De Gaulle, une certaine idée de la France

Près de cinquante ans se sont écoulés depuis que La Ligne Claire, alors enfant, avait essuyé une réprimande pour s’être réjoui non pas du décès du Général de Gaulle mais du jour exceptionnel de congé octroyé par le lycée à cette occasion. A l’approche de cet anniversaire, Julian Jackson, professeur d’histoire à Queen Mary, University of London, livre une nouvelle biographie très complète du Général, qui a rencontré un grand succès outre-Manche si bien qu’elle s’est vue couronnée du prestigieux Duff Cooper [1] Prize.

La France ne court guère le risque de tomber à court de biographies de De Gaulle ou d’écrits à son sujet mais Jackson ne cache le peu de cas qu’il fait des biographies en langue française du Général, celles de Jean Lacouture et d’Éric Roussel en particulier. Spécialiste de l’histoire de France, Jackson connaît son sujet de manière intime pour s’être appuyé sur d’innombrables sources, documents, archives, correspondances et témoignages. Il en ressort une biographie très achevée aux accents mesurés.

Jackson s’adresse bien entendu en premier lieu à un public de langue anglaise et n’entend pas raconter un récit national. S’il admire l’homme, son parcours et son œuvre, il rédige sa biographie à la façon d’un protestant qui ferait celle de Jean-Paul II, sans aucunement avoir l’intention de se convertir à la religion catholique romaine, entendez ici la mystique du gaullisme. De l’avis de La Ligne Claire, la combinaison du caractère très fouillé de ce livre allié au détachement – on serait tenté d’écrire distanciation – manifesté par l’auteur envers son sujet constitue l’intérêt même de cet ouvrage.

Ceci dit, Jackson saisit correctement son personnage, à la fois comédien et calculateur, qui se veut l’incarnation de la France au cours de sa longue histoire. « Cela fait mille ans que je dis cela » aimait dire le Général. Le titre du premier volume de ses mémoires, L’Appel renvoie bien entendu à l’Appel du 18 Juin dont nous célébrons ces jours-ci le quatre-vingtième anniversaire mais aussi aux voix entendues par Jeanne d’Arc qui devaient la conduire à libérer la France, comme plus tard Charles de Gaulle. De même, la Croix de Lorraine, emblème de la France libre, renvoie une fois encore à Jeanne d’Arc, la bonne Lorraine, mais aussi à ce fardeau, le déshonneur de la défaite de 1940, que le Général se sent tenu de porter, comme le Christ a porté tous les péchés du monde sur sa propre croix.

Jackson est anglais ; aussi accorde-t-il une place particulière aux relations agitées que le Général a entretenues tout au long de sa vie avec les Anglais, dont il soupçonne sans cesse la duplicité, et avec les Américains, ce peuple impérialiste mais sans histoire. Seule Elizabeth II trouve grâce à ses yeux, précisément parce qu’elle incarne la continuité de l’État et de la nation britannique.

D’une lecture agréable, élégamment traduit par Marie-Anne de Beru, l’ouvrage de Julian Jackson s’inscrit de plein pied dans l’école des historiens anglo-saxons, où il s’agit de rendre compte des faits tels qu’ils ressortent des sources.

Toute sa vie, De Gaulle s’était forgé une certaine idée de la France fondée sur sa grandeur. Devenu président de la République, conscient des limites à l’action possible de la France dans un monde dominé par les États-Unis et l’Union Soviétique, cette incarnation de la grandeur conçue comme une politique était devenue dès lors davantage une question d’attitude que de moyens. Julian Jackson raconte l’histoire de cette destinée avec autant de rigueur que de talent, et où certains lecteurs de La Ligne Claire retrouveront leur père ou grand-père ; elle vaut la peine qu’on la lise.

 

De Gaulle, une certaine idée de la France, Julian Jackson, traduit de l’anglais par Marie-Anne de Beru, Editions du Seuil, 984 p.

 

[1] Alfred Duff Cooper (1890-1954), 1ᵉʳ vicomte Norwich, est un homme politique britannique du Parti conservateur qui fut ambassadeur à Paris de 1944 à 1947.

Dominique de la Barre

Dominique de la Barre

Belge offshore, amateur d'histoire et du patrimoine culturel européen, attaché aux questions liées à la transmission.

8 réponses à “De Gaulle, une certaine idée de la France

  1. bonjour; cela me fait plaisir que vous annonciez ce livre; en même temps cela m’amuse que vous ne dénonciez pas la politique spectacle de mon président, plus soucieux de sa com que de ses administrés, sinon les ultra-riches….oser associer son nom à celui de cet illustre prédécesseur, ou oser se pavaner aux Glières, haut lieu de maquis savoyard, quelle insulte !

    1. Vous parlez d’Emmanuel Macron? Dans ce cas, je vous trouve bien sévère. Vu d’un pays voisin, vous avez actuellement un président, certes pas parfait (qui l’est?) et dont certains actes peuvent être discutés, mais qui a une vraie stature présidentielle, ce qui n’a pas toujours été le cas de ses prédécesseurs. Ce qui me paraît plus inquiétant est qu’on ne voit pas émerger de relève crédible pour le moment; ce n’est pas un bon gage pour l’avenir de votre pays.

      1. Désolé de vous contredire, le fait de passer d’un coté de la frontière à l’autre semble améliorer l’aura de mon président grâce aux médias mainstram; lisez donc médiapart, reporterre et le canard enchaîné ; voilà quelques extraits d’un récent article qui fera peut-être vaciller votre conviction, je l’espère ; la réalité vaut mieux que la croyance !
        https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/180620/macron-au-mont-valerien-le-mythe-cede-la-mystification
        Macron au Mont-Valérien: le mythe cède à la mystification
        18 JUIN 2020 PAR ANTOINE PERRAUD
        Retour sur la cérémonie du Mont-Valérien, l’un des sauts de puce, entre les Invalides et Londres, accomplis par le président de la République Emmanuel Macron pour accaparer, en ce 18 juin, l’aura et la mémoire du général de Gaulle.

        Extraits :
        Une fois de plus, le fiasco fut patent. Le Mont-Valérien constitue le sanctuaire par excellence. À la phonothèque de l’INA, gît un reportage de près de deux heures réalisé par la radiodiffusion française à l’occasion de l’inauguration du Mémorial de la France combattante, voilà 60 ans, le 18 juin 1960, par le général de Gaulle en personne. Le commentaire, assuré par le radio-reporter Pierre Ichac (1901-1978), fascine, tant il assume l’extraordinaire télescopage à l’œuvre : une cérémonie médiévale se déroule en direct, tel l’acte final d’une haute et noble histoire de chevalerie.

        M. Macron arrive trop tard et il n’est pas aidé. Il bombe en vain le torse dans son costume coupé à l’italienne, alors que le général se contentait de son grand corps sanglé de héron devenu pachyderme. M. Macron est entouré d’un personnel politique bien plus flasque que fantasque. À commencer par Richard Ferrand, dont la contenance de notable flapi, très IIIe République, souffre de la comparaison d’avec l’altier Jacques Chaban-Delmas, légendaire président de l’Assemblée nationale d’une grâce aérienne et musclée.
        ….
        Emmanuel Macron, qui a vieilli comme le font les politiques – avec une raideur insolite, que rehaussent un regard de fauve et des sourires carnassiers accompagnés de clins d’œil distribués à foison –, Emmanuel Macron croit dur comme fer que sa présence suffit à ressusciter ce qui n’est plus. Se voulant gorgé d’histoire, il lui suffit de paraître pour que le révolu s’éclaircisse, pense-t-il. À tort

        Rien de tout cela, en ce 18 juin 2020, où règne la peur du peuple. Le secteur est bouclé. La prophylaxie a bon dos. Ce n’est pas la pandémie qui menace, mais bien le rejet politique. Ce pouvoir vit dans sa bulle et la cérémonie en fut la métaphore.

        Ce 18 juin 2020, au Mont-Valérien, il y avait quelque chose d’infiniment plus triste que révoltant : la disparition d’une vie politique digne de ce nom. Rien n’apparaît désormais plus sépulcral et débilitant que le prétendu nouveau monde. Surtout quand il se pare des oripeaux de l’ancien, pour ne finalement mimer que l’éternel hommage du vice à la vertu.

      1. sans avoir été manifester avec les gilets jaunes je les ai soutenus à ma façon; l’ultra-libéralisme dont est victime mon pays sous la férule de macron, qui n’est qu’un simple exécutant de ses commanditaires que sont financiers et autres banquiers, m’est insupportable tant la répartition des richesses est de plus en plus criante, tant l’inertie crasse quant au climat est irresponsable, et tant le fait pour macron de s’approprier la stature du Général est un injure à ce dernier ! aller aux plateau des Glières, avec sarkozy, haut lieu de la Résistance relève de l’insulte à la mémoire de ces gens morts pour la France ! (je suis né en 39)

        1. Je vois que 50 ans après de Gaulle les français restent bien français!
          Merci à La vie Claire pour cette clairvoyante introduction à cette belle biographie d’un français qui pour moi fut un grand homme, le seul peut-être de notre histoire récente. Peut-être aussi le seul que les français ne sont pas en train d’essayer de déboulonner.

  2. La France a souvent du mal avec l’introspection, surtout quand il s’agit de certain volets de son histoire. Ce rôle est donc laisse aux étrangers qui ont une vision plus clair(voyante) que les Gaulois.
    Ce livre en est sans doute un exemple. Paxton en est un autre. Mais les Anglo-Saxons n’en n’ont pas le monopole. Il a fallut un Italien (Pontecorvo) pour aussi ouvrir les yeux des Français sur leur passe colonialiste (le film a longtemps ete interdit en France).
    ++++++
    Quand a ceux qui noyautent ce forum avec leur invectives, c’est triste. Mais après tout râler est une autre qualité bien franco-française!

    Victor

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