Trieste ou le Sens de Nulle Part

De 1382 à 1918, elle s’est blottie sous l’aigle des Habsbourg ; en 1719, Charles VI en fit un port libre ; sa fille Marie-Thérèse y fit percer le canal ; en 1857 enfin, le chemin de fer en assura la liaison avec Vienne, la capitale impériale. Le XIXe siècle allait marquer l’apogée de la ville de Trieste, alors une sorte de Hong Kong de la Mitteleuropa, où se mêlaient Allemands et Italiens, Juifs et Slaves. Et puis vint l’irrédentisme, ce mouvement de la jeune nation italienne qui réclama, comme les Romains les Sabines, en 1919, puis à nouveau en 1954, une ville qui ne lui avait jamais appartenue. De nos jours, la messe est dite, les chiens errants sommeillent dans la poussière du karst et Trieste est à nouveau italienne, tout au bout de l’Italie.

Si sous les Habsbourg, Trieste avait joué un rôle crucial pour être le seul port de leur empire, aujourd’hui la ville se situe nulle part, reliée par un mince cordon ombilical à un pays qui certes ne manque pas de ports.

Jan Morris retrace tout cela avec la pointe de mélancolie qui est aussi celle de Mort à Venise, cette ville dont les convoitises justement avait poussé sa rivale à se réfugier dans les bras des Habsbourg. Au XIXe siècle, car presque tout ce qui a d’importance à Trieste se déroule au XIXe siècle, la ville, pas encore au bout du monde occidental, avait accueilli bon nombre d’écrivains qui y erraient sans tout-à-fait avoir le cœur d’y mourir, James Joyce, qui y vécut dix ans, Italo Svevo, un juif qui se forgera un nom de plume mi-italien, mi-souabe ou encore Paul Morand, qui y fit inhumer ses cendres mêlées à celles de son épouse, originaire de ces Balkans, cette région où l’Asie se mue en Europe.

Jan Morris s’en retourne à Trieste comme Charles Ryder s’en était revenu à Brideshead. Né James Morris, l’auteur, avant de changer de sexe en 1972, avait, dans sa jeunesse sanglante et virile, fait partie des troupes britanniques qui avaient investi la ville en 1945, sans qu’on sût tout-à-fait s’il s’agissait d’une libération ou d’une occupation. Un demi-siècle plus tard, alors que il était devenu elle, elle y retourne flâner dans les cafés à la recherche des ombres de Charlotte et de Maximilien.

Morris donc, dans ce petit livre paru en anglais en 2001, mêle tout à la fois ses propres souvenirs, des évocations de l’histoire de la ville, de son architecture, des artistes qui s’y sont manifesté, à quelques réflexions politiques au sujet de cette même histoire. Au fond, écrit Morris, il ne reste à Trieste que sa triestitude car ce pour quoi la ville avait été destinée, fournir aux Habsbourg leur unique accès à la mer, n’est plus. Au-delà de ces évocations, ce qui distingue cet ouvrage, c’est le style dans lequel ces réflexions et ces souvenirs sont couchés, élégant, délicat, nostalgique.

L’appartenance aux Habsbourg sans cesse évoquée joue ici un double rôle; d’une part celui de la madeleine de Proust, dont le goût permet à l’auteur de remonter le fil de ses souvenirs, et d’autre part, en cette année où nous commémorons le centenaire de l’effondrement soudain de leur empire séculaire, elle renvoie tant l’auteur que le lecteur à sa propre finitude.

Soulignons enfin le choix tant hardi et respectueux du traducteur, qui, face à un texte rédigé à la première personne du singulier, a opté en français pour le masculin pour les épisodes ayant trait à la jeunesse de l’auteur en 1945 et pour le féminin lors de ses visites ultérieures à Trieste, tandis que cette distinction de genre est absente de l’original anglais.

 

Jan Morris, Trieste ou le Sens de Nulle Part, traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, Editions Nevicata 2018.

Dominique de la Barre

Dominique de la Barre

Belge offshore, amateur d'histoire et du patrimoine culturel européen, attaché aux questions liées à la transmission.

6 réponses à “Trieste ou le Sens de Nulle Part

  1. Je découvre votre blog en même temps que l’histoire de Trieste. Je vous ai lu avec beaucoup de plaisir et je vais continuer, je m’intéresse aussi à l’histoire, aux langues, etc. Merci Monsieur.

  2. C’est étonnant cette fibre habsbourgeoise que vous avez. Pour nous Suisses c’est très étrange. Nous avons beaucoup de mal à nous identifier à l’univers que cette grande dynastie a créé même si à certains égards il nous fascine et nous charme avec son côté nostalgique.

    Ce n’est pas que nous les détestions, les Habsbourgs. Au début on s’entendait même assez bien avec leur Rodolphe, mais la Suisse s’est construite contre eux. Nous les considérons comme une bande de jean-foutres dégénérés qui n’ont jamais rien su faire d’autre que de la politique matrimoniale: ‘’Tu felix Austria nube’’. C’est tout, à part ca des incapables.

    Nous aimons bien la valse viennoise et la grande musique de Mozart, mais au fond nous considérons les Autrichiens en général et les Habsbourgs en particulier comme des gens qui ont beaucoup de charme et pas beaucoup de fond. Personnellement je ne fais une exception à la règle que pour Charles Quint, qui était vraiment grand. Francois Joseph inspirait le respect, mais il était bête, il a juste réussi à force de travail et de dévouement à faire durer un système vermoulu. On ne peut pas dire qu’il ait été un homme d’état. Enfin bref, pour exprimer le sentiment profond que nous inspire la maison d’Autriche, à nous Suisses traditionnels, ceux dont les ancêtres se sont vraiment battus contre les Habsbourgs, il faut absolument citer ce merveilleux poème en prose de notre grand poète Gonzague de Reynold:

    À Sempach, devant la forêt, à Sempach, sur une prairie, le Taureau suisse a rencontré le Lion d’Autriche.

    Il y avait longtemps que le Taureau cherchait le Lion, car sa patience était à bout.

    Sa patience était à bout : le Lion d’Autriche avait recommencé à lui fouler son herbe, à lui ravir ses vaches et ses veaux.

    Entre le Lion et le Taureau, point de trêve durable. Ils s’étaient déjà battus plusieurs fois, et toujours le Lion avait été vaincu, malgré ses griffes et ses crocs, et sa crinière, et sa queue en panache, et ses terribles rugissements. Le Lion portait au corps maintes blessures qui n’étaient pas cicatrisées.

    Il portait au corps maintes blessures qui le brûlaient et qui se rouvraient ; il portait au corps maintes blessures dont il avait honte, car c’était un taureau qui l’avait blessé, car c’était une vache qui l’avait frappé. Il avait juré de se venger ou de périr : il y allait de son honneur.

    *

    À Sempach, devant la forêt, à Sempach, sur une prairie, le Taureau suisse a rencontré le Lion d’Autriche.

    Le Taureau n’était pas très grand ; gris et noir, il ressemblait à un rocher couvert de mousse. Quand il avait posé dans l’herbe ou dans le sable, sur les pierres ou sur la terre, ses quatre sabots fendus, on sentait bien, on voyait bien que nulle force ne le ploierait, qu’il arrêterait une avalanche.

    Le Taureau était pacifique : si l’on n’entrait pas dans son domaine, on n’avait de lui rien à craindre. On pouvait l’approcher avec de bonnes paroles ; il se laissait flatter le col et l’échine.

    On pouvait encore l’injurier longtemps avant qu’il bouge, l’injurier et lui jeter des cailloux et des mottes : d’abord, il ne répondait pas, il ne daignait pas répondre, il continuait à brouter en chassant les mouches ; et puis il vous regardait de travers et ses oreilles remuaient ; et, tout à coup, il baissait les cornes. Alors, il fallait se hâter, grimper à l’arbre, sauter par-dessus la haie.

    *

    À Sempach, devant la forêt, à Sempach, sur une prairie, le Taureau suisse a rencontré le Lion d’Autriche.

    Le Taureau dit au Lion : « Seigneur Lion, bonjour, bonsoir ! Comment vas-tu ? Comment vont tes blessures ? Ta belle lionne est-elle toujours aussi exigeante ? Tes lionceaux ont-ils toujours autant d’appétit ? Je le suppose, puisque tu es ici. »

    Le Lion dit au Taureau : « Fils de vache, qui couches sur ta bouse, nous avons de vieux comptes à régler ensemble et la quittance n’est pas signée. »

    Le Taureau répondit au Lion : « Cela va bien, je la signerai sur ta peau, une fois de plus, avec mes cornes, et ton sang me servira d’encre. Veux-tu combattre ici ? C’est un honneur que je ne puis refuser à un duc. »

    Le Lion répondit au Taureau : « Je me souviens de bien des choses, elles sont toutes portées sur le compte. »

    » Je me rappelle que, devant Laupen, tu m’as navré outre mesure ; tu avais l’Ours de Berne avec toi… »

    « Oui, répliqua le Taureau, mais tu avais pour te défendre ton compère, le Lion de Kibourg, ton compagnon, l’Oiseau de Gruyère, ton serviteur, le Cheval pie de Fribourg, et vingt autres bêtes encore : tu as pourtant reçu des coups. »
    … « Je me rappelle qu’au Morgarten, toi et ta vache, vous m’avez surpris lâchement : vous m’avez lancé des troncs de sapin. Je me souviens de tout cela, et de toutes les autres injures. C’est pourquoi je me suis dit : Le Taureau suisse a des remords, je vais aller le confesser ; je lui donnerai l’absolution avec mes griffes, avec mes dents je lui infligerai une pénitence. »

    *

    À Sempach, devant la forêt, à Sempach, sur une prairie, le Taureau suisse a rencontré le Lion d’Autriche.

    Le Lion se mit à rugir, le Taureau se mit à mugir ; ils s’observèrent, ils s’attaquèrent : ce fut le Lion qui commença.

    Il sautait de droite et de gauche, autour de son ennemi qui se tournait pour lui présenter les pointes de ses cornes.

    Le Lion bondit sur le Taureau, mais le Taureau baissa la tête : il lui enfonça les deux cornes dans le ventre, il le secoua, il le rejeta en l’air derrière lui.

    Le Lion tomba, le Lion voulut se relever ; mais il avait le ventre ouvert. La prairie, devant la forêt, devint rouge de sang.

    Alors, le Taureau dit au Lion : « Tu ne me fais guère pitié ; tu n’as que ce que tu mérites. Si tu m’avais laissé tranquille, tu ne serais pas si malade. »

    « Mais voilà ! Tu es incorrigible. J’en suis sûr, sitôt guéri, tu recommenceras. »

    « Maintenant, je te donne un conseil : retourne auprès de ta belle femme ; tu lui raconteras que tu es tombé en chemin, que tu t’es fait mal au pied dans la montagne, que tu ne lui rapportes rien encore. »

    « Ou bien tu lui diras que tu avais soif, que tu t’es arrêté à l’auberge et que tu as trouvé le voyage trop difficile. »

    Et le Lion ne répondit mot : il se remit comme il put sur ses pattes, il s’enfuit en boitant, la queue entre les jambes.

    « Où t’enfuis-tu, riche Lion ? Ta gloire, elle est vraiment petite ! »

    Gonzague de REYNOLD, Contes et légendes de la Suisse héroïque, 1913.

    1. Vous avez parfaitement raison; pour être de père belge et de mère hongroise, j’ai effectivement une fibre habsbourgeoise. Je comprends pour autant parfaitement la réserve que les Suisses peuvent éprouver face aux Habsbourg. Effectivement, la Suisse s’est construite contre eux; j’avancerais même une définition de cette construction, à savoir que la Suisse est le pays qui n’a pas voulu appartenir au Saint-Empire. J’ajouterais enfin que, dans la mesure où l’Union Européenne se veut une nouvelle manifestation de l’idée impériale (ce que je pense), cette définition tient toujours.

  3. En réalité la Suisse s’est toujours considérée comme partie prenante de l’Empire. ll n’y a qu’à voir tous les écussons des Cantons que l’on peut voir sur des édifices officiels de Berne, Fribourg, Lucerne etc. ll y a toujours l’écu du Canton, surmonté d’une couronne fermée insigne de la souveraineté, mais à côté ou au dessus, il y a un écu d’or avec l’aigle impériale montrant bien qu’on faisait partie de l’Empire. Cela a été vrai jusqu’en 1798 où les symboles de l’ancien régime ont été supprimés, puis en 1806 le Saint Empire Romain Germanique a été officiellement aboli donc on ne pouvait plus mettre son emblème sur les bâtiments officiels. Les Habsbourgs ont continué avec un ”empire d’Autriche” qui n’avait plus rien à voir avec l’idée d’empire médiévale, mais n’était plus qu’une dénomination pour leurs immenses domaines de famille. Alors là évidemment la Suisse n’avait plus rien à y faire.

    Bref je ne dirais pas que la Suisse ait été fondamentalement réfractaire à l’idée impériale. Elle lui a toujours rendu hommage, formellement, seulement d’une part notre conception est restée celle des Hohenstaufen, très différente de celle des Habsbourgs, c’est à dire un empire d’Allemagne et d’ltalie dont les Ligues de Haute Allemagne étaient la charnière centrale, circonstance que les anciens Suisses exploitaient systématiquement pour extorquer aux empereurs des libertés de plus en plus grandes. D’autre part les Suisses refusaient obstinément le fisc impérial – Reichskammergut, et la juridiction du tribunal d’empire – Reichskammergericht. Là il y a vraiment quelque chose de génétique, profondément inscrit dans l’ADN de notre pays. C’est pourquoi tous les instincts politiques de la Suisse s’opposent à un accord institutionnel avec l’Union Européenne qui nous soumettrait à une juridiction étrangère.

  4. Au fond cette idée que la Suisse n’aurait pas du tout voulu appartenir au Saint-Empire a plutôt été popularisée par les radicaux de 1848. lls ont tenté de se présenter comme les successeurs des anciens Suisses dans une vision idéalisée, celle de Guillaume Tell refusant de saluer le chapeau de Gessler, comme si les Waldstätten avaient été des démocrates et des radicaux avant l’heure. Mais c’était une imposture. L’esprit de 1848 était tout le contraire de l’esprit des Waldstätten. Les radicaux usurpaient un héritage bhistorique qui n’étaient pas le leur. En réalité les cantons forestiers qui se sont alliés en 1291 étaient des nostalgiques de l’empire des Hohenstaufen, qui leur avaient octroyé une liberté et des exemptions fiscales presque totales, et il s’opposaient simplement aux Habsbourgs avec leurs méthodes de ”gouvernance” moderne, qui prétendaient revenir sur certaines de leurs libertés et exemptions. C’est uniquement dans ce sens là que les Suisses se sont opposés à l’empire, des Habsbourgs, pas à l’empire en soi. lls se sont opposés aux Habsbourgs, pas à l’empire et ils l’ont fait dans un esprit conservateur si ce n’est réactionnaire, un esprit populiste de droite, de refusant les idées nouvelles de l’époque, celles des Habsbourgs. lls les ont même tellement pris en grippe, ces Habsbourgs, qu’ils ont fini par s’allier aux rois de France pour mieux leur résister.

    ll est certain que d’avoir été chassés de ce pays entre le lac de Constance et le Léman, où ils avaient pourtant eu des possession, notamment en Argovie où se trouve un tout petit chateau appelé la Habsburg, a empêché les Habsbourgs d’atteindre cette hégémonie européenne qu’ils ambitionnaient. Tant pis pour eux. C’est leur propre faute. lls n’avaient qu’à respecter nos libertés, et ne pas être si arrogants.

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