“Les Choses Gonflables” de Miguel Angel Morales : ni Plonk ni Replonk

Miguel Angel Morales : un air de chat-chat-rock

Homme félin aux vies multiples, Miguel Angel Morales s’est distingué en fondant le collectif Plonk & Replonk. Mais pas uniquement. Cet espagnol typique du Jura – comme il se présente lui-même – né à Barcelone en 1963 mais qui vit aux Barrières, a, pendant longtemps, tenu les chroniques rock du feu quotidien L’Impartial et animé des émissions pour RTN. Il a également collé des affiches ; travaillé comme graphiste ; œuvré à la création du club Bikini Test ; brûlé les scènes européennes – même une new-yorkaise – avec le Jivaros Quartet. Mythique, ce groupe suisse inspiré par les Ramones et le Velvet Underground, s’était fort bien imposé dans les eighties. Plus tard, c’est avec le trio de rock psychédélique Sunday Ada, que Miguel Angel a distillé des ballades hallucinogènes. Infatigable, il vient, avec une patte joliment griffue, d’ajouter une vie à toutes les autres en publiant son premier roman : Les Choses Gonflables aux Éditions Torticolis et Frères.

 

Les Choses Gonflables de Miguel Angel Morales : l’histoire

Les Choses Gonflables ne se résument pas. Elles se lisent. Le récit se déroule, au départ, dans un monde étrange qui ressemble à une parodie du nôtre. Un endroit où vivent les Ploucs et les Beaux. Puis, peu à peu, on change de plan comme si les personnages se promenaient d’univers en univers, dans des sortes de mondes parallèles qui se superposent. Miguel Angel Morales (sans trait d’union entre Miguel et Angel parce que les prénoms composés ne prennent pas de trait d’union en espagnol) parle ainsi de son livre dans une interview accordée à RJB:

« C’est assez spectaculaire, mais néanmoins c’est écrit sur le ton de la banalité la plus totale. C’est un bouquin à tiroirs, mais je vous rassure tout de suite, ça commence par un point A et ça se finit par un point Z en laissant quelques portes ouvertes. Il y a des fausses trappes et des fausses pistes. C’est un peu comme un fromage dont vous seriez la souris. Il vous faut entrer dedans. Vous faites les trous, vous vous nourrissez de ce que vous voulez, vous en sortez puis, vous y revenez plus tard ».

« Ce n’est pas le langage Plonk, il n’y a pas de joliesses ou d’absurdités gratuites. Le but ce n’était pas de faire ça. Mais évidemment, comme je suis l’un des trois Plonk d’origine, les lecteurs s’amuseront peut-être à se dire, tiens ça oui… ça, peut être ça… Délibérément, j’ai fait en sorte que ce ne soit pas du Plonk. Maintenant, là, j’ai juste envie de montrer ce que moi je suis ».

En étant brève, je dirai que Les Choses Gonflables est un livre qui dépeint, avec des tons surréalistes, le cirque qu’est la vie. A moins que, plutôt qu’un cirque, ce ne soit une arène.

 

 

Les choses gonflables de Miguel Angel Morales: extraits

« Depuis qu’il s’est fait Beau, je n’ai plus vu mon snobinard de frère. Celui que je vois régulièrement sur le plateau de « Nos amis le sport », par contre, c’est cet Arthur tout sourire qui se raconte et s’étale. Sa vie, son œuvre, ses sous-vêtements importés du reste du monde qui coûtent telle ou telle somme en francs beaux et qu’il recommande à tous ceux qui savent. Moi, j’ignore. Ses chronos (il est recordman de choses). Ses compléments alimentaires (il mange). C’est à Musclorama, le rendez-vous du muscle Impasse Jean-Jacques Sisyphe, que mon frère perdu a ses habitudes de mascotte sous contrat. Des tas de dupes vont y souffrir, sur des tapis roulant à toute vitesse, en direction de nulle part. Faut aimer. Il me fait suer avec son sport. Ses sponsors et ses soutiens, des Beaux de Beau Gotha. Ferait beau qu’un Plouc sponsorise quoi que ce soit. Cet Arthur aux gencives élastiques et la dentition en miroir a choisi son camp. C’est peut-être mieux comme ça. Lui et moi, on n’a jamais pu se blairer. Pourquoi je m’énerve comme ça ? »

« Nous sirotons en silence notre vin de tapis, pas trop malheureux, sur le moment. Hélas, nous avons si mal choisi l’heure de notre petite expédition que voilà les Choses Gonflables qui apparaissent à l’horizon de notre torpeur, dérivant au ralenti avec toute leur suffisance synthétique. Tinckey (ou Mickin), Middock, Bianca Castasio et toute l’atroce équipe à valves. C’est à devenir fou. Nous nous cassons vite fait. Joop à tôt fait de nous distancer sur son gadget à vapeur. Merci papa, merci maman. »

« Le lendemain, ça déchante plus qu’autre chose. Rien ou pas grand-chose dans la presse officielle. Rien non plus dans l’autre, dont l’acte de naissance se fait attendre. Posté chez Titi Rantaplan, Avenue Jean-Jacques Camion – je précise toujours car c’est une adresse très classe et je suis l’un des rares Ploucs à s’y inviter -, je tends l’oreille, je guette l’éventuel journaliste, le sbire en goguette, la pipelette corruptible. Le surlendemain – après m’être fendu d’un nombre modeste, mais suffisant, de baffes incitatives -, j’ai une idée plus précise du nouveau fait divers. Ce type assez con que je n’appréciais guère n’est plus de ce monde. Je peux maintenant mettre un nom sur le gus : Empaphos. Le mec qui aimait jouer à la Belle au bois dormant ! Son corps a été découvert éparpillé en petits morceaux dans sa petite chambre indestructible, sanglante à faire peur. Une boucherie sans nom avec pour témoin muet le fameux cochon obscène torché par un peintre sans talent. Marrant, si j’ose dire. L’affaire Empaphos représente une nouvelle barre trop haute pour nos braves sbires. Jean-Philémon Patapon doit fumer par les oreilles. Après le boulanger-pâtissier, ami du peuple, l’intello chiant par excellence. Non, ça n’a pas de sens. Ubluglute a toujours été ce lieu où il ne se passe ni rien, ni rien de plus, ni rien de trop. Il s’y passe un peu et ça suffit. Les déchaînements de violence, c’est bon pour les projections de minuit de Rikiki Patafiol et basta. La bizarrerie ordinaire, la nazerie bas de gamme, on les connaît, on les aime. Il faut aimer le peu qu’on a. Mais cette folie-ci n’est pas à notre échelle et ne présage rien de bon. Et merde. On n’était pas bien, comme ça ? »

Et si le monde réel, et si la vraie vie s’assimilaient à ce que décrit le roman de Miguel Angel Morales ? Je vous laisse seuls juges.

Sources :

  • Les choses gonflables, Miguel Angel Morales, éditions Torticolis et Frères
  • Le Temps
  • ArcInfo
  • RJB

 

Pause hivernale

A toutes et tous je souhaite, malgré les circonstances, un Superbe Noël et une Merveilleuse Année 2021. En ce moment la pesante réalité a pris le pas sur la rêverie et les projets à long terme, mais qui sait ? En 2021 les choses changeront peut-être positivement. Je vous le souhaite. Je nous le souhaite.

A présent, ce blog va prendre une longue pause pendant que je me pencherai sur d’autres écrits. Je reviendrai le premier jeudi du mois mars avec de nouvelles lectures d’ici et d’ailleurs : des BD, des nouvelles, de la poésie, de la littérature classique et contemporaine.

Pour ne pas rater sa réouverture, abonnez-vous à la newsletter.

Que le bonheur soit avec vous.  A bientôt.

Dunia Miralles

“Dernier concert à Pripyat” : les photographies de La Zone (2)

Pripyat: une ville où il faisait bon vivre

Avant l’accident nucléaire, Pripyat se voulait une ville très occidentale et animée, avec ses cinémas, ses théâtres, ses centres culturels et ses bars à la mode. Ce qui est à présent un no man’s land fut, avant la catastrophe, un endroit très prisé ou les gens étaient heureux et contents de vivre. Il y régnait une fierté à faire partie de cette grande famille qui travaillait et vivait grâce à la puissance de l’atome.

L’eau de la rivière Pripyat, que l’on voit sur plusieurs photographies publiées entre jeudi et ce samedi, alimente la piscine de refroidissement. Elle traverse la zone de 30 kilomètres autour de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Elle draine encore actuellement des radioisotopes. La Pripyat se jette dans le fleuve Dniepr qui se jette à son tour dans la Mer Noire. La réserve radio-écologique qui correspond à la zone la plus contaminée par la catastrophe de Tchernobyl est en partie interdite d’accès. Toutefois, elle accueille une faune sauvage d’un grand intérêt.

Dernier concert à Pripyat, le roman de l’écrivaine et journaliste Bernadette Richard, paru aux Éditions L’Âge d’Homme cet automne, est inspiré par son séjour dans La Zone de Tchernobyl et Pripyat. Aujourd’hui, je publie une dernière sélection des photographies qu’elle a ramenées de son passage en ces lieux. Toutes datent de 2013 et sont légendées par la romancière elle-même. Si vous n’avez pas encore lu l’interview de Bernadette Richard, ni lu les extraits de son livre, vous pouvez cliquer ici.

 

 

Les immeubles qui ont inspiré le début du livre. ©BernadetteRichard2013

 

Malgré les ravages de la catastrophe et les pillages permanents, la nature, bien que hautement irradiée, reprend ses droits. ©BernadetteRichard2013

 

Sculpture en hommage aux liquidateurs qui ont donné leur vie dès le 26 avril 1986 pour tenter du juguler la catastrophe. ©BernadetteRichard2013

 

Bâtiment officiel sur la grande place. ©BernadetteRichard2013

 

Le très chic hôtel Polissa sur la grande place de Pripyat. ©BernadetteRichard2013

 

Une salle de spectacles dans Pripyat ou ce qu’il en reste. ©BernadetteRichard2013

 

Bâtiment officiel dans la ville de Tchernobyl, en bon état car encore utilisé. ©BernadetteRichard2013

 

Un magnifique vitrail fracassé. ©BernadetteRichard2013

 

Près d’un bâtiment officiel, un pommier donne chaque années des fruits sans doute délicieux et irradiés. Une petite pomme pour la soif? ©BernadetteRichard2013

 

Les machines qui ont servi à assainir un minimum le lieu. Totalement contaminées, on a dû les enfermer derrière une barrière pour éviter que les touristes imprudent ne soient dangereusement irradiés. ©BernadetteRichard2013

 

Le restaurant branché de la belle époque, il borde la rivière. Le décor est magnifique et … irradié. Un petit verre pour la route? ©BernadetteRichard2013

 

Face au restaurant branché, le ponton qui permettait de prendre le bateau pour des balades sur la rivière Pripyat. ©BernadetteRichard2013

 

Les arts de la rue défient la mort de Pripyat. Quelques très bons artistes et des stalkers ont laissé leur griffe. ©BernadetteRichard2013

 

Compteur Geiger de l’historienne qui m’accompagnait. A 1.12, rien de grave, mais le dosimètre s’emballe très vite, parfois à 10 mètres plus loin. ©BernadetteRichard2013

 

 

Un manège et divers jeux avaient été installés tout exprès pour la fête du 1er mai 1986. Un manège figé jusqu’à ce que la flore l’absorbe complètement. ©BernadetteRichard2013

 

Petite balade de « santé » le long de la rivière Pripyat qui borde la Centrale Lénine? ©BernadetteRichard2013

 

Au sortir de la Zone, examen dans une machine qui semble sortie d’un vieux film de science-fiction qui fait office de contrôle de l’irradiation des visiteurs. Ici, j’étais en zone orange, ça passe… mais j’y ai perdu mes Doc Martens et mon manteau trop irradiés pour les promener dans le reste du monde. ©BernadetteRichard2013

Sources :

  • Bernadette Richard
  • Wikipédia

 

 

“Dernier concert à Pripyat” : les photographies de La Zone (1)

Tchernobyl-Pripyat : No Man’s Land ukrainien

De son séjour dans La Zone interdite en 2013, la journaliste et romancière Bernadette Richard a ramené les photos des lieux qu’elle décrit dans son roman Dernier Concert à Pripyat. “Mes photographies sont nulles. Photographe c’est un métier or je ne suis pas de ce métier. En revanche, elles reflètent parfaitement les couleurs du lieu et les ambiances du roman”. C’est pourquoi j’ai trouvé intéressant de donner, exceptionnellement, une suite à ma publication d’hier. Beaucoup d’entre elles ont été prises d’une voiture. La radioactivité trop élevée ne permettait pas d’en sortir, d’où les flous. Elle sont légendées par Bernadette Richard. Mais auparavant elle nous invite à un à boire un thé ou un café un peu particuliers dans des tasses ramenées de son séjour dans La Zone.

“Alors, un petit goûter gore avec les souvenirs de Tchernobyl ? J’attends mes lecteurs avec impatience !” Euh, non merci Bernadette je passe mon tour. Surtout lorsque l’on sait ce qui suit.

Tchernobyl : la Centrale Nucléaire

Bernadette Richard : “Construit en urgence de mai à octobre 1986, afin de recouvrir les ruines du réacteur no 4 de Tchernobyl, le sarcophage avait été garanti 25 à 30 ans de bons et loyaux services. Il avait été réalisé, dans des conditions de travail abominables, en 206 jours, requérant 400 000 m. carré de béton et 600 000 ouvriers, tous très exposés aux radiations mortelles. Les pilotes d’hélicoptères qui transportaient le matériel eux aussi furent violemment contaminés. 

 

La Centrale de Tchernobyl avant que l’arche soit posée. Les cheminées sont en train d’être démontées. L’échafaudage est posé sur le réacteur no 4. La statue montre le courage des ouvriers face au travail de décontamination, mais hommage aussi à ceux qui ont continué à faire fonctionner les autres réacteurs durant des années. ©BernadetteRichard2013
Le vieux sarcophage a tenu ses promesses, vaille que vaille. Mais peu à peu, au début du millénaire, des fissures apparurent et bien que des travaux de stabilisation furent menés en 2004 et 2008, des brèches de plus en plus étendues (sur la photo, on distingue une large faille de 6 mètres de long dans la façade) firent craindre le pire, à savoir la dispersion d’une nouvelle pollution radioactive. 
En 2015, une faille de 6m de long est visible le long de la façade du 4ème réacteur. D’autres petites failles sont apparues au fil du temps, nécessitant la construction de la grande arche de protection. ©BernadetteRichard2013

Alors que la nouvelle arche était déjà en cours de réalisation, le toit de la vieille structure s’effondra au cours de l’hiver 2013, particulièrement rigoureux. Bouygues travaux publics et Vinci Construction Grands Projets, qui participaient largement au chantier, rappela ses 80 employés français le 13 février. Le chantier prit un retard considérable avant que l’arche soit « glissée » au-dessus des ruines du 4ème réacteur et hermétiquement fermée en 2019. Et enregistrera un dépassement du budget de plus d’un milliard d’euros.

La grande arche en construction, ici en 2013. Elle a coûté bien plus cher que prévu, a pris du retard, mais en 2019, elle a été roulée au-dessus du réacteur no 4, censée protéger l’Europe d’une seconde catastrophe durant un siècle: plus de 120 tonnes de matériel gravement irradié sont encore enfouis sous le réacteur no 4. ©BernadetteRichard2013

Cette réalisation pharaonique « composée de deux structures métalliques, pour un poids total de 25 000 tonnes, est longue de 162 mètres, haute de 108 mètres et elle affiche une portée de 257 mètres. A elle seule, elle pourrait recouvrir le Stade de France ou la Statue de la Liberté. Cette enceinte a été conçue pour résister à des températures comprises entre -43°C et +45°C, ainsi qu’à une tornade de classe 3 et à un séisme d’une intensité de 6 sur l’échelle de Mercalli. Sa durée de vie est estimée à une centaine d’années. » Parmi la population ukrainienne et biélorusse, le doute subsiste: un siècle, vraiment?”

Comme si tout était normal, distributeurs d’électricité à haute tension, bassin de refroidissement, signal routier… mais construction de la grande arche qui devrait protéger le réacteur 4 pour un siècle. Aujourd’hui posé. ©BernadetteRichard2013

Une cité morte : le décor du roman Dernier concert à Pripyat

Une école dans la Zone entre Tchernobyl et Pripyat. ©BernadetteRichard2013

 

 

 

Ce qui fut une maison de commune, école, centre culturel entre Tchernobyl et Pripyat. ©BernadetteRichard2013

 

Entrée dans la ville de Tchernobyl, encore habitée aujourd’hui. On y trouve même une boutique à souvenirs , babioles, vaisselle, tee-shirts, etc. ©BernadetteRichard2013
Une vue de la grande place. ©BernadetteRichard2013

 

Le très chic hôtel Polissa sur la grande place de Pripyat. ©BernadetteRichard2013

 

L’entrée au Centre culturel de Pripyat. La monstrueuse déco soviétique a résisté à la radioactivité et au temps qui passe ! ©BernadetteRichard2013

 

La salle de spectacle du Centre culturel de Pripyat, vue depuis la scène… le carnage. Le temps n’a rien à y faire, ce sont les voleurs qui récupèrent tout ce qui est vendable loin de Tchernobyl, avec une décontamination plus ou moins laxiste. ©BernadetteRichard2013

 

A l’intérieur du Centre culturel de Pripyat, la razzia a eu lieu. Et pourtant, sur la scène, le piano à queue a résisté et sert parfois pour des concerts sauvages. Il est chouchouté, ripoliné, drôle de contraste. Est-il encore là aujourd’hui ? Rien n’est moins sûr. Il m’a inspiré des scènes du roman. ©BernadetteRichard2013

Suite et fin demain.

Un livre 5 questions : « Dernier concert à Pripyat » de Bernadette Richard

Tchernobyl : une catastrophe nucléaire toujours d’actualité

Dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, eut lieu dans l’ex-Union Soviétique, dans la centrale nucléaire de Tchernobyl, ville à présent Ukrainienne située à 96km au nord de Kiev, l’accident nucléaire le plus dévastateur de l’histoire. Une hécatombe qui a coûté l’existence à 200’000 personnes au moins, et péjoré la vie d’autant de survivants. Toutefois, les chiffres des pertes humaines et des conséquences de la catastrophe sur les gens ayant été maintenus secrets ou manipulés, certains scientifiques les calculent à la hausse. A l’époque, le gouvernement soviétique avait tenté de minimiser les conséquences bien que cette tragédie ait envoyé dans l’atmosphère l’équivalent radioactif de 400 fois la bombe d’Hiroshima. Les gouvernements de l’Europe dite de l’Ouest n’avaient pas été plus transparents que l’URSS. Chaque pays prétendait que le nuage radioactif était allé jouer de la balalaïka sous d’autres cieux que le leur. Ce qui n’a pas empêché, en Europe de l’Ouest, une notable recrudescence des cancers de la thyroïde. L’augmentation de ces cancers n’est pas officiellement reconnue comme étant la conséquence de l’accident de Tchernobyl, mais elle laisse tout de même perplexe une partie du personnel médical spécialisé en oncologie. Par ailleurs Bernadette Richard reprécise ” A l’époque, le politburo de Moscou avait annoncé 47 morts. Actuellement, les chercheurs indépendants et occidentaux, même les ukrainiens, pensent qu’il y a eu au moins un million de décès, sans compter les maladies diverses maladies provoquées dans tout le continent européen. Tchernobyl a transformé le monde de la santé humaine et animale”.

A Pripyat le signe du nucléaire se trouvait partout pour vanter la modernisation de l’ex-URSS. ©BernadetteRichard2013

Par ailleurs, l’on peut raisonnablement supposer que si les sangliers des Grisons sont actuellement impropres à la consommation à cause du fort taux de radioactivité qu’ils contiennent suite à l’accident nucléaire advenu en 1986, il est probable que nous soyons nous-mêmes, trente ans après, victimes de cette pollution. Certes, nous ne nous nourrissons pas de truffes du cerf à l’instar des cochons sauvages, mais nous aurions probablement des surprises si nous passions toute notre nourriture et nos objets d’usage courant au compteur Geiger. Mais qu’en est-il sur place ?

Cette jolie mousse végétale qui s’installe peu à peu dans toute la ville est hautement polluée. Lorsque l’on se rend à Pripyat, il faut absolument l’éviter si l’on ne souhaite pas recevoir un maximum de radiations. ©BernadetteRichard2013

Bernadette Richard : Dernier concert à Pripyat une bal(l)ade dans Tchernobyl

Passionnée par la question nucléaire, la journaliste et romancière Bernadette Richard nous emmène, à travers un roman, écouter un Dernier concert à Pripyat. Paru aux Éditions L’Âge d’Homme, le livre relate l’histoire de trois jeunes garçons ayant des talents de musiciens. La nuit de l’accident nucléaire, ils fuient de chez eux en compagnie d’une vieille dame. Quelques années plus tard, adolescents et un peu casse-cous, les trois compagnons deviennent *stalkers. Défiant les dangers de la contamination, ils pénétreront régulièrement dans La Zone interdite, non seulement pour l’explorer, mais aussi pour lui rendre ses lettres de noblesse à travers la musique. Au cours de leurs expéditions, ils rencontreront tous les réprouvés et désœuvrés du système soviétique. Un roman où se mélangent des moments d’une grande humanité entremêlés à la dureté d’un quotidien sordide avec, pour décor, un no man’s land envahi par une nature qui reprend doucement ses droits. Demain et après-demain, je publierai les photographies que Bernadette Richard a réalisées sur le site. Légendées par l’auteure, elle vous permettront d’entrer dans l’ambiance du livre.

Dernier Concert à Pripyat : extraits

« Nous prenions des photos à l’insu des dealers de métal et nous entêtions à fureter du côté des chantiers où se déroulaient les mises à sac des villages enfouis et autres cimetières de véhicules. Nous secourûmes un truand égaré dans un marécage. Sans nous, il se serait enlisé dans la boue contaminée. Il nous relata les péripéties du trafic le plus rentable : sur les huit millions de tonnes de métal essaimés dans la Zone – c’était une estimation – des milliers de tonnes rejoignaient chaque semaine le marché mondial, notamment en Chine, où ces matériaux, mal décontaminés, subissaient une mue et retrouvaient une pernicieuse virginité : boîtes de conserve, outils, pièces de moteurs, ustensiles de cuisine, jouets, etc. qui arrosaient l’Europe et les États-Unis.

Au cours de ses pérégrinations, Boris avait moult occasions de s’entretenir avec la nouvelle faune qui squattait la région prohibée : psychopathes, fossoyeurs en tout genre, mercenaires tchétchènes et kosovars, putes abruties de drogues, criminels, agents secrets, braconniers, réfugiés économiques, collectionneurs d’objets contaminés ou de crânes d’animaux.

Au cœur de ce capharnaüm, les scientifiques – biologistes, écotoxicologues, géologues, hydrobiologistes, géophysiciens, botanistes, rudologues et autres ingénieurs et techniciens en chimie, physique nucléaire, analyses de l’air et des sols – nous valurent des amitiés qui perdurent au cours du temps. Les universités du monde entier envoyaient leurs chercheurs, mais manquaient de moyens pour mener des enquêtes rigoureuses. Biologistes et vétérinaires s’y étaient risqués dès les premiers mois qui avaient suivi la catastrophe. Les animaux qui n’avaient pas été abattus par la milice après le départ des habitants étaient nés avec des handicaps et de graves malformations, comme de nombreux enfants. Les bêtes étaient tuées, les enfants cachés, effacés de la liste des survivants afin de ne pas affoler la population ».

Dernier concert à Pripyat : entrevue avec Bernadette Richard

Bernadette Richard, dans quelles circonstances êtes-vous allée dans la zone contaminée de Tchernobyl ?

J’étais à Kiev pour représenter SOS-CHATS Noiraigue qui aide un refuge ukrainien. Les animaux sont persécutés en Ukraine, c’est un combat terrible pour leurs protecteurs, eux-mêmes agressés sans cesse. Un véritable état de guerre. Bien qu’il soit difficile d’entrer dans la Zone, la responsable de ce refuge m’a organisé ce séjour à Tchernobyl en deux temps trois mouvements. J’ai toujours été passionnée par la question nucléaire… j’ai un Pluton à l’ascendant pour ceux qui connaissent l’astrologie ! J’avais écrit en 1996 une pièce de théâtre qui donnait la parole aux Hibakushas, les rescapés des bombes américaines et à Oppenheimer, le papa de la bombe atomique. J’ai donc pu entrer avec une traductrice, un journaliste spécialisé dans le nucléaire et une historienne. J’ai interviewé plusieurs personnes versées dans le domaine de la catastrophe, dont des physiciens et la conservatrice du Musée de Tchernobyl, qui elle-même a récupéré des objets témoins et les a décontaminés. En 2013, aucune loi n’interdisait d’y rester le temps désiré. Seul le compteur Geiger nous indiquait les zones dangereuses à éviter. J’ai longuement arpenté Pripyat, la ville martyre de l’atome. C’était très émouvant, le silence rompu par le bruit de la rivière et le chant des oiseaux, parfois les pas d’un animal. Il y avait des arbres fruitiers aux fruits très appétissants, mais le compteur me rappelait à l’ordre. J’ai été marquée par la fameuse grande roue, aujourd’hui symbole de la ville, l’hôpital dont on ne peut s’approcher tant il dégage de rayons dangereux, par des classes et appartements à l’abandon, des jouets éparpillés ici et là, les vitraux d’un ancien bistro, les interventions anonymes d’artistes de rue, un piano qui devait encore servir aux stalkers, dont je parle dans le roman, la nature qui reprend ses droits, les immeubles qui résistent. Hors Pripyat, le paysage évoque une après-apocalypse (oui oui, je vois trop de films de science-fiction !) La nature est prodigieuse, d’une beauté sauvage, comme pour défier les hommes qui l’ont polluée.

Actuellement, la Zone est devenue un but touristique, celui de la désolation. Je suis profondément opposée à ce genre de tourisme qui me fait penser aux visites organisées dans les camps de concentration. Foutez la paix aux martyrs.

 – Quelle sensation éprouve-t-on lorsqu’on arrive dans un endroit qui a été le théâtre d’un tel désastre et, dont on sait qu’il restera pollué pour plusieurs milliers d’années ?

 Dans le cadre de mon boulot de journaliste, j’ai visité d’autres lieux d’horreur, notamment en Irak. Le sentiment qui domine est toujours le mépris de l’humain pour la vie, son inconséquence, ses incompétences, sa cruauté. Ensuite le silence qui prend aux tripes, alors que ce sont des lieux de fracas. Bien que les médias et les politiques cherchent à rassurer les populations depuis que le nouveau sarcophage a été posé au-dessus du 4ème réacteur, le danger demeure. Si les milliers de tonnes de matière fissile qui traînent sous le 4ème réacteur étaient rejointes par la rivière, lors d’un tremblement de terre par exemple, il n’y aurait plus d’Europe. Ce n’est pas moi qui l’affirme, mais des scientifiques ukrainiens.

– Certaines personnes ont continué à vivre dans la zone contaminée sans être, à première vue, atteintes par les radiations. Dans votre livre les habitants parlent « de foi », persuadés que leur terre ne saurait les trahir. A-t-on des explications plus scientifiques ?

Il n’y a aucune explication. Le corps humain reste mystérieux. Certains êtres ont résisté aux radiations sans que nul n’en comprenne la raison. Je pense au photographe Igor Kostine, qui est monté dans les hélicoptères qui larguaient des sacs de sable dans la bouche béante de l’enfer afin de stopper l’incendie. Les pilotes avaient des malaises alors qu’ils survolaient la centrale. Aucun n’a survécu. Kostine les a accompagnés pour témoigner. La radioactivité était si élevée que ses photos étaient intégralement noires. Un seul cliché a pu être sauvé, qui montre la centrale quelques heures après l’explosion, il a fait le tour du monde. Kostine aurait dû mourir dans les jours ou semaines suivants. Il a poursuivi son travail de photographe à travers la Zone, il est décédé en 2015.

-Sur huit millions de tonnes métal essaimés dans la zone, des milliers de tonnes rejoignent chaque année le marché mondial. D’autres objets hautement radioactifs (œuvres d’art, petite brocante, pierres ou animaux) sont-ils également répartis dans le monde à travers ces filières ?

Œuvres d’art, je l’ignore. Pripyat était une ville champignon, poussée en quelques années pour abriter les travailleurs de la Centrale dont elle est distante de quelques km à peine. Je n’ai pas entendu parler d’œuvres d’art. Par contre, oui, des fétichistes morbides sont toujours très friands d’articles arrachés à la Zone, poupées désarticulées, objets de la vie quotidienne, cordes de piano, morceaux de verre, etc. Le métal récupéré et revendu constitue un trafic juteux, de même, de plus en plus, la chasse. Les animaux sauvages se sont adaptés et résistent apparemment mieux à la Zone qu’à la relation aux humains, même s’ils vivent moins longtemps. Du coup, la chasse est rentable et finit dans les assiettes des consommateurs.

©BernadetteRichard2013

– Généralement, je demande à toutes les personnes de lettres à quel personnage littéraire elles pourraient s’identifier. Comme je vous ai déjà posé cette question lors de la parution de votre polar « Du sang sous les acacias », cette fois-ci je vous demande : quel livre d’un auteur ukrainien ou russe auriez-vous voulu écrire ?

En 1969, Venedikt Erofeïev publie en ex-Union soviétique, sous forme de samizdat (il le restera jusqu’à la fin des années 1980) le récit d’une monstrueuse beuverie qui se déroule dans un train, « Moscou – Petouchki ». Un roman considéré comme intraduisible, qui sera pourtant traduit dans des dizaines de langues. Il paraît en France en 1976 et fait un tabac comme sur sa terre d’origine, devenant un classique de la littérature. L’histoire est simple : un jeune Moscovite veut rejoindre sa fiancée à Petouchki. Le récit est aussi hilarant que sombre et se termine mal. Entre Moscou et la fin tragique, l’ode à l’alcool se mue en acte de rébellion, de résistance au système, ancré dans une pluie d’hommages à la littérature, personnages politiques, célébrités de l’Antiquité… et à l’alcool. Audacieux, grossier autant que divin, provocateur, ce roman est celui que j’aurais voulu écrire. Il rivalise avec l’autre classique que je regrette de n’avoir pas écrit : « Le Quatuor d’Alexandrie » du Britannique Lawrence Durrell.

Biographie de Bernadette Richard :

Bernadette Richard a deux passions : la littérature et les animaux qui l’accompagnent depuis l’adolescence. Son existence se résume difficilement autrement qu’au travers de quelques chiffres: née à La Chaux-de-Fonds un  1er mai, 5 professions dont 38 ans de presse à ce jour, 1 mariage, 1 enfant, 1 divorce, 1 petite-fille, 58 déménagements dans 7 pays sur 3 continents – elle rêve que son 59ème puisse l’emmener au bord de l’océan -, une vingtaine de romans et nouvelles, 1 biographie, 3 livres pour enfants, 4 pièces de théâtre, 4  participations à des spectacles et performances. 260 textes littéraires ou essais sur les arts plastiques parus dans des médias et anthologies, 28 discours pour des vernissages d’expositions. N’utilise que l’un de ses 12 stylo-plumes pour écrire. Travaille sur 2 Mac et un PC. S’est trouvée à 5 reprises sur des lieux de prises de pouvoir politique ou attentats meurtriers, dont le 11 septembre 2001 à New York. A vécu dans 8 mégapoles ou très grandes villes. Actuellement dans une ville horlogère à l’agonie. A passé 2 ans dans une forêt, entourée de 17 chats, 4 chiens, 3 cochons laineux, 3 pogonas, 3 paons, 5 mygales, 10 serpents, 3 hamsters de Podorovski, 20 rats et plus, 1 chèvre, 5 poules, 2 coqs, 2 perroquets, 2 inséparables, 3 lapins et autres bestioles sauvées de la maltraitance. Vit actuellement avec 5 chats. En travail : 2 romans en cours, ainsi qu’un livre pour enfants. Et toujours le travail pour 2 médias.

L’un des nombreux chiens errants de Pripyat. Quand les visiteurs les appellent pour les nourrir, ils accourent. Celui-ci à inspiré l’auteure. On le retrouve dans le livre sous une forme fictionnelle. ©BernadetteRichard2013

*Stalker : visiteur clandestin qui explore la Zone interdite de Tchernobyl.

Interview réalisée par Dunia Miralles

Sources :

  • Dernier concert à Pripyat, Bernadette Richard, éd. L’Âge d’Homme 2020
  • Le Nouvelliste
  • RTS
  • France culture
  • Wikipédia
  • L’OBS

 

Bande dessinée: “Appelez-moi Nathan” de Catherine Castro & Quentin Zuttion

Appelez-moi Nathan : la BD qui explique simplement  la dysphorie de genre

Un jour, la jeune Lila voit ses seins s’arrondir, ses hanches s’élargir et ses menstruations arriver. Dégoutée par la transformation de son corps, elle refuse d’aller à la piscine, se braque contre ses parents, cesse d’avoir de bonnes notes à l’école et s’automutile. Elle se déteste. Elle déteste son corps. Elle déteste grandir et devenir une femme. Une réaction normale pour un transgenre en pleine puberté car Lila n’est pas Lila mais Nathan. Au fond d’elle-lui-même elle-il sait qu’elle-il est de genre masculin. Un jour elle-il dira à ses parents: “Je suis un garçon. Vous m’avez fait avec des seins pourris et une voix de merde. J’suis pas une fille. Vous n’avez pas de fille. A partir de maintenant appelez-moi Nathan”.

Appelez-moi Nathan : courage et ténacité

Devenir “il”, corriger les résultats de la loterie génétique pour être enfin lui-même, sera l’objectif de Nathan, or l’on imagine aisément – bien que ce soit difficile à imaginer pour une personne cisgenre– ce qu’une telle décision implique. Ce qu’il faut de bravoure, de ténacité, pour y parvenir. Par chance Nathan est né dans une famille aimante et compréhensive. Ce n’est, hélas, pas le cas de tous les Nathan. D’où l’utilité de cette bande dessinée. Expliquer à tous et à toutes – aux jeunes qui souffrent de dysphorie de genre, aux parents qui se braquent en apprenant que leur enfant est transgenre, aux amis qui les entourent et aux personnes qui considèrent cela comme une abominable anormalité – la douleur des personnes transgenres, l’incompréhension à laquelle elles doivent faire face, leur mal-être et leur combat quotidien pour être acceptées telles qu’elles sont. Cette BD est incontournable afin que ce qui est encore considéré, par certains, comme une “monstruosité” soit enfin accepté. Au final l’important c’est l’âme de la personne. L’essence et non le corps.

Appelez-moi Nathan: les auteur-e-s

Publié par les éditions Payot Graphic, imprimé sur un magnifique papier Appelez-moi Nathan est superbement servi par les dessins de Quentin Zuttion et le très beau scénario que Catherine Castro à écrit à partir d’une histoire vraie. Un ouvrage à mettre entre toutes les mains. Une bande dessinée qui devrait figurer dans toutes les bibliothèques scolaires.

Catherine Castro est journaliste, grand reporter et auteure. Elle a publié plusieurs livres chez Denoël et J’ai lu. Titulaire d’un master d’Histoire de l’Université Panthéon-Sorbonne, elle travaille notamment pour le magazine “Marie-Claire”, elle a également suivi une formation en réalisation documentaire.

Quentin Zuttion est un scénariste et dessinateur de bande dessinée. Diplômé de l’École nationale supérieure d’art de Dijon, il fait de la photo, de la vidéo, des performances. Très présent sur les réseaux sociaux, il est connu notamment pour son blog illustré “Les petits mensonges de Mr. Q”. Tout au long de ses histoires, Quentin Zuttion nous parle de sentiments, de sexualités, de quêtes identitaires et d’affirmation de soi. Quentin Zuttion est également l’auteur et le dessinateur de Touchées, une BD sensible et poignante. Le thème: trois femmes qui ont été victimes de violences sexuelles, tentent de se reconstruire et de retrouver un peu de légèreté grâce à l’escrime.

Mich-el-le: une femme d’un autre genre

Les personnes qui liront la BD s’interrogeront peut-être. Prendre des hormones à l’adolescence, commencer une transition aussi jeune est-ce bien raisonnable? N’est-ce pas un peu tôt? Finalement tous les jeunes ont des problèmes qui disparaissent à l’âge adulte (que l’on croit voir disparaître mais qui ne disparaissent pas vraiment, sinon quel que soit le genre ou les préférences sexuelles, il n’y aurait pas autant de monde en thérapie, suivi par des psys, des analystes ou des coaches de toutes sortes). Si vous avez ce type de doute, je ne peux que vous diriger vers Mich-el-le, une femme d’un autre genre paru aux Editions L’Âge d’Homme. Comme nous abordons ce sujet, une fois n’est pas coutume, je m’autorise à souligner que j’ai écrit une novella ayant pour protagoniste une personne transgenre, une femme enfermée dans un corps d’homme. Contrairement à Nathan, elle n’a jamais effectué de de coming-out. A la cinquantaine, toujours prisonnière de son corps d’homme et de Michel, l’identité assignée à sa naissance, Michelle étouffe. Aux yeux de tous, Michel est maçon. Au travail, dans la rue, dans son club de tir, il est un homme parmi d’autres mais, dès qu’il est seul, il enfile des vêtements féminins et devient Michelle, une femme qui, pour supporter ce qu’elle considère comme une erreur, une malédiction, réinvente son histoire. Mich-el-le déteste les cigognes qui ont déposé son âme de femme dans un corps d’homme, et abhorre l’unique L de son prénom masculin. Michelle ne milite pas pour la cause LGBT. Michel ne défend pas la théorie du genre. Mich-el-le se contente de vivre, en transparence, pour se fondre dans la majorité en cumulant les années de souffrance. De trop longues années perdues.

Mich-el-le, une femme d’un autre genre est un récit inspiré par un pompier de Lausanne même si dans mon livre Michelle est maçon. A présent, cette personne a pris sa retraite. Elle peut enfin vivre selon son genre profond et sa véritable identité, et m’autorise à révéler la source de mon inspiration. A l’instar d’Appelez-moi Nathan, Mich-el-le est la fiction d’une histoire vraie.

Sources:

  • Babelio
  • Appelez-moi Nathan, Editions Payot Graphic
  • Wikipédia

 

Deux lectures 5 questions : Arthur Billerey, d’« A l’aube des mouches » à « La Cinquième Saison »

Lectures pour des plages de repos

Poème d’Arthur Billerey. Recueil: A l’aube des mouches

La distanciation n’oblige pas à bronzer dans la solitude. Avec un livre ou une revue nous sommes toujours en compagnie. Ce dernier billet, avant la longue pause que prendra ce blog cet été, propose deux lectures : A l’aube des mouches, un recueil de poèmes d’Arthur Billerey et la revue littéraire romande La cinquième saison, dont le 11ème numéro Passage du poème, qui vient de paraître, est entièrement consacré à l’art de Polhymnie. Le jeune poète en est l’une des têtes pensantes. Passionné par les mots écrits, Arthur Billerey vient aussi de créer la chaîne Youtube Trousp, entièrement consacrée au livre. « J’ai eu l’idée de créer Trousp car je réfléchissais, pendant le confinement, à la question suivante : par quel moyen la littérature et la poésie peuvent réinvestir l’espace public ? Je me suis dit que réinvestir l’espace public numérique était déjà un premier acte. Et puis je crois qu’il est important de parler littérature, en plus de l’écrire. Les auteurs et les autrices, après avoir noirci le papier, ont encore les hauts fourneaux de l’imagination qui fument. Du moins pour les inspirés. Ils ont donc leur mot à dire. » Pour l’instant cette jeune chaîne apprend à marcher. Nul doute qu’elle saura bientôt courir et danser.

 

La cinquième saison : revue littéraire romande

Chaque trimestre, La cinquième saison invite des plumes de tous bords à se prêter au jeu de la contrainte et de la chronique. Nouvelles, portraits et fragments, récits de voyage, entretiens et tribunes libres, autant de genres qu’elle brandit dans ses pages aux côtés des trésors dormant dans les tiroirs des éditeurs. Chaque numéro est dédié à un thème ce qui permet de couvrir tout le panel de la littérature actuelle. Entre ses pages l’on rencontre les auteur-e-s qui font la littérature romande du moment, des plus confirmés aux plus jeunes espoirs. Mais pas uniquement. Comme démontré par ce onzième numéro, l’on y croise également des disparus, comme Chessex ou Nietzsche, et des écrivain-e-s, des quatre coins de la francophonie, tout à fait vivants. Extrait de la quatrième de couverture :

« Ces acteurs – la poésie logeant en chacun de nous – ne se limitent pas aux terres encloses de Suisse romande délimitées par la frontière de Saint-Gingolph, de Pontarlier ou Genève, derrière laquelle il y a la France. Il était cardinal que les acteurs sollicités se trouvent à Paris, à Genève, à Sainte-Colombe-sur-Gand, à Devesset, à Chavannes-près-de-Renens, à Vevey ou à Fribourg, à Mons comme au Luxembourg. Autrement dit qu’il y ait une réponse unanime et francophone. N’habitons-nous pas une langue, plutôt qu’un pays ? dirait Paul Célan. « Pourquoi publiez-vous de la poésie ? » et « Pourquoi lisez-vous de la poésie ? » sont les deux grandes questions qui orientent ce numéro et qui donnent la parole aux éditeurs et aux lecteurs. » Dans tous les numéros de La cinquième saison, les textes des autrices et auteurs vivants sont inédits.

Naturellement, ce Passage du poème attribue les fauteuils d’honneur aux poètes. Toutefois, selon la coutume de la revue, une grande place est laissée à la critique – Peu importe où nous sommes d’Antoinette Rychner, Rivières, tracteurs et autres poèmes d’Alain Rochat… On y lit également des interviews d’auteurs : François Debluë ou Alain Freudiger.

 

Arthur Billerey : A l’aube des mouches

L’été, en particulier cet été 2020 qui impose un éloignement sanitaire, est un moment propice pour découvrir la poésie comme l’écrit si bien Fabienne Althaus-Humerose, la créatrice du Prix du roman des Romands. Dans ce dernier numéro de La cinquième saison, elle nous conseille d’oublier ce que l’on nous a enseigné à l’école. A la place, elle propose de nous laisser aller à la lecture, sans nous préoccuper ni de la versification, ni du rythme des mots. Elle nous suggère d’abandonner l’idée que la poésie est un art qui ne s’adresse qu’aux initiés, un style littéraire trop abscons pour les néophytes. Elle nous exhorte à enfermer dans un galetas poussiéreux le cliché d’une lecture savante et empesée, qu’il faudrait religieusement appréhender dans un silence monacal. Au contraire, elle nous enjoint à nous adonner à la poésie sur le sable d’une plage, dans le bus, dans le train ou à une table de bistrot. Partout où un temps fractionné permet une lecture courte, partout où la vie bouillonne. « Mettez un livre de poèmes dans votre sac et ouvrez-le de temps à autre… Ne vous interrogez pas sur les intentions du poète, mais sur les intentions que vous pouvez dès lors admettre pour vous. Ne retenez pas ce qui vous paraît incompréhensible, retenez ce que vous avez intensément et profondément vu et saisi. » C’est pourquoi, pendant ces vacances, je vous incite à découvrir Arthur Billerey. A l’aube des mouches, paru aux Éditions de l’Aire, nous emmène avec suavité dans des mondes à doubles faces ou s’insinuent la poésie du quotidien. Des jardins où les tiges des roses ne manquent pas d’épines et où ce qui paraît surréaliste devient soudainement limpide. Les poèmes choisis ne sont pas représentatifs du contenu de l’ouvrage qui nous emporte avec bonheur d’un paysage ou d’un sentiment à l’autre. Ils correspondent uniquement à l’humeur qui m’habitait au moment de ma lecture. Quant au jeune poète fourmillant d’idées, il écrit actuellement son prochain recueil : Le réchauffement syllabique.

Entrevue : Arthur Billerey poète, assistant éditorial, brasseur d’idées littéraires

– Comment est née la revue littéraire “La cinquième saison” ?

Personnes qui participent au 11ème numéro de La cinquième Saison intitulé Passage du poème .

La cinquième saison est née au moment de la mort de L’Hebdo, qui était un magazine généraliste, avec un accent sur la littérature. Face à la disparition inquiétante de cette tribune littéraire, des acteurs et des actrices du milieu du livre se sont réunis pour fomenter quelque chose. Après plusieurs réunions et délibérations, il est resté une petite équipe, prête à s’investir totalement, bénévolement et artistiquement pour offrir aux lettres romandes l’écho dont elles avaient cruellement besoin. Et cela devait passer par l’épanchement. Une revue, ce n’est pas un journal limité par la taille de ses colonnes. Les auteurs et les autrices peuvent y aller franco, librement, noircir le papier et laisser courir leur plume. Plusieurs rubriques sont constantes. La plus importante, la rubrique Critique, permet à la rédaction de chroniquer les parutions actuelles, de veiller à ce qu’il y ait une réponse à tous ces livres publiés dont certains, dans la cohue tumultueuse des nouveautés, n’ont parfois pas plus d’écho qu’une bouteille à la mer. La rubrique Entretien permet de connaître l’opinion, sur tel ou tel sujet, de celles et ceux qui travaillent dans le livre. Il y aussi toujours une rubrique inventée, plutôt récréative, qui correspond au thème du numéro, ainsi qu’une rubrique Poésie. Pour accompagner le texte, la revue s’étoffe d’une poignée d’illustrations qui introduisent les rubriques et qui font de la revue papier, en plus d’être un trésor de mots et d’idées, un coffre de papier à ouvrir. Pour paraphraser Flaubert, on pourrait dire que la ligne éditoriale de La cinquième saison est de marcher droit sur un cheveu suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vulgaire.

Le dernier numéro, Passage du poème, est entièrement destiné à la poésie. L’idée était de profiter du vent doux et favorable du Printemps des Poètes, et de la Poésie, qui n’ont finalement jamais eu lieu à cause de la crise sanitaire. C’est le premier numéro qui s’intéresse de près à un genre, qui lui cherche des poux. L’expérience sera peut-être réitérée avec le théâtre, l’essai, ou allez savoir, le roman courtois. Pour toutes ces folles équipées, la rédaction compte aujourd’hui deux nouveaux rédacteurs, Romain Debluë, poète et philosophe, ainsi que l’éditrice Florence Schluchter-Robins. Les autres membres fondateurs sont Christophe Gaillard, professeur et écrivain, ainsi que le soussigné.

– Vous écrivez vous-même de la poésie. D’où vient votre intérêt pour cet art?

L’intérêt que j’ai pour la poésie vient des mots. Il y a une puissance d’évocation dans un poème. Cela peut aller de la découverte d’un monde derrière le monde, une sorte d’Atlantide sur commande, quand les mots surgissent torrentiellement, à une découverte moins prestigieuse, plus quotidienne, comme une pièce retrouvée sous le canapé, quand les mots surgissent d’un coin sombre. Et puis, il y a dans un poème une gymnastique sonore et une manie furieuse à saisir ce qui nous dépasse. Sans tomber dans un romantisme démodé, j’aime que la poésie reste un moyen de traduire nos rires, nos révoltes, nos passions et notre spleen éternel. Un poème sans émotion, qui se mord la queue dans l’inertie sa propre accélération, ne vaut pas plus que la gousse brisée d’une cacahuète. Hormis des poèmes, des critiques et des notes inachevées, je n’écris rien. Écrire un roman est un art trop difficile.

– Qu’essayez-vous de nous transmettre à travers la poésie ? 

Poème d’Arthur Billerey. A l’aube des mouches

En vérité, je ne sais pas trop ce que j’essaye de transmettre. Il est peut-être fou de croire que les poètes transmettent un message clair, médité et cousu main en écrivant un poème. Je crois que les poèmes qu’on écrit sont les plus mauvais. Les meilleurs sont ceux qui s’écrivent eux-mêmes, et qui s’écrient ensuite, sans autre base de départ qu’une intuition, qu’un sentiment, ou que la sonorité du mot lui-même. Et puis quand bien même, s’il y avait une volonté du poète à transmettre un message, le lecteur, avec ses yeux de lecteur, y décèlerait peut-être autre chose. C’est comme la forme des nuages. Vous y voyez un chien enragé alors que votre ami y voit un pamplemousse.

Malgré cela, il y a quand même des recoupements dans mon travail, des décors qui reviennent, des tournures, un vocabulaire, etc. Il y a une part de quotidien, d’humour, de recherche et de lumière bourdonnante, dans A l’aube des mouches.

– A la fin de votre recueil vous citez des poètes, à savoir Corinne Desarzens qui signe la préface, Apollinaire ou Jean-Pierre Schlunegger qui vous ont inspiré certains de vos poèmes. Quels sont les poètes que vous lisez et ceux qui vous inspirent ?

Je lis ceux que vous mentionnez et des poètes plus actuels, comme par exemple Pierre-Alain Tâche, Alexandre Voisard, Jacques Chessex, Laurent Galley, Jean Pierre Siméon, Jacques Roman, Katia Bouchoueva, Brigitte Gyr, Venus Khoury Ghata, Maram Al-Masri. Je suis souvent inspiré en lisant les autres. J’ose les fouiller au corps, comprendre la façon dont ils travaillent. Mais j’avoue revenir sans cesse à Apollinaire, Aragon, Paul Eluard et Jean-Claude Pirotte, qui sont des bougies longue durée sur ma table de chevet.

– La question que je pose à tous les interviewés : à quel poème vous identifiez-vous ?

J’aime beaucoup le dernier tercet de Tristesse, ce classique français d’Alfred de Musset.

Dieu parle, il faut qu’on lui réponde / Le seul bien qui me reste au monde / Est d’avoir quelquefois pleuré

Retenir de toute une vie que nous ne possédons rien d’autre que nos pleurs, au final, est assez vertigineux. Vous imaginez, une larme peut contenir tout ce qui, de votre naissance à votre retraite, vous aura mouillé le codeur. Quelle éclaboussure! Adieu les télévisions, les voitures et les maisons. Vous n’emportez avec vous qu’une valise étanche et il y a une larme à l’intérieur. Pourvu que ce soit une larme de joie.

Entrevue réalisée par Dunia Miralles

Biographie d’Arthur Billerey

Arthur Billerey est né au cœur de la Grande Brasserie d’Audincourt. Après des études en Arts, Lettres et Langues, il est diplômé d’un master spécialisé dans l’édition du livre. Assistant éditorial à L’Aire, il codirige avec passion la collection métaphore, dédiée à la poésie. Membre fondateur de La cinquième saison, chroniqueur au Regard Libre, il suit l’actualité littéraire au poil et il vient de créer Trousp, une chaîne Youtube dédiée au livre. Il a publié dans des ouvrages collectifs, des revues. Son premier recueil, intitulé À l’aube des mouches, est dédié à tous ceux qui salivent tôt.

Pause estivale

Après une longue pause estivale, durant laquelle je m’aventurerai dans d’autres styles littéraires, je reprendrai les activités de ce blog le jeudi 17 septembre. Bonnes vacances! DM.

Littérature : expérimenter pour éviter l’ankylose du style

Écrire : cette “inspiration” à travailler

A l’instar des danseuses qui chaque jour font leur barre, j’écris, tous les jours, avec ou sans envie, que l’inspiration me taquine le crayon ou qu’elle se soit terrée dans un lieu connu d’elle seule. Remarquez: je considère le mot INSPIRATION un tantinet surfait. Quand je donne des conférences, l’on me demande, souvent, si j’écris uniquement lorsque je suis inspirée. Pour ma part, je suis persuadée que l’inspiration n’existe pas. Ou peu. A la base il y a une idée. Une démangeaison. L’irrésistible envie d’exprimer quelque chose par écrit. De me plonger, de me perdre, de m’égarer et de me retrouver en littérature. Mais seul le travail et la persévérance me permettent d’approcher au plus près du résultat que je souhaite obtenir. S’il me fallait attendre “l’inspiration” je n’écrirais jamais. Toutefois, il est évident que les personnes qui écrivons aimons écrire. Mieux – ou pire : parfois l’écriture s’impose comme… un TOC. Une condition à notre survie qui ne nous laisse pas le choix. Nous DEVONS écrire comme il nous faut manger ou respirer pour vivre. Parfois l’on voudrait se passer de manger, mais c’est impossible de vivre sans manger. Ainsi en est-il pour la littérature. Cela ne signifie pas  que cette impératif d’écriture ou qu’une barre littéraire manquent “d’inspiration”. Une danseuse exécute toujours – souvent – les mêmes enchaînements lorsqu’elle s’échauffe. Ce n’est pas mon cas en écriture. Je me sens libre de me laisser aller au plaisir d’une certaine transe. D’essayer des choses nouvelles – pour moi. J’aime être saisie par la curiosité d’expérimenter d’autres formes d’expression écrites que celles que vous lisez dans ce blog ou que vous pouvez découvrir dans mes récits. Cela m’évite de m’ankyloser dans un unique style littéraire. Quand la magie- ou l’inspiration, allez savoir- s’en mêle, il arrive que le résultat me plaise, comme ci-dessous:

 

Rouge pivoine (courte prose rythmée)

 

TRANScender ( écriture automatique expérimentale)

 

Je reviendrai jeudi prochain vous présenter le dernier numéro de la revue littéraire La Cinquième Saison, entièrement consacré à la poésie, ainsi qu’un jeune poète romand.

Ensuite, ce blog fera une longue pause estivale.

Lettre à mes aînés: de Suisse, d’Espagne ou d’ailleurs, je pense à vous

Ce que le corps peut supporter

Nous naissons pour le meilleur et pour le pire. Le pire est toujours possible. Le meilleur nous aide à vivre, à supporter la vie quand, parfois, arrive le pire. Je me reconnais privilégiée et sais que, le pire peut, hélas, s’avérer bien pire que le pire supposé. Ma mère me disait souvent un dicton espagnol qui s’est fréquemment vérifié: “Que Dios no te dé jamás todo lo que tu cuerpo soporte”. Que Dieu ne te donne jamais tout ce que ton corps peut supporter. Quand je me plonge dans l’histoire de l’humanité, j’éprouve un vertige en me remémorant ces mots, couramment répétés dans ma famille qui a connu une guerre fratricide et une terrible après-guerre. Pour les croyants, comme pour les athées, cette phrase prend probablement tout son sens en cette période de Pâques. Surtout, en cette année particulière où célébrations, festivités et déplacements vacanciers ont été annulés, ou remis à l’imagination de chacun et à l’inventivité des communautés. “Que Dieu -que la vie- ne te donne jamais tout ce que ton corps peut supporter”. Qui croyait pouvoir supporter un confinement? Et pourtant…

Le décès d’un être cher fait également partie des choses que l’on n’imagine pas endurer. Puis, malgré les larmes, la vie nous apprend que c’est possible. Dès les premiers instants de notre existence, la maladie et la mort nous accompagnent, même si nous préférons les ignorer. Puis, soudain, elles surgissent. Intempestives. Pour nous autres privilégiés occidentaux qui croyions pouvoir les narguer, les combattre, les oublier, les voici aussi dévastatrices qu’un ouragan. J’ai toujours su qu’elles habitent parmi nous. Mais, ce qui me déstabilise actuellement, c’est qu’elles pourraient emporter, quasiment d’un seul coup de faux, plusieurs personnes que j’aime sans que je puisse les soutenir, les embrasser ou participer à une cérémonie d’adieux. Douloureux constat pour celles et ceux qui ont leurs familles ici. Plus attristant encore pour celles et ceux qui avons les nôtres au-delà des frontières.

Lettre et souvenirs au temps du Covid-19

Le journal ArcInfo, en collaboration avec l’émission Porte-plume, de la RTS La 1ère, m’a demandé d’écrire une lettre pour les aînés. Je l’ai adressée à ma famille en me rappelant des moments et des ambiances qui ont embelli mon enfance. Après sa publication, j’ai reçu des messages de personnes qui se sont identifiées à mon écrit, qui connaissent la même situation, même si leurs proches se trouvaient dans le périmètre de l’Helvétie, tout comme des personnes ayant leurs familles, pères, mères, enfants en Italie, au Portugal, en Serbie ou ailleurs. On m’a aussi demandé d’en faire la traduction pour les immigrés de langue castillane ne sachant pas encore le français. C’est pourquoi, je publie également ce courrier dans ce blog, avec sa version espagnole légèrement augmentée.

A tous, en ces temps de nouveau Coronavirus, je souhaite de Bonnes Pâques. Que la joie et la santé s’invitent à votre table malgré ces curieuses circonstances. Que la vie ne vous donne jamais tout ce que vous êtes capables de supporter.

Pour ma part, je reviendrai le 7 mai avec des romans, des nouvelles et des poèmes. En attendant, je me confine pour écrire mon prochain ouvrage où il ne sera guère question de cet étrange printemps 2020.

Lettre aux aînés

La Chaux-de-Fonds, le 2 avril 2020

Chers papa, mama, tantes et oncles,

J’ai eu le bonheur de grandir dans une famille élargie où l’on formait un clan. Je me souviens de vous jeunes, beaux, la bouche pleine de calembours et l’esprit farceur. Dans ma mémoire, j’ai des instants de bonheur. Je ne marchais pas encore. L’oncle Jésus me lançait par-dessus sa tête et tante José, la fiancée de Pepe, louchait pour m’amuser. Je la trouvais belle avec les grains de beauté qu’elle s’était tatoués sur le visage. Et comme j’étais fière, dans ma petite tenue blanche, avec mes gants en dentelle, lorsque je tenais la traîne de la robe de mariée de la cousine Marga. Qu’il m’épatait l’oncle Angel, avec les radios qui avaient probablement diffusé la voix du Général Guisan, qu’il récupérait, bricolait et réparait. Pour nous divertir, tante Violeta construisait des cabanes au salon ou préparait des sandwichs avant une promenade en forêt. Papa, je me souviens de nos premières vacances à la mer. A l’époque, on s’habillait de tee-shirts colorés façon batik, et Los Payos chantaient « Vamos a la playa calienta el sol ». Tu m’as appris à nager en me tenant par le menton. Et toi mama, sublime quand tu sortais avec papa, avec tes bottes lacées et ta courte jupe en daim. Mais le soir, en djellaba, tu me lisais des contes de Perrault ou des frères Grimm. Je me rappelle aussi: les mères des copines bêchant leur potager, les voisins du quartier taillant les fruitiers, mon institutrice de 2ème année primaire que j’aimais tant. Vous me donniez l’impression que l’existence s’apparentait au printemps. Que je ne grandirais jamais. Que pour toujours vous resteriez jeunes et forts. Puis le temps a fait son œuvre. La famille s’est éparpillée, comme souvent chez les immigrés. Une partie est restée ici. L’autre est retournée en Espagne. Mais vous faites tellement partie de moi, que je vous croyais immortels. Et soudain, le Covid-19 est apparu en rappelant les règles! Qu’elles sont cruelles ces règles ! A présent, j’ai peur de vous perdre, surtout vous, père et mère. En particulier toi, mama, qui te trouve dans le cyclone, pas très loin de Pepe et José, dans une région de la Péninsule ibérique où les personnes de votre âge meurent par centaines. Je m’aperçois, que je pense à vous. Que mon cœur vous suit. Tout comme il accompagne les personnes qui m’ont vu grandir et, qui à présent, en Suisse comme en Espagne, sont éloignées de ceux qu’ils aiment. Alors pas de mauvaise blague, s’il vous plaît. Prenez soin de vous, por favor. Je veux vous revoir.

Je vous embrasse.

Dunia

Si vous souhaitez écouter cette lettre très joliment lue par Manuella Maury, cliquez sur Porte-plume, La Première, RTS. Vous pourrez écouter la lettre à ma famille à partir des minutes 16:49. Participent également Anne Claire Martin, Bernard Comment, Anne-Marie Perrinjaquet.

 

Mi carta para los mayores

La Chaux-de-Fonds, el 2 de abril de 2020

Queridos papá, mamá, tíos y tías,

Aunque estábamos muy bien integrados en Suiza, tuve la suerte de crecer en una familia donde entre padres, tíos, tías, primos y primas formábamos un clan. A la primera generación, os recuerdo jóvenes, guapos, con la boca llena de bromas y de chistes. Mi memoria rebosa de momentos felices. Aun no andaba, cuando el tío Jesús me arrojaba hasta el techo mientras me reía a carcajadas. También recuerdo como, la tía José, antes de que fuera mi tía porque en ese momento era la prometida de mi tío Pepe, el hermano de mi madre, me sentaba en sus rodillas y ponía los ojos bizcos para divertirme. Que guapísima era con los lunares que se había tatuado en la cara un día en que, a su hermana y a ella, les dio por distraerse con tinta y agujas. Y lo orgullosa que estaba yo, entrando en la iglesia cuando se caso la prima Marga, con mi vestidito blanco y los guantes de encaje, sosteniendo la cola del vestido de la novia. Y cuánto me fascinaba mi tío Angelito, con las radios que recuperaba, limpiaba y reparaba. Eran tan antiquísimas que, probablemente, cuando habían transmitido la voz del General Guisan, el héroe suizo de la Segunda Guerra Mundial durante la movilización, ya tenían unos cuantos años y hasta habían anunciado los estrenos de las películas de Rudolfo Valentino. Para entretenernos, la tía Violeta construía cabañas con mantas y sillas en medio del salón o preparaba bocadillos antes de llevarnos de paseo por el bosque, en invierno, bajo la nieve. Papá, recuerdo nuestras primeras vacaciones junto al mar, en Mallorca. En aquella época, solíamos vestirnos tipo hippies, con camisetas teñidas con la técnica de batik, muy guais, y Los Payos cantaban “Vamos a la playa calienta el sol”. Me enseñaste a nadar sosteniéndome por la barbilla. En cuanto a ti, mamá, que bella y sublime te veía cuando salías de fiesta con papá, con tus botas de cordones y tu falda corta en piel de ante. Pero por lo general, cuando andabas por casa, te vestías con una chilaba comprada en el rastro de Madrid –cuanto me gustaba el rastro de entonces- y antes de apagar la luz, cuando ya estaba en la cama, me leías cuentos de Perrault o de los hermanos Grimm. También recuerdo: las madres de mis amiguitas regando las huertas que en ese momento tenían casi todas las casas antiguas de nuestro barrio, los vecinos podando los árboles frutales, y mi profesora de segundo año de primaria a la que tanto quería. Todos me dabais la impresión que la vida era una eternal primavera. Que yo nunca crecería y que vosotros os mantendríais jóvenes y fuertes para siempre. Pero, el tiempo hizo su cruel trabajo. La familia se disperso, como suele ocurrir con los inmigrantes. Algunos nos quedamos aquí. Sobre todo la segunda generación. Otros regresaron a España, incluso ciertas personas de la tercera generación nacidas en Suiza. Pero hacéis tan parte de mí, que pensaba que erais inmortales. Pero de repente apareció el Covid-19, recordándonos las reglas! ¡Qué duras son esas reglas! Ahora tengo miedo de perderos, en particular vosotros, padre y madre. Especialmente tú, mamá, que vives en el ciclón, no lejos de Pepe y José, en una región de la Península Ibérica donde la gente de tu edad se está muriendo por cientos. Me doy cuenta que pienso en vosotros. Que mi corazón os sigue. Que acompaña la gente que me vio crecer y que ahora, en Suiza como en España, está lejos de sus seres queridos. Así que, aunque seáis chistosos, por favor, evitad las bromas pesadas. Cuidaros por favor. Que quiero volver a veros.

Besos a todos.

Dunia

 

Photographies / Fotografias :

  • Mon 3ème anniversaire / Mi cumpleaños: 3 años
  • Avec ma mère: mes premières vacances à la mer / Con mi madre: mis primeras vacaciones cerca del mar.

 

Poème: le Roi absent

Intronisé par le désir et l’amour

La sagesse exige distance et modération. Ce en quoi le désir et l’amour, quand la passion s’en mêle, sont l’antithèse de la sagesse. D’autant que les premiers émois, à l’instar des amours contrariées, des amours impossibles ou des amours que la distance sépare, s’avèrent souvent d’une extraordinaire puissance évocatrice. Dans notre imaginaire dépouillé de raison, l’être aimé devient elfe, magicien, déesse, fée, aigle ou roi, posant ainsi les fondations des futures déceptions quand la réalité nous rattrape.

“Est-ce qu’on est maître de devenir ou de ne pas devenir amoureux ? Et quand on l’est, est-on maître d’agir comme si on ne l’était pas ?” demandait Diderot. J’ajouterai même: sommes-nous maîtres de nos chimères lorsque nous sommes amoureux?

J’ai écrit ce poème alors que des centaines de kilomètres me tenaient éloignée d’une personne qui éveillait ma passion. Amoureuse, je n’ai jamais su être sage, ni modérée, ni raisonnable. L’objet de mes sentiments devient forcément magnifique. Sublime. Transcendant. Unique et royal.