Péter Esterházy

Péter Esterházy (1950-2016)

“Madame la comtesse, les communistes sont arrives”.

Tirée de Harmonia Caelestis (Gallimard, 2011), cette phrase résume bien la vie de son auteur, Péter Esterházy, fils d’aristocrate élevé dans un pays communiste, décédé il y a quelques jours. Péter figurera parmi les rares membres de l’aristocratie hongroise à ne pas être sortis, comme on disait alors, ni en 1945 ni en 1956.

Figure majeure de la littérature hongroise contemporaine, il se distingue par une langue riche, un ton plein d’humour mais aussi par un style assez éclectique et une syntaxe expérimentale qui peuvent rendre ardue la lecture de ses ouvrages.

Harmonia Caelestis nous plonge d’emblée dans un univers familial et même dynastique car il renvoie à une œuvre de la musique baroque, un cycle de cinquante-cinq cantates sacrées composées par Paul, premier prince Esterházy, et publiée à Vienne en 1711. Roman baroque où se mêlent la fiction et les faits liés à la famille au fil des siècles, Péter Esterházy y explore l’histoire familiale et le thème du père ; dessinant clairement sa famille selon une lignée de père en fils, il fait de chacun de ses protagonistes une figure symbolique du père si bien qu’il pourra écrire par exemple « mon père, qui avait accueilli Marie-Thérèse ». Car pour Péter Esterházy tout comme pour saint Mathieu au premier chapitre de son évangile, le rôle du père, mieux sa raison d’être, sa vocation même, est de transmettre le nom, dont lui, Péter est l’héritier.

Or, il s’avère que le vrai père, le père biologique, Mathias avait agi en tant qu’informateur des services secrets communistes. Quelque temps après la chute du mur et l’ouverture des archives de la police secrète, Péter Esterházy y découvre des rapports que son père, entretemps décédé, avait rédigés. Alors qu’il l’avait glorifié dans Harmonia Caelestis, Péter découvre que Mathias a non seulement mené une double vie, dont sa famille n’a jamais rien su, mais qu’en quelque sorte il n’a pas été à la hauteur de son rôle d’espion. Petit indic, il consigne dans ses rapports des faits insignifiants : « le comte Jean Esterházy est allé se faire soigner à Vienne ». Toujours est-il que le monde édifié dans Harmonia Caelestis s’écroule. Sa reconstruction demandera un travail d’écriture qui verra le jour avec Revu et Corrigé (Gallimard 2005) où en deux couleurs d’impression différentes et en deux tons différents, le fils écrivain baroque répond aux rapports du père rédigés dans le style des bureaucrates et dont il reprend des extraits.

Le 14 juillet dernier, Péter a rejoint l’harmonie céleste dont Paul, le premier prince, le prince Nicolas, mécène de Haydn, son grand-père Maurice, éphémère premier ministre du Royaume de Hongrie en 1917, et, qui sait, Mathias, dans la mesure où il a transmis le nom, avaient eux aussi sur terre fait résonner les notes.

L’Europe et l’Empire

L’idée impériale

Il y a quelques jours quand, à la suite du Brexit, se réunissaient à Berlin les ministres des affaires étrangères des six pays fondateurs de l’Union Européenne, le gouvernement polonais les mettait en garde contre la « tentation carolingienne ». Par une curieuse coïncidence, le territoire alors représenté par les Six correspondait peu ou prou à celui de l’empire de Charlemagne dont la frontière à l’Est, sur l’Elbe, recouvrait curieusement celle de la division entre les deux Allemagne pendant la guerre froide.

Aux yeux de la Ligne Claire, n’en déplaise au gouvernement polonais, cette référence impériale est constitutive de l’Union Européenne. De même que Charlemagne se fit couronner empereur à Rome, de même le traité fondateur de la Communauté Européenne y fut signé au Capitole. Après l’empire romain, l’empire de Charlemagne, le Saint-Empire, l’Union Européenne se veut être la manifestation actuelle de ce que Otto de Habsbourg appelait la Reichsidee. Rome n’est pas seulement la ville où au Moyen Age les empereurs devaient se faire couronner, c’est aussi bien évidemment le centre mondial de la chrétienté, dimension essentielle elle aussi de ce qu’est l’Europe.

Car l’idée d’empire n’est pas celle d’une grande nation ou d’une super-nation mais plutôt celle qui permet la mise en commun de souverainetés nationales ; dans ce cadre, l’identité nationale est la fleur que chaque pays apporte au bouquet européen, selon le joli mot de Pierre Nora.

Un projet de civilisation

Aussi la fondation de la Communauté Européenne a-t-elle été pensée comme un projet commun de civilisation et même de civilisation chrétienne, qui seule pouvait donner un sens à une union économique et qui aujourd’hui seule est à même de répondre aux enjeux de la mondialisation et de venir en aide aux laissés pour compte. Et si l’enthousiasme que pouvait soulever ce projet s’est aujourd’hui effrité, c’est en partie parce que ses réalisations, la paix en Europe et la prospérité sinon pour tous, du moins pour beaucoup, vont aujourd’hui de soi et ne donnent plus matière à rêver.

On a beaucoup évoqué la question des migrants à propos du Brexit. Si l’Union Européenne ne peut être tenue responsable du conflit au Proche-Orient, s’est diffusé le sentiment, généreusement mais maladroitement entretenu par Mme Merkel, qu’il suffisait de frapper à la porte de l’UE pour pouvoir y rentrer. Le géographe français Michel Foucher a bien souligné la nécessité pour l’Europe de se doter d’une frontière qui lui permette d’affirmer une identité devenue floue. Or, à force d’élargissements successifs, on ne sait plus où se situe cette frontière. C’est pourquoi la Ligne Claire estime qu’il est nécessaire de dire à la Biélorussie, à la Russie, à l’Ukraine, à la Turquie et peut-être aussi à certains pays des Balkans que l’UE souhaite entretenir avec eux des relations de bon voisinage mais pas partager la même maison.

Le « retour aux frontières » fait bien entendu partie du cri de guerre tant des partisans du Brexit que par exemple en France du Front National. L’absence de frontière extérieure à l’UE favorise justement l’appel à l’érection de frontières intérieures défensives, envisagées pour la protection d’une communauté nationale fermée. Or, la frontière est la limite nécessaire à la définition de l’identité, c’est le lieu ou finit le moi et où commence l’autre avec qui, précisément parce qu’il est autre, peut se forger un échange.

Cette notion de frontière est aussi nécessaire à la réalisation de cette civilisation qu’avaient pensée les pères fondateurs de l’UE. De nos jours nous vivons dans un monde où chacun s’estime fondé à réclamer des droits pour lui-même, en matière de mœurs notamment, fondé sur de simples inclinaisons, des désirs, un ressenti comme on dit aujourd’hui. Ce monde où chacun peut se construire un territoire délimité par une frontière tout intérieure, parfois réductible à un seul individu, ce monde du selfie, est l’antinomie d’une civilisation, qui ne peut être qu’un projet collectif.

Pas plus que les flux migratoires, la globalisation n’est le fait de l’UE. Dans un article paru dans la Libre Belgique le 29 juin, Bernard Snoy rappelle à la fois les bienfaits du marché unique et sa nécessité car seules les économies d’échelle que peut conférer un grand marché intérieur permettent à l’Europe de faire face à d’autres grands blocs économiques, les Etats-Unis et la Chine notamment.

Une identité multiple

Enfin, on a abondamment souligné le clivage entre jeunes et moins jeunes lors du référendum britannique. D’une certaine manière c’est curieux car ce sont justement les moins jeunes (mais peut-être pas en Grande-Bretagne) qui ont vécu la construction européenne, qui sont en mesure d’en apprécier les bienfaits et, pour les plus anciens, qui ont le souvenir de la guerre. Si les jeunes ont voté « Remain » c’est qu’ils ont su se créer n’ont pas une seule identité figée mais une identité multiple, évolutive, forgée pour certains lors d’échanges Erasmus, marquée par l’apprentissage et la maîtrise d’une langue nouvelle, où être anglais ne s’oppose pas à être européen.

Un mot d’adieu pour Sissi Impératrice

Il y a quelques jours se déroulait à Genève une petite cérémonie en commémoration de l’assassinat de l’Impératrice Elisabeth d’Autriche, dite Sissi, sur le quai du Mont Blanc le 10 septembre 1898. Une escouade de hussards, escortés d’un détachement des Vieux-Grenadiers, les uns et les autres affichant une silhouette évoquant davantage Sancho Panza que les Navy Seals, encadraient l’ambassadeur de Hongrie auprès de la Confédération et l’archiduc Karl, chef actuel de la Maison d’Autriche, à l’occasion du dépôt d’une gerbe au pied de la statue érigée sur le lieu du sinistre forfait. Car pour les Hongrois, Sissi n’est pas l’impératrice mais la reine Erzsébet.

“Quand êtes-vous sorti de Hongrie?”

Si la couronne impériale est une affaire dynastique, l’Hôtel Beau Rivage en est une autre. A la tête d’une entreprise familiale qui fête cette année son 150e anniversaire, Jacques Mayer, président actuel du Beau-Rivage et représentant de la quatrième génération de sa famille, accueille le public avec des mots touchants et évoque les témoignages du drame, des lettres d’époque et les souvenirs recueillis par sa famille ; car si Sissi a bien été frappée sur le quai peu avant de s’embarquer sur le vapeur à destination de Montreux, c’est au Beau Rivage, où elle était descendue, qu’elle est décédée.

Quelques roulements de tambour plus tard et l’ambassadeur accueillait ses hôtes dans les salons de l’hôtel, où se mêlaient des Hongrois de l’émigration et des personnalités du monde genevois. « Quand êtes-vous sorti de Hongrie, en 45 ou en 56 ? ». Voilà un mot qu’on n’entend plus guère, sortir au sens de passer le Rideau de fer. L’ambassadeur prononça quelques mots de bienvenue à l’adresse des convives auxquels firent bientôt suite les notes frappées par une jeune pianiste qui leur rappelaient les gloires musicales de la Hongrie, Liszt et Bartók. Une pointe de nostalgie émanait de cette musique, fondamentalement romantique, celle du Royaume de Hongrie aujourd’hui disparu.

Un grand royaume disparu

Car la Hongrie de Sissi était bien différente de celle d’aujourd’hui. Deux événements accouchent de la cette Hongrie-là, la violente révolte de 1848 et la défaite en 1866 de l’Autriche face aux armées prussiennes à Sadowa ; ils forcent le compromis (“Ausgleich” en allemand) qui en 1867 donne naissance à l’Autriche-Hongrie et qui durera jusqu’en 1918. Au sein de la monarchie habsbourgeoise, la Hongrie se taille une quasi-indépendance car il n’y a guère que les finances, la guerre et les affaires extérieures qui relèvent de ce que nous appellerions de nos jours les compétences fédérales. Mais surtout la Hongrie de 1867 recouvre un territoire trois fois plus vaste que la petite république actuelle, et où les Magyars, qui certes détiennent les leviers du pouvoir politique, ne constituent que 55% de la population. Evoquer la Hongrie de Sissi c’est aussi se remémorer une Hongrie historique plus variée sur le plan des ethnies, des langues et des religions que celle d’aujourd’hui.

Sissi avait été une grande amoureuse de la Hongrie. Bavaroise de naissance, elle avait appris la langue hongroise et œuvré discrètement auprès de son mari, l’empereur François-Joseph, en vue de l’Ausgleich. L’archiduc Karl, petit-fils du dernier empereur d’Autriche, connu aux yeux des Hongrois sous le nom de Charles IV, n’a pas manqué de souligner la pertinence de l’action de son aïeule pour l’Europe d’aujourd’hui. A quand un Ausgleich entre l’Ecosse et l’Angleterre, mettons, ou entre la Castille et la Catalogne ?