n’y a pas de ghetto. A l’époque où j’ai écrit ce recueil de nouvelles et de textes, j’habitais dans un quartier empli de gens de toutes origines ethniques et sociales. Certains voisins de l’immense l’immeuble sis à côté de ma minuscule maison ont migré dans mon imaginaire à mesure qu’ils passaient dans ma rue.

Pour écrire, j’élargis en quelque sorte une sensation particulière que j’ai éprouvée, je l’explore et je la mets dans un contexte fictif pour que le personnage prenne forme ; parfois il me suffit de suivre du regard une silhouette entrevue dans la rue pour que son allure ou son pas me suggère qui elle est. C’est de la dilatation empathique.

-Dans “Nos vies limpides” les prénoms de toutes les protagonistes commencent par E ? Pourquoi ? Quel rapport entretenez-vous avec la lettre E ?

Les premiers prénoms ont pris la lettre E par hasard – même si le hasard n’existe pas. Ayant remarqué ce méandre de mon inconscient, j’ai décidé de donner la première lettre E aux prénoms de tous mes personnages. Je me suis amusée à en chercher la cause a posteriori, et voilà ce que j’ai trouvé. D’abord, une coquetterie littéraire : la lettre E est celle qui est absente dans le roman de Georges Perec La Disparition. Il me fallait donc d’une certaine manière la retrouver. Ensuite, cette retrouvaille du E est peut-être une occasion d’explorer la féminité du Elle. Enfin, le E est aussi la première lettre du mot Echappée, qui pourrait rassembler thématiquement toutes mes protagonistes. Elles tentent, comme nous, de s’arranger de leurs dérives quotidiennes, de trouver l’échappée pour ne pas tomber dans les failles. Elles sont sœurs, elles sont de la même étoffe ; ces E partagés leur tisse comme un fil en commun. Je pense que nous sommes les larmes d’une même mer humaine. Ce sentiment de communauté subtile m’habite presque à chaque fois que j’arpente ma ville.

– A quel personnage de votre livre êtes-vous le plus attachée?

Certains personnages sont plus ou moins issus de moi ; d’autres sont davantage venus à moi. J’ai un faible pour Elphie parce que, n’ayant rien de ce qui fait les avantages pour réussir dans notre monde, ni beauté physique ni solidité psychologique et par conséquent, ni argent ni place sociale, elle crée un monde idéal d’une force telle que je le vois clairement briller dans les lignes qui lui sont consacrées.

Dans le recueil, il y a les femmes frustrées, arrimées à des manques ou à des complétudes normées (certaines idées du bonheur), qui sont en échec, et celles qui trouvent une échappée autre, le plus souvent dans les pages encore blanches de leur imaginaire. J’aime tous mes personnages.

-En 2018, vous avez obtenu la Bourse à l’écriture décernée par le Canton de Vaud. Cela vous a permis de prendre un congé sabbatique pour écrire un nouveau livre. Quelle différence il y a-t-il entre écrire un livre durant les loisirs que laissent un travail comme l’enseignement, comme cela été le cas pour Nos vies limpides, ou avec du temps devant soi ?

Ayant obtenu cette bourse en 2018, je me suis organisé quatre mois de temps libre au printemps 2019. J’ai expérimenté que ce temps dit libre était aussitôt squatté par des problèmes à résoudre qui n’attendaient que cela pour exploser, occupant tout l’espace et le temps ; de plus, l’inspiration pour la littérature, convoquée en force dans ce temps libre, s’est ingéniée à se dérober et à prendre les masques effrayants du doute et de l’autodénigrement. Ce qui fait qu’au final, j’ai très mal vécu cette période que j’avais d’abord reçue comme un cadeau magnifique (ce qu’est en réalité une bourse !). J’ai travaillé malgré tout, tenue par un sentiment de loyauté face à ceux qui m’avaient fait confiance en sélectionnant mon projet ; mais tout s’est fait dans la douleur. Je voulais produire des pages et mon esprit se refusait à la production. Finalement, ce temps a été bénéfique car le projet a pris corps, mais il me reste encore beaucoup à faire pour achever le livre qui devrait être d’une taille conséquente. Pour l’instant, il est ébauché sur un manuscrit incomplet, mais devenu clair dans ma tête. Enfin, je me suis promis de ne plus tenter une aventure de bourse, en tout cas pour le moment, car je crois que mon travail en tant qu’enseignante sert de ferment pour la littérature, même s’il me vole mon temps. Il faut savoir vivre dans les paradoxes.

– La question que je pose à toutes les écrivaines et écrivains : à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

Je dois parfois être un fondu-enchaîné de Madame Bovary et d’Ariane Deume, dans Belle du Seigneur. Nous avons en commun la naïveté et l’amour de l’art. Nous voulons nous sublimer pour vivre une vie sublime. Nous aimons caresser la matière de notre quotidien et nous rouler dedans tout en souhaitant qu’elle soit dans une quatrième dimension romanesque plutôt qu’ici-bas. Nous aspirons à la pureté. Nous habitons dans un livre. Et puis, c’est fini : je les quitte toutes deux autant que je les adore. Basta ! Retour à moi.

 

Propos recueillis par Dunia Miralles

 

L’écrivaine Valérie Gilliard. Photographie de Dominique Gilliard-Lurati.

Actualités

Au Broadway Av. lundi 4 novembre :

Lecture en musique d’extraits de Nos Vies limpides. La musique, spécialement imaginée pour l’œuvre, sera jouée par Davide Di Spirito qui l’a également composée. Cet instant de poésie sera suivi d’une interview de Valérie Gilliard menée par Pierre Fankhauser. Adresse: Au Broadway Av., place du Tunnel, Lausanne, le lundi 4 novembre à 20h

A venir

Décembre: écriture pour les Paniers culturels, association lausannoise qui propose un concept de package culture. Confection, pour le panier de Noël, d’un opuscule original et inédit. Sortie début décembre.

Au printemps:  préface d’un roman de Ramuz, Adam et Eve, commandée par Michel Moret des Éditions de l’Aire.

Biographie

Valérie Gilliard est née en 1970 à Lausanne. Enseignante au gymnase d’Yverdon, elle devient aussi écrivaine dans les années 2000. Son second roman, Le Canal, publié aux éditions de l’Aire en 2014, obtient une sélection Lettres frontière. Valérie Gilliard diversifie sa plume par des chroniques journalistiques, des pièces de théâtre pour adolescents et enfin, par la publication en 2018 d’un recueil de nouvelles et de courtes proses poétiques, intitulé Nos vies limpides. La même année, elle reçoit la bourse à l’écriture du canton de Vaud pour un projet de roman sur le monde disparu des vocations.

 

Rencontre avec Valérie Gilliard par l’Association Tulalu

Marguerite Burnat-Provins : la passion à fleur de peau

Marguerite Burnat-Provins: l’exaltation de l’amour et de la volupté

En 1906 paraît, chez Säuberlin & Pfeiffer à Vevey, une publication intitulée Le Livre pour toi. S’ensuit un énorme scandale, non seulement sur la Riviera mais également en Valais. L’esclandre est rapidement étouffé, mais le livre est réédité à Paris en 1907 ce qui contribuera à donner de la visibilité à son auteure. Écrit par l’artiste peintre et dessinatrice Marguerite Burnat-Provins, une femme mariée à un notable veveysan, il s’adresse à l’amant de celle-ci, Paul Kalbermatten, un jeune ingénieur dont la famille réside à Sion. Ce livre, vibrant de passion et d’un désir sexuel que la bienséance et «l’honneur» interdit aux femmes de cette époque – de nos jours il ne sera pas moins malvenu et inconvenant qu’une personne mariée affiche publiquement son inclination pour une amante ou un amant – est une magnifique déclaration d’amour empreinte de lumière, que la jalousie et le manque de l’être aimé enténèbrent parfois.

Marguerite Burnat-Provins: de Paris à la Suisse

Marguerite Burnat-Provins naît à Arras en 1872, dans le Pas-de-Calais, en France, dans une famille riche et cultivée qui deviendra nombreuse. Soutenue par son père, elle s’adonne à l’écriture et la peinture. En 1891, elle monte à Paris suivre une formation artistique au sein d’institutions privées – l’École des beaux-arts étant encore fermée aux femmes. À vingt-quatre ans, elle se marie avec Adolphe Burnat, un architecte suisse. Le couple emménage à Vevey, d’où l’époux est originaire. De santé fragile, dès 1898, conseillée par l’artiste Ernest Biéler, l’un de ses amis, Marguerite fait de nombreux séjours à Savièse. Le soleil et le climat du Valais conviennent à sa santé. La créativité de Marguerite Burnat-Provins s’en trouve accrue. Elle réalise peintures, broderies, affiches et poursuit plusieurs projets littéraires.

Marguerite Burnat-Provins: amoureuse et libre à la folie

En 1906, elle rencontre Paul de Kalbermatten, un jeune ingénieur de la région avec qui elle entretient une liaison extraconjugale passionnée dans la maison mise à disposition par Ernest Biéler. Leur liaison offusque et fait un tel tapage, que l’artiste se voit obligée de renoncer aux séjours valaisans qu’elle aime tant. Elle divorce d’Adolphe Burnat en 1908 et se remarie avec Paul. Le couple voyage puis vit à Bayonne. Lors de la Première Guerre mondiale Paul est mobilisé en Suisse. Marguerite reste en seule France. Un choc dont elle ne se remettra pas. Rongée par la maladie, saisie par des crises d’angoisses morbides, elle exécute une série d’œuvres picturales hallucinées qu’elle prétend réaliser sous dictée. Cette période est également perturbée par les problèmes qu’elle rencontre avec ses éditeurs et l’indifférence de sa famille envers sa carrière. Toutefois, elle fait de nombreux voyages qui l’amènent à rencontrer des gens de lettres en Bretagne, dans le Midi, en Algérie, au Maroc et en Amérique du Sud.

En 1925, Marguerite apprend que Paul est épris de Jeanne Cartault d’Olive. La mort de sa sœur Marthe, puis de sa mère, le dépouillement de Paul par les Allemands et des problèmes de santé toujours plus présents la perturbent beaucoup. Ébranlée par les monstrueuses retombées de la guerre, elle trouve un peu de consolation dans la religion. En parallèle à la publication de ses livres, Marguerite Burnat-Provins poursuit sa création picturale jusqu’à son décès en 1952, quinze ans avant Paul qui, entre temps s’est remarié avec Jeanne.

Une vidéo réalisée par L’UNIL et L’ECAL. Poèmes et œuvres picturales de Marguerite Burnat-Provins.

 

Sources :

-Le livre pour toi, Editions L’Aire bleue

Catherine Dubuis

Association des amis de Marguerite Burnat-Provins

Site de la Collection de L’art Brut, Lausanne

Olivier et Coco: Art, amour, passion et tragédie

Coco  : égérie transgenre de l’underground helvétique

Coco était belle, charismatique, talentueuse. Née dans un corps assigné masculin, dans les années 1980-1990 elle fut l’une des reines de la scène underground helvétique. Le photographe Olivier Fatton en tomba amoureux et la suivit avec son appareil durant quelques années. Ces photographies, à la fois fashion et d’un troublant naturel, se voient à présent réunies dans un livre d’art qui raconte l’histoire d’amour entre un photographe et son modèle. La vidéo ci-dessous nous en révèle quelques-unes.

Coco : mode et passion

Coco vivait pied au plancher, toujours percutante, survoltée par la perspective de multiples projets. Transgenre, ne pouvant vivre de son talent, elle travaillait dans une clinique psychiatrique en tant que femme de ménage, mais consacrait ses loisirs à ses passions : la mode – elle était mannequin pour Marianne Alvoni – les performances, le happening, le show.

Coco : vivre vite et mourir jeune

 Elle rencontra le photographe dans un club gay, à Berne, en 1989. Elle avait vingt ans et lui trente-deux. Coco, née Marc-Patrick, demanda à Olivier de faire un travail documentaire sur sa transition d’homme à femme. Depuis l’âge de 13 ans elle prenait des hormones, qu’elle achetait au marché noir, et s’apprêtait à subir une opération chirurgicale de réassignation. Le photographe accepta. Leur pacte se transforma rapidement en une brûlante relation sentimentale. L’homme vivait au rythme et au service de sa dame, réalisait des portraits d’elle, souvent personnels et touchants, dans des lieux divers : à la maison, à la montagne, lors de défilés de mode, durant les spectacles. Des clichés qui montrent les multiples facettes d’une femme superbe, mystérieuse et mélancolique.

Coco vécut vite et mourut jeune. La drogue, qui s’immisça dans la vie du couple, anéantit la relation amoureuse. D’autant plus qu’au début des années 1990, les personnes souffrant d’incongruence du genre n’étaient guère soutenues. Elle ne vit jamais l’an 2000 mais laissa un souvenir impérissable aux personnes qui la côtoyèrent.

Coco eut une vie romanesque dont elle se serait probablement passée. Reste le mythe, des photos magnifiques et les mots – notamment une émouvante lettre d’amour d’Olivier, insérée entre le pages – pour rendre un hommage posthume à celle dont l’existence fut d’une enflammée et tragique poésie. Cioran écrivait « La mélancolie ? Être enterré vivant dans le cœur d’une rose ». Peut-être l’impression d’ensevelissement qu’éprouvait Coco qui, malgré son talent et sa beauté, ne sut jamais être en accord avec son corps.

Au travers des photos d’Olivier G. Fatton et d’un récit intimiste de Dunia Miralles, le livre « Coco » – Edition Patrick Frey, Zurich, 2019 – raconte la mode, le spectacle, l’amour, l’exaltation, les peines et la souffrance. La splendeur et la chute d’un ange.  

Le livre, dont le texte en français est également traduit à anglais, a déjà commencé son cheminement en Allemagne et aux Etats-Unis. On peut le commander chez l’éditeur ou dans toutes les librairies.

Signatures
Olivier G. Fatton et Dunia Miralles dédicaceront le livre Coco à La Chambre Noire, vendredi 1ermars. Adresse: rue César-Roux 5, Lausanne. Horaire: 17h-20h.

 Sources :

-Olivier G. Fatton

Edition Patrick Frey, Zurich

-Cioran « Le Crépuscule des pensées »

 

Un merci à Stéphanie Pahud pour ses publications poétiques.