L’effet de serre peut devenir humus fertile

Matière organique du sol (MOS)

Le sol est constitué de minéraux et de matière organique. Celle-ci provient des feuilles, des racines, et des composés sécrétés par les plantes dans la terre. Des bactéries, des champignons du sol et d’autres petits êtres vivants s’en nourrissent et la transforment. Elle est constituée d’un mélange de diverses molécules organiques (à base de carbone C et d’oxygène O). Elle rend le sol fertile, et lui permet de garder l’humidité.

Les champs suisses perdent la matière organique du sol depuis des dizaines d’années. Si cette tendance se poursuit, la production alimentaire pourrait être compromise. Elle doit donc être jugulée ou inversée. D’autre part, le carbone perdu est rejeté dans l’atmosphère sous forme de CO2 et augmente l’effet de serre. Le sol en contient une énorme quantité, dont l’oxydation pourrait aggraver dangereusement le réchauffement climatique. Au contraire, une augmentation du carbone du sol de 4 pour 1000 par an absorberait nos émissions de carbone d’une façon inoffensive et bénéfique (initiative 4p1000 https://www.4p1000.org/fr).

Enrichir le sol en carbone: Forêts, bio, peu de labour, fumier, compost

En Suisse, les études ont montré que la perte de matière organique,  est la plus importante dans les exploitations sans bétail. Dans une ferme traditionnelle, les prairies et le fumier qui restitue la paille enrichit les champs en matière organique. Sur une ferme sans bétail, ces cycles sont rompus et les pailles souvent exportées sont perdues pour fertiliser naturellement les champs. Le compost végétal est aussi précieux. Selon une expérience du FIBL, il est parfois plus stable dans le sol que le fumier.

Le carbone est entre autres amené sous la surface par les racines des végétaux. Au cours des dernières décennies, les variétés des cultures ont été sélectionnées pour une production rapide de la partie aérienne. Cela pourrait mener à un déficit de matière organique dans le sol, alors que certaines plantes anciennes ou des durées de culture plus longues développent plus leur partie racinaire. Nous pourrions redécouvrir des cultures et des variétés importantes pour le sol.

La façon la plus simple d’enrichir les sols est d’étendre la surface des prairies et des forêts. Cependant, l’agriculture reste indispensable pour notre alimentation. Elle ne doit pas être synonyme d’épuisement des sols, et il y a des nombreuses techniques pour éviter la dégradation : l’agriculture sans labour, l’agriculture biologique ou encore l’implantation systématique de couverts végétaux. Le semis direct ou un travail superficiel du sol évitent également la perte de matière organique par une minéralisation accélérée.

L’agriculture biologique constitue aussi une bonne solution. Elle s’accompagne de plus d’entrées de carbone dans le sol (Gattinger, 2012), plus de rhizodéposition, plus de mycorhizes, qui stabilisent le carbone du sol (Dignac). Ces réseaux souterrains de champignons parfois millénaires, décrites dans les forêts, existent aussi dans les champs. Les minuscules filaments de champignon s’infiltrent dans les racines de plantes, en tirent des aliments, et la plante bénéficie de l’eau et des sels minéraux du sol apportés par les mycorhizes. Grâce à l’absence de pesticides, les racines des plantes sont plus colonisées ou, peut-être plus précisément, mieux connectées à l’écosystème.

Couverts végétaux

Dans la Nature, la matière organique abonde en forêt, et dans les prairies naturelles, mais elle est rapidement perdue lorsque les terres sont converties en cultures. Dans une prairie, les tiges et les feuilles tombent sur le sol, et y sont incorporées par des insectes et des vers de terre. Par contre, dans une culture de blé traditionnelle, la plante est récoltée, la paille est exportée, et le peu de débris végétaux dans le sol nu est rapidement consommé par une communauté d’organismes finalement réduite faute de nourriture.

Pour pallier à cette différence, l’agriculture de conservation et l’agriculture biologique développent des couverts végétaux, des plantes semées entre les cultures principales, qui maîtrisent les adventices, apportent du carbone au sol par la photosynthèse et l’enrichissent en azote fixé de l’air. L’institut de recherche sur l’agriculture biologique FIBL mène des travaux sur ce sujet. Des plantes de couverture, par exemple des pois, sont semées en été, puis l’agriculteur broie ce couvert à l’automne pour semer les céréales ou au printemps pour installer des cultures sarclées. La protection du sol qu’ils apportent est généralement liée à la biomasse, à la croissance des couverts. Certaines études ont montré qu’après quelques années de ce traitement, le sol retrouvait ses niveaux de carbone (vidéo FIBL , couvert Penn State).

Le réchauffement climatique provoque une déperdition de la matière organique, surtout dans les zones originellement pluvieuses. Nous allons vers une alternance intense de sécheresses et des pluies diluviennes, qui pourrait augmenter le lessivage du sol et l’érosion. Les couverts pourraient s’avérer très utiles. Un sol couvert et riche en matière organique résistera mieux aux intempéries.

La croissance souterraine, plantes pérennes et agroforesterie

Les prairies et les forêts accumulent plus de matière organique dans le sol. Les plantes pérennes de ces milieux ont davantage de racines notamment en profondeur.

Ajuga repens

Ameria Alpina

Amygdalus mongolica

Allysum Montanum

Une scientifique de l’université de Wageningen a étudié les racines des végétaux pendant des nombreuses années.  Elle a dessiné les schémas ci-dessus. Certaines plantes semblent développer des racines immenses, bien plus grandes que la partie aérienne. La partie souterraine, cachée, semble constituer l’essentiel de la plante. Je les trouve absolument extraordinaires. Le sous-sol des prairies est-il constitué d’un enchevêtrement d’immenses racines? Peut-être pourrions-nous combiner l’agriculture à des biomasses souterraines importantes dans champs, les prairies ou les systèmes agroforestiers pour contribuer à un bilan carbone favorable? Les associations de plantes annuelles et pérennes capteraient plus de CO2 en enrichissant d’avantage le sol.

L’agroforesterie permet d’obtenir des résultats semblables. Les agriculteurs suisses combinent désormais des cultures de céréales et des arbres de différents usages (fruitiers, bois de valeur, etc.) dans des exploitations d’agroforesterie (lien RTS). Cette technique a d’abord été utilisée dans les pays tropicaux, entre autres dans les exploitations de commerce équitable, mais elle s’implante aussi en Suisse.  Les arbres vont loin en profondeur, et ainsi préviennent l’érosion et le ruissellement. L’agroforesterie peut apporter un double gain à l’agriculteur, grâce à deux récoltes et constitue une sécurité en cas d’intempéries dévastatrices, rétablit l’équilibre écologique des sols.

L’agriculture a un grand potentiel de capture de carbone, il faut simplement un changement de paradigme, une prise de conscience et une valorisation financière du carbone du sol.

Les sols de toute la Planète absorberont le carbone

 

 

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Dorota Retelska

Dorota Retelska, décrypte les nouvelles du climat. Docteure ès Sciences de l’UNIL, auteure d’Antarctique-Ouest dans le Vide, elle alerte sur les dangers du climat depuis plusieurs années. Elle est active dans plusieurs organisations de défense du climat, entre autres l’Association Climat Genève, Greenpeace, TACA, et le Collectif Climat 2020.

7 réponses à “L’effet de serre peut devenir humus fertile

  1. C’est une nouvelle révolution agro-“logique” cette façon de semer sous couvert de végétaux et d’avoir des arbres dans les champs. Je crois que le slogan c’est : “Sol nu, sol foutu !”

    Je pense que le plus dure doit être de ne plus labourer.

    Une fois j’avais lu que partout où l’on avait labouré et enlevé des forêts à présent il y a des déserts.

  2. Effectivement, l’agriculture a un grand potentiel de capture de carbone. Malheureusement, tant que les émissions de CO2 et conséquemment leurs concentrations atmosphériques continueront d’augmentées, l’humanité sera confronté tôt ou tard à de graves pénuries alimentaires mondiales, voire des famines, occasionnés par des sécheresses ou des inondations de champs cultivables qui détruiront d’immenses récoltes.

  3. Vous avez bien raison de rappeler que ces techniques agricoles existent et que des cultivateurs tentent heureusement de les remettre en usage partout où c’est possible. Les circuits dits courts passent aussi par là. Elles ont été mise à mal par ces théories du productivisme s’appuyant sur des cultures intensives (aberration) soutenues par l’usage d’intrants et de divers traitements provenant de l’industrie chimique dont on connaît maintenant les risques associés (s’accumulent dans les terres, les lacs, les individus et dans les aquifères). Heureusement que tous les ingénieurs agronomiques, enseignants inclus, ne partagent pas cette vision industrielle qui semble curieusement soutenue par une partie de nos élus politiques.

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